‹ La Turquie que l'on voitChapitre 22 sur 26 · CHAPITRE VI TROIE ET SMYRNE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI TROIE ET SMYRNE

Hissarlik et les fouilles de Schliemann. — Les tumulus de la Troade. — Le développement économique de Smyrne. — L'influence française. — Le mont Pages. — Le Mélès. — Les bains de Diane.

UN voyage à Constantinople a pour complément naturel un retour par Smyrne et par Athènes.

De Constantinople vers Smyrne, le trajet dans la Mer de Marmara est sans grand intérêt. Des côtes grises et un peu monotones filent, toujours en vue. Un moment on aperçoit, loin dans le Sud, la cime neigeuse de l'Olympe de Bithynie.

Après Gallipoli, où ont eu lieu les batailles de février 1913, le passage des Dardanelles se resserre, sur 60 kilomètres de long, aux dimensions d'une grande rivière dont la largeur oscille entre 2 et 6 kilomètres. On passe à Lapsaki (Lampsaque) où l'antiquité a exploité des mines d'or. L'Hellespont devient encore plus étroit. Voici Abydos où Léandre traversait la mer pour aller rejoindre Héro et où, plus près de nous, sans autant de raison, lord Byron renouvela le même exploit. Maintenant, on aperçoit Tchanak-Kaléssi, ou Dardanelles.

Ici, le bateau fait halte. Deux forts turcs sont en face l'un de l'autre. Il y a beaucoup de ces forts à terrible apparence le long de l'Hellespont et le passage de cette rivière étroite, s'il était sérieuse-

ment défendu, serait absolument inabordable, même pour les plus audacieux. On sait cependant que, durant la guerre italo-turque, un croiseur italien a pu pénétrer assez loin dans le détroit.

A Dardanelles, Tchanak-Kaléssi, on a de tous temps fabriqué des poteries et le nom du bourg ne veut pas dire autre chose que château de la Vaisselle. Des couches d'argile plastique tertiaire, qui, un peu plus loin, vers Lapsaki ^Lampsaque), où nous avons passé tout à l'heure, contiennent du lignite, sont l'origine de cette industrie. Des marchands, qui se précipitent à bord, viennent nous offrir de ces faïences, en même temps que des têtes de moutons frites et d«s poissons salés sur des plateaux. Elles sont amusantes de couleur, ces poteries mal cuites et poreuses, dont les dessins aux couleurs vives, rouge, vert, bleu, ont une sorte d'air primitif. Mais ce n'est pas seulement pour les voir de plus près qu'il est intéressant de s'arrêter à Dardanelles. La vraie raison est que là se trouve le point de départ naturel d'une excursion à Troie.

Troie. — La course de Troie se fait rarement ; elle nécessite deux jours d'arrêt et elle comporte un trajet à cheval de six heures, suivi d'un coucher primitif. De l'avis de tous, la vue des ruines n'a rien de saisissant au premier coup d'œil et, comme tous les endroits où les archéologues ont beaucoup sévi, avec la possibilité de satisfaire jusqu'au bout leur curiosité, elle ressemble, tantôt à un amas de décombres, tantôt à une carrière en exploitation. Pourtant, lorsqu'on laisse un peu parler son imagination et lorsqu'on a le goût de reconstituer le passé, il est peu d'endroits au monde qui offrent un intérêt plus prenant. Il en est peu aussi où la vo-

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lonté persévérante d'un homme ait mieux montré sa puissanceetla supériorité fréquente de la légende sur les élucubrations dogmatiques des professionnels.

Le nom de Schliemann est indissolublement lié à celui de Troie et la vie de Schliemann est presque aussi intéressante que celle de la vieille cité homérique. On devrait la faire lire aux enfants, avec celle de quelques autres grands inventeurs, pour leur apprendre à vouloir, à persévérer et à ne pas mépriser la folle du logis tout en sachant la dominer. Aussi m'excusera-t-on de la rappeler en deux mots, quoique ce raccourci lui fasse perdre tout son charme.

