‹ La Turquie que l'on voitChapitre 5 sur 26 · STAMBOUL. PORTE BYZANTINE SUR LA RUE PRINCIPALE. CL. E.-A. MARTEL · texte numérisé non relu

STAMBOUL. PORTE BYZANTINE SUR LA RUE PRINCIPALE. CL. E.-A. MARTEL

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VANIIQUITE A CONSTANTINOPLE.

des Dogesv Mais l'art de Byzance a été saccagé et détruit au moins trois fois, par les Iconoclastes, par les Croisés, par les Turcs et ainsi ont disparu à jamais toutes les merveilles delà sculpture antique: ornement jadis des places et les palais. Le peu qui pourrait en subsister, c'est dans les fondations des monuments turcs, c'est sous le sol nivelé de l'Hippodrome, de l'Ahmédié, du Serai qu'on le retrouvera un jour sous la forme de débris mutilés, confondus avec les remblais.

En attendant, le seul endroit où l'antiquité soit réellement présente à Constantinople, c'est le Musée; et cette antiquité y est du plus haut intérêt, grâce à l'étonnante richesse du sol de l'Asie Mineure, qui, peu à peu, y concentre une partie de ses découvertes.

Musée des antiquités. — Le musée des antiquités a d'abord été réuni à Sainte-Irène, puis à Tchinli-Kiosk, où on lui a ajouté un bâtiment depuis 1892. Des savants français, tels que MM. A. Joubin, S. Reinach et le père Scheil, y ont collaboré avec le directeur ottoman Hamdy Bey. Le principe, en vertu duquel il s'est développé et enrichi, a été, suivant la tendance nationaliste quiprévaut aujourd'hui généralement en fait d'antiquités et d'art ancien, de concentrer à Constantinople les objets trouvés en Turquie, comme on garde jalousement à Athènes ce qui vient de Grèce, en Italie ce qui est italien, ou comme on cherche à représenter l'art français à Paris et l'art allemand à Berlin. L'idée semble juste au premier abord ; et elle a eu du moins pour résultat de faire ranger et mettre en évidence un certain nombre de pièces dont les Turcs s'étaient emparés jadis dans diverses occasions en échange d'une

autorisation de fouiller ou par toute autre voie. Mais, autant cette disposition légale serait rationnelle s'il s'agissait d'un art turc et si, par exemple, on avait ici un musée contenant des faïences, des étoffes, des verreries représentant un ancien art ottoman, autant il paraît illogique d'accaparer, dans une ville turque, située aux portes de l'Asie, des objets dont l'art est exclusivement grec, et souvent purement athénien. Ce n'est là encore qu'un exercice brutal du droit de conquête. L'un des résultats les plus sûrs, auxquels on ne songe pas assez, de ces mesures prohibitives, qui satisfont d'abord tous les esprits, est, dans un pays de bakchich comme celui-ci, de rendre les fouilles clandestines, de faire disparaître entièrement la plupart des objets ayant une valeur métallique intrinsèque comme les bijoux d'or et même les bronzes, d'amener les inventeurs à dissimuler le plus longtemps possible les conditions de gisement qui rendent souvent seules un morceau intéressant et de faire morceler, casser ou saccager un grand nombre d'objets précieux par la manière désordonnée dont on est amené à fouiller et à exporter en cachette les produits des fouilles.

Malgré ces restrictions qui choqueront sans doute plus d'un lecteur, le musée de Constantinople est intéressant. Sans en faire, bien entendu, le catalogue, je voudrais seulement insister sur ce qui y mérite particulièrement l'attention.

Et d'abord, tout le monde est aussitôt attiré par les fameux sarcophages de Sidon, ou Saïda, dont la découverte, en 1887-1888, a soulevé une telle émotion dans le monde savant qu'il est nécessaire de leur consacrer quelques détails.

L'ANTIQUITE A CONSTANTINOPLE

A cette époque, un paysan creusant un puits dans son jardin, au lieu dit Ayaa sur la côte de Phénicie, sentit, à une certaine profondeur, le sol lui manquer et se trouva en présence d'un vaste hypogée, divisé en plusieurs chambres, contenant des sarcophages antiques. Hamdy Bey et Baltazzi, venus pour examiner la trouvaille, découvrirent, à trois mètres de distance, un second hypogée voisin; et, des deux groupes, on retira finalement vingt-six sarcophages, d'un art peut-être inférieur à la réputation qu'on leur a faite, mais d'une grande élégance de groupement et d'un merveilleux fini.

