SAINTE-SOPHIE : EXTERIEUR. — CL. SERAH ET JOAILLIER
l,a Turquie que l'on voit.
PI. 7, page 72.
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conduits par 100 maîtres maçons, travaillèrent avec une activité telle qu'en moins de cinq ans (532-537), ils eurent achevé l'édifice, en obérant les finances byzantines, assez peu florissantes, d'une somme évaluée à 361 millions.
Deux architectes grecs, Anthémios de Tralles et Isidore de Milet sont les auteurs d'un plan, dans lequel tout fut subordonné au désir de couvrir par une seule immense coupole, visible dès l'entrée, un espace où se rassemblerait tout un peuple. A cet effet, on établit d'abord, aux angles, quatre piliers à matériaux calcaires reliés par des crampons de fer. On les réunit par des murs de briques bien droits, dans lesquels on ne perça que de petites fenêtres. On contrebuta le tout au dehors par des bas-côtés en contre-bas, flanqués eux-mêmes de petits bâtiments secondaires, supprimant ainsi les contre-forts extérieurs habituels au gothique, devant lesquels l'art byzantin a toujours répugné. Alors, sur le socle ainsi constitué par ces quatre piliers, on commença à établir la voûte en passant des coins au centre par quatre pendentifs, et continuant à monter la partie centrale en coupole. Cette coupole fut elle-même obtenue par des assises de briques superposées, en retrait progressif les unes sur les autres. Afin d'atteindre un minimum de légèreté, on avait, raconte une tradition très ancienne (dont les matériaux examinés n'ont pas, jusqu'ici, fourni la confirmation), fait confectionner à Rhodes des briques siliceuses très légères et, pour ajouter le secours du ciel à celui de la technique, sur chaque brique on inscrivait une invocation à Dieu; de dix en douze assises, on maçonnait des reliques dans le joint avec des prières solennelles. Cette
coupole centrale, assise sur ses quatre pendentifs, fut prolongée dans le sens de l'axe par deux hémisphères, eux-mêmes flanqués de plus petites coupoles latérales. Puis, quand il s'agit de décorer le plus grand sanctuaire du monde, on dépouilla à son profit tous les temples païens les plus fameux. On fit venir huit colonnes de brèche verte du temple d'Artémis à Éphèse, d'autres colonnes du temple de Baalbek (qui avaient déjà fait un premier voyage à Romei, des colonnes d'Athènes, de Délos, de Cyzique.
Le marbre, le bronze, l'or, l'ivoire furent employés sans compter. Les mosaïques à fond d'or couvrirent toutes les voûtes de leurs revêtements resplendissants. Et, enfin, en 537, l'édifice put être consacré une première fois par des fêtes qui durèrent quatorze jours... Une vingtaine d'années après, en 558, un tremblement de terre faisait écrouler la coupole trop hardie. On la reconstruisit alors telle qu'elle est aujourd'hui, en réduisant son diamètre et renforçant les piliers d'appui.
Telle était Sainte-Sophie (sauf une restauration de 975) quand, en 1453, les Turcs s'emparèrent de Constantinople. Une grande foule s'était réfugiée dans le sanctuaire. Mohammed II y entra à cheval sur un monceau de morts et la légende prétend même retrouver sur une des parois la trace de sa main sanglante, à une hauteur de 5 mètres qui ferait supposer une accumulation de cadavres tout à fait extraordinaire.
Sainte-Sophie devint alors musulmane. Ce qui consista à y ajouter quelques minarets, à bâtir tout autour, et dans l'atrium d'entrée, des bâtiments informes, à badigeonner de la peinture sur les grands
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chérubins en mosaïque des pendentifs et sur toutes les voûtes décorées de figures humaines, à ajouter un chœur et quelques tribunes pour la lecture du Coran, à accrocher aux parois d'immenses disques couverts de calligraphies qui semblent préparés pour un tir à la cible, à suspendre beaucoup d'œufs d'autruche et de lustres, enfin à placer sur le sol des rangs de nattes désaxées pour retrouver la direction de la Mecque. Ces dégradations ont été telles que, pour connaître aujourd'hui la magnifique décoration, dont heureusement la plus grande partie n'est que cachée et gardée en réserve pour le jour de l'expulsion des Turcs, on ne doit pas aller à Constantinople : il est bien préférable de se rendre dans une bibliothèque publique et d'y consulter les relevés faits en 1848 par l'architecte de Salzenberg, à la faveur d'une restauration où on lui permit d'enlever momentanément la couche de peinture déshonorante.
Extérieurement, Sainte-Sophie, comme tous les édifices byzantins et comme toutes les mosquées, n'a aucun caractère remarquable. Entre quatre minarets blancs, on aperçoit seulement la grande coupole assez lourde couronnée de son croissant de bronze, et, au-dessous, les murs aux assises, alternativement blanches et roses, qui émergent, comme une sorte de donjon central, au-dessus de petits bâtiments désordonnés au crépi jaunâtre (V. pi. 7).
Autrefois, pour entrer dans la basilique, on franchissait d'abord une large cour de 40 mètres de profondeur, entourée de galeries aux colonnes de marbre et aux murailles décorées de mosaïques, dans le centre de laquelle une fontaine donnait de l'eau jaillissante, un atrium à l'image de la
maison hellénistique. Puis venait un premier portique, ou narthex extérieur, communiquant avec le narthex intérieur, dans lequel on doit aujourd'hui pénétrer directement, l'atrium étant maintenant encombré par les habitations basses du clergé musulman.
Ce beau narthex ombreux, long de 60 mètres et large de 10, permettait aux retardataires ou aux profanes d'approcher du mystère divin sans le troubler. Il ne faut pas le traverser trop vite. C'est, dans sa simplicité somptueuse et la raideur de ses lignes droites, avec les mosaïques dorées de sa voûte et ses parois de marbre, dont l'une percée de neuf portes de bronze, l'autre flanquée d'autant de piliers formant contreforts en redents, une des parties les plus intactes et les plus imposantes de Sainte-Sophie, l'une de celles où l'on se représente le mieux un cortège solennel du x« siècle arrivant pour célébrer la Résurrection du Sauveur.
Les bas-côtés sont également bien beaux dans la nudité splendide d'une ornementation où n'interviennent que le marbre, le bronze et l'or, sans un tableau, sans un autel, sans une boiserie, sans un meuble : des arêtes nettes, des angles droits, des colonnes larges et hautes, qui n'ont ni l'aspect trapu et écrasé de notre roman, ni la légèreté presque inquiétante de notre gothique, mais un air de tranquillité dans la force rappelant les âges classiques et, en même temps, une complication raffinée de décors, d'entrelacs géométriques ciselés sur les plates-bandes de marbre ou les chapiteaux comme une dentelle, sans accentuations de reliefs, sans violents jeux d'ombre et de lumière, sans accidents pittoresques susceptibles d'accrocher le re-
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gard et de détourner lattention au préjudice de l'ensemble (V. pi. 7)i.