Quoi de plus suggestif que l'enfance de ce petit Mecklembourgeois, qui, dès sa prime enfance, se passionne pour les contes relatifs à sa ville natale : pour la tombe du chevalier brigand, Henning von Holstein, dont la jambe gauche sortit, lui dit-on, des siècles durant, de son tombeau; pour les barils de bois contenant de la bière du temps des Romains, et aussi, après avoir vu une image de l'Histoire universelle, pour la ville de Troie, où, à six ans, avec une petite amie de son âge, il rêve déjà de fouiller. Un naif, n'est-ce pas? Et voici que, par la ruine de ses parents, ce naïf est amené à se faire garçon d'une petite épicerie, où le chiffre d'affaires n'atteint pas 11000 francs par an. Mais là encore, il garde sa marotte de l'antiquité et un jour où un déclassé, à moitié ivre, le fils d'un pasteur, entre dans l'épicerie en récitant de l'Homère, Schliemann, qui. notez-le, n'en comprend pas un mot, est pris néanmoins d'un tel enthousiasme qu'il dépense tout son avoir à lui payer des verres d'eau-de-vie pour entendre Homère une fois de plus. A dix-neuf ans,

il est congédié pour la faiblesse de sa poitrine, il veut émigrer, il fait naufrage, il arrive à Amsterdam sans un sou dans sa poche, réduit à feindre une maladie pour se faire nourrir à l'hôpital. Et cependant, moins de vingt-six ans après, ce naïf se retirait ayant gagné des millions dans le commerce de l'indigo; il se retirait, ayant eu le courage de refaire entièrement son éducation, d'apprendre à lui tout seul, par une méthode à lui, presque toutes les langues d'Europe, plus l'arabe et le grec. Il se retirait pour se mettre aussitôt à employer chaque année 150 000 francs de ses revenus, à fouiller Troie, puis Mycènes, Tyrinthe, Ithaque, etc..

Comme fouilleur, il part d'idées presque enfantines au gré des savants. Il croit à Agamemnon, à Priam, à Achille, à Ulysse, alors qu'il est de bon goût en science de démolir les légendes et d'admettre avec un sourire que tout est apocryphe. Il croit à Homère, le pauvre homme, quand tous les savants allemands ont démontré à cette époque que les chefs-d'œuvre se font tous seuls par la collaboration instinctive d'une grande quantité d'imbéciles ^ Et, s'il ne trouve peut-être ni Agamemnon, ni Priam, il découvre cependant des civilisations entières dont, avant lui, on n'avait pas le moindre soupçon. Libre, dès lors, aux officiels de continuer, même aujourd'hui, à parler avec dédain de cet épicier venu à l'archéologie sur ses vieux jours et de regretter qu'il n'y ait pas eu, depuis le premier jour, un Dôrpfeld pour conduire les fouilles

1. On a été heureux d'apprendre plus récemment que VOdyssée ne 5'était pas écrite toute seule. C'est maintenant l'opinion officielle. A vrai dire, en dehors des érudits, on en avait auparavant quelque soupçon.

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méthodiquement, suivant une bonne méthode allemande. S'il y avait eu, dès le premier jour, quelqu'un de ces illustres teutons, il aurait démontré bien aisément à Schliemann que ses hypothèses ne tenaient pas debout; et l'on n'aurait pas, en effet, gâché le champ de fouilles pour la bonne raison que l'on n'y aurait rien cherché du tout. Il faut être un peu fou pour faire de grandes choses en ce monde, et l'érudition, qui vit nécessairement sur ce que l'on connaît déjà, est souvent frappée de stérilité.

Cela ne veut pas dire d'ailleurs qu'il faille croire tout ce que Schliemann raconte de ses fouilles. La partie la plus intéressante de ses recherches touche à la préhistoire et c'est là un champ où fructifient les erreurs les plus colossales, où la malice des paysans et l'artifice des ouvriers complètent la naïveté, le besoin de découvertes qui inspirent les chercheurs crédules.

