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CHAPITRE II

L'ANTIQUITÉ A CONSTANTINOPLE LE MUSÉE

Byzance préhistorique. — L'archéologie et la légende. — Les trois villes primitives : Byzance, Chalcédoine et Chrysopolis. — Le siège par Philippe de Macédoine et l'origine du croissant. — La ville de Septime Sévère et celle de Constantin. — Au musée: les sarcophages de Sidon et l'inscription de Siloé.

EN abordant Constantinople pour la première fois, on est si naturellement attiré d'abord vers l'Orientalisme, vers le grouillement des costumes colorés dans les rues de Stamboul, vers le décor lumineux des côtes aux maisons roses et blanches que surmontent les pointes blanches des minarets, que coupent les pointes noires des cyprès; on a tant à voir de derviches tourneurs et hurleurs, de bazars et de mosquées, que le passé semble disparaître. Tout au plus, en faisant le tour des murailles théodosiennes, lui jette-t-on un coup d'œil comme à un élément particulièrement heureux du paysage. C'est ainsi que, moi-même, j'ai visité, pour la première fois, Constantinople, occupé uniquement de flâner par les rues de Stamboul ou d'Eyoub, sur les pentes de rOk-Meidan ou de Scutari, songeant bien plus à grossir le nombre de mes croquis et de mes aquarelles qu'à revivre l'histoire de Byzance. Retourné une seconde fois dans la même ville vingt ans après, j'y ai retrouvé le même plaisir à aquareller toutes

les fois que Tinsupportable surveillance turque voulait bien me le permettre. Mais le passé a commencé à m'apparaître avec une intensité fascinante, le passé byzantin, si riche en romantisme, si mouvementé, si plein de sujets de drames ou de romans sentimentaux, et j'ai quitté Byzance en me promettant d'étudier mieux son histoire pour entrer davantage en communion d'esprit avec son passé la prochaine fois que j'y retournerai. C'est ce troisième voyage que je vais proposer au lecteur de faire ici avec moi. Il lui sera facile, s'il veut arriver rapidement au bazar et aux derviches, de couper court à mon érudition en tournant quelques pages.

Je vais même, à cet égard, remonter plus loin dans le passé qu'on ne le fait d'habitude. Peut-être quelques lecteurs partagent-ils avec moi ce goût paradoxal de préférer à toutes les histoires que l'on croit savoir, celles des temps, sur lesquels on avoue davantage son ignorance. On y échappe à ces affirmations qui, toutes les fois qu'on a tenté d'éclaircir par soi-même le plus petit problème historique, touchant à l'histoire la plus familière, la plus simple et la mieux connue, paraissent, en dépit des documents et des papiers officiels, si problématiques. On entre dans le domaine infini de la suggestion, de l'hypothèse, où l'esprit s'amuse, avec la liberté de rester logique, à combiner et à construire.

On peut faire à Byzance et autour de Byzance de la préhistoire. On en fera peut-être même un jour de beaucoup plus intéressante qu'ailleurs et déplus réellement ancienne : là comme dans tout ce domaine égéen, méditerranéen, où les hommes ont dû venir fil tôt se fixer.

L'Acropole de Byzance, sur laquelle se trouve

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aujourd'hui le Serai", entre Sainte-Sophie et la mer. a, comme presque toutes ces acropoles antiques, commencé par être une station de l'âge de pierre. Puis les races s'y sont suivies en apportant de nouveaux dieux protecteurs dans l'enceinte des mêmes murailles. Quelques constructions cyclopéennes, qui y ont été découvertes autrefois, ont été rattachées au ixe siècle avant Jésus-Christ.

De même, dans les environs de Constantinople, à Maltépé, à Eren-keui, à Varim-Bourgaz, on a signalé des tumulus avec des instruments de pierre,

Entre Chalcédoine (Kadi-keui) etNicomédie (Ismid), sur les bords de la mer de Marmara, on a fait aussi quelques trouvailles du même genre un peu mieux connues. Ainsi, au promontoire de Moda-Bournou, qu'occupait une partie de Chalcédoine, on a découcouvert, dans les couches inférieures de la falaise, des objets préhistoriques comparables à ceux de Chypre.