Pour revoir les sarcophages à leur place primitives, il faut s'imaginer, au fond d'un puits de dix mètres de profondeur, un système de chambres funéraires creusées dans le rocher, comme sont les tombes étrusques d'Italie ou les mastabas d'Egypte. Le premier hypogée découvert, composé d'un vestibule et de sept chambres avec dix-huit sarcophages, avait, ainsi que cela est arrivé pour la plupart des sépultures antiques, été violé depuis longtemps par des chercheurs de trésors qui avaient défoncé les sarcophages à coups de marteau. On le fait remonter à la fin du iv« siècle. Le second, bien indépendant du premier et plus ancien de deux siècles, était intact et contenait, notamment, le sarcophage inviolé de Tabnith, roi de Sidon (fin du vi« siècle), comme l'indique l'inscription phénicienne gravée sur son couvercle.

Ce qu'on a trouvé là, c'est donc un groupe de sépultures ayant été employé pendant plus de deux siècles par les roitelets de Sidon ou par d'autres personnages de leur suite, et permettant d'observer, pendant la durée de cette période, une transforma-

tion marquée dans les procédés d'ensevelisseinent^

C'est ainsi qu'on voit, au début, des gaines en forme de momies égyptiennes ornées d'une tête sculptée, dont le meilleur type est celui de Tabnith, et dont nous avons un autre spécimen au Louvre, celui d'Echmounazar, fils de Tabnith, rapporté par Renan de sa mission de 1863; tandis que les sarcophages les plus récents, tels que celui auquel on donne vulgairement le nom de tombeau d'Alexandre, sont construits sur le modèle d'un petit temple attique avec des décorations représentant des scènes de bataille et de chasse. Un détail assez curieux est que ces sarcophages semblent avoir été souvent achetés d'occasion après avoir déjà servi : ce qui, dans l'antiquité, arrivait couramment pour ces tombeaux richement sculptés et ce qui s'est produit à tant de reprises pour les statues mêmes des pharaons empruntées par un successeur ou par un vainqueur.

Quelques-uns de ces sarcophages valent d'être examinés, soit pour l'enseignement archéologique qu'ils fournissent, soit pour leur beauté propre.

Ainsi le sarcophage de Tabnith a commencé par être taillé dans l'amphibolite des carrières de Hammamat en Egypte, vers la fin de la XXVI« dynastie et l'on y enterra une première fois un général du nom de Peneptah, comme l'indique l'inscription hiéroglyphique du couvercle. Ce couvercle a la forme d'une gaine large et courte, terminée par une figure humaine souriante, aux oreilles plates, à la

i. Antérieurement à cette découverte, il était admis en archéologie que le tjpe sarcophage était toujours un type récent.

L'AyTIQUlTÉ A CONSTANTIXOPLE

longue barbiche, aux cheveux tombant en deux masses des deux côtés du visage. Plus tard, le tombeau fut utilisé pour le roiTabnith et l'on ajouta alors l'inscription phénicienne suivante : « Moi, Tabnith, prêtre d'Astarté, roi des Sidoniens, fils d'Echmounazar, prêtre d'Astarté, roi des Sidoniens, je suis couché dans la caisse que voici. J'adjure tout homme qui la découvrira : ne va pas, ne va pas ouvrir mon couvercle et ne me fais pas remuer. Car il n y a pas d'or, il n'y a pas de trésors à côté de moi. Je suis couché seul dans cette caisse. Ne va pas, ne va pas ouvrir mon couvercle et ne me fais pas remuer, car un tel acte est une abomination aux yeux d'Astarté. Si tu ouvres mon couvercle et si tu me fais remuer, puisses -tu n'avoir pas de postérité parmi les vivants sous le soleil, ni de lit parmi les morts. »

Pauvre roi Tabnith, qui avait si peur d'être troublé dans le sommeil et qui adjurait si naïvement les voleurs de trésors avec des raisons si convaincantes, il n'avait pas prévu les archéologues et aujourd'hui son sarcophage vide est exposé à toutes les curiosités sacrilèges dans une salle de musée, tandis que, dans une vitrine, on voit, avec la planche de bois de sycomore sur laquelle reposait son cadavre, les quelques restes d'ossements qui sont demeurés de lui ! ...