Pendant longtemps, on le sait, on a hésité, pour situer l'antique ville de Troie, entre deux emplacements, Bounarbachi et Hissarlik. Depuis la fin du xviiie siècle, on avait quelque tendance à adopter le système de Lechevalier qui optait pour Bounarbachi, où il croyait avoif retrouvé les deux sources, l'une froide, l'autre chaude, qui, d'après Homère, devaient jaillir en dehors de la ville, en avant des portes Scées. Ce détail pittoresque a fait couler des flots d'encre. Il est trop précis pour n'avoir pas été copié d'après nature. Mais il est moins certain que le vieil aède l'ait réellement observé à Troie et qu'il n'ait pas, suivant l'étemelle coutume des poètes et suivant lusage de tous les peintres primitifs, embelli un site imaginaire de détails empruntés à un pays plus familier. Quand on suppose, chez l'aède homé-

rique et chez ses auditeurs, une connaissance exacte et précise du pays qui fut Troie, on fait une hypothèse quelque peu gratuite.

Si les archéologues ont longtemps erré à la recherche de Troie, c'est qu'ils voulaient trouver une grande ville; c'est qu'ils obéissaient à cette illusion qui nous fait si énormément grossir les querelles de villages auxquelles se ramènent en réalité les guerres classiques de l'antiquité. L'endroit où l'on s'imagine que fut combattue une bataille suprême entre l'Europe et l'Asie aurait dû, selon nos idées, présenter une situation stratégique à la moderne. C'est pourquoi, de Moltke, adoptant la thèse de Lechevalier, le plaçait au-dessus de Bounarbachi, dont la position superbe domine une gorge profonde, près d'une multitude de sources à l'abondant jaillissement.

Mais rappelons-nous ce qui est arrivé pour la méchante afïaire d'arrière-garde que fut en réalité la fameuse bataille de Roncevaux. Il n'y a probablement pas eu davantage rencontre décisive entre l'Europe et l'Asie à Troie qu'entre l'islamisme et la chrétienté à Roncevaux. Dans les deux cas, toute la grandeur du duel vient du poète qui, longtemps après, l'a démesurément grossi et qui, pour lui donner des proportions épiques, lui a prêté un caractère symbolique.

En réalité, la Troie que Ton a retrouvée était étonnamment petite. Lors de sa plus grande extension, la ville haute a tenudans un carré de 150 mètres sur 200, plus petit que la cour du Carrousel ou que l'hippodrome de Constantinople. Il est, assurément, loisible de supposer qu'au pied de cette ville haute, pas bien haute (20 à 35 mètres au-dessus de la mer),

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de ce Kremlin habité par les chefs, il existait, en outre, une ville basse vivant sous sa protection, dont, jusqu'ici, on n'a pas retrouvé les traces bien nettes. Mais la Troie préhistorique qui fut brûlée, la Troie mycénienne que l'on préfère aujourd'hui identifier avec la ville de Priam, la Troie d'Hadrien et de Constantin, c'était cette minuscule bourgade. Et c'est bien là que vivaient, 1 500 ans avant J.-C, des hommes assez riches pour qu'un seul de leurs coffres, échappé par hasard aux ravages de l'invasion et de l'incendie, ait donné les trésors qui, au musée de Berlin, font l'admiration des visiteurs sous le nom de trésor de Priam.

Quand on arrive en face de ces ruines d'Hissarlik, la première impression est, d'après tous les visiteurs, celle d'un désordre inextricable: impression qui se poursuit lorsqu'on examine le plan compliqué où se superposent les plans des villes successives. Seules, les murailles delà ville préhistorique, la route dallée conduisant à celle-ci, les restes du théâtre ou du temple romain parlent directement à l'esprit. Pour y comprendre quelque chose, il faut nécessairement commencer par reconstituer, dans son esprit, l'histoire de cette acropole illustre, où des populations diverses se sont succédé pendant au moins 2 000 ans.

On sait que Schliemann avait reconnu à Troie l'empreinte de sept villes superposées. Les savants allemands, qui ont continué ces fouilles après lui, de 1890 à 1894, en ont reconnu neuf. Mais d'autres archéologues sont d'avis qu'il faut réduire ce nombre, basé sur des superpositions locales et sans continuité. En réalité, il paraît y avoir eu surtout quatre établissements successifs plus ou