Suivant le D»" Mordtmann, il y aurait eu là d'abord, dans la vallée de Kourbali-Déré, une population faisant usage d'instruments en pierre polie, analogues à ceux dont nous reparlerons bientôt en visitant les fouilles de Schliemann à Hissarlik. Puis, à l'époque égéenne, se serait établi, sur le plateau de Moda- Bournou, à la pointe Sud de Kadi-keui, un comptoir commercial antérieur à l'époque où les colons Mégariens apportèrent, auix" siècle, le culte doriec d'Apollon.

Dans cet ordre d'idées que l'on est convenu d'appeler préhistorique et qui serait plutôt paléo-historique, tout est encore à faire autour de Byzance et l'on peut seulement signalerl'intérêt des problèmes posés. Mais il est indniment probable que les civili-

sations successives, retrouvées par les fouilles récentes à Hissarlik, en Crète et dans quelques points privilégiés, ces civilisations vieilles de quinze à trente siècles, auxquelles on donne le nom de minoen et dont les termes les plus récents, vers 1500 avant Jésus-Christ, correspondent à l'art de Mycènes, ont eu une vaste extension dans tout ce domaine de la mer Egée, si évidemment propice aux premières floraisons de la plante humaine. Et, par-dessous ces minoens, on retrouverait encore, s'ils avaient laissé plus de traces, d'autres hommes antérieurs à ceux de la pierre polie, des hommes plus sauvages qui, ultérieurement, ont été refoulés vers le Nord, dans des pays moins riants, moins fertiles, où, lorsqu'on retrouve leurs restes, on a souvent tort de leur attribuer un recul exagéré dans le temps.

L'aspect si curieux que nous présentent les coupes de Schliemann, avec les villes superposées sur l'emplacement d'Hissarlik, on l'observerait sans doute en plus d'une autre ancienne cité, telle que Byzance, si l'on pouvait pousser de même les travaux de déblaiement jusqu'au roc vierge. Malheureusement, ces anciens foyers de civilisation sont, pour la plupart, restés occupés par les hommes qui ont toujours eu le goût de rebâtir leurs sanctuaires sur les mêmes points depuis longtemps vénérés par des religions différentes; en sorte que, la plupart du temps, on ne saurait arriver à la base de l'humanité sans commencer par détruire quelques-uns des édifices postérieurs les plus précieux par le passé et par les souvenirs qui s'y attachent...

Si nous laissons maintenant de côté les résultats trop sommaires des fouilles archéologiques pour

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recourir aux traditions humaines qui nouB ont été léguées par les anciens, il faut d'abord dire deux mots des noms géographiques que nous allons rencontrer à chaque instant et de l'interprétation que l'on en donnait.

Constantinople, d'abord, s'est appelée tour à tour : Byzantion, Antonion, Nova Roma, Constantinopolis; puis, pour les Arabes, elle fut Constantinié, Farouk; pour les Turcs, Islamboul Dersaadet, Déralié, ou plutôt Stamboul, qui vient du grec Stin Polin (en ville) : dans la ville par excellence.

Le nom de Corne-d'Or (Chryso-Keras) vient de la forme du golfe, qui est celle d'une corne d'abondance, s'ouvrant sur la mer de Marmara : corne qui a, de tout temps, versé la fécondité sur ses rives. Enfin le mot Bosphore (Passage du bœuf) fait allusion à la légende mythologique, suivant laquelle ce détroit aurait été traversé à la nage par la fille d'Inachos, premier roi d'Argos, que Jupiter avait changée en génisse et que gardait Argus (Argos) aux cent yeux.

A l'intersection de ces deux bras de mer perpendiculaires, qui dessinent un T si favorable à tous les mouvements d'échange commerciaux, avec des ports naturels tellement favorisés par la nature, les anciens racontaient qu'il s'était vite élevé trois villes. La première fut sur la rive d'Asie à l'endroit où nous venons déjà de trouver les traces d'une station néolithique, sur l'emplacement actuel de la jolie petite ville de Kadi-keui, où les Européens de Constantinople rentrent aujourd'hui volontiers le soir après leurs affaires pour échapper au tumulte de Galata et de Péra. On l'appela de bonne heure Chalcédoine (Khalkidon) qui signifiait, dit-on, nouvelle ville ea

phénicien, puis Prokeratis (antérieure à la Corned'Or).

