‹ La Turquie que l'on voitChapitre 8 sur 26 · CL. L. DE LAUNAY · texte numérisé non relu

CL. L. DE LAUNAY

AIV.\N SERAI. COMMENCEMENT DU luUR DES MURAILLES. CL. L. DE LAUNAY.

La Turquie que l'c

PL 9. page 104.

BYZAyCE.

viendrons : Eyoub, ou l'Ok-Meidan, par exemple. La traversée de Constantinopîe à Kadi-keui et surtout le retour de Kadi-keui à Stamboul sont d'une beauté incomparable et fameuse. Mais, je crois que, si l'on m'imposait, dans un voyage à Constantinopîe, de tout sacrifier pour une seule course, c'est le Tour des Murailles que je choisirais.

Je comparais tout à l'heure cette excursion à celle de la voie Appienne. Le rapprochement entre les deux paysages est moins accidentel qu'il n'a dû sembler au premier abord. Dans les deux cas, c'est un charme, au sortir d'une très grande ville, d'échapper aussi absolument à la ville, de voir aussi complètement disparaître soudain toute trace d'humanité vivante et agissante. Ce que la malaria a produit à Rome, les Turcs l'ont réalisé aux portes de Byzance : une solitude. Ce sont des artistes incomparables pour produire cette beauté unique qui appartient en propre au désert. Dans les deux cas aussi, la plantation pittoresque des ruines antiques et des vieux murs de briques en décombres, où la lumière joue à son aise sur des surfaces inégales, parmi des reliefs et des trous, se marie également bien avec la végétation. Aux grands aqueducs dressés sur le ciel dans la majesté calme de la savane, parmi les troupeaux de bufïles solitaires, on peut comparer les murailles roses que longent les grands cyprès des cimetières et le chemin cahoteux aux bords herbeux, où l'on rencontre parfois des montreurs d'ours. Bénissons les Turcs quand il s'agit de réaliser par leur seule présence la composition colorée d'un paysage. Le long des murs de Constantinopîe, le charme oriental de Stamboul, des costumes colorés, des turbans verts ou rouges, (105)

des femmes voilées, des pierres tombales aux dessins teintés d'azur et d'or, s'associe merveilleusement avec les souvenirs du Moyen âge byzantin qui remontent en foule à l'esprit.

Pouvoir rêver d'histoire et de passé, pouvoir se recueillir tout à son aise, pouvoir se souvenir et songer dans le plus merveilleux des décors qui se renouvelle à chaque pas, avec des occasions constantes de s'arrêter et de saisir ses crayons ou ses pinceaux, cela dans la solitude et le silence le plus absolus, c'est le plaisir que l'on avait autrefois au Forum quand il s'appelait encore le Campo Vaccino, sur les bords du Tibre quand il n'y avait pas un pont de fer et des quais de pierre au château Saint-Ange, dans le temps regretté où un Corot peignait la capitale romaine avant que les ingénieurs et les archéologues s'en fussent emparés. C'est ce qu'on éprouve aussitôt qu'on a franchi l'une des portes délabrées ouvertes dans les murailles en ruines de Stamboul.

A la place où les grandes villes modernes entassent toutes leurs horreurs, leurs abattoirs, leurs équarrissages. leurs usines de poudrette, leurs champs d'épandage et leurs réservoirs à gaz, Byzance, qui a eu, jusqu'ici, le bonheur d'échapper à la civilisation, nous offre des sujets de tableaux constants. Et, sans doute, ces ruines périssent chaque jour. Le grand tremblement de terre de 1894 en a encore fait tomber des pans entiers. Mais, comme, heureusement, on n'a eu ni le goût ni l'activité nécessaires pour les réparer, le dommage est mince. Il en restera longtemps encore assez pour composer le décor. Et, le jour cù la dernière pierre en aura disparu, — ce qui se produira sans doute

BYZANCE

quand, depuis longtemps, Constantinople sera, elle aussi, déshonorée par le progrès, — il restera le souvenir d'une belle chose morte de sa mort naturelle, comme toutes les belles choses doivent mourir et non l'affreux spectacle d'un cadavre que l'on a essayé de conserver en le momifiant hideusement dans les falsifications d'une trop savante restauration et les ignominies d'un gardiennage officiel à tourniquets.

Pour faire le tour des murailles, nous nous sommes transportés un après-midi en caïque à Aïvan-Séraï, sur la Corne d'Or (V. pi. 9). Chemin faisant, nous avons aperçu, sur la muraille maritime de la Corne d'Or, la porte de pierre (Petri- Kapou), par laquelle se fit, en 1204, l'entrée des Croisés, représentée dans le tableau de Delacroix. En escaladant la pente, nous nous trouvons là aussitôt en pleins souvenirs byzantins, dans le glorieux quartier des Blaquernes, que les Basileis adoptèrent depuis le xi® siècle pour leur résidence, au lieu du Grand Palais délaissé. L'endroit était aussi bien choisi, que celui du Grand Palais et il était difficile de trouver un plus beau panorama pour réjouir les yeux du souverain lassé et de l'impératrice voluptueuse.

La muraille de la ville, flanquée de tours rondes ou pentagonales, à laquelle s'adossent quelques bicoques turques, grimpe le long du cimetière planté de cyprès, dominée par ce qui reste du palais de Constantin Porphyrogénète. Cette muraille, c'est ici celle d'Héraclius, construite en 640, mais refaite au xip siècle par Manuel Comnène, dont elle porte habituellement le nom : un mur crénelé, long de 1 kilomètre, épais de 3 m. 70 et beau-

coup plus élevé que la muraille de Théodose qui, vers le Sud, la prolonge. En sens inverse et du dehors, cette muraille apparaît sur le penchant de la colline et se dessine admirablement dans les arbres, au-dessus de la nappe bleue de la Corne d'Or.

Là se trouvent les Tours dTsaac et d'Anémas, avec la prison d'Anémas, où fut enterré le fils d'un roi de Candie sous Alexis Commène : prison, où l'on croit avoir reconnu les substructions du palais des Blaquernes. Ce coin des Blaquernes avait été laissé en dehors des murailles théodosiennes. Il ne fut incorporé dans la ville que sous Héraclius et l'on détruisit alors en arrière les murs devenus inutiles. Le palais fut d'abord une maison de plaisance jusqu'en 1143, où Manuel Comnène l" s'y établit en abandonnant le Grand Palais. C'était donc là que se trouvait la résidence du Souverain quand les Croisés prirent Constantinople. Comme le Grand Palais antérieur, situé au sud de la pointe du Séraï, cette résidence était une sorte de Kremlin compliqué : un ensemble d'édifices, avec des cours à portiques et des jardins. De nombreuses terrasses, dont on peut reconnaître les ruines, rachetaient la pente très abrupte au-dessus d'une vallée qui existe encore.

Le palais, où Isaae l'Ange reçut en 1204 les Croisés émerveillés, était adossé à la Grande muraille, sur laquelle s'ouvraient des fenêtres et s'avançaient des balcons dominant la campagne. On y retrouvait le même décor somptueux que dans le grand palais, les mosaïques à fond d'or, les cours pavées de marbres, les fontaines, les ruisseaux et, dans la réception, le même luxe étonnant de vaisselle d'or, d'étofïes de soie, de broderies. Le palais des Bla-

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