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CHAPITRE IX

Les Divisions naturelles des Karpates valaques.

I. Les deux grandes régions des Karpates valaques. — II. Les monts de Fogarash. — III. Le massif du Paringu. — IV. Les monts du Lotru. — V. Les monts du Vulcan. — VI. Les monts de la Cerna. — VII. Les monts du Bucegiu. — VIII. Les monts du Buzeu.

Si le but de toute étude géographique est d'arriver à distinguer les unités ou régions naturelles d'un pays, il semble que nulle part on ne sente plus la nécessité d'aboutir à cette conclusion que dans la montagne. On a discuté et l'on discutera sans doute encore sur les divisions des Alpes, qui sont à tous les points de vue la chaîne la mieux connue du globe, rien d'étonnant à ce qu'il règne encore quelque obscurité sur les divisions des Karpates méridionales, pour lesquelles manque même une bonne carte topo graphique.

Sans entrer dans la discussion des divisions proposées jusqu'à présent l9 nous allons exposer celle à laquelle semble conduire nécessairement l'étude de cette chaîne, en laissant en dehors les massifs exotiques par rapport à la Yalachie, tels que le Retiezat, le Sarco et le groupe du Surian et des monts d'Hermannstadt.

La première distinction qui s'impose est dictée par la différence complète d'aspect, d'altitude moyenne, de viabilité, et d'histoire géologique, qu'on observe de part et d'autre d'une ligne assez

1. Lehmann. Das Kôni^reich Rumnnien (collection Kirchhoff, t. IV). — Rehmann. Géographie des anciens territoires polonais, I. Les Karpates (en polonais, analyse détaillée de Rômer, Mitt. d. Geogr. Ges. Wien, 1896, pp. 251-299). — Pax. Grundzûge der Pflanzenverbreitung in den Karpaten, t. I, sont ceux qui ont traité la question avec le plus de détail et d'autorité.

exactement marquée par le cours de la Dâmbovi^a l. A l'O., un massif cristallin de formation très ancienne, portant les sommets les plus élevés de toutes les Karpates méridionales, et méritant, par les formes alpines de ses cimes, le nom classique, mais encore assez mal défini, d'Alpes de Trciîisylvanie. A l'E., une région sédimentaire, envahie presque entièrement par le flysch, pauvre en individualités montagneuses assez nettes et assez élevées, sauf dans le voisinage du massif cristallin. D'un côté, une tectonique d'apparence assez simple, mais qui porte en réalité la trace d'efforts orogéniques de date et de direction variées, et dont les traits les plus importants ne sont pas toujours ceux qui ont le plus d'influence sur le relief. De l'autre, un ensemble de dislocations qui offrent au premier abord l'image de la confusion, mais dont on peut en somme, reconnaître l'origine, et qui ont toujours une influence décisive sur le relief.

Dans les Alpes transylvaines une série de blocs montagneux, d'aspect massif, d'altitude moyenne très élevée, aux formes lourdes, trapues, et qui ne doivent la ciselure de leurs cimes et l'apparence alpine de leurs crêtes qu'à l'action des anciens glaciers. Dans la région du flysch karpatique, un dédale de vallées profondes et de sommets arrondis, dominé par quelques massifs isolés dont les formes hardies sont dues à la nature des couches qui les constituent : calcaires, grès ou conglomérats peu inclinés, propres à donner de beaux escarpements. Ici des vallées longitudinales peu développées, mais de date très ancienne, jalonnant des dislocations qui furent la première ébauche de la chaîne karpatique; des vallées transversales étroites et sauvages, quelques-unes perçant la chaîne de part en part comme le Jiu et l'Oltu. Là, un petit nombre de vallées longitudinales de type jurassien, mais beaucoup de vallées transversales, souvent larges et peuplées, même celles qui, comme le Buzeu, traversent de part en part la chaîne.

D'un côté, une montagne d'abord difficile, n'offrant que des cols élevés, où toutes les communications d'un versant à l'autre sont, dès un temps immémorial, canalisées par la seule voie possible, qui est celle de l'Oltu. De l'autre, une chaîne riche en passages aisés, en cols voisins de 1,000 mètres et vers lesquels des vallées faciles donnent accès.