L'aspect du dôme central est, à coup sûr, grandiose, avec sa coupole de 32 mètres de diamètre montant à 65 mètres et prolongée en plan de telle manière qu'on peut en apercevoir toute l'extension d'un seul coup d'œil. C'est toutefois un genre de grandeur un peu trop immédiatement mensurable et définissable par un nombre de mètres, un peu trop industriel : quelque chose, si l'on veut, qui rappelle trop le mérite d'une Galerie des Machines ou d'une Tour Eiffel. C'est à cette vaste salle carrée que s'applique la restriction faite au début. On se trouve là en présence d'un espace carré limité par quatre murs verticaux, dans lesquels s'ouvrent des alignements de petites fenêtres cintrée» et des vides rectangulaires, clairs ou sombres, dessinés par deux étages de colonnades superposées. Aux quatre angles sont les quatre pendentifs, où il ne reste plus, des chérubins recouverts par le badigeon, que les ailes enlacées. La fameuse coupole elle-même repose sur un rang de quarante petites fenêtres, qui y versent d'en haut une large clarté. Sur le sol nu, des nattes sont posées en travers dans la direction de la Mecque. Et des édicules musulmans, le mihrab posé dissymétriquement dans l'abside, le member avec son escalier en échelle, les mastabas, ou tribunes des lecteurs du Coran, sont pauvrement semés dans ce vide. Des pigeons nichent et volent partout.
1. Cette stylisation de motifs végétaux ou animaux, à entre, lacements géométriques, qui est un caractère de l'art oriental- 8'e«t trouvée accentuée plus tard, dans tout l'art byzantin, par l'iiérésie victorieuse des Iconoclastes.
Dans le détail, on retrouve là le même caractère, simplement somptueux, que dans les bascôtés: mais si l'on veut vraiment apprécier Sainte- Sophie, il faut surtout s'attarder au premier étage, le long des vastes galeries autrefois réservées aux femmes, d'où l'on domine toute l'étendue du dôme et où Ton peut aussi oublier son apparat, dans le silence recueilli des vastes salles aux graves architectures régulières et dessinées par plans, qui s'ouvrent entre les colonnes de marbre sombre ou de porphyre à chapiteaux blancs, sur le vide de la nef, comme sur un lointain horizon...
Quand on a vu Sainte-Sophie, quand on est destiné à voir l'église de Kahrié-Djami, dans le Tour des Murailles, on peut passer rapidement sur les autres églises byzantines de Constantinople Mentionnons-en toutefois l'existence.
Sainte-Irène, située un peu au Nord de Sainte- Sophie, dans l'enceinte du Séraï et transformée par les Turcs en un musée d'armes, est encore assez bien conservée. L'église, telle qu'elle est, date de Léon l'Isaurien (717-741). Elle se compose d'une nef centrale portant deux coupoles entre deux collatéraux prolongés sur toute la longueur.
Saint-Serge et Saint-Bacchus, que l'on appelle aussi la petite Sainte-Sophie, fut bâtie par Théodora, femme de Justinien, dont l'éloge se trouve sur une longue inscription de la corniche qui fait le tour intérieur de l'édifice. C'est une petite mosquée, située près du Musée des Janissaires (Kutchuk-Hagia-Sophia), composée, comme Sainte- Sophie, d'une coupole centrale sur une base carrée, avec un narthex d'entrée. Mais ici la coupole porte sur une base octogonale formée de huit piliers.
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Enfin la Panhagia-tou-Libos (Méfa-Djami), du début du x« siècle, a la forme d'une croix grecque comme Saint-Marc de Venise.
Le Grand Palais
Du Grand Palais de Byzance, recouvert aujourd'hui par la mosquée de Sultan Ahmed et les rues tortueuses qui descendent de là vers le Bosphore, il ne reste à peu près rien d'apparent. Jusqu'au jour où l'expulsion définitive des Turcs y aura rendu les fouilles possibles, on ne peut même en reconstituer le plan que par conjecture^ Néanmoins si précises sont les indications contenues dans les auteurs anciens, dans les récits des princes et ambassadeurs admis là en quelque occasion solennelle, surtout dans le curieux Livre des Cérémonies compilé au x® siècle, par ordre de Constantin Porphyrogénète; et si intéressant aussi, si passionnant est le problème posé par cet ensemble d'édifices mystérieux où se sont déroulés sept siècles d'histoire, que l'on est arrivé à connaître le Grand Palais, à se le représenter presque comme s'il était encore debout. Pour faire cette visite en imagination, il n'est pas nécessaire de voyager jusqu'à Constantinople. Mais, quand on est àConstantinople, on ne saurait oublier ce Grand Palais, où se sont déroulés, dans le plus somptueux des décors, aujourd'hui évanoui, tant d'événements romanesques, tragiques, sanglants ou suggestifs par leur raffinement intellectuel, artistique, littéraire, théologique.
1. En 1912, un incendie qui a mis certaines parties à nu, a permis à M. Ebersolt quelques observations.
Qu'était-ce donc que ce Grand Palais? Ne songeons pas ici à la régularité de plan, à l'homogénité d'un Versailles ou d'un Escurial. Le jour où Constantin, fixé à Constantinople. voulut y édifier un palais digne de sa personne sacrée, digne du dieu dont il était le représentant terrestre, digne de l'Empire dont Constantinople devenait le centre, il dut sans doute commencer par élever un ensemble de constructions à peu près régulier, dont nous pouvons chercher l'image dans cet étonnant palais de Spalato bâti par Dioclétien, près de Salone. sur la côte Dalmate. et où, plus tard, a trouvé moyen de se réfugier toute une ville. Mais, depuis Constantin jusqu'au jour où, sous les Paléologues, vers 1300, le Grand Palais fut définitivement abandonné pour le Palais nouveau des Blaquernes, bâti à l'autre extrémité de la ville, près des murailles, sur la Corne d'Or, par Manuel Comnène (1143-1180), le Palais primitif de Constantinople a été l'objet d'une perpétuelle évolution, d'un remaniement constant, en raison duquel, si on veut essayer de s'y reconnaître, il faut absolument se fixer une date précise et ne pas s'en écarter. Sans cesse, les souverains successifs ont obéi à ce désir de la nouveauté, à ce souci de suivre une mode changeante, à ce goût de la bâtisse enfin, qui a possédé tant de princes, souvent jusqu'à la folie. Comme l'ont fait plus tard les Sultans leurs successeurs, qui, presque à chaque changement de règne, allaient habiter un nouveau palais, laissant le précédent tomber en ruines, les Basileis, Justinien, Théophile, Basile le Macédonien, etc., ont sans cesse réédifié des bâtiments nouveaux, venus en désordre s'ajouter aux précédents, ou se substituer à eux; en sorte que le ré-
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sultat définitif fut une sorte de Kremlin compliqué, de Palais de Pékin, où des églises du Mont Athos, et de nombreuses chapelles nécessaires à la vie religieuse si absorbante des Basileis s'entremêlaient avec des palais de brique et de marbre aux décorations somptueuses, avec des galeries, des escaliers, des passages voûtés, des cours intérieures garnies de fontaines. Ici des restes de la régularité primitive, là le désordre des bâtiments appartenant à des époques très diverses; et toujours le souci de mettre le Basileus à l'abri d'un coup de main, de multiplier pour lui les corps de garde, les portes de bronze et de fer, de lui assurer, entre les diverses parties de son palais, entre celles-ci et l'Hippodrome ou Sainte-Sophie, des passages invisibles.