En suivant l'ordre historique, on peut regarder ensuite d'autres sarcophages anthropoïdes, qui, tout en conservant le même mode de sépulture égyptienne, ont été visiblement sculptés par des artistes grecs, non plus dans la pierre dure et sombre de Hammamat, mais dans la blancheur du Paros ou du Pentélique. Certains de ces sarcophages

ont un style archaïque que l'on a comparé à celui des métopes d'Olympie; d'autres paraissent être contemporains de Phidias?

Enfin, le regard est aussitôt séduit par les trois sarcophages les plus récents, dans lesquels la forme est athénienne comme le travail, ceux que l'on nomme : sarcophages du Satrape, des Pleureuses et d'Alexandre.

Le sarcophage du Satrape conserve, à l'intérieur de la cuve, la forme humaine, tandis que l'extérieur a déjà l'apparence d'un lemple allongé à murs droits, couronné d'un toit à double pente que terminent deux frontons triangulaires. A l'intérieur, le roi de Sidon s'était fait enterrer avec sept de ses lévriers. Les sculptures dans le style ionien sont, en efïet, celles qui conviennent à un chasseur : chasse au cerf; départ d'un char; banquet; jeunes gens la lance à la main. On trouve déjà ici des traces de la polychromie qui joue un si grand rôle dans les deux derniers monuments. Tout le fond a été peint en bleu foncé.

Le sarcophage des Pleureuses, où l'on croit reconnaître une œuvre de style grec exécutée par des copistes dans un atelier d'Asie Mineure, présente des personnages habituels dans la tradition attique ; les pleureuses que l'on peut comparer aux moines priants et pleurants de notre sculpture funéraire du xiv« siècle. Dix-huit figures semblables sont représentées sur tout le fronton du sarcophage en des attitudes diverses de douleur et de mélancolie dans des intervalles séparés par des colonnes ioniques. Les figures individuellement sont lourdes, mais l'ensemble est très décoratif. D'autres sculptures occupent : les unes, les deux frontons du couvercle

L'ANTIQUITE A CONSTANTINOPLE

qui figure le toit d'un temple avec des sphinx ailés aux quatre angles; les autres, une frise entourant le socle. Là, une centaine de petits personnages, en relief nettement découpé, archers, chasseurs, coiffés de bonnets phrygiens, vêtus de robes courtes serrées à la taille et de chlamydes flottantes, chassent les animaux les plus variés ; ours, lions, panthères, sangliers, cavalcadent, rapportent leur gibier accroché à des bâtons, etc.

Enfin le sarcophage, dit d'Alexandre, est une œuvre purement attique, où sur un modèle de temple analogue, ont été représentées, en bas-reliefs peints d'un modernisme singulier, diverses scènes de bataille et de chasse qui mêlent des personnages perses et grecs, tantôt dans une attitude hostile, tantôt, au contraire, dans une relation d'amitié. Ayant remarqué sur une de ces scènes un personnage grec royal dans une attitude qui fait penser à Alexandre et avec une coifïure en tête de lion visiblement copiée sur les médailles de ce roi^ au milieu d'une bataille où les Grecs combattaient les Perses, on a d'abord édifié sur cette base fragile un petit roman, suivant lequel ce serait là le tombeau d'Alexandre lui-même, qui aurait été, soit refusé pour Alexandre, soit utilisé après lui pour un Sidonien. Cette thèse ayant été àpeuprès abandonnée, il a semblé du moins aux savants qu'un petit roi de Sidon, dont leurs documents ne disaient presque rien, n'aurait pu avoir, ni la bourse assez bien fournie pour commander une œuvre aussi impor-

1. Les archéologues reconnaissent également, avec une assurance un peu surprenante, le même roi Alexandre dans un cavalier à la tête nue, aux cheveux courts ceints d'un diadème, qui figure sur la scène de Chasse au lion.