1. Distinction nettement indiquée par L. Mrazec et Teisseyre. Le sel de Roumanie, Bue., 1900.

La distinction entre ces deux régions s'impose. Leur limite seule pourrait prêter à discussion. Lehmann, qui veut réserver le nom d'Alpes de Transylvanie à la région allant du Ketiezat à Piatra Craiului y incorpore ce dernier massif 1. Cette annexion semble inadmissible. Nulle part, dans la région cristalline il n'existe rien qui ressemble à l'étroite crête calcaire de Piatra Craiului. Si c'est à cause de son élévation et de son aspect alpin qu'on veut la rattacher aux Alpes transylvaines, et si l'on a cru trouver dans le col de Bran (Torzburgerpass), une dépression assez profonde pour servir de limite, pourquoi ne pas y joindre encore le massif plus élevé et plus alpestre du Bucegiu, en prenant comme limite la coupure autrement nette et profonde de la Prahova?

On ne saurait encore admettre cette dernière manière de voir. Sans doute, il faut se garder de suivre aveuglément comme guide le principe géologique, une division géographique doit tenir compte avant tout du relief; des sommets d'aspect semblable et que ne sépare aucune ligne nette de démarcation peuvent faire partie de la même région naturelle, quoique étant de constitution géologique dif¥ 'rente 2. Mais, le cas est ici tout autre. Si rien ne ressemble dans les Alpes de Transylvanie à la crête calcaire de Piatra Craiului, on y chercherait aussi vainement un massif comparable au Bucegiu, dont la crête en fer à cheval s'abaisse doucement vers l'intérieur en suivant la pente des couches et s'écroule sur le rebord extérieur en escarpements grandioses, formés par la tranche des bancs de conglomérats. On n'y trouverait pas non plus une région comparable aux environs de Rucar, plateau calcaire, crevé de dolines, avec pertes fluviales, canons, grottes et tous les phénomènes du Karst. Le massif de Leota, îlot cristallin qui pointe à travers la couverture sédimentaire, rappelle seul les sommets des Fogarash. En réalité la région entre Dâmbovita et Prahova est une zone de transition, de caractère mixte, mais bien plus analogue à la région qui lui fait suite à l'E., qu'à celle qui s'étend à l'O. La dépression entre Piatra Craiului et les contreforts du Berivoescu, continuée par le cours de la Dâmbovita, voilà bien la limite la plus rationnelle qu'on puisse assigner au grand massif de caractère alpin, qui commence aux Portes de Fer.

1. P. Lehmann. Die Sûdkarpaten zwischen Retiezat und Kônigstein, Zeitschr. d. Ges. fur Erdkunde, Berlin, 1885. — Pax. Grundzûge der Pflanzenverbreitung in den Karpaten, adopte la même limite.

I. Bôhm. Enteilung der Oslalpen, Geogr. Abtiand, I, 3, 1887, s'est expliqué làdessus très nettement.

Nous conservons à ce massif le nom classique d'Alpes de Transylvanie. Essayons d'en dégager d'abord les individualités montagneuses les plus nettes.

Entre la dépression que nous venons de donner comme limite aux Alpes de Transylvanie et la vallée de l'Oltu, s'étend un complexe de deux hautes chaînes qui forme le massif montagneux le plus élevé qu'on connaisse en Valachie. Par un abrupt formidable de 2,000 mètres, il domine la plaine de Fogarash, à laquelle il doit le nom, connu depuis longtemps dans le monde géographique, de monts de Fogarash.

Pour bien comprendre la structure de ce massif, il faut se trouver par une belle matinée d'été sur un des points les plus élevés de la chaîne voisine des monts du Lotru. La vue s'étend au loin jusqu'au Jeseru et la silhouette de la chaîne apparaît avec une netteté admirable (v. ûg. 23).