On a pu compter, dans ce vaste espace : 7 péristyles ou vestibules, 8 cours intérieures, 4 églises, 9 chapelles, 9 oratoires ou baptistères, 4 salles des gardes, 3 grandes galeries, 5 salles d'audience, 3 salles pour les repas, 10 appartements réservés à l'habitation particulière des princes, 1 galeries secondaires, 8 palais particuliers au milieu des jardins, etc.
Supposons-nous, par un coup de baguette magique, transportés dans ce palais, vers le temps de sa plus merveilleuse splendeur, sous la dynastie macédonienne, à la fin du x« siècle, alors que l'Europe occidentale en était encore à la barbarie des derniers rois carolingiens. Imaginons qu'une fois introduits dans ce mystérieux sanctuaire, nous y soyons conduits par un guide discret qui nous épargne les énumérations fastidieuses et les itinéraires implacablement complets des visites de palais officiels : quelle sera notre impression gêné-
raie?... Malgré la disparition si complète qui a frappé la plus grande partie de l'art byzantin, malgré les ravages successifs qu'ont pratiqués, sur les chefsd'œuvre de cette civilisation, tant de destructeurs barbares, nous gardons néanmoins, surtout dans les monuments que leur destination pieuse a un peu mieux protégés, assez de morceaux disjoints pour relever l'ensemble dans notre esprit et pour revoir, en leur cadre réel, les épisodes, souvent si colorés, si bien adaptés d'avance au mélodrame ou à l'opéra, qui marquent Thistoire byzantine.
En abordant ce monde officiel byzantin, tellement différent du nôtre, nous pénétrons dans une civilisation à la fois orientale et sacerdotale, où paraît avoir été portée à son point culminant la science de la représentation et du décor dont les souverains d'Assyrie ou de Perse dans les temps anciens, les rajahs ou les mikados dans les temps modernes peuvent donner une idée. Ici, nous l'avons vu déjà, se meut lentement une cour hiérarchisée et soumise aux lois minutieuses du cérémonial, auprès de laquelle le Versailles de Louis XIV, l'Escurial de Philippe II sembleraient la maison bourgeoise du laisser-aller et de la bonhomie. Le souverain, d'un bout à l'autre d'une vie d'apparat, assiste et prend part à une longue cérémonie religieuse déroulée dans un palais qui est une basilique, avec les gestes prévus, les groupements combinés, les génuflexions, les prosternements d'une intronisation d'évêque ou d'une messe solennelle. Rien n'est laissé à l'initiative et au libre arbitre que le plaisir des coups d'état, des révolutions de harem et des assassinats. Pas un être vivant d'une
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vie propre; pas une forme spontanée de la nature; pas d'hommes, d'animaux, ni de plantes, autrement que stylisés, hiératisés, sculptés et ciselés dans l'or, le métal, les pierres précieuses jusqu'à les harmoniser, à les confondre avec le décor général de marbres, de porphyres, de mosaïques, de métaux étincelants.
Autour du Basileus, il ne fallait pas que, nulle part, on pût penser avoir seulement sous les yeux une œuvre humaine. Sa demeure est le palais de l'artificiel, édifié par la baguette d'un magicien, d'un enchanteur Merlin : une magie un peu enfantine, une féerie un peu grossière, d'enfants encore naïfs sous leurs raffinements extrêmes, pour lesquels la beauté c'est, avant tout, le brillant, le doré, l'argenté, le somptueux, pour lesquels le comble de l'art c'est l'extraordinaire des arbres en or ciselé peuplés d'oiseaux mécaniques, des lions automates dressés sur leurs pattes à l'entrée des visiteurs, des fontaines coulant du vin aromatisé, des cérémonies à coup de théâtre où l'idole impériale apparaît brusquement dans son cadre d'or par l'ouverture d'une porte d'or, par le soulèvement d'un voile doré et, subitement aussi, est enlevée au ciel avec son trône par des machines comme dans une apothéose d'opéra. Et, pour animer cet apparat d'un bruit luimême artificiel, le seul qui ait paru pouvoir dans nos églises représenter, par-dessus les bavardages humains, les profondes sonorités de la voix divine, sans cesse retentit le chant des orgues prolongeant leurs longues notes graves et se combinant ainsi avec les rugissements des lions automates, avec les gazouillements des oiseaux métalliques. L'encens, les parfums, mêlent aux chants
d'église, leurs vapeurs subtiles qui portent au rêve...
Hasardons-nous maintenant à travers ces grandes salles aux murs d'onynx ou de porphyre, aux dalles de marbre, sous les coupoles dorées, du haut desquelles nous regardent un Christ sévère, des apôtres groupés autour de la croix, ou des Basileis représentés dans l'éclat de leur appareil triomphal. Errons respectueusement à travers cette foule solennelle qui ne parle qu'à voix basse, avec des gestes courts et des clignements d'yeux, dans la crainte des innombrables espions et des dénonciateurs. Nous ne parcourrons pas tous ces palais qui se ressemblent; nous ne ferons pas revivre tous les souvenirs des événements qui se sont déroulés dans ces salles : ils nous sont trop peu présents, en général, pour qu'on puisse les évoquer d'un mot et leur défilé trop rapide donnerait seulement l'aspect de la confusion. Supposons pourtant qu'à la suite du Basileus nous ayons pénétré par une des entrées qui donnaient sur la place de Sainte-Sophie, ou sur la grande rue de la Mésé, entre Sainte-Sophie et l'Hippodrome; ou concevons simplement qu'après avoir assisté à une représentation de l'Hippodrome dans la loge de l'Empereur, dans le Cathisma dominant de haut l'arène, nous ayons vu s'ouvrir devant nous les portes de bronze multipliées destinées à garantir le palais d'une brusque invasion populaire et que, maintenant, nous nous dirigions, en suivant parallèlement la longueur de l'Hippodrome, vers la mer de Marmara.