LA TURQUIF: que L'ON VOIT.

tante à Athènes, ni le cerveau assez fantasque pour ensevelir dans l'ombre cette débauche de sculpture, et le précédent du tombeau de Tabnith, acheté ou pris en Egypte, leur a fait admettre d'ordinaire qu'il s'agissait là encore d'une « sépulture d'occasion )>. Peut-être ne sommes-nous pas assez exactement renseignés sur le prix courant des tombeaux à Athènes au iv« siècle et sur le budget des recettes du roi Abdolonyme ou de tout autre riche inconnu qui a reposé ici, pour accuser ainsi de parti pris ce pauvre mort d'avoir acheté son sarcophage en vente publique, non pas après décès, mais après exhumation. Sans doute les sujets paraissent plutôt, comme nous allons le voir, convenir à un Perse qu'à un Sidonien et sans doute aussi le dernier possesseur n'a pas eu soin, comme Tabnith, défaire graver une inscription phénicienne; mais peut-être est-ce précisément parce que luise sentait assez dans son droit pour ne pas éprouver le besoin de le dire. Il paraît bien difficile d'affirmer aujourd'hui, faute du bordereau d'adjudication, que le possesseur originel a été, comme le croit M. Th. Reinach, Magaros, gouverneur de Babylone, dont un riche marchand sidonien aurait acheté le tombeau pour en parer une chambre funéraire, elle-même volée à un roi du siècle précédent.

Quoiqu'il en soit, les sculptures en haut relief, qui ornent les quatre faces, sont belles malgré leur élégance un peu apprêtée et l'air de figures de cire que leur donne la polychromie. Sur l'une on voit une bataille de cavalerie (Issus ou Arbèles?) : des Grecs entièrement nus y sont singulièrement mêlés avec d'autres Grecs portant une légère chlamyde ou revêtus d'une armure de fer et tous luttent contre des

PIEDESTAL DE l'oBÉLISQUE DE TIlÉoDciSR. CL. SEBAH ET JOAILLIER.

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L'ANTIQUITE A CONSTANTINOPLE

Perses au pantalon collant, à la tunique lâche, au mantelet flottant, au bas de la figure recouvert d'une mentonnière. Tandis que les chlamydes grecques sont monochromes, les costumes persans sont bariolés. A l'extrémité gauche, un cavalier grec, dont le profil reproduit les médailles d'Alexandre, fond au galop, la lance au poing, sur un Perse qui se défend péniblement du haut de son cheval abattu. Un autre personnage grec important lui fait pendant à l'extrémité droite dans une attitude symétrique. Sur la face parallèle du sarcophage est une scène de chasse au lion qu'il n'est pas sans intérêt de comparer avec toutes les chasses au lion de Rubens et de Delacroix. Au centre, un cavalier perse se défend avec la lance contre un fauve qui mord le poitrail de son cheval et deux autres chasseurs perses venus à son aide frappent le lion, l'un de sa lance, l'autre de sa massue. Un cavalier qui accourt à gauche, coiffé du bandeau royal, serait, dit-on, Alexandre. A droite, on tue un cerf. Enfin, les deux petites faces représentent : l'une, des Perses chassant une panthère très conventionnelle; l'autre, une bataille où un cavalier perse atteint de sa lance un Grec blessé. Tout cet ensemble en marbre du Pentélique était peint avec une vivacité de tons qui s'atténue de jour en jour depuis que le marbre est sorti de terre. Les figures, découpées à la suite les uns des autres sur un fond plat, manquent, pour la plupart, de vie : notamment le groupe central du cavalier et du lion. Mais les cavaliers reproduisent de nobles attitudes de la frise des Panathénées et quelques morceaux sont d'une belle exécution, comme le cavalier perse mourant qui s'affaisse, le bras pendant, au centre de la bataille.

Quand on a longuement regardé ce monument si considérable et si précieux, on devient un peu froid pour les autres sarcophages nombreux, trouvés en des endroits divers d'Asie Mineure qui sont épars dans les salles. On peut cependant jeter un coup d'œil à des sarcophages de plomb phéniciens, dont la décoration, formée de fines guirlandes, a quelque chose de notre style Louis XVI. Sur quelques-uns d'entre eux, il y a des tètes de Méduse dans des losanges ou dans des encadrements de perles, parfois des sphinx ailés, des dauphins, etc.

