‹ La vague mystiqueChapitre 7 sur 10 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

; i. Théorie pragmatiste de la vérité. — Le pragmatisme est une doctrine qui s'était déjà développée, depuis un certain temps, aux Etats-Unis et en Angleterre, avant que la traduction des ouvrages de William James la popularisât chez nous. W. James, continuateur des Pierce, des Dewey, des Schiller, méritait sa vogue par un charme particulier répandu sur ses discours et ses écrits qui respirent la bonne humeur, la santé, le bon sens, une familiarité non exclusive d'élévation ; nul auteur n'est plus sympathique.

Et il arrivait à point pour épauler en France la vague de rénovation'religieuse qui se gonflait déjà. Les défenseurs des dogmes chrétiens, surtout les catholiques, tendaient à baser la foi sur la discipline sociale. Il faut, disaient-ils, une morale soustraite au sens critique de l'individu; or rien, sinon une religion dogmatique, n'a le pouvoir de la rendre impéra- ,ive pour toutes les consciences. Puisque, sous peine le révolte contre la société humaine, la raison doit se

soumettre à une morale rigoureusement et effectivement impérative, elle n'est pas moins tenue à reconnaître une autorité absolue qui, par des sanctions réelles, absolument inévitables, impose l'observation des commandements de cette morale. De là la croyance obligatoire à un Législateur, à une promulgation de la Loi éternelle, à une survie, à une délégation transmise de l'Invisible aux êtres visibles... Bref, le devoir social de la raison entraîne l'adhésion aux dogmes considérés comme une vérité certaine.

En résumé cette argumentation, non pas certes nouvelle, mais qui prenait une importance nouvellement prépondérante, revenait à conclure de l'utilité, de l'eflicacilé pratique des croyances, à la réalité de leurs ol)jets.

Cette théorie de la vérité, réduisant l'une à l'autre la notion d'utilité, d'eflîcacité pratiques et la notion de vérité, n'introduit guère que des confusions dans le langage et la pensée, malgré certaines facilités qu'elle offre à la foi.

Avant elle, on employait le mot « vrai » dans plusieurs acceptions, mais on savait les distinguer, et on en connaissait une qui ne se confondait ni avec « bon », ni avec « utile », ni avec « efficace »..., une acception dont le mot « vrai » possédait le monopole exclusif. (Toutefois, dans le parler courant, le terme de « réel » partageait plus ou moins ce monopole.) Le pragmatisme supprime ladite acception particulière. Je ne sais s'il existe une langue oij le sens de « vrai », de « vérité », soit rigoureusement unique; en tout cas, elle se laisse imaginer sans la moindre absurdité, et aussi riche, aussi adaptée à la j^ensée que les nôtres ; comment la théorie pragmatiste de la vérité serait-elle intelligible chez le peuple pourvu d'un tel idiome? Il y a donc là surtout une question de mots, et on ne la débrouille pas facile-

ment, car W. James corrige ses délinitions par des retranchements et des additions. 11 reprend ce qu'il a concédé ; il ahurit par de subtils détours le lecteur qui s'efforce de préciser sa pensée; et on ne lui en veut pas, tant il pratique cette lutte avec un aimable enjouement.

« ... Le vrai, dit-il, rentre dans le bien, la vérité est un bien d'une certaine sorte et non pas, comme on le suppose d'ordinaire, une catégorie en dehors du bien... Le mot vrai désigne tout ce qui se constate comme bon sous la forme d'une croyance, ei^ comme bon, en outre, pour des raisoiis définies, susceptibles d'être spécifiées (1). ))

Il faut prendre cette explication dans le sens le plus large. Le pragmatisme, qui passe pour une philosophie de l'action, n'exclut pas du tout, comme certains se l'imaginent, l'effort de la pensée vers la connaissance désintéressée de l'univers. W. James considère comme un bien toutes les satisfactions morales ; et c'en est une, des plus hautes à son gré, que d'augmenter notre possession intellectuelle des choses : il ne traite pas le travail purement cérébral d'inaction, sans quoi, d'ailleurs, il se condamnerait lui-même. Ce qu'il appelle donc « bon, sous forme d'une croyance )>, comprend aussi l'adhésion de notre esprit à toutes les affirmations qui sont bonnes pour l'avancement des connaissances.

