EFFECTUÉS DE JUILLET 1921 A JUILLET
Les recherches expérimentales précédemment exposées ayant établi qu'avec le bacille BC(J introduit dans l'organisme, soit par injection chez les sujets de tous âges indemnes de tuberculose, soit par ingestion chez les nouveau-nés, il est possible de conférer une résistance manifeste aux infections tuberculeuses virulentes, et ayant. d'autre part, démontré l'innocuité complète de ce bacilli pour tous les mammifères sensibles, ainsi que pour les oiseaux de basse-cour, nous avons pensé qu'on pourrait sans danger en faire l'essai pour la prémnnition contre la tuberculose dans l'espèce humaine.
Il nous paraissait toutefois que cette expérience ne pouvait être utilement entreprise que si elle portait sur les très jeunes enfants, dès les premiers jours qui suivent leur naissance, parce que, ainsi que nous Pavons dit, c'est seulement à cet âge que — sauf le cas heureusement rare d'infection in utero par l'ultra-virus tuberculeux — l'on peut espérer s'adresser à des sujets encore indemnes de toute infection bacillaire préexistante. D'autre part, nous savons
que, chez le nouveau-né âgé de moins de deux semaines, le pouvoir absorbant de l'intestin grêle vis-à-vis des microbes, et même des antitoxines, est très manifeste (tandis que, passé cet âge, il est considérablement diminué ou rendu beaucoup plus aléatoire) ; il est donc possible d'utiliser chez lui la voie buccale, toujours plus facilement acceptée que la voie hypodermique.
Il fallait enfin, pour que la méthode proposée soit pratiquement applicable, admettre que — comme nous le faisions pour les jeunes veaux — rien ne serait changé aux conditions normales d'élevage des enfants vaccinés et que, si la séparation de ceux-ci d'avec leur mère contagieuse, toujours désirable, n'était pas possible, ils resteraient en contact avec elle, sous la seule réserve qu'on s'efforcerait d'éviter, par les précautions courantes d'hygiène, les contaminations massives.
Il est probable que nous aurions longtemps hésité à réaliser cette expérience qui nous tourmentait l'esprit, si le docteur B. Weill-Hallé, médecin des Hôpitaux et directeur de l'Ecole de puériculture, au courant de nos travaux et confiant en leurs résultats, n'était venu nous offrir de la tenter, avec l'autorisation des parents, sur des enfants hospitalisés dans sa crèche et nés à la maternité de l'hôpital de la Charité.
En juillet 1921, un premier nourrisson, fatalement voué à l 'infection tuberculeuse en raison de sa cohabitation inévitable avec une grand 'mère phtisique, ingéra à trois reprises, les troisième, cinquième et septième jours qui suivirent sa naissance, 2 milligrammes de BCG chaque fois (au total 6 milligrammes, ou deux cent quarante millions de bacilles).
Aucun incident ne s'ensuivit. Cet enfant, bien qu'élevé en milieu bacillifère, s'est développé normalement. Il est actuellement âgé de cinq ans et demi et reste en parfaite santé.
A partir de juillet 1921, d'autres essais, en nombre croissant, ont pu être effectués par les docteurs Weill-
Halle et Turpin, avec Mlle Coloni, grâce au bienveillant concours des docteurs Devrai gne, Levy-Solal et Le Lorier, accoucheurs des hôpitaux de Paris.
Une première série de vaccinations, de juillet 1921 à fin juin 1922, a porté sur cent vingt enfants, dont quatre-vingts ont pu être revus quatre années plus tard, en 1926, et étaient en bonne santé.
Vingt-quatre d'entre eux vivaient en milieu contaminé.
Un est resté en contact permanent avec sa mère, tuberculeuse, et deux avec le père, bacillifère.
Celte expérience avait surtout pour but de nous assurer que les ingestions vaccinales étaient inofrensives.
La parfaite tolérance que manifestait l'intestin des enfants, même nés avant terme, pour le BCG nous incita à augmenter rapidement la dose, qui fut portée à 1 centigramme pour chaque ingestion, soit, pour chaque enfant, 3 centigrammes, c'est-à-dire au total un milliard deux cents millions de bacilles.
De juillet 1922 à fin 1925, Weill-Hallé et Turpin ont vacciné dans ces conditions trois cent dix-sept enfants qu'ils ont pu suivre jusqu'au 1er janvier 1927. Deux cent trente-six d'entre eux vivent en milieu apparemment indemne et soixante-sept sont nés et ont été élevés en milieu contaminé. Sur ces trois cent dix-sept enfants, quatorze ont succombé à diverses maladies non tuberculeuses.
Des soixante-sept élevés en milieu contaminé, vingtquatre sont nés de mères tuberculeuses, entre autres deux jumeaux qui ont actuellement dix-neuf mois, et une fille! te qui fut allaitée par sa mère bacillaire et élevée au contact d'une grand 'mère phtisique. Cette dernière enfant a vingt-cinq mois et se porte très bien.
Sur ces soixante-sept enfants, il s'est produit un seul décès par tuberculose, soit 1,5 %.
Il s'agit de l'enfant Henri Fa..., allaité par sa mère tuberculeuse, resté en contact intime avec elle pendant trois mois, puis séparé par suite de l'entrée de la mère à l'hôpital Laënnec. Cet enfant est mort aux Enfants
malades, dans le service du professeur agrégé Debré, le 11 janvier 1926, à l'âge de quatre mois. Son autopsie fit constater l'existence d'un foyer tuberculeux pulmonaire, avec adénopathie trachéo-bronchique.
L'accroissement pondéral de tous les enfants vaccinés en milieu contaminé comme en milieu indemne a été très régulier, de sorte qu'on a pu conclure de ces premiers essais, faits dans les meilleures conditions, sous un contrôle médical permanent, que la vaccination n'exerce aucun effet nuisible sur la santé et qu'elle n'influence pas défavorablement la croissance des nourrissons.