moins prolongés, dont le premier, dit préhistorique, doit remonter vers 3000 à 2500 avant J.-C. et dont le second, daté de 2500 à 2000, a été détruit par un incendie général : ce qui avait amené Schliemann à y voir assez logiquement la Troie détruite par les Grecs, tandis qu'aujourd'hui on semble momentanément daccord pour remonter celle-ci plus haut dans la superposition des ruines. Sur cette ville brûlée se rebâtirent bientôt quelques maisons encore préhistoriques, recouvertes par une troisième grande cité d'époque mycénienne, la Troie de l'époque homérique, à laquelle ont succédé, peut-être sans discontinuité, une Troie archaïque, puis éolienne remontant entre 1000 et 700, puis macédonienne dont le temple d'Athéna attira successivement Xerxès et Alexandre. Enfin, c'est encore sur l'emplacement de l'ancienne Troie que les Romains construisirent Ilium Recens, où ils habitèrent pendant cinq siècles à partir de notre ère. Ils avaient aplani une fois de plus et élargi le haut de la colline en jetant les débris sur les flancs qui s'élargissaient de plus en plus. Considérée comme la patrie d'Enée et le berceau de Rome, Troie devint une sorte de pèlerinage historique, où Hadrien et Caracalla séjournèrent, où Marc-Aurèle fit reconstruire le Temple, où Constantin voulut même un moment, suivant un projet qu'avait déjà formé César, transporter la capitale de l'Empire, où Julien put encore visiter le temple toujours debout. Plus tard seulement, la ville fut peu à peu délaissée sous les Byzantins, enfin complètement abandonnée depuis l'occupation turque, si bien que le souvenir même s'en était entièrement perdu.

De toutes ces villes successives, ce sont natu-

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Tellement les plus récentes qui ont laissé les traces les mieux marquées : temple d'Athéna, porte, base d'autel, maisons romaines. Mais c'est dans la cité mycénienne et dans la ville brûlée que l'on a fait les plus belles trouvailles et ce sont également ces villes primitives qui parlent le plus à notre imagination.

Comme cela s'est passé pour bien d'autres acropoles, mais à un degré particulièrement sensible ici, l'acropole de Troie a commencé par être un simple campement sur une petite colline dont hauteur ne dépassait pas 26 mètres au-dessus delà mer. La situation était favorable, à proximité d'une côte d'où, en de courtes traversées, on pouvait gagner les îles nombreuses de l'archipel. De premiers occupants s'y sont établis, pécheurs et cultivateurs, hommes aux instruments de pierre polie, en néphrite, en jaspe, en porphyre, mais connaissant déjà l'usage de poteries assez raffinées et, probablement même, s'il n'y a pas eu de confusion (toujours possible dans les produits de semblables fouilles), celui des métaux. Leurs murs à assises inclinées en sens contraire annonçaient Vopus spicatum des maçons romains. Ils se nourrissaient d'animaux domestiques, bœuf, mouton, chèvre, porc, etc.. Les matériaux apportés par ces hommes ont commencé un lent travail d'exhaussement et d'élargissement de la plateforme, qui s'est élevée ensuite de siècle en siècle, en utilisant constamment comme base les matériaux nivelés de la cité antérieure et rejetant une partie de ceux-ci sur le flanc de la colline, jusqu'à atteindre finalement 41 mètres. Il faut bien se représenter, à ce propos, que les hommes ont fait de tous temps ce

que nous reprochons particulièrement aux derniers venus comme une barbarie. Ils ont démoli les anciens édifices qui n'étaient plus à la mode du jour, ou profité d'un désastre qui les avait mis bas pour reconstruire au-dessus, en utilisant une partie de ces matériaux dans les fondations ou dans les constructions mêmes. Et c'est aujourd'hui dans ces gravats, dans ces tas de déblais, que les archéologues vont rechercher leur pâture, ajoutant un travail de destruction de plus à tous les autres : celui qui consiste à démolir les bâtiments les plus récents pour retrouver au-dessous les plus anciens, jusqu'à ce qu'on soit arrivé au sol vierge, dont la nudité représente leur ambition suprême et finit par constituer, lorsqu'il est logiquement poussé jusqu'au bout, le résultat définitif de leur travail.

Quand on a construit la seconde ville, ou ville brûlée, après unepérioded'abandon pendant laquelle la terre végétale s'était accumulée, on a formé, avec les déblais, une sorte d'esplanade relevée de 4 à 6 mètres qui représente, pour les fouilles, une sorte de niveau sédimentaire bien caractérisé.