Mais, tout au moins dans cet ordre scientifique, la définition du vrai, par W. James, est un cercle vicieux. On l'exprimerait, en effet, comme il suit : « Le mot vrai désigne tout ce qui se constate comme bon... pour parvenir à la vérité. »

(1) William James. Le Pragmatisme. Traduit par Le Brun avec une introduction par H. Bergson. Paris, Ernest Flammarion, 1911, p. 83.

N'insistons pas trop ccpendaiil. Le pragmatisme a encore la ressource de retirer du mot de v(^rité tout ce qu'on y insère communément de signilicatiun objective. Le s vrai » de W. James reviendrî^it donc au (( commode » de Poincaré, au pratiquement nécessaire ; mais nécessaire, commode, p<jur atteindre quelle lin? La vérité pragmati(iue est l'ensemble des métbodes utiles, mais utiles à quoi? Ici, dans l'ordre de la connaissance, la réponse est évidemment : ft commode... nécessaire... utile » pour atteindre la réalité.

Quand il en arrive à la réalité, le pragmatiste ne peut absolument pas la réduire à l'utile ou au bien, il essaie de se tirer d'affaire en constatait d'abord qu'elle est inconcevable comme indépendante de nous; ce qu'elle nous doit, dit-il, est le principal, tellement le principal qu'il n'y a rien en deliors, rien du moins qui vaille la peine d'en parler. Visiblement, il est un peu gêné.

Pour William James, « l'existence d'une réalité lui appartient bien à elle-même ; mais ce qu'elle est dépend de nous, parce qu'il s'agit de savoir quel intérêt nous avons de la concevoir de telle manière ou autrement. »

Qu'entend-il par ce qu'elle est? Les lignes qui précèdent celles-ci nous l'apprennent ; ce qu'est la réalité, c'est ce que nous disons d'elle, et « ce que nous disons... (d'elle) dépend... de la perspective où elle est projetée par nous. » En effet : « Diverses personnes interprètent diversement les mêmes faits. (( ^Yaterloo », avec les mêmes détails bien établis, signifie pour les Anglais une « victoire », et pour les Français une « défaite... (1). »

Exemple bien mal cboisi au point de vue de Wil-

(1) Le Pi-agmalisme, p. 223.

liansi James, mais aUmirablement pour faire ressortir la faiblesse de sa thèse. C'est aussi hien aux yeux des Français que des Anglais que « Waterloo » est une défaite pour les Français ou une victoire pour les Anglais. Les deux expressions ont un seul et même sens si l'on connaît un « détail bien établi » qui caractérise le fait de Waterloo, à savoir la nationalité des principales armées opposées l'une à l'autre. De même, (lire que le clocher d'une église est au-dessus du porche ou le porche au-cjessous dvi clocher, c'est dire exactement la même chose.

« Vous pouvez, ajoute plus loin W. James, voir dans un échiquier des carrés noirs sur fond blanc, ou des carrés blancs sur fond noir ; et aucune de ces doux conceptions n'est fausse... (1) »; bien entendu, lii'.isque c'est la ménie « conception » pour qui conii.ut les échiquiers. (Notez cependant que si l'on voulait définir les échiquiers à quelqu'un qui n'en a jamais vu, on l'induirait en erreur par l'énoncé de l'une ou de l'autre de ces deux « conceptions »).