Nous voici d'abord dans un premier bâtiment, la Chalcé, sorte de vestibule ayant sa façade sur la place extérieure de l'Augustéon. Là veille la premier© g-arde du palais, divisée en sept sections sue-
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cessives, en sept scholes. Là sont les doryphores et les hoplites à l'épée nue. Dans le sens de l'Augustéon s'ouvre une salle à la coupole resplendissante de mosaïques, où sont représentées les victoire des Justinien et de Bélisaire, le Basileus et Théodora recevant les sénateurs. De tous côtés, des statues de souverains et de personnages illustres, dominées par un grand Christ en bronze. Ailleurs, des têtes de Gorgone, deux chevaux enlevés à un temple d'Artémis à Ephèse; enfin, sur une porte de bronze, une icône représentant le Christ. Sur la droite, une galerie, par laquelle passent volontiers les souverains pour se rendre à Sainte-Sophie, contourne l'Augustéon en traversant une porte de fer.
En sens inverse, si nous nous rendons au Palais, nous rencontrons le Tribunal, le Triclinos des Excubites et celui des Candidats. Puis viennent l'Église du Seigneur, très anciennement vénérée, le Consistoire où avaient lieu les réunions du Conseil de l'Empereur et certaines réceptions d'ambassades. Là, les ambassadeurs, en, se prosternant à plusieurs reprises comme pour une audience du Sultan ou du Grand Roi des Perses, arrivaient devant le trône surmonté d'un dôme étincelant d'or et soutenu par quatre colonnes, avec deux Victoires aux ailes déployées tenant des couronnes de lauriers. Groupés autour, étaient les gardes avec leur bouclier d'or, leur lance, leur hache et leur casque doré à aigrette rouge. Derrière le trône s'ouvraient trois portes, dont celle du milieu servait à l'Empereur et les autres à son cortège.
Vient ensuite le palais de Daphné, où vécut Constantin, dans une salle portant au plafond une croix étincelante d'or et de gemmes, qui vit un
jour son cercueil doré exposé au milieu d'un cercle de lumières. Ce palais de Constantin, délaissé par les Basileis suivants, contenait l'église de Saint- Étienne et toute une série d'édifices, tels que la Salle des dix-neuf lits, où, dans les festins solennels, l'on éblouissait, par le déploiement d'un faste extraordinaire, les envoyés lombards, sarrazins, francs, etc., dont quelques-uns nous ont laissé le récit de leur réception. On employait, par exemple, pour servir les fruits, des vases d'or tellement lourds qu'il fallait les apporter sur des chariots recouverts de pourpre et, pour les soulever sur la table, y appliquer des cordes revêtues de cuir doré suspendues à des poulies cachées dans une ouverture de la voûte. Ici, également, un repas commémoratif de ceux des apôtres réunissait, pendant les douze jours de fête, de Noël à l'Epiphanie, le Basileus et ses douze amis (philoi) choisis parmi les hauts dignitaires. Étendus sur des draperies dorées, ils festoyaient dans de la vaisselle d'or. D'autres tables disposées dans la salle groupaient, en outre, 216 convives de moindre importance.
Continuant toujours dans le même sens, nous rencontrons un espace à ciel ouvert, au milieu duquel se dressait une fontaine, une phiale, qui, pendant les réceptions, versait du vin aromatisé et dont la vasque argentée était alors remplie de fruits. Un péristyle à quinze colonnes en forme de demi-cercle, le Sigma, nous conduit de là dans la Triconque, élevée vers le milieu du ix« siècle par Théophile, qui s'y était fait construire deux appartements, habités alternativement par lui pendant l'été et pendant l'hiver. C'était une construction originale, recouverte d'un toit doré et flanquée, dans les sens
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où le sigma ne se prolongeait pas, par trois absides. On y entrait par des portes d'argent ou de bronze poli.
Dans ce palais, la chambre à coucher de l'impératrice était célèbre sous le nom de Mousikos (Harmonie). Le pavage y était fait d'une mosaïque de marbre que l'on comparait à une prairie émaillée de fleurs. Le lit avait son dais soutenu par cinq colonnes de marbre. L'Augusta ou Basilissa y habitait au milieu de ses eunuques aux longues robes de soie, aux sabres nus, et de ses femmes. Sortie parfois du peuple le plus bas comme une Théodora, elle semblait revêtue d'un caractère divin, restant mystérieuse et invisible, entendant les offices du fond d'une galerie grillée, etc.
La chambre à coucher du Basileus Théophile avait son pavage en mosaïque, au centre duquel un paon faisait la roue dans un cercle de marbre, tandis que des aigles occupaient les quatre coins. Les parois y étaient ornées de plaques de verre polychromes; au-dessus, courait une mosaïque d'or avec les figures de Basile, d'Eudoxie assis sur des trônes en costumes impériaux. Le plafond resplendissant d'or portait, au milieu, le signe victorieux de la Croix, vers lequel l'empereur, l'impératrice et leurs enfants levaient tous la main.
Plus loin, voici le Chrysotriclinos, ou Triclinos d'or, construit vers 570 par Justin II, embelli et décoré vers 580, encore habité au x« siècle par Romain II et qui constituait alors la partie la plus imposante de la Cour.
Ce Chrysotriclinos était un édifice octogonal surmonté d'une coupole percée de seize fenêtres que l'on peut, sans doute, comparer à Saint-Vital de Ravenne ou à l'église des Saints Serge et Bacchus à
Constantinople. Là aussi, le Basileus avait son trône recouvert de drap d'or et masqué par un grand rideau de soie, tissé d'or et orné de pierres précieuses, derrière lequel il demeurait invisible jusqu'au moment où le rideau tiré le faisait brusquement apparaitre comme une idole éblouissante. Audessus du trône impérial, une icône représentait le Christ assis sur un autre trône supérieur à celui du souverain terrestre. Sur la porte d'entrée se dressait la Vierge en mosaïque, entourée de l'empereur et du patriarche, des apôtres, martyrs et évêques. Des mosaïques de style persan faisaient ressembler la muraille à un jardin rempli de fleurs. Les portes étaient d'argent et on suspendait, dans les occasions solennelles, des tentures d'or ou des portières, sur lesquelles étaient tissées des oiseaux et des fleurs. On amenait alors également tout un luxe de meubles dorés et argentés, de croix, de vases : enfin, ce qui semblait être le suprême du luxe dans ce palais byzantin, un platane d'or, avec des quantités d'oiseaux émettant des sons harmonieux au moyen d'une machine pneumatique...
Dans l'itinéraire que nous avons suivi jusqu'ici, nous avons laissé de côté deux palais à situation un peu excentrique, vers lesquels il faut revenir maintenant : la Magnaure (Mapaupa), qui fut le palais d'été de Constantin et le Boucoléon où logèrent les princes de la dynastie macédonienne.