Cette seconde ville, qui a pu durer deux ou trois siècles et dans l'existence de laquelle on est arrivé, par des observations minutieuses, à distinguer plusieurs périodes, est, comme la première, surtout visible au nord de la colline, particulièrement sur ce qui fut sa face sud où l'œil est attiré par ses murailles et par sa grande rampe d'accès. C'est la ville d'argile, caractérisée par ses matériaux d'argile crue, simplement séchée au soleil. Elle semble déjà avoir une disposition qui se retrouve dans les villes suivantes : celle d'une enceinte de murs circulaires, au centre de laquelle se trouvait le palais, le Mega-

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ron, comme le donjon des forteresses féodales, avec des rues concentriques et d'autres radiales convergeant vers ce palais.

Une des chaussées d'accès par le sud-ouest a été presque entièrement déblayée sur 300 mètres de long et constitue un des spectacles les plus frappants de ces ruines. On la voit monter avec une assez forte pente de 1/4, sur 8 mètres de large, revêtue d'un dallage en gros blocs polygonaux.

Elle aboutit à une muraille, servant à la fois de soutènement et de défense, qui est également très frappante d'aspect. Cette muraille a un soubassement fait de moellons liés avec de la boue et recouvert extérieurement d'un parement à lits horizontaux de moellons analogues. Ce parement extérieur est incliné à 45° pour résistera la poussée des terres, et, par suite, facile à escalader. Mais, audessus du sol de l'esplanade, le soubassement est surmonté d'une muraille plus mince en carreaux de briques séchés au soleil, reliés par un mortier de boue et recouverts originellement par un enduit de fine argile, quia presque partout disparu. A l'intérieur, des trous et rainures semblent correspondre à des pièces de bois qui auraient formé une sorte de chaînage intérieur. D'après les traces de l'incendie, on a supposé que ce mur aurait été recouvert par une galerie de planches et de madriers, où l'on peut se représenter Hector et Paris (...ou leurs prédécesseurs sur cette forteresse), circulant à couvert. Enfin, de distance en distance, il existait des tours et des portes, dont l'une a conservé ses chambranles carbonisés.

Par l'entrée principale de la ville située au sudest, on gagnait un propylée, puis le palais composé

d'un long bâtiment central, avec deux bâtiments latéraux. Le bâtiment central de 10 mètres sur 20 mètres offrait, vers le centre, un foyer de 4 mètres de diamètre, qui paraît avoir été situé sous une ouverture du toit. Les murailles, faites d'argile mêlée de paille et séchée au soleil, avaient un peu moins de 1,50 m.

Partout, dans cette ville préhistorique, on reconnaît la marque de l'incendie : les pierres calcaires calcinées, les mortiers d'argile rougis, les briques tombées à moitié cuites, et l'on pense au vers de Virgile... Omnis humo fumât N&ptunia Troja. Là ont été faites les plus curieuses trouvailles de Schliemann, notamment une série de vases à tète de chouette, (qui, pour d'autres savants, serait une tête de femme), des idoles grossières de terre cuite, de marbre, de plomb, de bronze, des vases en forme de chat, de hérisson, de tête de porc, des vases trépieds, des objets d'ivoire, d'or, de bronze, de métal; enfin ce que Schliemann a appelé le grand trésor, auquel il convient de faire une place spéciale.

En mai 1873, Schliemann avait commencé des fouilles à l'ouest de la ville, le long du mur d'enceinte préhistorique, du côté où l'on suppose que fut plus tard la porte Scée, quand son attention fut attirée par un grand objet de cuivre d'une forme remarquable, recouvert de cendres et de débris calcinés. Ayant attendu le moment où ses ouvriers déjeunaient pour échapper à leur rapacité, il commença à recueillir lui-même, avec sa femme, une série d'objets qui semblaient avoir été enfermés dans un coffre de bois dont il restait la clef. Il y avait là notamment 56 boucles d'oreille en or, 8 7Ù0 petits anneaux d'or, prismes perforés, boutons

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d'or, etc., six bracelets d'or, un bandeau et un diadème d'or, un gobelet d'or et un gobelet d'électrum, un vase d'argent qui contenait une partie de ces bijoux précieux, deux coupes d'argent, un grand nombre d'objets de cuivre ou de bronze (bouclier, plat, treize pointes de lance, quatorze haches de bataille, sept poignards, etc.).

