‹ La Turquie que l'on voitChapitre 23 sur 26 · Chez les Grecs de Turquie. (Cornély · texte numérisé non relu

Chez les Grecs de Turquie. (Cornély

Enfin, nous entrons, entre Phocée et Clazomène, dans le golfe de Smyrne, puis dans le chenal étroit qui donne seul accès au port. Voici, devant nous, la grande ville claire qui s'étale le long de la côte et qui, sur la droite, monte en pente douce vers le mont Pagos. En arrière, des masses sombres de montagnes lointaines lui servent de fond. A gauche, se prolongent les faubourgs, jusqu'à Cordélio, la ville de plaisance (et aussi la Smyrne primitive), vers laquelle circulent de petits bateaux à vapeur. Nous touchons à quai et bientôt nous sommes dans la ville franque.

Smyrne est un de ces noms qui parlent à l'imagination. Smyrne, c'est le plus grand et le plus ancien port de l'Asie Mineure. C'est la plus fameuse des Échelles du Levant. Smyrne, c'est la porte de l'Asie!... Disons de suite que Smyrne représente aujourd'hui l'Asie, un peu comme Alger peut représenter l'Afrique. La ville a pris un caractère entièrement cosmopolite et le développement des chemins de fer en a expulsé progressivement l'orientalisme avec les caravanes. Si l'on arrivait à Smyrne espérant y trouver l'Orient encore intact, on aurait donc une violente désillusion. L'Orient, il faut maintenant aller le chercher plus loin vers l'intérieur, à Angora ou à Konié. Néanmoins, quand je me rappelle la joie que m'a causée ma première rencontre avec l'Asie lointaine et mystérieuse en débarquant jadis sur ce quai de Smyrne, je suis porté à penser que, si cette émotion juvénile a beaucoup diminué pour moi, c'est un peu le défaut de l'âge et qu'elle pourrait encore exister pour d'autres moinsmalheureusement blasés parle temps. Je me revois courant le bazar une veille de Pâques

TROIE ET SMYRNE

derrière les vendeurs de moutons enturbanés, suivant leurs colloques avec les Grecs qui emportent finalement la bête sur leurs épaules, admirant les caravanes de chameaux au pas lent qu'un petit âne gris semble tirer par une ficelle tout le long des rues. Je gravis surtout, avec un enthousiasme d'archélogue juvénile, les pentes du mont Pagos et, là-haut je tombe en extase devant le débris de bronze informe qu'un brave nègre vient de sortir de terre en bêchant son jardin. Toute l'antiquité m'apparaît dans ce morceau de métal, avidement acheté : dans cette < fibule » aussitôt décorée d'un nom savant. Ne pouvant avoir la joie de fouiller moi-même, je recueille du moins cette trouvaille. J'aspire à pleins poumons, à la fois l'Orient et l'antiquité; et, penché sur les plaines lointaines de l'Asie qu'embrume le soir, je vois en esprit toutes les hordes, toutes les invasions sortant de cette pénombre pour recouvrir de leurs flots la beauté, la lumière du monde antique...

Aujourd'hui, c'est en souriant que je me rappelle ces admirations auxquelles il manquait un objet. Mais c'est le propre du véritable amour de créer lui-même l'objet à aimer. Et l'on ne peut que regretter de voir, avec l'âge, les illusions brillantes et colorées d'autrefois remplacées par une conception plus froidement exacte des choses...

En somme, avais-je tellement tort de découvrir, comme M. Jourdain, tant de pensées en si peu de mots et de tiouver aussitôt le turc une langue merveilleuse? Ces rêveries, qui partaient ainsi d'un faux départ, n'étaient-elle pas justifiées par tout ce que l'Asie recouvre et par tout ce que l'on peut y retrouver en fouillant un peu?... Je sais bien qu'il

est de mode de réagir contre le mirage oriental et de rajeunir l'Asie. On n'empêchera jamais qu'elle ait l'air vieille, qu'elle prenne, par le fait seul qu'on n'y répare jamais rien, la beauté rapide des ruines millénaires. On n'empêchera pas non plus que, jusqu'ici, les plus anciens monuments datés dont nous ayons connaissance en proviennent... Et puis, en l'absence même de tout texte, de tout document, n'est-il pas naturel de chercher la place où dut éclore et se développer de préférence la plante humaine dans les climats qui lui sont le plus propices : non pas dans la trop froide Europe ou dans la trop brûlante Afrique, mais dans le charme des contrées tropicales de l'Inde ou de rinsulinde...