C'est près de la Chalcé, entre celle-ci et la mer de Marmara, qu'il faut chercher le magnifique palais de la Magnaure, bâti, croyait-on, sous Constantin, où se dressait un trône dit de Salomon, avec six degrés tous flanqués de lions. Ce trône impérial, dont la magnificence nous a été décrite par Luit-
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brand, était entouré d'arbres en bronze doré garnis d'oiseaux analogues à ceux du Chrysotriclinos. De grands lions dorés gardaient le trône. Et, lorsqu'on voulait étonner quelque ambassadeur, par un goût pour les automates qui s'est perpétué à la cour des Sultans, on voyait, à certains moments, les lions se dresser, frapper le sol de leur queue tout en rugissant, ou les oiseaux battre des ailes en chantant leurs vocalises. Alors, quand l'envoyé, après s'être prosterné devant le souverain, osait relever les yeux, il l'apercevait soulevé en l'air avec son trône près du plafond de la salle et dominant de haut l'humanité comme un être divin. Le sol était jonché de roses. Des chaînes de bronze argenté portaient de grands lustres. Des tentures réunissaient les colonnes. Enfin des orgues d'or et d'argent faisaient entendre des chants religieux. Tout l'ensemble produisait l'aspect de féerie dont Massenet nous a reconstitué l'image dans le prologue d'Esclarmonde.
Ce même palais de la Magnaure renfermait la chambre nuptiale où se rendaient les souverains après leur mariage à Saint-Étienne de Daphné et le repas de noces donné dans le Triclinos des dix-neuf lits. Autour de lui s'étendait une terrasse circulaire, où se dressaient les statues des Basileis, Maurice, Phocas, etc., et où l'on étendait de précieux tapis de Perse aux jours de réception.
Lorsqu'on veut aujourd'hui chercher la place de la Magnaure, il faut aller au siège actuel de ce Parlement turc qui, par son arrivée au pouvoir, a, dans un pays mal préparé, déclanché la chute irrémédiable de la Turquie. Les députés bavardent au détriment des affaires sérieuses là où les Basileis se laissaient entrevoir dans une splendeur d'apothéose.
En sens inverse, entre THippodrome et la mer de Marmara, se dressait, au x« siècle, le palais du Boucoléon, bâti par Basile I«"" le Macédonien (867- 886), où se déroulèrent les scènes romantiques du temps de Nicéphore Phocas et de Jean Tzimiscès^ C'est là qu'il faut se représenter d'abord ce curieux personnage de Nicéphore Phocas, ce type à la Louis XI, énergique, avare, dur, envahissant et dévot, conduisant les intrigues compliquées de la diplomatie dans la lutte séculaire contre les Bulgares et contre les Russes, Mais Nicéphore est vieux et sa femme, la Basilissa Théofano, lui préfère un élégant Arménien aux yeux bleus, aux cheveux roux, Jean Tzimiscès. C'est donc là que, dans la nuit du 11 décembre 969, commence un beau drame de palais analogue à celui que nous avons vu récemment se dérouler à Belgrade. Une conjuration militaire éclate, conduite par les deux amants. L'autocrator est assassiné. Le palais est conquis. Puis, par une nuit de neige, à la lueur des torches, tandis qu'on improvise dans sa pompe solennelle la cérémonie hiératique du couronnement sous la coupole du Chrysotriclinos, des conjurés emportent par les cheveux la tête sanglante jusqu'à une fenêtre du palais donnant sur la place extérieure, la brandissent au-dessus de la populace hurlante, ameutée par les soldats, qui, aussitôt, s'élance à la curée dans les rues obscures de Byzance, réveillant les partisans de Nicéphore pour les exécuter...
1. Constantin et s«s successeurs jusqu'à JustinieTi habitèrent surtout le palais de Daphné et la Magnaure. Justin II (o6o-o78) alla au Chrysotriclinos. L'iconoclaste Théophile (829-842) construisit à l'orientale la Triconque. Plus tard, on habita entre Daphné et le GhrysotricIiDOS.
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Et, quand le jour fut revenu, c'est encore au Boucoléon que se jouèrent, entre les amants couronnés, entre leurs partisans de la première heure et les neutres ou les habiles nécessaires à rallier, les scènes tragico-comiques qui suivent si souvent les révolutions : la montée au pouvoir du parakimomène Basile, l'eunuque guerrier à la belle prestance, fils de Basileus, hardi et corrompu, intelligent et sans scrupule, marqué d'avance par la nature pour jouer un rôle de premier ministre dominateur; puis l'intervention du patriarche Polyeucte exigeant l'expulsion de la Basilissa adultère; la facile résignation de l'amant qui, pour garder le pouvoir en paix, exile Théophano aux îles des Princes; enfin, l'évasion de Théophano en caïque, son arrivée à la grande église, la scène de reprise à la Manon, tentée sur un amant moins épris et suivie d'une déportation nouvelle...
Le décor de ce drame tout fait « des Complices », c'est le palais au sol de marbre, aux revêtements de porphyre rouge, avec ses statues d'animaux, son lion terrassant un taureau, sa fontaine de porphyre au centre de la cour, son escalier aux marches ornées de dentelures bleues, blanches et vertes, portant des croix de pourpre, son toit à l'arabe aux coupoles coniques d'où tombaient des pendentifs à stalactites : une sorte d'Alhambra, où l'art de la Perse venait compliquer et agrémenter l'art plus sévère des anciens Byzantins.
L'Hippodrome. Les Aqueducs et les Citernes.
Byzance avait un centre officiel qui était le palais du Basileus, d'abord au Grand Palais, puis aux
Blaquernes; elle avait un centre religieux qui était Sainte-Sophie; mais elle avait surtout un centre populaire de vie active qui était l'hippodrome. Quand, songeant à tous les souvenirs évoqués par l'hippodrome de Byzance, on cherche ce qu'il en reste, il faut aller sur la grande place nue, ensoleillée et poudreuse, que l'on appelle l'At-Meidan, ou place aux chevaux. En se plaçant à l'extrémité ouest, on voit alors en face de soi Sainte-Sophie formant le fond et. en avant, trois édifices alignés qui sont le Colosse, la colonne Serpentine et l'obélisque de Théodose (V. pi. 8). Ces édifices émergent au-dessus de puits creusés par les fouilles et qui accusent l'épaisse couche de décombres par lesquels le sol a été peu à peu surélevé. Au centre de la place, quelque chose qui ressemble à un abominable kiosque à musique de sous-préfecture arriérée ou à une buvette de station thermale, représente un cadeau, fait en 1898, aux Turcs, par leur protecteur en paroles, le « Reisekaiser » Guillaume II. La protection s'est envolée à l'heure des défaites; mais le kiosque reste. « Unser Gott liebt die Siéger nur. » A droite, on voit les six minarets et les coupoles de Sultan Ahmed.
Ce qu'on appelle le Colosse, ou colonne murée, est, en réalité, un obélisque artificiel d'environ 25 mètres de haut, auquel on a arraché son revêtement de bronze doré et qui se montre aujourd'hui dans sa lamentable nudité, avec les trous d'ombres des pierres manquantes et le hérissement de ses saillies irrégulières. Sur ses assises en petits blocs de pierre, on voit les trous des fers qui fixaient les basreliefs représentant les hauts faits de Basile le Macédonien. Au sommet, était une sphère de bronze.