On a, d'ailleurs, retrouvé, au voisinage du même point, d'autres coupes d'argent et un vase à tète de chouette renfermant un certain nombre de bijoux d'or... Hue undique Troïa gaza — Incensis erepta adytis, mensœque deorutn, — crateresqtie auro solidi ^. . . Il est certain qu'il ne faut pas beaucoup d'imagination, en constatant que des accumulations semblables d'objets précieux se sont trouvées jetées contre les murailles d'une ville au moment où un grand incendie la dévorait tout entière, pour se représenter la nuit classique où Troie succomba sous ses envahisseurs et périt dans les flammes. Si les archéologues nous disent que nous antidatons ainsi les événements, nous serons tentés de leur répondre avec Schliemann qu'ils ont tort.

C'est cependant à un niveau plus élevé que l'on place aujourd'hui la Troie chantée par Homère, celle du moins qu'Homère a pu connaître et dont il nous décrit la civilisation (ce qui ne veut pas dire du tout qu'il n'ait pas transposé de son temps des événements antérieurs, comme on chantait Roland ou Gharlemagne longtemps après leur mort 2.)

1. « Là, de tous côtés, sont les trésors de Troie arrachés à l'incendie des temples, les tables des dieux, les cratères d'or massif. «

2. Entre la ville brûlée et la Troie mycénienne se placent les 3«, 4* et 5= villes préliistoriques de Dorpfeld représentées par quelques masures. La ville mycénienne est, pour lui, la ù\

La Troie mycénienne, à laquelle on attribue cet honneur, est sensiblement plus vaste que la Troie préhistorique, sur laquelle elle déborde d'environ 40 à 50 mètres au sud, à l'est et à l'ouest. Ses restes sont, sur ces trois côtés, bien visibles; ses murailles extérieures, dont il reste les deux tiers, ses portes, ses bâtiments se dégagent mieux, sans qu'on soit obligé d'aller les chercher, comme les précédents, au fond d'une tranchée de fouille, dans une coupe géologique et ce sont eux qui, avec les monuments romains superposés, attirent surtout l'attention du visiteur. C'est une ville de pierre succédant à une ville d'argile. Les restes en rappellent Troie et Mycènes et l'on y a trouvé, en effet, des poteries mycéniennes. Schliemann l'avait ignorée parce qu'elle n'existe pas au nord, où ont eu lieu surtout ses recherches, destinées avant tout à rencontrer la plus ancienne ville (les Romains ayant de ce côté aplani le sol) et parce que les murs du nord-ouest ont, d'après une inscription retrouvée, fourni des matériaux pour Sigeion et Achilleion au vp siècle avant J,-C. Il n'en reste pas trace dans toute la partie haute qui est la partie centrale, où devait très vraisemblablement se trouver le palais, d'après le plan général de la ville, mais où, par suite de la destruction, la ville grecque et romaine repose directement sur la ville préhistorique. Ce qu'on en connaît par les fouilles de Dôrpfeld, c'est son enceinte extérieure du côté sud, avec ses murs en grosses pierres, ses tours et, le long de cette enceinte, une série de maisons, une fontaine, enfin une large chaussée pavée qui montait vers le palais^

i. Voir jyOi, DoRPPELD. Troja tmd Ilion, 2 roi. Athènes, (236)

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Dans ces maisons mycéniennes on a trouvé parfois tant de jarres en terre cuite que l'on a voulu y voir des cuisines, Il est possible qu'il y ait eu là une sorte de kremlin, avec des communs du prince, tandis que la ville proprement dite était en bas, dans la plaine, où son existence n'est d'ailleurs, jusqu'ici, qu'une pure hypothèse. Parfois, on voit, sur des murs de pierre de 6 mètres de haut, des assises régulières de briques.

Au-dessus de la ville mycénienne, on place encore deux villes archaïques : l'une vers 1 000 à 700, l'autre éolienne, vers 700. Dans la dernière se trouvait déjà un temple fameux d'Athéna ilienne, où d'après Hérodote, Xerxès monta sacrifier lors de son expédition en Grèce (480) et que Strabon décrit comme petit et mesquin, malgré sa renommée : [xtxcôv xài eÛTeXs';.