Plus tard, en 658 avant Jésus-Christ, on raconte que des Mégariens vinrent s'établir dans le pays. L'oracle de Delphes, consulté par eux sur l'emplacement à choisir, leur aurait répondu : « en face des aveugles » (ces aveugles étant les Chalcédodoniens qui avaient méconnu les avantages de la rive européenne pour choisir la rive asiatique). Tradition à part, il est certain qu'à cette date, des Grecs habitaient déjà, depuis un siècle au moins, sur remplacement de la future Byzance. Enfin, une troisième ville, Chrysopolis, la Ville de l'or, occupa également de bonne heure la position de Scutari.

L'enrichissement rapide de tout ce groupement humain en fit, de bonne heure, un objet de jalousie et Byzance commença aussitôt à passer de main en main comme nous l'avons dit et ainsi qu'elle l'a fait dans tout le cours de l'histoire, sans jamais avoir une existence propre et nationale.

On raconte, par exemple, que Darius, dans son expédition contre les Grecs, aurait traversé le Bosphore au point dit Anatoli-Hissar, où se trouvait alors un temple de Zeus et que Byzance, investie par lui. aurait été détruite de fond en comble. Relevée, elle passa, en 479, après la bataille de Platée, à Pausanias, chef des Spartiates; puis elle devint tour à tour athénienne après sa conquête par Cimon, de nouveau Spartiate, encore athénienne quand Alcibiade s'en fut emparé par la famine en 408, enfin une autre fois Spartiate après la bataille d'Aegos- Potamos (405).

Pendant les luttes de l'indépendance grecque contre Philippe de Macédoine, celui-ci assiégea à

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son tour Byzance en 340; mais l'éloquence de Démosthène détermina les Athéniens à un effort si considérable qu'ils réussirent à sauver la ville. Certains historiens racontent même, à ce propos, que le croissant des anciennes monnaies byzantines, adopté par les Turcs après leur entrée à Constantinople, serait un souvenir de cette défense des Grecs contre les Macédoniens, pendant laquelle, un soir d'assaut, tandis que les assiégeants s'avançaient à la faveur de l'ombre, la lune, montant à travers le ciel, vint révéler leur présence et aider à les repousser. Il est vrai que, d'après les Turcs, ce croissant de Byzance, adopté pareux après la prisede Byzance comme emblème officiel de l'état, existait également sur leurs drapeaux longtemps avant la conquête. Une singulière destinée aurait, dès lors, également voué au culte de la pâle Séléné les deux peuples qui ont occupé l'un après l'autre ces rives, dont la forme dessine elle-même, au moins autant qu'une corne, un croissant.

Pendant les époques suivantes, Byzance continua à s'enrichir, tandis que les autres villes grecques s'épuisaient en des luttes sanglantes. Ses murailles et ses bras de mer lui permettaient de rester en dehors des guerres destructrices en s'arrangeant pour s'allier d'abord avec le plus fort.

A l'époque romaine, elle continua le même rôle. Durant les guerres d'Orient, ayant eu l'adresse de se déclarer à temps contre Mithridate, elle obtint ce caractère de ville libre, qui lui appartient si naturellement. Les Romains la laissèrent indépendante, en lui assurant un petit territoire suffisant pour couvrir ses abords immédiats ; ils se contentaient de percevoir un impôt qui finit par absorber le

péage, prélevé de temps immémorial par les Byzantins sur les navires passant le Bosphore.

Et cette situation de ville libre dura ainsi jusqu'à la fm du premier siècle de notre ère, comme il est possible qu'elle se reproduise dans un avenir prochain. Byzance ne fut transformée en province romaine que lorsque l'empereur Vespasien groupa, sous sa direction, les provinces d'Achaïe, de Lycie, Samos et Rhodes.

C'est, vers ce temps que saint André vint y prêcher le christianisme et y trouva à Galata ses premiers disciples.