Dans un tout autre ordre d'idées, une des grandes curiosités du muséeestla célèbre inscriptiondu tunnel de Siloé, près de Jérusalem, que l'on a apportée ici après l'avoir détachée de la paroi où elle était difficilement visible. C'est là une des plus anciennes inscriptions hébraïques connues. Peut-être me sera-t-il permis de mentionner le double intérêt personnel qui me l'a fait soigneusement examiner : parce qu'elle commémore, pour un mineur de profession, un travail de mine particulièrement ancien et aussi parcequ'ellem'arappelé une très passionnante leçon d'hébreu à laquelle je me suis trouvé assister, sans être le moins du monde hébraïsant. Il est difficile de mettre plus de vie dans l'interprétation d'un texte que ne le fit ce jour-là, dans sa petite salle du Collège de France, Ernest Renan, traduisant les mots hébreux et les commentant et mimant la joie des ouvriers qui foraient ce tunnel destiné à l'alimentation d'eau de la ville en marchant à la rencontré les uns des autres quand, à un moment dotiné, malgré une légère erreur de direction bien excusable dont le tiinnél porte la trace, ils commencèrent à entendre faiblemeht les au-

r ANTIQUITE A CONSTANTINOPLE.

très marteaux frappant de l'autre côté de la paroi... Comme sculptures, le musée de Constantinople a encore un certain air de musée de province qui s'installe. Néanmoins on peut y admirer quelques belles pièces : en particulier deux morceaux provenant de Tralles : une Vénus et un jeune homme enveloppé dans un long manteau, très réaliste, très vivant, dans l'attitude d'un pâtre accoudé contre un arbre. Nombreuses sont les statuettes enterre cuite provenant de Myrina ou d'autres nécropoles asiatiques, sans toutefois valoir les pièces qui sont parvenues dans les musées européens. Une collection intéressante de vases rhodiens provient de Camiros. Les fouilles américaines et françaises deNifar et de Telloh, celles du père Scheil à Sippara ont donné de précieux objets chaldéens, stèles, cylindres, tablettes, etc. Des poteries chypriotes, des objets de terre cuite ou d'or trouvés à Troie, notamment dans le fameux trésor dont nous parlerons plus tard, méritent également un coup d'œil. Il y a là toute une série de diadèmes, colliers, bracelets, pendants d'oreilles et agrafes, à côté desquels on remarque avec quelque surprise un collier turc moderne, qui a bien été fait avec de l'or provenant d'Hissarlick, mais avec de l'or refondu par les ouvriers. D'autres bijoux anciens proviennent également de divers points de l'Asie Mineure. Il faut toutefois se rappeler que beaucoup decesobjets sontvenus ici après un partage qui, d'après les firmans de fouille, devciit être fait entre le fouilleur européen et son surveillant turc. Il suffit d'avoir un peu causé avec des personnes ayant été mêlées accessoirement à de telles fouilles et n'ayant par suite pas de secret diplomatique à garder pour savoir que

le partage avec un inspecteur turc profondément ignorant avait généralement pour résultat de lui attribuer les pièces remarquables seulement par leur dimension ou par leur banalité en conservant pour les musées d'Europe celles qui présentaient une réelle valeur archéologique ou artistique. Quant aux antiquités égyptiennes qui occupent d'autres salles, ce sont choses devant lesquelles on ne s'arrête pas très longtemps quand on a le musée du Louvre à sa disposition.

RENSEIGNEMENTS PRATIQUES

Le musée des antiquités, situé dans le vieux séraï, est ouvert tous les jours, excepté le vendredi. Il existe des catalogues en français : par André Joubin pour les monuments funéraires, les sculptures, les bronzes et les bijoux; par le père Scheil pour les monuments ég^'ptiens. La description et la reproduction des sarcophages ont été publiées dans un ouvrage de format démesuré : La Xécropole royale de Sidon, par Th. Reinach et Hamdy Bey, Leroux, 1892.

CHJPITBE 111 BYZANGE

Le plan de Byzance. — Le Byzantinisme : ses caractères propres et son influence sur la civilisation occidentale. — Sainte-Sophie. — Le grand palais. — L'Hippodrome. — Les aqueducs et les citernes. — Les murailles.

Le plan de Byzance — Le Byzantinisme

LE jour de l'année 1453 où Mohammed II entra à cheval dans Sainte-Sophie sur un amoncellement de morts, un prêtre qui officiait put se réfugier dans la muraille miraculeusement ouverte, en sauvant la sainte Hostie. La muraille se referma sur lui. Elle se rouvrira le jour où le christianisme reprendra possession de la vieille basilique de Justinien et où il sera permis d'y achever la messe commencée il y a près de cinq siècles. Ce jour-là, le long sommeil qui a endormi Byzance, comme une sorte de Belle au bois dormant dans son palais merveilleux peu à peu envahi par une végétation touffue de lianes parasites et de ronces, prendra fin; le règne momentané de l'Islam sera comme s'il n'avait pas été; ses édifices fragiles tomberont rapidement en ruines, et, quel que soit le peuple qui lui succédera, la soudure de l'avenir avec le passé, de la Grèce moderne avec la Grèce antique, sera établie, malgré la submersion barbare quia semblé un moment l'interrompre, mais qui ne l'a jamais étouffée.