Les pics du Negoiu, de Capra, du Moldoveanu, etc., semblent s'empiler en un bourrelet élevé qui s'abaisse brusquement vers le S. sur un haut plateau lentement incliné et raviné de vallées profondes ; mais au moment où le profil atteint son point le plus bas, on le voit brusquement remonter, et un œil exercé reconnaît, dans les sommets qui viennent ainsi barrer la route aux rivières descendant de la crête principale, les formes pittoresques du Cozia, les bosses arrondies du Frunte et du Ghij;u, les deux montagnes sœurs, séparées par le sauvage défilé de l'Arges. Au loin les deux chaînes semblent se rapprocher, et, tandis que les sommets de la plus élevée perdent de plus en plus d'importance, ceux de la plus basse s'élèvent de plus en plus jusqu'au massif du Jeseru.

Deux chaînes, formant un angle de 20 à 30° et séparées par une sorte de dépression d'une altitude moyenne de 1,100 à 1,200 mètres, la plus élevée presque constamment supérieure à 2,000 mètres, mais s'abaissant à son extrémité orientale, tandis que la chaîne méridionale vient au contraire se raccorder avec elle par un massif dépassant 2,400 mètres, tels sont en effet les traits essentiels de la morphologie des Fogarash. Nous avons déjà vu comment l'orientation des deux chaînes est déterminée par celle des axes anticlinaux reconnus par Primics (chap. IV).

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La chaîne septentrionale, appelée chaîne du Negoiu, du nom de son pic le plus élevé (2,540m), a, de quelque point qu'on la contemple, l'aspect d'une chaîne alpine. Vue de la plaine de Fogarash, son profil déchiqueté rappelle celui des Pyrénées, et l'illusion est complète, lorsque, à la fin de l'automne, un manteau de neige couvre ôjéjh tous les sommets. Du côté valaque, l'impression est la même. Des Curtea de Arges, l'œil accoutumé aux formes arrondies qui dominent dans les Karpates est surpris par l'apparition de la double pyramide du Negoiu.

C'est à l'action des anciens glaciers que la chaîne doit cet aspect. Les glaciers du versant S. sont descendus aussi bas et ont peut-être été plus importants que ceux du versant N. Le désavantage de l'exposition était largement compensé par une extension plus grande des altitudes supérieures à 1,800 mètres et par des précipitations plus abondantes 1. Aussi le versant S. est-il creusé tout comme le versant X., de cirques sauvages, semés de lacs et encombrés d'éboulis auxquels le paysan donne le nom pittoresque de Caldare (chaudière) 2. Ces cirques ne laissent entre eux qu'une crête déchiquetée, également escarpée des deux côtés, courant en zigzag de pic en pic et de col en col (fig. 24).

Il existe peu de murailles aussi continues et aussi difficiles à franchir. Du Berivoeseu au Cocuriciu, la crête ne s'abaisse guère au-dessous de 2,000 mètres, l'altitude moyenne des cols n'est inférieure que de 300 mètres à celle des sommets 3.

Les communications sont si rares d'un versant à l'autre que le paysan valaque, connaissant les moindres recoins de sa montagne ne sait rien du versant opposé. A toutes les questions, il répond : c'est « tara nemteasca. » Ici, plus que partout ailleurs, on observe la dualité des noms de tous les sommets. Les noms portés sur la carte autrichienne sont ceux qu'on donne sur le versant transylvain ; le Valaque les ignore et ses dénominations pour chaque sommet sont complètement différentes.

1. E. de Martonne. Contributions à l'étude de la période glaciaire, Bull. Soc. Géol. Fr., 1900.

2. Les cirques du versant S. sont indiqués schématiauement sur la carte au 57,600e d'une façon plus claire que sur le 75.000e autrichien. La topographie des environs du Negoiu e«t d'une inexactitude qui frise la fantaisie. Nous avons donné une esquisse au 1/100.000° de cette région, montrant la position des cirques, des vallées et les noms de lieux (Recherches sur la période glaciaire, Bull. Soc. d. Se. Bue, 1900).

