DU ROLE PROTECTEUR D'UNE INFECTION INITIALE LÉGÈRE
CONTRE LES RÉINJECTIONS
Dès nos premières expériences d'infection des jeunes bovins par les voies digestives, publiées en 1906 (1), notre attention avait été retenue par les importantes constatations suivantes :
1° Un animal auquel on fait ingérer, en un unique repas infectant, mie petite quantité de bacilles tuberculeux virulents, finement divisés, contracte sûrement la tuberculose, soit pulmonaire, soit exclusivement ganglionnaire, soit pulmonaire et ganglionnaire en même temps. Il réagit à la tuberculine pendant un à deux mois, quelquefois davantage, et peut guérir.
2° Les animaux ainsi guéris ne sont plus susceptibles— -au moins pendant un certain temps — d'être réinfectés, alors même qu'on leur fait ingérer des quantités beaucoup plus
(1) Annales de l'Institut Pasteur, 20, août 1906, p. 609.
considérables de bacilles virulents. Ils sont donc vaccinés.
3° Par contre, les animaux que Von soumet à deux ou plusieurs réinfections successives par le tube digestif, répétées à courts intervalles, ne guérissent jamais ; leurs lésions s'aggravent et évoluent rapidement vers la caséiucation.
« Ces faits, ajoutions-nous, expliquent pourquoi les bovidés tués dans les abattoirs, et les hommes morts accidentellement, présentent si souvent, à l'autopsie, des lésions tuberculeuses anatomiquement guéries. Ces bovidés et ces hommes ont dû s'infecter assez rarement, au cours de leur existence, pour avoir eu le temps de guérir leurs premières lésions et de se vacciner.
« Un grand nombre d'autres bovidés et d'autres hommes, au contraire, sont devenus et sont restés tuberculeux parce qu'ils ont subi une série de réinfections successives avant de pouvoir guérir les lésions produites par leur première atteinte. »
Ces expériences — qui furent largement confirmées dans la suite par celles de Romer (1) (1908-1909) sur le mouton et sur le cobaye, et en même temps par celles de R. Kb vis et. Grosz (2), R. Kraus et Wolk (3) sur le singe — démontraient pour la première fois qu'une seule contamination bacillaire peu intense détermine, en général, une infection qui reste bénigne et qui confère une résistance manifeste aux réinfections subséquentes, tandis que les contaminations plusieurs fois répétées à courts intervalles ou massives provoquent une tuberculose grave, mortelle à plus ou moins brève échéance.
L'année suivante (4), de nouvelles expériences, connrmatives des précédentes, les notions suivantes, alors toutes nouvelles, se dégageaient et nous paraissaient
(1) « Sitzungbericht d. arztl » (Verein su Marburg, 19 mai 1908, 22 juillet 1908 et 21 mai 1909).
(2) Centr. f. Bail., XLII, 1908.
(3) Wiener llin. Woch., 1909-1910 ; — Centr. f. Bakt. Beitr., XLVII, 1910.
(4) Annales de l'Institut Pasteur, 21, juillet 1907, p. 531.
68 LE « BCG »
devoir s'imposer désormais à l'attention des médecins comme à celles des vétérinaires :
« 1° Chez les bovidés, jeunes ou adultes, — et, écrivionsnous, il en est probablement ainsi dans l'espèce humaine, — la gravité des infections tuberculeuses dépend du nombre des microbes absorbés, de l'adaptation de ceux-ci à l'organisme infecté (autrement dit de leur virulence) et de la fréquence des contaminations.
« 2° Une seule infection, même relativement massive, peut guérir. La guérison définitive est manifestée par l'absence de réaction à la tuberculine, et toute infection guérie confère à l'organisme une résistance marquée à l'égard de nouvelles infections. »
Les observations cliniques signalées en 1886 par Marfan se trouvaient ainsi vérifiées et l'explication nous était fournie de ce fait, en apparence paradoxal, que la guérison d'une affection tuberculeuse, ou que la persistance de quelques bacilles peu nombreux et peu virulents dans l'organisme, paraît être la meilleure sauvegarde contre la tuberculose évolutive, et en particulier contre la phtisie pulmonaire.
Dès lors, nous étions naturellement conduits à orienter nos recherches vers l'obtention de l'immunité antituberculeuse par l'introduction, dans le système lymphatique de l'organisme, par les voies normales d'infection, — principalement par le tube digestif, — de bacilles tuberculeux vivants, mais privés de virulence.