Et voici la conclusion ; « Dans tous ces cas il y a quelque chose que nous ajoutons à la réalité sensible ; et cette addition qui vient de l'homme, la réalité ne la repousse pas. .. Quelques additions que nous fassions ici, toutes s'accordent, aucune n'est fausse... La question de savoir laquelle est là plus, vraie dépend absolument de l'usage que l'homme en fait (2). »

L'idée d'addition que l'homme fait à la réalité est bien celle de AV. James, car c'est lui-même qui souligne le mot « addition », et il Ki répète ailleurs. Rien de plus bizarre que cette idée, 11 ne s'agit ici que des expressions de la réalité, et l'on ne voit pas bien ce que nous ajoutons à la réalité en l'exprimant par la

(1) loid. p. 223.

(2' Le Pragmatisme p. 229.

150 LA VAdUE MYSTIQUE

parole ou autrement. Qu'ajoutons-nous à Waterloo en disant : « C'est une défaite pour les Français? » A moins que Waterloo ne soit une bataille, plus une proposition. Et si addition il y a, est-ce qu'on ajoute à la réalité des choses différentes en l'exprimant par des phrases composées de mots différents, mais qui, pour tous les hommes, répondent à une seule et même signification?

A vrai dire l'addition de W. James signifie retranchement ou soustraction. Il ne nous montre, en effet, en dehors du choix entre des expressions équivalentes, que le choix entre les expressions fragmentaires d'une même réalité. « Vous pouvez, dit-il, prendre le nombre 27 comme le cube de 3... le produit de 3 multiplié par 9... la somme 26-1-1,.. la différence 100 — 73 (1)... )) L'exemple est très mal choisi, parce que le nombre est une réalité « mathématique » ; mais on comprend tout de même ce que l'auteur veut en tirer. Il conclut, comme pour l'échiquier, que toutes ces additions s'accordent avec la réalité... qu'aucune n'est fausse, bien qu'elles soient différentes. Or, et c'est là une conséquence du mauvais choix de l'auteur, leur différence peut n'apparaître que comme une différence d'expression, puisqu'on a 27 = 3=' = 3x9-:=26-|-l = 100— 73. La pensée de W. James serait bien mieux mise en évidence s'il avait écrit : — Vous pouvez prendre le cheval comme un mammifère... comme un quadrupède... comme un vertébré... comme un animal à sang chaud... comme un herbivore... — Entre toutes ces soi-disant « additions )) au cheval, il y a des différences, et malgré ces différences, aucune « addition » n'est fausse, toutes s'accordent avec la réalité. Mais chacune d'elles est un choix parmi les expressions des divers traits

(1) L • PragmalisviL\ pp. 227-228.

de la réalité ; elles sont fragmentaires, et c'est par leur addition les unes avec les autres qu'elles donneront une expression approchant de l'expression totale de la réalité. Or choisir, c'est éliminer, c'est tout le contraire d'ajouter.

« Impossible, s'écrie W. James, d'extirper la part de l'homme dans la réalité (1) ». Impossible aussi d'extirper la part qui n'est pas de l'homme, et cela suffit pour empêcher absolument que le vrai ne se ramène au bien, à l'utilo, à l'efficace.

Le pragmatisme, en effet, ne nie pas que la réalité soit en partie indépendante de nous. « En partie » est un terme d'une redoutable ambiguïté. Je pense qu'on l'interprète correctement comme il suit : la réalité dépend de nous par l'expression que nous en donnons, et, pour le reste, la réalité est indépendante.

L'expression à son tour est-elle soumise à notre seul arbitraire? Nous en sommes maîtres, à coup sûr, en tant que le langage est notre création ; mais c'est en vain que le pragmatisme s'eflorce d'étendre notre pouvoir au delà. Quand il croit prouver que nous disons, à notre gré, de la réalité, des choses entièrement différentes et dont aucune n'est fausse, il remarque seulement que notre choix est libre entre des expressions équivalentes ou entre des expressions fragmentaires de la même réalité. Le pragmatiste ne démontre rien de plus, c'est-à-dire qu'il n'affaiblit en rien l'idée d'un rapport obligatoire entre nos discours et nos pensées d'une pari et entre la réalité d'autre part, obligatoire sous peine de n'être pas la vérité.