Enfin, la reconstruction de Troie, projetée par Alexandre, a été surtout exécutée par Lysimaque qui reconstruisit le temple d'Athéna, puis par les Romains, dont les constructions à assises régulières se distinguent aussitôt de toutes les autres. Du temple il reste assez peu de choses et encore la plupart de ces débris semblent-ils remonter à une dernière reconstruction du temps d'Auguste: colonnes, métopes ^ fragments d'ornementation.. Au sud-est de la ville on voit également les gradins d'un théâtre romain. Les médailles y ont été trouvées en abondance.

Quand on a visité Troie, il faut encore jeter un coup d'œil sur la campagne avoisinante, ne fût-ce que

1. Le principal métope représentant le Dieu-Soleil arec la tète tournée de face sur son quadrige est au musée Schliemann, à Berlin. Un autre marbre de l'époque macédonienne montre un guerrier posant la main sur la tète d'un homme agenoailié.

pour se faire une opinion dans la grande querelle entre les défenseurs des divers emplacements de Troie. Dans cette plaine, ce qui attire d'abord le regard, ce sont les nombreux tumulus, ou tépé, qui y apparaissent de divers côtés. Schliemann, qui a fouillé un peu de tous côtés laTroade pour chercher si un autre emplacement qu'Hissarlik pouvait convenir à Troie, en a éventré quelques-uns.

Ces buttes de terre plus ou moins hautes^ dont on connaît l'équivalent en bien d'autres pays que la Troade, ont ici, depuis longtemps, reçu de la tradition des noms illustres. Nous y ferons une promenade rapide sous la conduite d'un vieux guide auquel nous avons déjà emprunté des notes sur Constantinople : l'architecte français Auguste Mareux, qui, en 1787, visita la Troade, la carte de Lechevalier à la main, en en vérifiant partout l'exactitude. Ses notes nous donneront une idée de ce que l'on voyait à Troie avant Schliemann.

L'excursion qu'il raconte et où il n'est pas même question d'Hissarlik, est un tour circulaire de ces tumulus en partant de Koum-Kalé (Les Châteaux) pour aller à léni-cheir sur la côte, gagner Ilos, remonter le Scamandre jusqu'à Bounarbachi, monter au tombeau d'Hector, sur le flanc du Bali-Dag, où, à cette époque, on plaçait Troie, revenir à Koum- Keui, au nord d'Hissarlik et au tombeau d'Ajax.

Arrivé en barque aux Châteaux (à Koum-KaléK il décrit d'abord les « tombeaux d'Achille et de Pa-

1. Ces tumuins sont de toutes les époques et, par exemple. Catacalla en a fait construire un pour Festus. Mais beaucoup d'entre eux ont fourni de la poterie mycénienne et sembleraient donc contemporains de la Troie homérique. Voir à ce propos: Sghliema>":.', lot. cit., p. 848.

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trocle », qui sont au bas du Cap Sigée, aujourd'hui le Cap des Janissaires (léni-cheir). « Ces tombeaux, dit-il, ne sont autre chose que de très gros amas de terre en forme pyramidale, mais fort évasée, qui renferment une maçonnerie dans laquelle est déposée à ce qu'on croit, une urne d'or où sont les cendres des différents héros qui y sont enterrés. Voilà du moins ce qu'on rapporte du tombeau d'Ajax qui a été ouvert. Celui d'Achille peut avoir environ 50 à 60 pieds de diamètre et celui de Patrocle 40 à 50 tout au plus. »

A environ une demie-lieue de là, en côtoyant le Scamandre, il reconnaît le Trosmos, ou tombeau d'Ilos, près d'Ilium recens (Hissarlik).