La vieille Byzance ne nous apparaît aujourd'hui que déguisée et masquée sous des oripeaux asiatiques par lesquels le regard est occupé, amusé et souvent charmé. Mais on peut la prier de dévêtir un moment sa défroque bariolée, comme, en grattant le badigeon de plâtre dans certaines églises de France, on retrouve au-dessous les précieuses fresques du xii« ou du xiiF siècle. On peut, en supprimant cinq siècles d'inutile turquerie, tenter de revoir le passé détruit, de reconstruire dans sa pensée les édifices, les églises, les palais, imaginer qu'on est le témoin émerveillé de quelque entrée des Croisés dans l'incomparable ville encore intacte.

Le plan de Byzance. — Si nous commençons par superposer un plan de Byzance au Moyen âge sur un plan actuel de Constantinople. nous voyons que Byzance se réduisait à peu près à Stamboul: Galata' et Péra formant alors deux faubourgs où se trouvaient la Tour de Christ et la Colline de Saint- Théodore. A Eyoub (Cosmidion) s'élevait un joli village avec un cirque en bois. Vers TEst, du côté du Bosphore, une chaîne, allant de la Porte de la Chaîne à l'Échelle de Timasos, barrait la sortie du Bosphore sur la Corne d'Or. Plus loin, une autre chaîne, au pied du Séraï, fermait le Bosphore lui-même. Une enceinte continue de murailles suivait tout le rivage d'un bout à l'autre, flanquée de tours, ouverte de portes. Dans le sens de la terre, une première muraille construite par Constantin le Grand et embras-

1. A Galala, les Génois avaient une citadelle entourée de muraille? percées de douze portes et garnies de plusieurs tours. Le nom de Galata viendrait, suivant les uns, du lait produit par des vacheries; suivant d'autres (mais avec fort peu de vraisenîblance) des Galates ou Gaulois.

BYZANCE

sant seulement cinq collines, était longtemps partie du Pont Vieux pour contourner ce qui est devenu la mosquée du Sultan Selim. Une muraille postérieure, datant de Théodose II, est celle qui limite encore aujourd'hui la ville depuis les Blaquernes jusqu'au château des Sept-Tours, englobant ainsi un espace nouveau de deux collines que l'on appela Chôra (la campagne), ou Exokionion (en dehors de la colonne) et que l'on divisa en cinq quartiers numérotés du Bosphore à la Corne d'Or : Deuteron, Triton, Pempton, Hebdomon, etc.

A l'intérieur de cette ville aux sept collines, l'Acropole, dont nous avons déjà signalé l'antique passé, occupait l'emplacement actuel du Séraï. Vers le sud-ouest de l'Acropole se trouvaient Sainte- Sophie, l'Hippodrome recouvert aujourd'hui par rOk-Meidan et le Grand Palais qui descendait de la mosquée de Sultan Ahmed jusqu'à la mer. C'est la partie principale que nous visiterons bientôt en détail.

Par suite de la disposition triangulaire de la ville, où les bâtiments officiels occupaient la pointe du triangle, les rues principales avaient une disposition qu'elles ont gardée en forme d'éventail dont les branches, partant toutes de la pointe du Serai, allaient aboutir aux divers points de la muraille théodosienne. Une grande rue principale, dite la Mésé. qu'empruntait toujours le cortège impérial, allait de la place del'Augustéon (entre Sainte-Sophie et l'Hippodrome) au Forum de Constantin (Atik-Ali- Pachai, au Capitole ou Forum Tauri (Sultan Bayazid), puis au Forum Amastrianum (Chah-Zadé-Djami), à la colonne de Marcien, aux Saints-Apôtres (Fatih- Djami), enfin à rHebdomon (Edirné-Kapou) et aux

Blaquernes (Egri-Kapou). Comme rien n'a été profondément modifié à Constantinople, on peut encore la suivre à peu près par des rues actuelles (V. pi. 5).