§ 2. Le pragmatisme et la science. — A peine est-il

(1) Le Pragmatisme, p. 230.

15 ri i.A vAi;uÉ mystique

bosoiii (le spécifier l'attitude du pragmatisme vis-àvis de la science ; elle résulte de la théorie précédente. Les lois, les théories scicntiliques, n'ont de valeur, suivant celle-ci, que pat* leiir utilité. 11 va donc s'agir de les [)résentor cumme dues entièrement à la fabrication hinnaine, comme de simples instruments. De vrais outils sont de bons outils, et ils sont appelés (( bons » quand ils nous servent à atteindre, avec le iîiinimiim d'efforts et de téttipè, ùh résultat désiré. On les perfectionne, et il vaut mieux n'avoir à les perfectionner que par retouches progressives, mais il arrive qu'on ait avantage à en changer le type du tout au toiit ; alors les anciens outils sont envoyés à là ferraille. De même la science pour le |)ragmatiste. Il insistei^a dotic sur le caràctèt'e variable et contradictbire dés lois et des théories Scientifiques ; un tel caractère s'oppose directement à la vérité non pragmatiste, mais se concilie avec l'iitilité, laquelle dépend des circottstances changeantes, et s'accommode du « ôtii » et du « nbn » simultanés, pourvu qu'ils rendent service tous les deux. Ces variations et cotttràilictions ne sorit qu'une apparence liée aux progrès mômes de la science. (Vt)ir plus haut : ch. ii, ^ 7; La faillite de la Scieivce.)

C'est spécialement M. Ed. Le Roy qui appliqua la théorie pragmatiste à la science (1). Eu sa double qualité de ci'oyant et de mathéhiaticien, il s'y trouvait tout naturellement préparé.

Le croyant peut être tenté de mettre la vérité scientifique et la vérité religieuse toutes deux ensemble sous les espèces de l'utile, car la scietlce, n'assurant à l'homme que des biens passagers, sera alors infiniment peu vraie par rapport à la religion, dispensatrice de joies éternelles;

(1) Revue de métaphysique el de morale. Septembre 1899,

Le trâgmatisme " 153

Quant aux mathémàticjues, on n'y rencoiitrë qu'une vérité pragmaliste. Que faut-il, en effet, que sufOl-il, pour qu'une proposition mathématique soit vraie? Il faut et il suffit qu'on puisse la montrer comme vraiment, c'est-à-dire logiquement, impliquée dans des définitions et conventions iiiitiales. Mais celles-ci ne sont pas dés vérités ; elles peuvent être absolument quelconques. La vérité mathématique découle ainsi du libre choix du mathématicien. Qu'est-ce qui guidera ce choix? des conditions d'utilité, soit pour les mathématiques elles-mêmes qiie l'on cherchera de préférence à enrichir par l'élargissement des généralisations, soit pour les êciënces dont on améliorera les procédés de mesure, d'induction, de vérification, de systématisation. Ainsi, en rhathématiques, le vrai se ramène à l'utile. Qu'on leur assimile les autres sciences et celles-ci ne comporteront non plus d'âiitre vérité que la pragiiîatiste.

On ne peut mieux faire ici que de donner quelques courtes citations des beaux chapitres consacrés par Henri Poincaré à la réfutation de la thèse que soutient M. Ed. Le Roy(l).

(( Pour M. Le Roy, là science n'est qu'une règle d'action. Nous sommes impuissants à rien connaître et pourtant... il nous faut agir, et à tout hasard, nous nous somrhês fixé des règles. C'est l'ensemble de ces règles que l'Ori appelle la science. »

Telles les règles d'un jeu.