En tout cas, Smyrne, telle qu'elle est, telle que je la vois aujourd'hui, présente un réel intérêt, précisément comme capitale de ce pays sans limites précises et de nationalité indéterminée que l'on appelle le Levant, comme point de soudure du monde occidental, représenté ici par ses termes extrêmes, surtout helléniques et de la Turquerie, comme position historique, où, si l'histoire a été violemment éliminée de la surface par les invasions, les destructions, les tremblements de terre et par le développement d'une ville moderne, son souvenir n'en existe pas moins à fleur de peau, facile à reconstituer. Parcourons donc Smyrne, telle qu'elle nous apparaît; en nous souvenant, chemin faisant, de son passé.

Smyrne est une façade à régularité européenne plaquée sur une confusion orientale. Ce caractère que l'on retrouve souvent en Turquie s'accuse ici dans le détail. C'est par la façade que l'on aborde touw naturellement la maison. On arrive sur de

TROIE ET SMYRNE

beaux quais majestueux, construits par la Société Française. On est encore en Europe. On franchit, par une ruelle étroite, un premier pâté de maisons; on atteint la rue parallèle, puis la rue Franque, l'Europe commence déjà à s'éloigner, mais reste toute prochaine. On fait quelques pas de plus : les belles maisons, les magasins à l'occidentale disparaissent, on a changé de pays. Après le quartier grec, c'est le quartier turc, c'est le bazar...

De Smyrne, ce qu'un étranger aie plus d'occasion de voir, c'est cette première ville franque qui forme un rideau extérieur, une sorte de décor de théâtre. Ce sont : les grands quais bordés de cafés comme une Canebière ; les cafés-concerts ; les hôtels cosmopolites ; les consulats hissant leur drapeau; la promenade animée à l'heure où l'imbat commence à souffler et rafraîchit l'air; les stations devant les verres à l'eau laiteuse aromatisée par le mastic de Chio.

Voilà le quartier des plaisirs et des affaires. La société levantine qu'on y rencontre prête facilement matière à quelques croquis plaisants, dont on trouvera de nombreux exemples dans la littérature con» temporaine. On obtient un effet de comique un peu banal en esquissant ces grosses dames bien en chair, a la vie de harem, qui parlent avec des enfantillages d'expression et de sonorités, avec des zézaiements et des pépiements d'oiseau, dans un patois où le provençal s'émaille de nombreuses tournures exotiques. Mais nous devrions plutôt savoir gré à celles qui pratiquent notre langue, alors même qu'elles commettraient quelques incorrections. L'ironie et le persiflage, par lesquels trop de voyageurs français, diplomates, marins, littéra-

teurs, s'imaginent affirmer la supériorité de leur esprit, nous font un tort plus sérieux qu'on ne le croit parmi des étrangers qui nous admireraient volontiers si nous ne leur imposions pas si crûment l'admiration.

Ne commettons donc pas une injustice semblable à celle que l'on professe si souvent contre notre Paris quand on le juge par sa vie artificielle et bruyante, à laquelle prennent surtout part les étrangers. On travaille à Smyrne et les résultats commerciaux, le progrès économique le prouvent assez. Smyrne est aujourd'hui une grande ville très européenne de 200 000 âmes, qui, chaque année, importe pour 100 millions de produits et en exporte 80. Au début du xix« siècle, le commerce total, qui représentait alors à lui seul la moitié de tout le trafic de la Turquie européenne et asiatique, se chiffrait par 70 millions. Il a donc beaucoup plus que doublé en cent ans.

Les importations de Smyrne, ce sont tous les produits industriels destinés à l'intérieur du pays. Les exportations, ce sont, avant tout, les raisins, les figues et les fameux tapis de Smyrne, qui proviennent des districts de Gueurduz.Koula, Ouchak, etc., puis les céréales, l'huile, le coton, le tabac, l'opium et les peaux. Smyrne même ne fabrique guère que quelques étoSes élégantes et légères et une pâte de farine de sésame et de miel, appelée le'' halva. dont les grosses boules blanches attirent l'attention dans tous les bazars orientaux.