3. P. Lehmann. Die Sudkarpaten, loc. cit., donne des détails morphométriques sur la crête des Fogarash.

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La difficulté des communications tend à diminuer de plus en plus le nombre des bergers transylvains, qui viennent paître leurs troupeaux sur le versant valaque, et vendent leur fromage dans la plaine de Fogarash. Sur les pentes gazonnées, à la limite de la forêt, on trouve plus d'une stîna abandonnée. Les pâturages du Negoiu et du Mozgavu sont cependant encore occupés par des Poenari. Mais ce n'est pas au voisinage de la crête, que sont les plus nombreuses Stîne, c'est plutôt sur le flanc des longs contreforts qui descendent en pente douce vers le S., séparés par les vallées profondes de Capra, Buda, Scara, etc. Là s'étendent au-dessus de la forêt de sapins, mêlés de hêtres dans le fond des vallées, de vastes pâturages ; des sentiers suivent chaque crête et le feu des Stîne brille le soir, tout le long de ces croupes aux formes lourdes et massives.

La chaîne méridionale des Fogarash n'a nulle part la sauvage grandeur de la chaîne du Negoiu. Ce n'est que dans le massif de Jeseru qu'elle s'épanouit en un bloc montagneux assez compact, dépassant 2,400 mètres à Papusa et Jeseru Mare, creusé surtout sur le versant N. et E. de cirques grandioses. La vie pastorale est ici très active, surtout sur le versant S. où s'étalent de larges crêtes herbeuses comme Vàcaria; mais la plupart des bergers sont valaques, les moutons et les stîne appartiennent à de riches paysans de Rucâr ou des environs. Pour ces gens, la profonde coupure de la Dâmbovifa, qui coule du S.-O. au N.-E., est une vraie limite qu'on franchit rarement. On vous montre Dara et le Berivoescu presque comme un pays étranger. Le massif de Jeseru est vraiment, pour le peuple luimême, une individualité géographique.

A part le Cozia et les deux cimes sœurs du Frunte et du Grhi^u, le reste de la chaîne méridionale est sans grande importance. La forêt y monte bien moins haut que dans la chaîne septentrionale; presque entièrement formée de hêtres et de bouleaux sur le versant S., elle est plus riche en sapins sur le versant N. C'est cependant encore une barrière qui rend assez difficile l'accès de la dépression centrale des Fogarash. Les rivières la traversent en des gorges d'une sauvagerie telle, que les sentiers muletiers s'élèvent sur les crêtes à 1,500 mètres pour les éviter. Des gorges comme celle de l'Arges, ne sont pratiquées que par les bûcherons; c'est par là qu'on descend les troncs d'arbres abattus dans la haute montagne. Sans cette difficulté d'accès, nul doute que des vallées comme celles du Topolog et de

l'Àrges, iraient pu abriter quelques hameaux. On n'y trouve que quelques bergeries et quelques troupeaux de vaches et de moutons. La dépression centrale des Fogarash ne s'anime un peu que là où elle a un débouché facile vers une grande voie de communication, vers la vallée de l'Oltu. C'est dans la partie occidentale, où les deux chaînes qui l'encadrent atteignent leur écartement maximum et laissent même place à l'intercalation du bassin tertiaire de Titesci drainé par plusieurs rivières qui se jettent directement dans l'Oltu. Il y a là une région où la densité de la population n'est pas différente de celle qu'on observe en moyenne dans la zone des collines.

Le massif des Fogarash est en somme l'individualité montagneuse la plus nette, la plus complète, la mieux délimitée de tout l'arc karpatique valaque. A côté de lui, un observateur placé assez haut pour embrasser d'un coup d'œil toute la chaîne, distinguerait aussitôt le massif du Paringu.

Qu'on l'observe du bassin de Pétrosény, des cimes du Retiezat, des monts du Yulcan, ou de la dépression de Târgu Jiu, on le reconnaît comme une bosse arrondie, dominant de plusieurs centaines de mètres toutes les montagnes voisines. En suivant la route de Novaci à Târgu Jiu le profil de sa crête, d'aspect un peu lourd, montre une série d'ensellements peu marqués et de sommets en forme de bosses. Ce n'est que des hauteurs des monts du Lotru qu'on peut deviner la délicate ciselure de ses contreforts septentrionaux et qu'on commence à distinguer les cirques qui donnent à son versant N". un aspect vraiment alpin.