Or celles-ci « sont des conventions arbitraires, et On aurait pu adopter la convention contraire qui n'aurait pas été moins bonne. Au contraire, la science est une règle d'action qui réussit, au nioins générale-

(1) La Valeur de la Science. — Troisième partie : La Valeur objective de la Science, pp. 213-27G.

ment, et, j'ajoute, tandis que la règle contraire n'aurait pas réussi. » (1)

« 11 n'y a pas moyen d'échapper à ce dilemme; ou bien la science ne permet pas de prévoir, et alors elle est sans valeur comme règle d'action ; ou bien elle permet de prévoir d'une façon plus ou moins imparfaite, et alors elle n'est pas sans valeur comme moyen de connaissance (i2). »

De même que le mathématicien crée le fait mathématique (l'expression de <( fait » mathématique est impropre, mais je l'emploie ici comme image), le savant, d'après M. Ed. Le Roy, créerait aussi le fait, non pas sans doute le fait brut, mais le fait scientifique.

Poincaré n'a pas de peine à montrer que, pour être scii^ntilique, le fait n'en est pas moins un fait, et que tout fait scientilique est formé de plusieurs faits bruts ; et enfin il résume sa discussion en disant : « Tout ce que crée le savant dans un fait, c'est le langage dans lequel il l'é7ionce[3). »

Ce langage lui-même n'est pas arbitraire : des lois de « commodité » ou plutôt (voir plus haut ch. III, § 2) de « nécessité » le régissent. Notre liberté vis-àvis de lui se réduit à celle que nous avons de n'être ni curieux ni renseignés en matière de science.

§3. Le praginatisme et les dogmes religieux. — Le pragmatisme est une doctrine très utile aux religions, ou plutôt faite pour elles, à condition toutefois qu'elles ne soient pas à base de dogmes et d'autorité. Aussi remarque-t-on que le pragmatisme est d'origine protestante.

(1) La Valeur de la Science, p. 213.

(2) Ibid., p. 220.

(3) Ibid., p. 223.

LE PHAGMATISME 155

Il mène bien au catholicisme, si l'on veut, mais comme un chrétien indigène mènerait un musulman étranger à une mosquée de Tunis, à condition de rester à la porte (1).

Le pragmatisme, en effet, qui considère la vérité scientiiîquo comme une règle d'action, ne peut pa§ envisager les dogmes autrement. Les dogmes, pour lui, no sont vrais que dans la mesure où nous sentons qu'ils nous améliorent. Voilà ce que ne saurait admettre une religion d'autorité, sous peine de laisser le champ tout à fait libre à l'interprétation et au choix indisiduelSj et par conséquent d'abdiquer l'autorité.

« Le catholique, dit M. Ed. Le Roy, après avoir accepté les dogmes, garde toute liberté pour se faire des objets correspondants — de la personnalité divine... de la résurrection, par exemple — telle théorie, telle représentation intellectuelle qu'il voudra.:; Une seule obligation lui incombe : sa théorie devra justifier les règles pratiqués énoncées par le dogme, sa représentation intellectuelle devra rendre compte des prescriptions édictées par le dogme (2). »

Ce passage expose très clairement, bien iqu'en abrégé, l'accommodation pragmatiste du catholicisme ou de tout autre religion pourvue de dogmes. Les (( modernistes », et en particulier l'abbé Loisy, ont essayé, par une conception analogue, d'empêcher tout désaccord entre leur foi et les résultats de la libfê critique. Sans adhérer tous au pragmatisme dans son ensemble, ils appliquent le pragmatisme à leur croyance religieuse. Là-dessus le gouvernement spirituel des catholiques les a énergiquement déclarés

(1). L'entrée des mosquées de Tunis est interdite aux non musulmans.

(2; E6. Le Roy. Qic' est-ce qu'un dogme? p. 32.

