DANS LE JEUNE AGE
Dans un discours au Congrès de Cassel, le 26 septembre 1903, Behring avait émis l'opinion que la tuberculose pulmonaire de l'adulte ne se contracte pas par les voies respiratoires, mais qu'elle a son origine dans le tube digestif et qu'elle résulte presque toujours d'une infection intestinale survenue pendant le jeune âge.
Cette affirmation allait à rencontre des idées généralement admises, et bien peu nombreux furent les médecins qui lui accordèrent quelque créance. Renouvelée l'année suivante à la Société berlinoise de Médecine interne, elle souleva, de la part de cliniciens éminents, tels que
B. Fbaenkel et Bagixski, des protestations véhémentes. L'expérimentation seule pouvait trancher le différend. Déjà, à cette époque, nous avions entrepris, avec
C. GruÉRiN, d'étudier cette question en utilisant, non pins des produits de broyage d'organes de bovins tuberculeux, comme l'avait fait Chauveau en 1887, mais des cultures d'origine bovine, humaine ou aviaire, et en faisant nourrir des jeunes chevreaux par leurs mères dont les mamelle> avaient été artificiellement infectées. Nos expériences.
62 LE « BCG »
publiées en 1905 et 1906 (1), prouvaient que, chez les sujets adultes, les bacilles tuberculeux de culture, convenablement émulsionnés, traversent la muqueuse intestinale avec les matériaux constituants du chyle et ne sont que très imparfaitement retenus par les ganglions mésentériques, dont la texture diffère beaucoup de celle que l'on observe chez les animaux jeunes. « Les ganglions de ces derniers, écrivionsnous alors, montrent les follicules et les cordons folliculaires pressés les uns contre les autres et ne laissant aucun vide dans les intervalles des vaisseaux sanguins. La portion caverneuse avoisinant le hile est très réduite ; les travées sont bourrées de cellules lymphatiques.
« Chez l'adulte, au contraire, ainsi que nous avons pu l'observer constamment par la comparaison de nos coupes, la couche corticale montre les follicules plus espacés, séparés par des cloisons fibreuses, et la portion caverneuse occupe une étendue beaucoup plus grande. En outre, les travées de celle-ci sont lâches, distendues, et on y trouve en grand nombre des vacuoles et de véritables canaux notablement plus larges que les cellules lymphatiques qu'ils renferment.
« Quand on réfléchit à ces différences de structure qui se retrouvent également dans les ganglions péribronchiques et dans ceux du médiastin, on comprend que la lymphe, apportée aux ganglions par les canaux afférents jusque dans la couche folliculaire, circule plus lentement chez le jeune animal ou chez l'enfant, s'y filtre mieux et s'y débarrasse, par suite, plus sûrement des bacilles tuberculeux ou des autres microbes qu'elle peut contenir (2). Tandis que
(1) Annales de l'Institut Pasteur, 25, octobre 1905, p. 601 ; 26, mai 1906, p. 353 ; août, p. 609.
(2) C. Weigert, en étudiant comparativement les lésions du système lymphatique chez les enfants et chez les adultes, avait déjà formulé cette conclusion que, chez les enfants, le bacille tuberculeux pénètre beaucoup plus facilement dans les lymphatiques de la muqueuse intestinale que chez les adultes. Le même phénomène s'observe également pour le système lymphatique des bronches, des poumons, de la cavité buccale et probablement de la peau. (Deutsch. med. Woch., n" 14, 8 oct. 1903, p. 735.)
ETUDE EXPEBULEXTALE
les ganglions de l'adulte, aux alvéoles plus lâches, ne constituent qu'un filtre imparfait, rempli de fissures, par où les bacilles sont facilement entraînés vers le hile jusqu'aux canaux afférents et, de là, dans la circulation lymphatique (1).
« Les bacilles tuberculeux qui ont pénétré avec le chyle dans les chylifères de l'intestin franchissent donc très aisément, chez V adulte, la barrière ganglionnaire mésentérique, dans les leucocytes polynucléaires qui les ont déjà englobés. Ils sont alors charriés par la lymphe jusque dans le canal thoracique, puis dans la veine sous-clavière gauche, puis dans le cœur droit, d'où ils sont lancés par l'artère pulmonaire dans le réseau capillaire du poumon. Celui-ci, enserré dans un lacis conjonctif extrêmement dense, les arrête, comme une bougie filtrante retient les microbes. Les granulations tuberculeuses se constituent alors suivant le mécanisme si bien étudié et décrit par A. Borrel en 1893 (2).
« Dans le jeune âge, lorsque les bacilles tuberculeux ingérés et arrêtés par les ganglions mésentériques sont nombreux et virulents et que les tubercules formés dans la couche folliculaire des ganglions se caséifient, déversant leurs bacilles dans les canaux efférents, les microbes véhiculés par la lymphe, puis par le sang veineux, se dispersent dans le poumon ou dans d'autres organes. Ils sont, à cette époque de la vie, moins facilement arrêtés par les capillaires lâches du poumon que par ceux des organes dont le
(1) On sait que beaucoup de microbes passent arec uns grande facii travers la muqueuse intestinale des jeunes animaux à la mamelle. Eomer et Behring, Ehrlich, ont montré qu'il en est de même des toxines et des antitoxines. Nous même avons constaté, en 1895, que le venin de cobra, ingéré, traverse aisément l 'épithélium intestinal et tue les jeunes animaux, alors que les animaux adultes peuvent en absorber des doses plusieurs fois moitelles sans accidents.
Disse (Berlin, klin. IVoch., 1903, n° 1) a établi que, chez les nouveau-nés, les cellules épithéliales de l'intestin sont entièrement protoplasmiques. La vraie muqueuse n'apparaît que quelques jours après la naissance. C'est pourquoi, dans les premiers jours de la vie, l'intestin est très perméable aux microbes et aux substances albuminoïdes (toxines et antitoxines).
(2) Annales de l'Institut Pasteur. 7, 1893, p. 593.