En fait rien n'égale, dans les Fogarash même, les cirques grandioses de Rosiile, de Scliveiu, de Gâuri et de Gâlcescu. Leurs escarpements superbes donnent seuls une allure hardie à des pics qui, sauf Mândra (2,529m), ne dépassent pas 2,400 mètres. Les lacs sont innombrables dans ces cirques qui égalent en sauvage beauté les vallées les plus renommées des Pyrénées 1. Le contraste des deux versants est dû à une extension différente des anciens glaciers, plus développés sur le versant N. où les pentes sont en général plus douces, et réduits

1. Nous avons analysé ailleurs en détail la morphologie des cirques du Paringu et ses rapports avec la période glaciaire (Recherches sur la période glaciaire dans les Karpates méridionales, Bull. Soc. Se. Bue, 1900).

à peu de chose sur le versant S., où l'insolation et les pentes rapides ne pouvaient leur laisser prendre une grande importance.

La structure générale du Paringu est d'ailleurs plus simple que celle des monts de Fogarash. Une seule crête, allant de Papusa à Vîrfu Paringu sans s'abaisser plus de deux fois au-dessous de 2,000 mètres appuyée sur des contreforts élevés et trapus vers le N., plus bas et plus allongés vers le S. Cette crête n'est pas infranchissable, une route relativement bonne monte de Novaci jusqu'au dessous de Papusa, et des sentiers muletiers la continuent jusqu'au col de Urda (l,900m) par où l'on redescend dans la vallée du Lotru. C'est la grande route de transhumance que suivent les troupeaux ; c'est le chemin par où l'on monte des villages vers la fin de septembre pour couper du bois dans les forêts. Les pâturages sont bons dans le Paringu, sauf sur les sommets tourbeux ; les stîne sont très nombreuses et presque toutes aux mains des Transylvains.

Les limites du massif sont assez bien données par la vallée du Jiu à l'Ouest, par le col et la vallée de l'Olte^u, à l'E. par le cours du Jie^u et la faille qui en prolonge la direction au N. Les causes de son individualité sont probablement comme pour les Fogarash, d'ordre tectonique. Dans les Fogarash, les plis du massif cristallin plus serrés que partout ailleurs doivent avoir amené un bombement plus accentué. Dans le Paringu on a noté un reploiement de l'axe du pli principal et toute une série de dislocations orthogonales, auxquelles semble due l'orientation des vallées supérieures du Lotru et du Jiefu x. Il est naturel que le résultat ait été une surélévation générale. La faille du Jie|u au N., la faille de Novaci au S., enfin à l'E., la faille qui prend en écharpe tout le massif de Ciunget à Cernadia 2, semblent en être la conséquence (v. Carte tectonique des Karpates, fig. 10).

C'est donc à des circonstances tectoniques spéciales que le Paringu et les Fogarash devraient leur situation dominante.

A part ces deux massifs, le reste des Alpes de Transylvanie offre des chaînes moins élevées, plus simples de structure, et qui, tant par leur relief que par leur tectonique, semblent comme des membres de liaison dans le système montagneux.

1. Inkey. Die Transylvanischen Alpen, loc. cit. — G. Munteanu Murgoci. Les serpentines de Urda, Muntinu et Gàuri, Ann. Mus. Geol. Bue, 1896.

2. G. Munteanu Murgoci. Cercetâri geologice, V. Grupul superior al cristali nului in Masivul Paringu, Bue, 1899.

Tels sont les monts du Lotru qui doivent leur nom à la vallée du Lotru, trait essentiel de leur structure. On peut dire qu'ils sont comme l'épanouissement des monts de Fogarash. La dépression centrale devient une véritable vallée longitudinale, marquant un synclinal de date très ancienne. Les deux chaînes s'écartent l'une de l'autre, reflétant l'allure des plis qui, serrés les uns contre les autres dans les Fogarash, s'étalent en un faisceau de plus en plus divergeant. En même temps, comme si l'effort orogénique perdait en vigueur ce qu'il gagne en extension, les crêtes s'abaissent, les altitudes supérieures à 2,000 mètres sont à peu près inconnues. Les traces glaciaires disparaissent par suite presque complètement, et dans les sommets dominent les mêmes formes lourdes, caractéristiques des schistes cristallins.

