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BROUSSE. RUE DU BAZAR. — CL. I.. DE LAUNAV

La Turquie que l'ou voit.

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lesquels sont incrustées des rangées de silex : le tabularium antique, que j'ai vu fonctionner ailleurs sur le tapis d'or des gerbes étendues à l'entrée de tous les villages bulgares. Des cigognes, oiseaux sacrés, se promènent paisiblement le long de la route : des cigognes en habit noir et gilet blanc, personnages sérieux au long bec et aux longues pattes, qui forment aussi un accessoire très ordinaire d'un paysage oriental, plus encore que d'un paysage alsacien, auquel ils font aussitôt penser.

Voici Guétchet, une halte sous des chênes superbes. Maintenant nous traversons des bois de mûriers, des champs de blé, et nous voyons directement en face de nous Brousse brune et rose avec ses mosquées et ses taches de verdure. Du premier coup, on peut reconnaître ce qui fait la beauté, heureusement presque indestructible, de cette ville : sa situation en amphithéâtre sur les derniers contreforts d'une haute montagne, formant trois ou quatre saillies divisées par des ravins profonds,-.au milieu d'une végétation luxuriante de chênes, de figuiers, de mûriers, etc., que l'homme sera peutêtre encore quelque temps à remplacer par des baraques neuves...

Cette observation mélancolique n'est pas inutile; car j'ai fait, à Brousse, deux visites séparées seulement par un intervalle de dix-huit ans et, dans ce court laps de temps, j'ai pu constater une transformation telle que, la seconde fois, j'avais peine à retrouver mes souvenirs. Brousse est, depuis longtemps, une grande ville industrielle de 80 à 90 000 âmes, très enrichie par ses filatures de soie grège installées à la française, qui travaillent surtout pour Lyon. Mais, autrefois, elle avait gardé,

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malgré cela, l'aspect d'un grand village planté en désordre et dans un épais fouillis d'arbres sur ses coteaux et ses ravins. On y voyait peu de maisons en pierres, rien que des masures en bois turques ou grecques, accumulées dans un désordre coquet par petits bourgs originaux. Rapidement, l'exécrable progrès a sévi. Les usines se sont développées. La population a grandi par l'afflux des musulmans fuyant les pays christianisés, sur le Caucase, en Bosnie, en Bulgarie. Les tremblements de terre et les incendies ont pratiqué des expropriations. La ville s'est francisée. Les arbres ont disparu dans des quartiers entiers. Les rues se sont alignées. Les femmes turques elles-mêmes, tout le jour mêlées aux grecques et aux arméniennes dans les p.teliers, ont pris des habitudes d'européennes et diminué la sévérité de leur voile. Il faut déjà chercher un peu pour retrouver le motif pittoresque qui jadis se présentait à chaque pas et, de plus en plus, avec les années, il faudra chercher davantage. N'importe, telle qu'elle est restée et malgré la petite déception de l'arrivée pour celui qui court tristement après ses vieilles tendresses, Brousse garde toujours une beauté incomparable, non seulement par ses monuments merveilleux dont chacun sait le nom, mais plus encore par laplantation heureuse de ses moindres maisons, de ses moulins, de ses ponts, de ses murailles, de ses turbés. On n'a pas ici, comme fond du tableau, la Corne d'Or et le Bosphore ainsi qu'à Eyoub ou à Scutari; mais on découvre à ses pieds la vaste étendue de la plaine bithynienne; on sent peser sur sa tête la haute masse de l'Olympe, et les points de vue sont multipliés par la topographie accidentée de tous ces

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vallons ombreux, sur lesquels tournent encore les roues de petits moulins, par ces avancées de promontoires que couronnent quelque esplanade de citadelle ou quelque terrasse de mosquée : des points de vue sans cesse changeants, où toujours revient la même association caractéristique des maisons de tuile et de bois donnant leur note rose parmi la joyeuse abondance des verdures (V. pi. 22).

Dans les rues, c'est l'Orient lumineux, éclatant, l'Orient qui réunit à la fois la silhouette, le stylé des nobles attitudes et la séduction de la couleur. On n'a qu'à choisir entre mille tableaux qui vivent, se transforment et se renouvellent... Ici, un gamin en vert, portant une longue amphore d'étain pendue à son bras, s'est arrêté pour parler à un autre petit en rose; il penche le corps en avant et, pour l'équilibre, ramène en arrière le vase luisant où étincellent des rayons... Voici un Turc au grave turban blanc qui s'éclaire sous le portail sombre de sa maison; il sort, paisiblement monté sur sa bourrique grise, si petite que ses pieds touchent presque la terre et s'avance la tête un peu penchée, vénérable, les mains jointes... Là, dans la demiobscurité d'une chambre grande ouverte, des filles grecques babillent, de grosses roses dans les cheveux et l'on aperçoit le métier, derrière lequel une d'elles est assise, la navette qui court entrelaçant les fils colorés... Ailleurs enfin, des enfants sortent de l'école encourant; rouges, jaunes, oranges, ils déboulent le long d'une rue en pente, en reconstituant, dans toute sa splendeur vivante, le fameux tableau de Decamps...