Dans cette vie commerçante de Smyrne, il faut d'abord faire leur place à ceux qui sont, en réalité, les maîtres de la ville, aux 100 000 Grecs qui constituent à eux seuls la moitié de la population et la

TROIE ET SMYRNE

plus active. Smyrne, qu'on ne l'oublie pas, est une ville grecque. C'est la capitale de la future lonie hellénique qui, lorsque se posera la question du démembrement de la Turquie d'Asie, (une fois achevé le partage difficile de la Turquie d'Europe), devra revenir aux Hellènes, et par droit d'héritiers et par droit d'occupants. Il y a là une situation que les musulmans n'ignorent naturellement pas. Pour eux, Smyrne, Ismir, se nomme Ismir l'infidèle.

Et c'est bien pourquoi, dans les négociations relatives à la paix avec les confédérés balkaniques, les Turcs ont fait porter un des principaux efïorts de leur discussion sur la question des îles Egéennes. Ils savent que ces îles ne leur appartiennent à aucun égard, si ce n'est par un droit de conquête brutal qu'annule aujourd'hui une conquête inverse. Jamais ils n'ont été chez eux dans la mer Egée. Toujours ces îles ont été exclusivement grecques malgré le drapeau du croissant qui flottait sur leurs vieilles forteresses génoises ou vénitiennes, à peine consolidées de quelques moellons et flanquées de pièces de canon sans projectiles. Mais, les îles leur échappant, c'est le commencement de la séparation qui se prépare pour le domaine asiatique. Comme on a parlé, jusqu'ici, des Cretois ou des Macédoniens, on va maintenant parler des Smyrniotes, des habitants du Liban, des Arméniens ; Smyrne serait tout particulièrement menacée par la perte de Mytilène et de Chio et il est assez naturel de la part des Turcs qu'ils fassent quelques efïorts pour retarder leur démantèlement, dans la mesure où un cadavre peut avoir la force d'arrêter sa propre décomposition.

Après les 100 000 Grecs, la population smyrniote comprend encore environ 20 000 Juifs, 12 000 Armé-

niens et 15 000 Levantins ou Européens. Pour faire le complément, il reste 60 000 Turcs groupés autour du Mont Pagos. pauvres gens misérables et à peu près sans aucun rôle social, si ce n'est comme bêtes de somme, portefaix, cochers, chameliers, bateliers, etc. Arméniens et Juifs rivalisent avec les Grecs d'astuce commerciale et ces diverses populations, qui ont toutes à peu près également les défauts inhérents au commerce oriental, se renvoient mutuellement les accusations de rapacité, de mauvaise foi, de duplicité.

Mais, si la vie de chaque jour est remplie par ces divers peuples aux costumes plus ou moins bigarrés, pour tout ce qui est travaux importants, dans le port, sur les voies ferrées, etc., on ne saurait méconnaître le rôle prépondérant que joue ici la France et ce serait une bien maladroite modestie de le dissimuler. Smyrne n'est pas seulement une ville franque .c'est comme Beyrouth, une ville française. Jadis, nous y avions à peu près le monopole du commerce. Nous avons laissé les Anglais d'abord, puis les Allemands, nous prendre une part de ce privilège. Mais nous avons reconquis la supériorité sous une autre forme; car. tandis que l'italien était autrefois, après le grec, la langue la plus communément parlée, maintenant, à Smyrne. tout le monde parle français et quand, sur la foi de vieux récits, on tente de se faire comprendre en italien, on s'aperçoit vite à quel point on fait fausse route. Cette situation tient à deux causes ; d'abord au développement prépondérant de nos écoles, de nos hôpitaux, de nos dispensaires, de nos asiles de toutes sortes créés par les Lazaristes, les filles de la Charité, les dames de Sion. Ces bons serviteurs de la France ont, sur-

La Turquie que Ion voit.

PI. 32, page 248.

TROIE ET SMrnXE.

tout depuis 1839. créé et multiplié des œuvres absolument françaises; et presque tout Smyrniote, qui a quelque éducation occidentale, passe par leurs mains. Leurs vingt et un professeurs donnent, dans le collège de la Propagande, l'enseignement classique et l'enseignement moderne. On sait assez, mais cependant cela vaut la peine d'être redit une fois de plus, car la chose est capitale pour notre pays, que ces œuvres sont nationales encore plus que religieuses; en fait de prosélytisme, le bien qui est accompli chaque jour sans bruit suffit amplement.