Il était, en effet, impossible de songer à réaliser pratiquement cette sorte d'immunité, — ainsi que l'ont tenté Gerald Webb et W. Williams, — à l'aide de doses, même extrêmement minimes, de bacilles de virulence normale ou affaiblie, car la sensibilité des sujets, — - suivant l'espèce ou la race à laquelle ils appartiennent, comme aussi suivant leur âge et leurs conditions d'existence, — est trop variable pour qu'on n'ait pas à craindre de déclancher parfois une infection mortelle.
Pour atteindre le but vers lequel tendaient ainsi nos
efforts, nous nous adressâmes en premier lieu (1906-1907) à des bacilles vivants d'origine équine faiblement tuberculigènes et presque dépourvus de virulence pour le cobaye. Ces bacilles provenaient de la même souche qu'utilisa plus tard H. Vallée dans ses essais de vaccination à l'aide d'excipients dits irrésorbables ; puis à des bacilles virulents que nous faisions ingérer une ou deux fois, à faible dose et en émulsion fine, à la sonde œsophagienne.
Nous constations alors que les animaux, ainsi infectés légèrement, offraient après quelques mois une résistance évidente aux réinfections, alors même que celles-ci étaient réalisées par voie intraveineuse, et il nous semblait que cette résistance était peut-être due à ce fait que les bacilles de culture introduits par les voies digestives — donc par les voies lymphatiques — finissent, après un temps plus ou moins long, par se résorber dans les ganglions mésentériques lorsqu'ils n'y sont pas en nombre suffisant pour y créer des lésions, tandis qu'introduits par voir intraveineuse, ils restent vivants et virulents dans les groupes ganglionnaires qui desservent les organes thoraciques et abdominaux.
Cette hypothèse — nous n'avons pas tardé à le reconnaître — était inexacte. Toutefois, en cherchant à la vérifier, nous avons pu nous convaincre qu'il était réellement possible d'utiliser les voies digestives plutôt que la voie veineuse pour conférer aux jeunes bovins la résistance aux réinfections, mais que la voie sous-cutanée était encore plus sûre et plus pratique.
Dans une note à l'Académie des Sciences (28 décembre 1908), nous avions attiré l'attention sur la propriété que possèdent les bacilles tuberculeux d'origine bovine de se cultiver sur pommes de terre cuites dans la bile de bœuf pure, glycérinée à 5 %, et maintenues à la température de 38° dans un excès de bile.
Un peu plus tard (1), nous montrions que par ces cultures
(1) C. E. Acacl. des Se, t. 150, 2 nov. 1909 ; t. 151, 4 juillet 1910 ; — Annales de l'Institut Pasteur, 27, février 1913, et 28, avril 1914.
sur bile en séries successives, on obtient une race de bacilles atténués qui perd peu à peu toute virulence pour le bœuf, puis pour le singe, puis pour les rongeurs de laboratoire.
Déjà, après une trentaine de cultures sur bile, les réensemencements étant faits environ tous les vingt-cinq jours, un bacille bovin, originairement assez virulent pour que l'injection intraveineuse de 3 milligrammes détermine, chez les veaux âgés de six mois, une granulie aiguë mortelle en quatre à six semaines, est devenu inoffensif pour les jeunes bovins de même âge. Ceux-ci peuvent en supporter 1 à 5 milligrammes, également en injection intraveineuse, sans éprouver le moindre malaise, et on constate qu'ils ont acquis après environ trente jours une extraordinaire résistance aux infections d'épreuve.
La démonstration de ce fait, et aussi de ce que la tolérance des bovidés pour les bacilles virulents est bien fonction de la présence préalable de bacilles tuberculeux vivants dans leur organisme, nous fut fournie par l'expérience suivante (1) :
Expérience. — Huit génisses bretonnes, âgées de neuf mois, indemnes de tuberculose, reçoivent dans les veines, à un mois d'intervalle, respectivement 1 et 5 milligrammes de culture de bacille bovin des trente-troisième et trente-quatrième passages sur bile de bœuf.
Trente jours après la seconde inoculation, ces animaux sont éprouvés, en même temps qu'un témoin neuf du même âge et du même lot, par l'inoculation intraveineuse de 3 milligrammes de tuberculose virulente (souche Nocard).
Le témoin présente le tableau clinique ordinaire :
Le seizième jour, la température s'élève brusquement et se maintient à 40° jusqu'à la mort, survenue le trente-quatrième jour après l'inoculation.
Aucune des huit génisses vaccinées ne manifeste la moindre hyperthermie. Elles restent parfaitement bien portantes.
Sept d'entre elles sont respectivement abattues un, deux, trois, quatre, huit, douze et dix-huit mois après l'épreuve. A chaque autopsie, les ganglions bronchiques sont prélevés, triturés en totalité et le triturât injecté sous la peau de la cuisse de douze cobayes, qui sont examinés et sacrifiés après deux mois.