Une autre, partant du Forum Tauri par le Forum Bovis (Mourad-Pachal aboutissait à la Porte de Saint-Romain. Enfin des rues, divergeant avec les premières, menaient à des portes situées plus au sud : l'une à la Porte de Pigi (Ibrahim-Pacha); l'autre à la Porta Aurea, au château des Sept- Tours (V. pi. 5).

Quand on se plaçait au centre delà ville officielle, sur la grande place de l'Augustéon, près de Sainte- Sophie, on découvrait un large espace entouré de portiques à doubles colonnades, où s'étaient installés des bouquinistes. Vers le sud, était l'entrée du Palais, avec la grande porte de Chalké et la porte dite Monothyros. En quelques pas vers le sudouest on arrivait à l'Hippodrome. Vers le nord-ouest, au contraire, la Mésé, dont nous venons de parler, dallée de grands blocs de pierre, conduisait au Forum de Constantin, où se trouvait une colonne de Constantin, dite aujourd'hui la Colonne brûlée.

De ce décor byzantin, nous verrons tout à l'heure ce qui subsiste et nous essayerons alors de nousreprésenter les palais et les basiliques, tels qu'ils furent aux jours de splendeur, avec cette merveilleuse décoration de statues antiques et de mosaïques du Moyen âge que les iconoclastes d'abord, puis les Croisés barbares de 1204. enfin les Turcs, se sont successivement acharnés à détruire. Mais l'aspect extérieur des choses perdrait la plus grande partie de son intérêt, si nous ne tentions pas d'abord de ressusciter l'âme qui anima ce vaste corps, si nous ne cherchions pas à réveiller, à préciser l'image,

BYZANCE

l'ensemble d'images qu'éveille, plus ou moins confusément, dans notre esprit, ce grand nom de Byzance. Le byzantinisme. — Le byzantinisme a mauvaise réputation. Des théologiens disputant sur des subtilités oiseuses tandis que l'ennemi est à leur porte, des rivalités de jockeys servant de base à des dissentiments politiques, des conspirations de harem, une confusion toute orientale d'attentats et de contre-révolutions, la décadence stérile et bavarde d'un peuple vieilli et efféminé, voilà ce que l'on aretenu d'ordinaire sur ces temps déplaisamment confondus sous le nom peu flatteur de Bas-Empire. On oublie que cette histoire a duré mille ans, pendant lesquels il y a eu successivement les phases les plus contradictoires, les unes guerrières et les autres assoupies dans la paix, celles-ci lettrées et artistes, celles-là mystiques et iconoclastes. Dans ces dernières années cependant, on a réhabilité le byzantinisme jusqu'à l'excès; on a montré son intérêt considérable qui est d'avoir établi la continuité, la seule continuité entre les temps antiques et les temps modernes, d'avoir amené, peu à peu, par son influence exercée sans cesse à distance, les barbares du Moyen âge à la Renaissance, d'avoir constitué des nations modernes héritières directes des nations antiques. La Grèce, qui a régné mille ans à Byzance et qui, pendant mille ans, à Byzance, a gouverné ce qui subsistait du monde civilisé, a présenté ce phénomène unique dans notre histoire moderne d'une nation antique parvenant à survivre, malgré les alluvions barbares dont elle était recouverte, mais avec lesquelles elle ne s'est pas confondue, comme l'ont fait les Romains occidentaux avecleurs envahisseurs barbares. Les Byzantins rat-

tarhent les Grecs contemporains de Platon ou de Démosthène aux Grecs contemporains actuels de M. Tricoupis ou de M. Venizelos, avec conservation de la même langue et, dans une certaine mesure, maintien de la même pensée. L'intérêt du byzantinisme, c'est de nous montrer cette pensée grecque, qui n'avait plus assez d'air dans la petite Athènes, émigrée au Xord à Constantinople comme elle émigrait au Sud à Alexandrie et, perpétuant là ces traditions scientifiques et philosophiques, dont on a fait souvent à tort honneur aux Arabes, simples écoliers des Byzantins. En même temps, les Byzantins ont formé le rempart, contre lequel sont venues longtemps butter les invasions. Militairement, ce noyau de la Thrace et de l'Anatolie est resté comme une île, autour de laquelle se divisaient les flots et où la civilisation parvenait à subsister...