« Ce tombeau d'Ilos est, dit-il, au bord de la rivière et beaucoup plus grand que les autres, mais aussi très aplati. Son diamètre ne peut guère se mesurer parce qu'il se perd avec les terres. Plus loin est Kallikoloné, ou tombeau d'Aesicus, que l'on voit de loin dans la plaine à cause de sa grandeur. On voit également de loin les tombeaux d'Antiloque et de Pénéléus qui sont situés sur le bord de la mer, au sud du cap Sigée. »

Avançant toujours dans la plaine entre deux rivières l'Asmak et le Mendéré, dont le nom, remarque-t-il, rappelle encore le Scamandre, il arrive aux sources de Bounarbachi, où il trouve les traces des bassins où les dames troyennes allaient laver leur linge. « Les eaux en sont assez limpides et les sources assez abondantes, qui sortent du rocher, sont situées au milieu des bosquets les plus agréables^. »

1. Ces sources à allure vauclusienne, au nombre de 30 ou 40 (Kirk-gheuz, ou les 40 fontaines) jaillissent parmi de beaux noyers

II continue vers Bounarbachi, village situé au levant des sources et que l'on croit être sur l'emplacement des portes Scée. Là il se fait conduire au tombeau d'Hector qui est situé sur le haut de la montagne, et qui domine toute la plaine ^ « Nous y restâmes à contempler la belle vue. Derrière nous, au fond d'une vallée très profonde, est le Mendéré qui serpentait autour de la citadelle de Troie et qui en défendait l'accès, tant par l'impétuosité de son cours que par la côte qui est à pic... « Puis il se rend au tombeau d'Ajax en traversant le Mendéré à gué et arrive à Koum-Keui, qui est situé au bord du Dumbrek ou Tumbrik, dans lequel on voyait alors le Thymbros, au nom à peine corrompu... « Le tombeau d'Ajax est facile à reconnaître, puisqu'il est le seul qui ait été ouvert; mais on l'a tellement mutilé qu'il est impossible d'en reconnaître le plan.. D'après Pausanias et Philostrate, ce tumulus ayant été éventré par la mer, on y trouva un squelette de taille gigantesque... Le seul regret que nous eûmes fut de ne pas avoir eu le temps d'aller voir les restes d'un temple d'Apollon qui est situé dans le fond de lavallée de Thymbra,près de Halil-Eli-Keui et connu sous le nom d'Apollon Thymbrien. «

L'emplacement que Mareux regrette ainsi de ne pas avoir visité, c'est précisément Hissarlik. Quant au vrai temple d'Apollon Thymbrien, il paraît qu'on

et de grands saule*, formant un vaste étang au courant rapide, tout peuplé d'oiseaux. Il est à remarquer qu'en Asie Mineure bien des villes antiques se sont bâties au voisinage de sources semblables (Baalbek, etc.), en d'autres « Bounarbachi » (la tète des sources).

1. Ce tombeau, fouillé en 1842 par John Lubbock, ne paraît pas remonter au-delà du m' siècle avant J.-G.

TROIE ET SMYRNE

l'a retrouvé prèsd'Aktché-keui,à HanaiTépé,un peu au nord de Bounarbachi : ce quia conduit à appeler Thymbros le Kémar-sou, tandis qu'on attribuait autrefois ce nom au Dumbrek-Tchei et que le Kémar-sou passait pour le Simoïs.

Il est certain qu'il a existé uae ville au-dessus de Bounarbachi, sur le Bali-dag. Des fouilles y ont été faites par Schliemann en 1868. Une acropole de 200 mètres de long sur 100 mètres de large offre des pans de murs d'une construction primitive et des débris de poterie. Mais rien ne marque là, comme à Hissarlik, l'existence prolongée d'une grande ville dont l'importance aurait pu frapper les imaginations. La vue seule est magnifique.

Smyrne. — Nous nous sommes maintenant rembarques aux Dardanelles et nous continuons notre route vers Smyrne. Tandis que le détroit s'élargit un moment, nous longeons la côte qu'il a fallu suivre pour aller à Hissarlik. Voici l'embouchure du Scamandre et le camp des Grecs, dont Koum- Kalé avec ses fortifications forme la pointe extrême. Au loin on aperçoit, sur la plaine, comme purent le faire les Grecs pendant dix ans, la colline basse, où fut Troie. Par derrière, la plus haute chaîne de rida, où se réunissaient les dieux pour intervenir dans les querelles des mortels, domine la ville de Neptune. On débouche dans la mer Egée. La vue s'étend encore au large sur les îles d'Imbros et de Samothraki, puis de Lemnos. Le navire s'enfonce dans un bras de mer étroit entre Ténédos et la côte. Il touche à Mytilène, que j'ai trop' longuement décrite ailleurs pour y revenir ici*.

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