BYZANCE
La colonne serpentine est un des plus précieux trophées de l'antiquité. Intacte, elle présentait trois serpents enlacés portant dans leurs gueules ouvertes les trois pieds d'un large vase en bronze doré. C'était un monument élevé à Delphes par le général Spartiate Pausanias en l'honneur de la victoire remportée sur les Perses à Platée, en 479, et l'on a retrouvé, sur les anneaux tordus des serpents, les noms, cités par Plutarque, des trente-etune villes qui prirent part au combat. Jadis, la colonne avait 8 mètres de hauteur. Ce trophée existait encore à Delphes au temps de Pausanias. Constantin le Grand l'apporta à Byzance pour servir de centre à une fontaine. Mais les serpents qui en formaient le motif ornemental l'ont très anciennement désigné à la superstition comme une œuvre démoniaque et ont amené progressivement son état de mutilation actuelle, où il apparaît réduit à une sorte de colonne torse de 5 mètres de haut, ayant sa base au fond d'un puits. Dans les premiers temps de son transport à Byzance, on faisait verser, par sa triple gueule d'airain, du vin, du lait et de l'hydromel. Mais, déjà sous l'empereur Théophile, le patriarche de Constantinople vint une nuit briser les têtes des serpents à coups de marteau. Plus tard, une superstition inverse les fit réparer. Mohammed II, arrivant de l'hippodrome, lança à son tour une massue de fer contre cette idole et brisa une des têtes. On prétendit alors qu'il était sorti tout un fourmillement de serpents dans la ville et, pour éviter le fléau, on laissa en repos le monstre d'airain. En 1552, la colonne portait encore, à la place du trépied primitif, une statue d'Apollon entre les têtes des serpents. Mais Suleiman fit abattre le
faux dieu. Enfin, vers 1700, les têtes, contre lesquelles on avait gardé l'habitude de lancer des pierres en passant, disparurent pendant une nuit et il n'en existe plus aujourd'hui, au musée des antiquités, qu'un faible débris.
Dans Vobélisque de Théodose, ce qui attire aussitôt l'attention, c'est le piédestal avec ses grosses sculptures de style barbare qui, au premier abord, semblent uniquement représenter des alignements de personnages vus de face et de têtes juxtaposées. Ce piédestal de marbre (V. pi. 6), sur lequel repose un obélisque de 30 mètres par l'intermédiaire de quatre cubes de bronze, est, lui-même, formé de deux parties, entre lesquelles s'intercalent quatre blocs de granit formant des taches noires. Les quatre faces de la partie supérieure représentent quatre cérémonies officielles que préside Théodose. Par une commune fiction, le Basileus, les personnages officiels et leurs gardes y paraissent, dans une bande haute au-dessus d'un balcon, les souverains dans toute leur hauteur, les personnages accessoires au-dessus du genou. Au contraire, la populace, qui occupe toute la zone basse sous le balcon, n'a droit qu'à la représentation du buste ou de la tête. Il y a ainsi des alignements de vingt têtes juxtaposées et contiguës qui semblent préparées pour un jeu de massacre.
A l'ouest, le Basileus, assis sur son trône entre sa femme, à gauche, et ses deux fils, à droite, reçoit l'hommage de ses ennemis vaincus. A l'est, Théodose et ses deux fils, debout sous un dais porté par des colonnes, regardent une sorte de danse. Théodose tient en mains la couronne pour le vainqueur; tandis que, dans la foule au-dessous,
citi:r.ne des mille et une colonnes, cl. sebah et joaillier.
.MOSOLi;u: AHMED KT IIIfPODIUiME. — CL. SEBAH ET JOAILLIEH.
PI. 8, page
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on voit tous les musiciens porteurs d'instruments divers : lyre, hautbois, double flûte lydienne, etc. Au sud, les mêmes personnages assistent à une course de chars. Au nord, Arcadius, sa femme Eudoxie et le général goth Gaina, entourés par des soldats armés de piques, regardent élever l'obélisque.
Sur la base plus large on a représenté, d'un côté, comme sur notre obélisque de Louqsor, les travaux nécessités par l'érection du monument (en 390): les attelages aux chevaux cabrés qui tirent, les conducteurs qui les excitent, des ouvriers tournant un cabestan, une grue soulevant la pierre. Les autres faces portent les inscriptions en latin et en grec, indiquant que Théodose a dressé, avec l'aide du préfet du prétoire Proclus, cette colonne quadrangulaire auparavant gisante sur le sol.
Au sommet était jadis une sphère de bronze, qui fut renversée et brisée dans un tremblement de terre.
Voyons maintenant à quoi correspondent ces quelques débris mutilés. Essayons de reconstruire l'hippodrome dans sa splendeur.
L'hippodrome de Constantinople avait 370 mètres de long sur 60 de large. A un bout, était un hémicycle pour le peuple, qui occupait, en outre, les gradins rectilignes. A l'autre bout, était l'équivalent de notre pesage avec les tribunes officielles. La loge du Basileus, de l'Autocrator, le cathisma, communiquant directement avec le palais, formait une sorte de bastion, élevé de plusieurs étages audessus de l'arène, avec des remparts crénelés et des portes d'airain, où le souverain restait à l'abri des soulèvements populaires. Un grand vélum de
soie flottait au-dessus. Là, il avait son triclinium, son cubiculura, enfin sa loge proprement dite, où il siégeait sur un trône, entouré de ses eunuques portant, les uns le glaive d'or, les autres l'éventail, tandis qu'à un étage inférieur, mais très haut encore au-dessus de l'arène, sur une terrasse appelée le pi, stationnaient les gardes impériaux avec leurs étendards. Dans une autre loge, plus mystérieuse, se tenait l'Augusta revêtue d'étoffes dorées et brodées, raides comme des chasubles, avec la figure encadrée d'or et de pierres précieuses entre le diadème, les pendeloques et les colliers. Elle était là invisible et présente dans une sorte de loge grillée qui, par une singulière hypocrisie, était une dépendance de l'église de Saint-Etienne. De curieuses fresques de Sainte-Sophie de Kief, datant du XI» siècle, représentent tout cela.