Mais il y a aussi à Smyrne un autre élément d'influence française, non moins décrié dans la mère patrie que le catholicisme, c'est le capital. Des sociétés françaises ont dragué le port actuel, établi les brise-lames , les môles et les quais entre 1868 et 1880. Avoir des quais comme ceux de Smyrne est un avantage qui nous paraît assez naturel en Occident, mais que l'on apprécie quand on a, pendant quelque temps, voyagé dans les autres ports de la Turquie et constaté à son détriment combien de fois, à Rhodes, à Jafïa, etc., on est obligé de passer mélancoliquement devant le port sans pouvoir y débarquer parce que la mer est trop mauvaise et combien d'autres fois on éprouve en débarquant des inquiétudes mortelles, sinon pour soi-même, du moins pour ses bagages que l'on voit suspendus au bout d'un fil au-dessus d'un canot ballotté par les vagues. Le dragage du chenal navigable et le détournement de l'Hermos vers le Nord, qui ont été accomplis en 1886, étaient également, pour Smyrne, une œuvre capitale. Si on avait laissé l'Hermos travailler à sa fantaisie, en moins d'un

Biècle ses alluvions eussent enfermé la ville dans une lagune fermée. Et le danger, aujourd'hui même, n'est pas complètement écarté. C'est encore une compagnie française qui a construit la ligne de chemin de fer de Smyrne à Cassaba et prolongement. Même sur les chemins de fer allemands et anglais d'Asie Mineure, c'est en français que le service se fait officiellement. Smyrne est, à certains égards, une sorte de colonie française que nous aurions tort d'oublier. Mais, laissant de côté l'économie politique, abandonnons maintenant le quartier des quais pour nous enfoncer dans la profondeur plus pittoresque de Smyrne à travers les quartiers grecs, arméniens et turcs.

Dans le quartier grec, ce qui frappe surtout quand on n'a pas déjà vu de ville analogue, c'est l'air silencieux, calme, un peu endormi et renfermé qui tient à l'influence des coutumes musulmanes, à l'isolement où s'enferme la vie intime, à la coupure établie entre celle-ci et l'activité bruyante, bavarde, agissante du dehors. Le long des maisons blanches et proprettes à contrevents verts, que n'égayent pas des magasins, on rencontre à peine quelques passants, bien rarement une voiture. Cependant il est aisé de s'apercevoir que l'on n'est pas en territoire de Mahomet par la curiosité manifeste des femmes. Celles-ci, qui vivent fort cloîtrées dans leurs maisons obscures où leur distraction principale consiste à engraisser, regardent volontiers les passants, soit par leur fenêtre, soit même en se plantant tète nue devant leur porte ouverte. Leur réclusion ne va pas, d'ailleurs, jusqu'à les empêcher de sortir pour se visiter mutuellement, aller au bazar ou se rendre à l'église.

TROIE ET SMYRNE

A certains jours, le quartier grec prend, au contraire, une singulière animation. J'ai eu roccasion de le parcourir pendant les jours voisins de Pâques. C'est alors un tapage extraordinaire de cris, de pétarades, de coups de pistolet. Je ne reviens pas ici sur ces curieuses fêtes de Pâques que j'ai décrites ailleurs^; il me suffira de rappeler qu'en 1887, j'ai entendu, à cette époque de l'année, jouer en pleine rue de Smyrne, aux acclamations de la foule et au milieu d'un enthousiasme extraordinaire, l'air de l'indépendance grecque, tandis que des gendarmes turcs écoutaient pacifiquement sans essayer de maintenir l'ordre.

Pittoresquement, le quartier grec n'a rien qui puisse nous retenir non plus que le quartier européen. Dans la monotonie de ces rues banales, quand on a pu suffisamment apprécier la couleur locale levantine, avec ses relents mélangés de juiverie et de Provence, on est invinciblement attiré vers les coins où l'on pourra sortir ses crayons et ses pinceaux, vers l'orientalisme du Mont Pagos.

Nous voici donc errant à travers les bazars : le grec, le turc, l'arménien. Aux étalages, ces immenses boules blanches d'une chose sucrée qu'on nomme le haval; des rôtisseries au fumet appétissant; des marchands de coco, qui passent dans la foule, portant, sous le bras droit une énorme carafe et, de la gauche, tenant un plateau de cuivre brillant. Très peu de femmes blanches, mais beaucoup de négresses. Les femmes turques ont, soit un voile de mousseline couvrant toute la figure;

Page 1