(1) Annales de l'Institut Pasteur, 27, février 1913, et 28, avril 1914.
ÉTUDE EXPERIMEXTALE
Les résultats des autopsies et des inocidations sont consignés dans le tableau ci-dessous :
N° des INOCULATION
ABATAGE AUTOPSIE ATT„ nrknxvvt.
GENISSES A1^x COBAYES
60 1 mois apr. l'épreuve Indemne de tuberculose Tous tuberculeux
67 Témoin mort en 24 jours Granulie massive —
Toutes les génisses vaccinées avec de minimes quantités de bacilles biliés vivants ont donc conservé, vivants et virulents dans leurs ganglions bronchiques, des bacilles d'épreuve, et ce jusqu'à dix-huit mois, sans que jamais ces bacilles aient manifesté leur présence dans l'organisme de nos bovidés par aucune lésion tuberculeuse évolutive. L'autopsie de chacun d'eux, faite avec le plus grand soin, n'a jamais permis de déceler, dans les différents groupes ganglionnaires, la moindre trace de tubercules, non plus que dans les différents viscères et dans les poumons.
Nous arrivions dès lors à cette conclusion « que la tolérance durable des bovidés vis-à-vis de l'infection tuberculeuse est fonction de la présence, dans l'organisme de a s animaux, de bacilles vivants ».
D'autres expériences (1) nous avaient apporté la preuve que lorsque des bovidés, qui ont reçu sans aucun dommage des doses énormes de nos bacilles biliés (jusqu'à 200 milligrammes en injection intraveineuse), sont ensuite infectés par la même voie intraveineuse avec des bacilles virulents d'épreuve, ils restent indemnes, mais deviennent susceptibles d'éliminer en nature, avec leurs excréments, une partie de ces bacilles virulents, qui se trouvent ainsi disséminés par intermittence dans le milieu extérieur.
(1) Annales de l'Institut Pasteur, 85, sept. 1911.
72 LE « BCG »
Cette élimination, que nous avions observée et étudiée (1) aussi chez des animaux spontanément tuberculeux, même chez des sujets porteurs de lésions occultes décelables seulement par les réactions tuberculiniques, s'effectue par les voies biliaires et par l'intestin.
Toutefois, il ne semble pas que, chez les bovidés vaccinés avec le bacille bilié et éprouvés, elle soit jamais totale. Des bacilles vivants et virulents, en plus ou moins grand nombre, sont retenus plus ou moins longtemps (jusqu'à dix-huit mois d'après nos constatations) dans les ganglions lymphatiques, surtout dans les bronchiques et médiastinaux. Ils y demeurent à l'état de vie occulte, sans révéler leur présence par aucun trouble de la santé, et il arrive souvent que les animaux qui les portent ont perdu depuis plusieurs mois toute sensibilité à la tuberculine, tout en conservant une résistance manifeste aux réinfections virulentes.
Il apparaît donc clairement que l'état d'immunité dans la tuberculose bovine, c'est-à-dire l'aptitude à tolérer les bacilles virulents et à les expulser au moins partiellement par les émonctoires naturels des déchets cellulaires de l'organisme (voie hépatico-intestinale), est liée à la présence, dans le système ganglionnaire lymphatique, de quelques bacilles. Et comme il n'est pas du tout désirable que ceux-ci soient doués de virulence, qu'il y a au contraire un intérêt capital à ce qu'ils ne créent pas de lésions tuberculeuses, il est tout indiqué de peupler, aussitôt que possible, les ganglions avec des bacilles non tuberculi gènes, tels que nous les fournit la race artificiellement obtenue par nous après deux cent trente cultures successives sur bile de bœuf, et dont la stabilité et l'innocuité pour toutes les espèces animales tuberculisables paraissent certaines.
Cette race de bacilles biliés, dénommée, pour la commodité du langage, BCG, nous avons pensé qu'elle pourrait
(1) Annales de l'Institut Pasteur, sept. 1911 et févr. 1913, p. 163 ; — C. B. Acad. des Se, 8 mars 1909.
être éminemment apte à réaliser, sans aucun danger, et dès le plus jeune âge de l'animal sensible, une infestation -nous disons aujourd'hui une prémunit ion (1) — protectrice contre les infections accidentelles virulentes.
Mais, pour nous rendre compte de la valeur de cette hypothèse, il était indispensable de s'assurer d'abord si la prémunition par le BCG est efficace, et pour combien de temps, contre la contamination naturelle par cohabitation continue des jeunes bovins vaccinés avec des bovidés tuberculeux.