Seule l'érosion formidable liée au voisinage de la vallée de l'Oltu, a pu ciseler des pics d'apparence hardie dans le massif d'Olânesci, en partie formée par les conglomérats semi-cristallins de Brezoiu 1. Au voisinage du Paringu, des lambeaux de calcaires secondaires viennent introduire dans le paysage un nouvel élément pittoresque, dominant de leurs escarpements blanchâtres qui tranchent sur le fond vert des sapins, les hautes vallées de Latorita et Repedea. Ici d'ailleurs le relief et la tectonique se compliquent : une troisième chaîne apparaît entre le Lotru et la Latorita, jalonnée par les sommets du Turcinu, et en rapport avec des dislocations confuses 2.

Dans l'ensemble cependant, les monts du Lotru ont une structure assez simple, sorte de cuvette encadrée de deux chaînes E.-O. qui ne dépassent pas 2,000 mètres. La forêt y est très belle et activement exploitée. La Latorita et le Lotru sont des moyens de transport tels qu'on en a rarement dans les Karpates. Sur le Lotru depuis Brezoiu jusqu'à Voineasa, on voit constamment des équipes de bustenari, les pieds dans l'eau, et armés de longues perches à crochet, diriger les troncs énormes jetés pêle-mêle dans la rivière. Le long de la vallée de Maileasa, on a construit une conduite pour descendre le bois, alimentée par deux lacs artificiels. Il existe de même à

1. L. Mrazec et G. Munteaxu Murgoci. Cercetâri geologice, III. Muntii Lotrului.

2. Murgoci. Grupul superior al cristalinului în Masivul Paringu.

Vidra, avant l'entrée du Lotru dans le défilé sauvage qu'il suit jusqu'à Voineasa, un réservoir où l'on rassemble les arbres abattus. De là, l'expression familière du payasn roumain parlant d'un homme qui travaille comme bûcheron : « le la lacul. » (Il est au lac).

Des villages comme Yoineasa, Ciunget, perdus au cœur de la montagne n'ont guère d'autre raison d'être que l'exploitation des forêts. On y trouve une population assez mélangée : des Allemands, des Hongrois, portant le costume tyrolien en drap vert, qui dirigent les coupes ; des ouvriers italiens, venus là on ne sait comment. . .

Le fond de la population est cependant bien roumain ; c'est même peut-être un des coins où l'on a le plus de chance de retrouver le type primitif du berger valaque, celui dont les vieilles chartes parlent comme d'un habitant naturel des forêts et des hauts pâturages. Pour des villages comme Mâlaia, Ciunget, Voineasa, les communications avec le monde ont toujours été très difficiles. Jusqu'à l'Oltu, on a 30 kilomètres à faire, et de là jusqu'à Râmnic, il y a encore 20 kilomètres. C'est pourtant la route la plus naturelle. La chaîne du Balota qui s'étend au S. du Lotru, n'a pas de col au-dessous de 1,800 mètres.

Aussi dès l'aurore des temps historiques, cette vallée du Lotru apparaît comme une région à part, une sorte de refuge, où la population dace romanisée, a pu se conserver à l'abri des invasions barbares. Ce serait le pays de Lityre 1, peut-être ce fameux Knesat de Lyortyoy que Bêla excepte de ses donations, le laissant aux Valaques « prout iidem hactenus tenuerunt. 2»

A l'heure actuelle on a encore l'impression à Yoineasa, ou Ciunget, d'être dans un coin perdu, où le sentiment de faire parti d'un pays régulièrement administré n'a jamais pénétré. On ne retrouve pas là le respect habituel du pay san roumain pour tout ce qui est autorité. Le sous-préfet, le juge de paix sont des choses lointaines. On est habitué à faire à peu près ce que l'on veut. Quelques-unes des qualités du paysan roumain, que des siècles d'oppression semblent avoir anéanties ailleurs, se sont conservées avec les défauts corrélatifs. Fier, grand parleur, un peu gascon, violent, colérique à l'excès, capable de tout dans un accès de fureur, le paysan est ici encore assez sobre, et honnête à sa façon.

1. G. Jannesdu. Shidii de geografie militarâ Oltenia ci Banatul, pp. 172-174; cf. Xenopol. Istoria Românilor, I, pp. 503 et 546.