A travers les rues animées, si l'on ne se laisse pas détourner et retenir à chaque motif de croquis,

l'itinéraire conduisant aux mosquées célèbres est tout indiqué. C'est la ligne de niveau dessinée au flanc de la colline, dont le but suprême, dont l'aboutissement, où j'ai hâte à la fois et peur d'arriver, comme un amoureux qui attend le oui de sa maîtresse, est le turbé de la mosquée verte.

Ce turbé, j'en avais gardé de mon premier passage un tel souvenir que mon retour à Brousse était principalement motivé par le désir de le revoir. J'avais passé là, seul, dans la fraîcheur ombreuse, quelques-unes des heures les plus exquises de ma vie à reproduire, d'un pinceau inexpérimenté, ces harmonies de faïences, d'étofïes et d'émaux, où se combinent si doucement les roses fanés, les bleus et les verts aux luisants de lumière. Et, pendant longtemps, j'avais rêvé de revenir m'asseoir devant ces tombeaux pour en essayer une aquarelle un peu moins maladroite, de reprendre également la vue intérieure de la mosquée verte, où l'on est si bien pour ne penser à rien qu'au plaisir de la couleur et qu'à la joie de la lumière, devant ces murailles diaprées où, en toutes saisons, fleurissent des œillets et des roses, tandis que chante l'eau des fontaines coulant dans l'antique vasque de marbre. Rien de ce genre n'est simple en Turquie et il a fallu beaucoup de protections pour obtenir l'autorisation demandée, avec le gendarme, qui doit à la fois me surveiller et me défendre. Cependant mon entêtement a triomphé des obstacles et, flanqué d'un bonhomme à dolman bleu, à la ceinture historiée de cuivre et au grand sabre qui est le dogman du consulat, puis d'un autre individu en tunique sombre et fez rouge, qui est un policier, je me mets en route à travers la ville. Quelques pièces

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d'argent me débarrasseront bientôt d'une si précieuse sollicitude.

La Oulou-Djami, la grande mosquée, où nous faisons halte en passant (V. pi. 23), se reconnaît de loin à sa vingtaine de petites coupoles blanches, alignées par rangs parallèles. Au dedans, c'est, suivant le principe ordinaire de l'architecture musulmane, une immense salle claire aux piliers peints en jaune, dans laquelle le jour abondant tombe d'en haut. Au centre, dans un bassin à poissons rouges, l'eau coule sans cesse. Tout le sol est couvert de nattes jaunâtres, où méditent accroupis de vieux Turcs. Au pied des piliers, sur lesquels des panneaux blancs portent en lettres noires des versets du Coran, de petits groupes sont formés d'un iman derrière une table basse et d'enfants ou de jeunes gens assis sur les nattes devant lui. L'écritoire au côté, le cartable aux genoux, ces auditeurs placides prennent des notes sur le Coran, comme, au xii" siècle, les étudiants des nations d'Ecosse ou d'Allemagne, groupés dans la rue du Fouare sur des bottes de paille, pouvaient écouter Abélard enseigner la scolastique.

Et voici, après le ravin de Gueuk-Déré, la Yéchil- Djami, la Mosquée Verte, sur sa terrasse plantée d'arbres, d'où l'on domine splendidement toute la ville de Brousse éparse dans la verdure et l'immense vallée qui est au pied. Cette vue seule et l'arrêt sous les platanes, auprès de la fontaine, vaudraient le voyage. Vu à distance, le monument, comme toutes les mosquées, apparaît très simple. Quand, du chemin d'Émir-Sultan-Djami, on regarde ses murs jaunes, ses coupoles blanches et son minaret, au-dessus des verdures coupées de

cyprès où se dispersent les toits de tuiles, on ne soupçonne guère les magnificences qu'il renferme et l'œil est alors plutôt attiré sur la gauche par le dôme du turbé vert, dont les revêtements (d'ailleurs modernes) en carreaux de faïence bleu vert reluisent au soleil sous des murs hexagonaux d'un vert clair. Cependant, cette simplicité habituelle est ici toute relative et les murs de marbre blanc qui dominent l'esplanade présentent, au contraire, déjà de superbes encadrements de fenêtres et de portes, dont les arabesques et les rinceaux se dessinent sur leur blancheur un peu comme peuvent le faire les arabesques de la Renaissance italienne (V. pi. 24). L'époque est à peu près la même, la mosquée verte datant de 1420; mais l'analogie, bien entendu, se réduit au procédé de travail. Ici point de figures humaines, de médailIonsantiques,de satyres portant des amphores d'où sort une tige, d'amours tenant des pommes, de chimères affrontées tordant leur queue; mais l'architecture musulmane a tiré le parti que l'on sait des lettres arabes ; et le verset du Coran, ciselé en bordure tout autour de la porte, forme à lui seul le plus riche des ornements.

Il ne faut pas s'imaginer la mosquée verte, d'après son nom, comme une sorte de crypte entièrement revêtuede faïences vertes, où le demi-jour, tombant d'en haut sur des surfaces polies, donnerait des effets de lumière étranges et quelque peu fantastiques. L'église obscure, mystérieuse, est une conception chrétienne, une conception déterminée par les nécessités architecturales de monuments trop hardis pour la science de leurs constructeurs romans et gothiques, où il fallait, pour résister à la poussée des voûtes, tout un luxe de murailieg

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