Sur la spina de l'hippodrome, sous les portiques, sur le promenoir élevé, partout des statues. L'hippodrome tenait lieu de musée, comme l'avaient fait précédemment les temples antiques. Rome même, après avoir pillé la Grèce, s'était dépouillée pour Byzance. Il y avait là des rangées de dieux, qui avaient été autrefois adorés et que l'on coudoyait sans respect. Il y avait les fameux chevaux de Rhodes, qui ont tant voyagé depuis vers Venise, vers Paris, puis de nouveau vers Saint-Marc. Il y avait toute une galerie de souverains, les uns à pied, les autres à cheval : toute une histoire de Rome en bronze et en marbre. Il y avait un grand bœuf d'airain qui mugissait une fois par an. Sur une des portes de l'hippodrome, on avait placé un aigle de bronze tenant, dans ses serres, un serpent. A l'autre porte, une statue tenait sa tête attristée
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dans ses mains. C'était, d'après Asclépiodore, l'image des derniers jours de la ville. Un Hercule avait le pouce aussi gros que la taille d'un homme. Une Hélène était si belle que Nicétas la regretta avec des larmes quand les barbares compagnons de Villehardouin la jetèrent à la fournaise. Tout un peuple merveilleux de statues resplendissait, dominé de loin par les coupoles d'or de Sainte-Sophie, les toits argentés, les dômes dorés, les arbres du Grand Palais.
Cet hippodrome a été, à proprement parler, le centre de la vie byzantine au Moyen âge. H y a joué le rôle que purent jouer le temple à Delphes, le Forum à Rome, l'Acropole à Athènes. Construit le premier, il a déterminé, par son orientation, celle du Grand Palais, celle même de Sainte-Sophie, dont il fallut en conséquence incliner l'axe vers le Sud-Est. Byzance oiïicielle a cristallisé, par un groupement progressif de ses moléoules, autour de ce champ de courses, sur lequel avait dû se modeler l'église. Entre le cirque et la chapelle oscillait un peuple qui n'avait ni littérature, ni art, ni philosophie, pas même un théâtre. Peut-être le goût exclusif des sports passait-il déjà, à cette époque, comme un indice de régénération physique. En tous cas, les courses de chars occupaient les esprits, comme peuvent le faire aujourd'hui les courses de chevaux, les matchs de tennis et les combats de boxe.
La passion du cirque est née à Rome avec les loisirs de l'époque impériale. La République romaine avait d'autres soucis. L'empire vit apparaître et se développer les quatre factions des verts, des bleus, des rouges et des blancs, qui personnifiaient : la
terre ou Cybèle ; la mer ou Neptune ; le feu ou Vesta ; l'air ou Jupiter. On commença alors à voir un Caligula, un Néron, un Vitellius, un Héliogabale, un Commode se passionner pour des casaques vertes et conduire eux-mêmes des chars. Transportée à Constantinople, la rivalité des verts et des bleus prit une telle intensité qu'elle déchaîna, chacun le sait, des luttes sanglantes, où des milliers d'hommes périrent, des incendies, des séditions dont le contrecoup se faisait parfois sentir jusqu'à Antioche ou Alexandrie.
En face de manifestations semblables, les historiens, désireux à tort de chercher une raison logique aux mouvements désordonnés et inconscients du flot populaire, se sont parfois imaginé que cette division frivole cachait, en réalité, de profondes discussions politiques. La politique s'en emparait à coup sur et les utilisait; mais le fond était tout autre. La vérité est que les hommes habitants d'une même ville et mis constamment en contact par les nécessités journalières, ont toujours, surtout dans les pays méridionaux, éprouvé le besoin de se diviser en deux camps hostiles surexcités l'un contre l'autre jusqu'à la haine. Cela se produit même pour les enfants dans une école et il n'est pas une commune de France où l'on n'assiste à des batailles semblables, auxquelles la politique sert aujourd'hui le plus généralement d'occasion ou de prétexte. Les Byzantins mettaient à faire triompher la faction, dans laquelle ils s'étaient engagés, un amour-propre exaspéré et, s'ils se traitaient, à cette occasion, de chiens d'hérétiques, c'était comme dans ces discussions entre cochers où l'on arrive à échanger les injures les plus inat-
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tendues, souvent les plus incompréhensibles, simplement pour épancher sa bile. Le résultat, c'était, en un jour, 40 000 cadavres jonchant le cirque sous Justinien. La psychologie des foules en certains jours de révolution explique de tels accès de folie.
Du moment où les clubs verts et bleus eurent ainsi pris la direction de la ville, il arriva, d'ailleurs, tout naturellement, que les habiles utilisèrent ces factions et les transformèrent en deux francmaçonneries adverses. Les gens de ces factions, qui furent étymologiquement les premiers « factieux », constituaient une sorte de garde nationale ou garde civique et le Basileus était souvent forcé de se laisser protéger par eux, d'adopter leurs insignes, comme un dauphin revêtant le chaperon d'Etienne Marcel ou un Louis XVI arborant la cocarde tricolore.
Les chevaux, qui concouraient dans ces jeux solennels, étaient, on le conçoit, choyés et soignés comme peut l'être le futur vainqueur d'un Derby, leurs cochers cajolés comme le sont nos jockeys. Delphes avait déjà des places pour les statues des auriges vainqueurs. Mais, à Byzance, cette passion fut poussée jusqu'à l'extravagance. Un prélat de race impériale, Théophylacte est resté fameux pour avoir un jour interrompu les grandioses cérémonies de l'église orthodoxe afin de courir à son écurie voir sa jument favorite qui venait de mettre bas. Celui-là nourrissait ses chevaux de blé, de pistaches, de dattes, de figues et de raisins secs; il les faisait laver avec des vins précieux, parfumer avec le safran et le cinnamome.
L'empereur Michel IIî, digne d'un Néron, conduisait lui-même un char en casaque bleue quand
on vint lui dire que des feux allumés et transmis de montagne en montagne, annonçaient la défaite des armées impériales sur l'Euphrate. Il fit éteindre ces fanaux et continua à disputer le prix.
Le cocher, l'héniochos, recevait sa fonction comme une dignité impériale, dans une cérémonie où on le coiffait d'une toque brodée d'argent, en lui remettant un brevet signé de l'encre rouge impériale. Il connaissait les triomphes et les adulations d'un toréador ou d'un ténor. Pour vaincre, il avait recours à la nécromancie, ou du moins ses rivaux l'en accusaient. Il suspendait des tablettes cabalistiques au cou de ses chevaux.
Le jour de la course venue, la cérémonie commençait par des prières. L'hippodrome avait commencé par être consacré aux deux païens. Un de ses obélisques était voué au Soleil, l'autre à la Lune. Un canal, qui suivait les gradins pour empêcher le peuple d'envahir la piste et que l'on appelait l'Euripe, était voué à Poséidon. L'église chré' tienne, en face de ce paganisme, commença par crier anathème; puis elle comprit que c'était se heurter à une force trop grande et, au lieu de protester, elle s'associa.
On avait donc fini par bénir les courses, comme on bénit certaines meutes à la Saint-Hubert. Le patriarche avait sa place marquée pour ces courses, comme les flamines et les vestales dans le cirque romain, comme le grand prêtre dans le théâtre de Dionysos à Athènes. Les hymnes sacrées retentissaient dans cette enceinte profane.
Et les pouvoirs publics, eux aussi, avaient adopté l'hippodrome comme un lieu de rendez-vous solennel, où l'on faisait défiler les prisonniers vaincus,
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où l'on jugeait, où l'on exécutait les sentences. Là se réunirent, par exemple, avec les Missi Dominici deCharlemagne, les envoyés d'Haroun-Al-Raschid.