2. Diplôme du 2 juin 1247. Fontes Rerum Austriacarum. Urkundenbuch zur Geschichte Siebenbùrgens, Regesten n° 147, p. XXXVIII.

Ce petit monde du vieux pays de Lityre, centre des monts du Lotru, est le coin le plus intéressant au point de vue humain des Karpates valaques.

Comme la vallée de l'Oltu sépare les monts du Lotru des Fogarash, la vallée du Jiu sépare le Paringu de ce qu'on appelle les monts du Vulcan. La coupure fluviale qui n'est qu'une rigole profonde peu sensible à l'œil d'un observateur placé assez loin, mérite bien pourtant d'être considérée comme une ligne de démarcation 1. Là s'arrêtent les derniers contreforts qui étayent le massif puissant du Paringu, là, commencent des montagnes d'un type complètement différent de tout ce que nous avons vu jusqu'ici.

Du haut du pic de Mândra, on peut voir leur profil et reconnaître aisément les traits essentiels de leur structure (v. fig. 12). C'est une sorte de haut plateau incliné doucement vers le S. et s'abaissant vers la vallée du Jiu românesc, par un abrupt de 1,000 mètres. L'arête est ainsi rejetée vers le N., tout le drainage se fait vers le S. ; on a l'impression d'être en présence d'une pénéplaine profondément ravinée et découpée en crêtes parallèles. Les sommets élevés apparaissent comme des bosses, en quelque sorte parasites, et un esprit familier avec la nomenclature en vogue chez les géographes américains, n'hésiterait pas à y voir des « monadnock, » si l'expérience ne montrait que ces pustules sont presque toutes formées par des paquets de couches calcaires.

Ces lambeaux, qui semblent être ici le reste d'une couverture jadis continue 2, sont semblables à ceux qu'on observait déjà dans la haute vallée de Latorita, et qui forment une traînée le long de la faille de Repedea. Ce sont eux qui, de Polovraci à Cernadia, donnaient au rebord des Karpates cet aspect pittoresque. Sur les flancs de la vallée du Jiu, on les voyait dominer de leurs escarpements blanchâtres, les pentes régulières et sombrement boisées des schistes cristallins. Dans

1. Bien indiqué par L. Mrazec. Contributions à l'histoire de la vallée du Jiu, Bull. Soc. Se. Bue, 1899.

2. L. Mrazec. Ueber die Anthracitbildungen des S. Abhanges der Sûdkarpaten, Akad. Anzeiger, 1895.

les monts du Vulcan, leur importance augmente encore. Tout le long de l'abrupt qui domine les dépressions subkarpatiques, on les retrouve, entaillés de profondes gorges, crevés de dolines et riches en cavernes.

De Tismana à R-uncu, les Karpates se terminent par une sorte de terrasse d'une altitude moyenne de 500 mètres, dont le rebord faille est constitué presque partout par cette traînée calcaire (v. fig. 213). C'est sur cette plate-forme qu'on trouve les seuls villages de la montagne, ïopesci, Govorni^a, cultivant les creux des dolines où s'amasse un peu de terre. Telle est aussi à peu près la situation de Schéla, où l'on exploite les anthracites primaires.

Les vallées profondes qui entaillent le haut plateau cristallin sont inhabitées, mais la vie pastorale est très développée sur les longues crêtes herbeuses au-dessus de la limite de la forêt.

Sans atteindre nulle part 2,000 mètres, les monts du Vulcan sont une barrière massive. Sur la crête principale, formée par les schistes cristallins et portant des sommets de 1,800 mètres (Straja, Sigleu, etc.), le col le plus pratiqué dépasse 1,600 mètres ; c'est le Vulcan, qui, malgré son élévation, était préféré de toute antiquité à la gorge impraticable du Jiu. Par là passait, vraisemblablement, une route romaine 1. L'importance de ce col, connu depuis longtemps, en a fait tirer la dénomination du massif montagneux, dont il est la seule porte.

Il est difficile de trouver vers l'Ouest une limite précise aux monts du Vulcan. Cependant on s'aperçoit aisément qu'à partir des sources de la Cerna et du Jiu, le caractère du relief change graduellement.

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