15G LA VAOUK MYSTIQUE

fautifs. C'est tout le contraire qu'il exige : — Soyez, dit-il, pragmalistes pour venir à moi, ou en dehors de chez moi, c'est votre affaire ; mais, dans le territoire de pensf^e soumis à ma juridiction, défense absolue de professer une telle doctrine. — L'abbé Loisy, qui acceptait le dogme de la résurrection du Christ, ne parvenait pas, en tant qu'historien, à y voir une vérité historique ; il se fit alors de l'objet du dogme une représentation intellectuelle, une théorie, qu'il assujettissait à expliquer les effets moraux voulus et produits par le dogme ; il disait, si j'ai bonne mémoire, que le Christ était ressuscité dans son Eglise. D'après la thèse de M. Ed. Le Roy, l'éminent exégète n'aurait encouru par là nul reproche d'hérésie. Tel ne fut pas l'avis du Pape, souverain en matière de foi, qui mit l'abbé Loisy dans l'alternative ou de se rétracter ou de se voir traiter en rebelle.

On peut regretter un tel arrêt comme contraire à la conciliation entre hommes de bonne volonté, et comme cruel pour beaucoup de consciences très droites et très délicates. II faut ajouter aussitôt qu'on le comprend à merveille.

Il ne fait en somme qu'établir une barrière sans laquelle un athée « matérialiste » serait fondé à se prétendre catholique. Je puis dire, par exemple, ceci : — J'accepte sans arrière-pensée le dogme de la survie ; ceci étant bien posé, je l'interprète comme la répercussion éternelle de ma vie passagère, comme la trace ineffaçable de ma personnalité. En vertu même du principe de la conservation de l'énergie, toutes les manifestations d'activité, y compris les miennes, se prolongent à l'infini à travers des formes différentes... La sanction éternelle, je l'interprète comme le jugement que porte la conscience humaine sur les vies humaines, éternelles dans leur

répercussion... — Tout cela ne signifie pas grand'chose, mais si je suis habile au maniement des symboles, et apte à subir, de leur fait, une exaltation sentimentale — beaucoup de gens sont dans ce cas — , ma précédente théorie m'apparaîtra comme ayant une influence réelle sur la conduite de ma vie. Et pour linir, j'ajouterai : — De ma survie, qui est réelle, je ne saurai plus rien après ma mort. — En résumé, j'accepte le dogme, j'en fournis une interprétation qui concorde avec les règles pratiques implicitement édictées par lui, et d'autre part je le nie, car une immortalité dont je n'aurai pas conscience ne diffère en rien de l'anéantissement de mon Moi.

Ainsi de tous les autres dogmes. M. Ed. Le Roy me concédera donc la qualité de catholique, tandis qu'en même temps j'énoncerai toutes les négations propres à l'athée « matérialiste ». On conçoit que l'autorité compétente du catholicisme n'adopte pas l'attitude impliquée dans la doctrine de M. Ed. Le Roy.

C'est que l'Eglise catholique s'affirme comme dépositaire de vérités. Qu'on les tienne pour consolantes, poétiques, stimulatrices de la vertu, riches en symboles, elle le veut ainsi et l'approuve, mais il lui faut quelque chose de plus. Quand vous auriez exprimé, par exemple, tout ce qu'on peut imaginer de Beau et de Bien à propos du dogme de la Vierge Mère, si vous ajoutez cette simple phrase : — En fait, Marie n'était pas vierge quand elle a enfanté le Christ — , toutes les fleurs esthétiques et morales dont vous avez jonché le dogme ne vous empêcheront pas d'être condamné. Donc, pour la théologie catholique, il y a un (( vrai » indépendant de la catégorie du bien, un vrai non pragmatiste.

Une telle constatation est une preuve importante de l'impossibilité qu'il y a, dans la pratique, à définir

la vérité comme le font W. James et les philosophes de son école.

BiBLlOGRAPlIlE DU CHAPITRE VI

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