Pour les Byzantins, l'hippodrome était le dernier asile de la liberté. Quand ils étaient là réunis au nombre de cent mille, leur force était irrésistible. L'empereur, seul à seul en face d'eux, entendant directement le grondement de leurs voix, respectait tout ce qui touchait à ce lieu sacro-saint.
Mais l'hippodrome n'en gardait pas moins, avant tout, sa destination primitive; et les procès, les défilés de vaincus, les réceptions d'ambassadeurs, les révolutions se terminaient par des exhibitions de bêtes curieuses, des exercices d'acrobates, des envolées d'aéroplanes, comme le jour où, au xii« siècle, un sarrasin volant vint s'y fracasser sur le sol, enfin par des courses carnavalesques d'hommes bridés portant un mors dans la bouche, des farces et des clowneries...
A partir du x« siècle, la splendeur déclina. On dut économiser sur les prix à décerner. Robert de Clari, en 1204, admire pourtant ces « images d'hommes et de femmes, et de chevaux et de bœufs, et de chameaux et d'ours, et de lions et de moult manières de bêtes jetées en cuivre si bien faites et si naturellement formées ». Mais les Croisés firent des sols avec les statues. Au xvi» siècle, on vendit, on dépeça tout ce qui restait.
Actuellement c'est la mort. Mais il reste peut-être, en dessous de cette place, des débris de statues antiques, sur lesquels les Turcs ont mis du macadam.
Aqueducs et citernes. — Dans l'architecture civile, l'œuvre de destruction réalisée de tous côtés
par les siècles a été particulièrement accentuée, les édifices du culte s'étant trouvés en partie protégés par leur caractère, avec une simple adaptation au culte nouveau qui en faisait seulement disparaître en partie la décoration intérieure. Parmi ces monuments civils, quelques-uns cependant, d'un usage pratique immédiat et constant, se sont trouvés souvent conservés et entretenus, en sorte que, de l'antiquité, ils ont pu parvenir jusqu'à nous; ce sont ceux qui correspondent à cette nécessité vitale de toutes les grandes cités, de plus en plus difficile à satisfaire à mesure que leur extension devenait plus grande : l'alimentation en eau. A Byzance, Hadrien avait amené de l'eau des forêts qui longent la Mer Noire. Constantin capta celles du plateau qui s'étend entre la Corne d'Or et la Propontide. Valens construisit un aqueduc qui subsiste encore et dont les incendies de 1907 ont mis à jour des parties jusque là masquées par les maisons. L'aqueduc de Valens est visible sur 625 mètres de long à travers la vallée entre le Séraskiérat et la mosquée de Sultan Mohammed. Avec ses deux étages d'arcades, il apporte encore aujourd'hui l'eau à la ville; et l'on peut en suivre la crête en découvrant de là-haut de beaux coups d'œil sur Stamboul (V. pi. 5).
Enfin, dans la ville même, les architectes syriens employés par Valens introduisirent l'usage des grandes citernes à ciel ouvert en briques. Puis, quand la place manqua, on revint aux citernes souterraines à colonnes du type alexandrin. On s'était, jusque-là, contenté d'un seul étage de colonnes à cause de la difficulté de creuser le sol. A l'époque de Justinien, on eut la hardiesse de reproduire les étages multiples des citernes alexandrines : notam-
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ment dans la citerne de la basilic^Jue d'Illus, Bin-Bir- Direk. Il en est résulté une série de monuments encore aujourd'hui visibles en partie, qui sont certainement parmi ceux dont l'efîet est le plus saisissant et qui donnent le mieux cette impression de grandeur à laquelle on s'attend en abordant les restes de l'antique Byzance.
Ainsi, près de Sainte-Sophie, se trouve dans le sous-sol cette citerne de Bin-Bir-Direk ou des iOOl colonnes, aujourd'hui asséchée. Plus de 200 colonnes de marbre, rangées sur seize lignes, sont maintenant à demi enfouies dans les décombres. On les voit confusément, à la lueur des torches, comme une profonde mosquée de Cordoue souterraine. Elles appartiennent aux époques les plus diverses et beaucoup d'entre elles portent des noms inscrits, ou des monogrammes (V. pi. 8).
Une autre citerne, aujourd'hui encore utilisée et remplie d'eau, est celle de Yéré Batan Serai au Nord-Ouest de Sainte-Sophie, où l'on croit reconnaître la Cisterna Basilica, construite par Constantin, refaite sous Justinien. La voûte y est supportée par 336 colonnes, à chapiteaux corinthiens. Une grande citerne est aussi sous une partie de Sainte-Sophie. Une citerne avec 70 colonnes, attribuée à l'empereur Phocas (602 à 610), se trouve près de la mosquée Laleli.
Ailleurs enfin se trouvent les citernes de Pulchérie, de Modestus, de Philoxenos, de Théodose, ou d'Aspar et d'autres moins connues qui se disséminaient sur l'étendue de la ville antique, comme à Carthage, comme à Jérusalem.
Colonne de Marcien. — Stamboul dissimule encore, sous ses maisons et ses mosquées, bien des
ruines byzantines : les unes que l'on arrive à voir avec peine, d'autres dont on soupçonne seulement la présence, d'autres enfin sans doute que l'on ignore. De temps à autre, les incendies, qui sévissent périodiquement sur cette ville de bois, ont pour résultat de raser, dans tout un quartier, la ville moderne pour faire reparaître au jour son passé, surpris de revoir le soleil. C'est, par exemple, ce qui est arrivé dans tout le quartier de l'Osmanié après les incendies de 1907. Ainsi est apparue de ce côté la colonne de Marcien, qui passe pour avoir autrefois servi de piédestal à la statue assise de l'empereur Marcien (450 à 456). Cette colonne en marbre blanc de dix mètres de haut porte, sur un chapiteau byzantin qui s'effrite, un cippe de marbre avec des ailes aux quatre angles. La légende attribuait jadis à cette statue la propriété de désigner dans la foule les jeunes filles dont la conduite avait été incorrecte. On prétend qu'elle désigna ainsi la bellesœur du Basileus Justin II, qui, furieux, la fit briser.
Le Tour des Mur.a.illes
On ne connaît rien de Rome si l'on n'a pas, un soir, au soleil couchant, traversé la campagne romaine le long de la voie Appienne, au moins jusqu'au tombeau de Cecilia Metella. On n'a aucune idée de Constantinople si l'on n'a pas, à la même heure qui est celle des couleurs chaudes et doucement harmonisées, des longues ombres et des vibrantes lumières, suivi les murs théodosiens de la Corne d'Or à la mer de Marmara. Bien d'autres quartiers de Constantinople ont aussi leur séduction infinie, leur charme asiatique sur lequel nous re-
AIVAX SERAI.