On peut dire sans doute : « Que nous ont laissé les Byzantins? Qu'ont-ils fait pendant ce millier d'années, où leur empire s'est réduit peu à peu comme une peau de chagrin? » Répondons à cela par le mot de Sieyès : « Ils ont vécu! » Notre injustice envers eux vient de ce qu'ils n'ont été ni écrivains ni artistes, de ce qu'aucun monument littéraire ou plastique n'a perpétué leur gloire en la célébrant et l'amplifiant. Si on excepte leur art décoratif où l'influence asiatique est partout sensible, il ne subsiste d'eux que des sculptures grossières et des écrits sans valeur, avec un bruit confus de batailles, de discussions, de séditions, un parfum d'encens évaporé. Mais pourtant, pendant ces mille ans, ils ont prié, combattu, aimé, pensé, travaillé ils ont occupé activement cette vie qu'ils défendaient contre le flot de la barbarie ; ils ont eu une

BYZANCE

science technique relativement avancée, une civilisation rafilnée. Au fond, leur idéal ressemblait assez, les prières exceptées, à celui d'un peuple moderne, dont il ne resterait pas grand chose de plus qu'il ^ '^ survit de Byzance si le vieux levain ancestral n'entretenait pas, au milieu du matérialisme universel, un spiritualisme anachronique : si de pauvres déshérités ne continuaient pas sous son impulsion à chercher, à lutter, à produire des œuvres désintéressées, inutiles et belles, que la populace reine dédaigne d'abord et dont elle profite plus tard pour accroître le bien-être, but suprême, non de tous ses elïorts, mais de tous ses désirs et de toutes ses haines.

Puisque les Byzantins ressemblaient par beaucoup de leurs qualités et de leurs défauts à bien des peuples modernes, d'où vient donc la fâcheuse réputation du byzantinisme qui n'est pas, il faut le dire, tout à fait injustifiée? Avant tout, du caractère asiatique qu'a pris la civilisation en émigrant sur les rives du Bosphore et de toutes les conséquences qu'entraîne ce mot d'Asie, avec un peuple ou un autre, avec une religion ou une autre. Ce n'est pas par hasard qu'on trouve, chez les Byzantins et chez les Turcs leurs successeurs, certains travers communs. Et ce n'est pas à tort non plus que les vieux Romains de la fm de la République déploraient l'invasion, à Rome, des mœurs asiatiques comme la cause de la décadence romaine. Entre l'Europe et l'Asie, la Grèce d'Athènes avait réussi à maintenir un juste équilibre. Rome avait commencé par être trop occidentale pour n'être pas un peu sauvage. La balance a penché en sens inverse et l'équilibre a été définitivement rompu du jour où l'Asie Mineure

est entrée dans l'Empire, comme une part essentielle, où le centre de gravité s'est reporté vers l'Orient. La Rome impériale est devenue une Rome asiatique. Ce n'est pas seulement la Grèce vaincue qui Ta conquise : c'est, de plus loin encore, l'imprégnation syriaque ou, si l'on veut, levantine, qui, après avoir déteint sur la Grèce, a rapidement gagné Rome. Byzance en a senti plus directement encore et de plus près l'influence, parfois séduisante par certains côtés sentimentaux, mais souvent malsaine. Rappelons, en deux mots, ces caractères propres au passé de Byzance qui lui prêtent une couleur locale très particulière.

C'est d'abord le mysticisme, facilement dévié vers le fatalisme de l'Islam, qui pénètre toute l'existence d'un peuple, où la religion se mêle curieusement avec l'épicuréisme et le luxe voluptueux. Dans ce Paris du Moyen âge que fut Byzance, quand on n'était pas occupé de courses de chars, de danseuses ou de coiffeuses, on passait brusquement à l'autre pôle de la pensée et l'on se confinait dans un couvent. Il arrivait normalement qu'après avoir consacré sa jeunesse au plaisir, on allât finir ses jours dans un monastère, où souvent le mari et la femme entraient ensemble pour mener une vie pieuse sans rigidité excessive, encore mêlée au mouvement du siècle comme le fut celle de quelques couvents mondains à la veille de notre révolution.

Au sommet do cette hiérarchie compliquée et formaliste que constituait la société byzantine, le Basileus donnait l'exemple. Plus qu'un tsar, presque autant qu'un sultan ou qu'un mikado, il était le chef de la religion nationale. Sa vie se passait comme dans une église. Ses appartements que nous \àsite-

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