Sous Septime Sévère (193 à 211), Byzance fut momentanément ruinée par un nouveau siège désastreux qui dura trois ans. La ville, cette fois, s'était trompée dans le choix du parti à prendre; elle avait adopté la cause de Pescennius Niger, qui disputait l'empire à Septime Sévère. Celui-ci vint l'assiéger. En dernière ressource, il fallut se nourrir d'animaux immondes et même de la chair des morts. Les cordes manquant pour les arcs, on raconte que les femmes coupaient leurs cheveux pour les remplacer. Enfin on dut céder à la famine. Septime implacable fit tuer les défenseurs, rasa les murs et retira à Byzance le droit de cité.

Mais, quelques années plus tard, la reconstruction commençait, comme après tous les grands désastres; et il s'élevait une ville neuve, embellie par cette expropriation sanglante, à laquelle on donna le nom d'Antonion en l'honneur d'Antonin, père adoptif de Marc-Aurèle. C'est Septime Sévère qui fonda alors le grand Hippodrome ; il construisit également des bains, des portiques et plusieurs monuments fameux.

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Un autre siège fut encore subi pendant les guerres civiles qui suivirent l'abdication de Dioclétien. Licinius, battu sous Andrinople par Constantin, vint s'y réfugier. Constantin commença un siège en règle, éleva des tours et des remparts d'une hauteur égale à celle des murailles et réduisit une fois de plus Byzance à capituler.

Mais, bientôt après, Byzance devait atteindre sa plus grande prospérité et trouver enfin le repos pour quelques siècles, au moment où l'histoire établit une coupure entre la période antique, qui doit nous occuper seule dans ce chapitre, et la période byzantine dont il sera question plus tard. Constantin fit, on le sait, de Byzance la capitale de l'empire et y fonda une nouvelle ville avec les rites religieux que l'on racontait avoir présidé à la fondation de Rome. L'empereur traça lui-même avec une lance le contour des nouvelles murailles, qui embrassèrent d'abord cinq collines, avant 'd'en entourer sept comme à Rome ; et des fêtes de quarante jours célébrèrent en 330 l'inauguration de la nouvelle capitale. On l'appela un moment Nova Roma; mais l'usage a prévalu de lui attribuer le nom de son rénovateur : la ville de Constantin, Constantinopolis.

Tels sont, brièvement résumés, les faits que l'on apprend dans les livres. Mais, de toute cette première histoire, que reste-t-il maintenant sur place : bien peu de chose. La ville antique a disparu, ou ce qu'il en reste s'est confondu avec les débris byzantins, qui eux-mêmes apparaissent morcelés et ruinés. Byzance antique nous est, d'ailleurs, on l'a vu par le résumé précédent, plus connue par ses vicissitudes politiques, par ses sièges et par ses (39)

résistances ou par ses capitulations que par des événements où se marquerait sa personnalité, où s'accuserait son génie. Elle n'a, ni dans l'histoire universelle, ni dans la littérature, ni dans l'art, produit rien de bien saillant. Il en est un peu de Constantinople comme de Naples ou même de Venise qui, à tant dégards, peuvent lui être comparées. Un climat trop doux, une vie trop facile, de trop grands avantages pour le trafic, ont toujours donné lieu à une population, ou bien occupée de ses affaires, ou bien amollie par le luxe résultant de bénéfices rapides, tout au plus intéressée par ce que les arts plastiques peuvent offrir d'élégance et de volupté. On n'a guère connu, en ce lieu du monde trop privilégié, l'intermédiaire entre le commerce affairé et l'oisiveté souriante : le libre effort de la pensée, la recherche ardue de la beauté ou de la vérité. Pas plus dans l'antiquité qu'au Moyen âge, on ne saurait attribuer à Byzance le nom d'un seul homme ayant fait accomplir un pas à la pensée humaine; et ce n'est pas seulement de l'invasion turque que date cette stérilité, si tristement mise en lumière par les derniers siècles d'inutile barbarie.

Cependant, si nous connaissions mieux lart profane et même la littérature que dut avoir Byzance à l'époque de sa splendeur, nous y trouverions sans doute quelque chose d'analogue aux somptuosités, à l'apparat magnifiant d'une Venise. A une ville de luxe et de richesse, active pour le négoce, indolente pour la pensée, convient un art dont le but principal semble être de couvrir avec de riches couleurs et de belles formes harmonieusement groupées, sans recherche trop subtile, sans expression trop intense, les vastes surfaces d'un palais

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