Mommsen, Histoire romaine, tr. fr. tome X
A la direction E.-N.-E. — 0.-S.-0., qui est celle de la crête principale des monts du Yulcan, et n'est autre que celle du troisième anticlinal de Inkey, se substitue une direction N.-N.-E. — S.-S.-O., sensible aussi bien dans l'orientation de la vallée de la Cerna, que dans celle des massifs calcaires d'Oslia et Piatra Closanilor. Le soubassement cristallin, recouvert seulement çà et là de paquets de calcaires mésozoïques, disparaît bientôt presque entièrement. Dans la basse Cerna les escarpements grandioses du calcaire, auxquels la forêt de pins prête un charme particulier, frappent seuls l'œil du voyageur ; on ne soupçonnerait pas qu'ils reposent, par l'intermédiaire de schistes probablement liasiques, sur les schistes cristallins qui affleurent partout dans le fond de la vallée 1.
La traînée calcaire qui formait le rebord des monts du Vulcan se retrouve à Baïa de Arama et semble se souder au massif qui forme Piatra Closanilor. Il n'est pas dans tout l'arc karpatique de sommet qui présente autant d'apparence que cette crête pittoresque à peine haute de 1,427 mètres, mais isolée au milieu d'un plateau de 500 à 600 mètres. Le Motru a scié dans son flanc E. une gorge sauvage, encombrée d'éboulis énormes, pleine de grottes où se perdent une partie des eaux de la rivière. Son affluent, le Motru sec, disparaît complètement en aval d'Obârsia, sur un parcours de plusieurs kilomètres, dans une vallée qui peut passer pour un des coins les plus pittoresques et les plus curieux de la Yalachie 2. La traînée calcaire de Closani est celle qui se retrouve, dominant le haut plateau de Mehedin^i, formant l'abrupt de la Sulita et de Lunca Câinelui.
Un autre massif calcaire commence aux sources mêmes de la Cerna, avec l'Oslia, et redescend tout le long de la vallée, scié par la rivière en des gorges impraticables. L'imagination populaire a peuplé de légendes ces sites d'une beauté sauvage. Hercule, dont le souvenir revit dans le nom de la petite ville d'eaux d'Herculesbad, y aurait poursuivi un dragon caché dans les cavernes de l'Oslia. Partout, on le voit, l'élément calcaire frappe les yeux dans les monts de la Cerna, c'est lui qui donne la note pittoresque, la variété, la vie. La haute chaîne du Godeanu qui borde la rive droite de la Cerna
1. Schafarzik. Zur Géologie des Czernathales, Jahrb. d. Ung. Geol. Anstalt fur
2. Description pittoresque in : Toula. Eine geologische Reise in die Transsylvanischen Alpen Rumâniens, Schr. d. Ver. f. Verbr. Naturwiss. Kenntnisse, Wien, XXXVII, 1897, pp. 226 et sqq.
offre seule les formes pures des schistes cristallins, ciselés par les anciens glaciers qui, dans la crête presque constamment voisine de 2,200 mètres, ont découpé des cirques grandioses 1.
En somme, les monts de la Cerna sont le commencement des montagnes du Banat. Le relief, les orientations, la tectonique y sont les mêmes. Peu élevés en général, riches en articulations, en passages, ils ne créent pas une barrière entre le Banat et l'Olténie. On comprend aisément les affinités que ces deux régions ont toujours eues l'une pour l'autre. Actuellement encore, les relations sont constantes, si elles ne sont pas toujours des plus honorables. La montagne de Closani à la Sulifa est presque toute l'année franchie par des bandes de contrebandiers ou de voleurs de chevaux, qui se réfugient de l'autre côté de la frontière.
De toutes les Alpes de Transylvanie, les monts de la Cerna sont la partie la moins massive, la moins fermée, celle qui est le moins une barrière. A cet égard, elle a plus de ressemblances avec la région du flysch qui s'étend à l'E. de la Dâmbovi^a.
YII
Autant les Alpes de Transylvanie sont en général inhospitalières, autant les Karpates de la Munténie orientale sont une montagne ouverte et d'accès facile. Nulle part ce caractère n'est mieux marqué qu'entre la Dâmbovifa et la Prahova.
Là se rencontrent les derniers massifs alpins , dépassant 2,000 mètres : Piatra Craiului, Bucegiul, Leota. Là se trouvent aussi des vallées comme celles de Prahova et Dâmbovifa, conduisant à des cols voisins de 1,000 mètres, routes internationales dont l'importance croît de jour en jour. Par la variété des formes des sommets par la netteté des contrastes du relief, par la richesse des horizons géologiques, cette région, qui doit son nom au massif du Bucegiu, mériterait d'être un lieu classique d'excursions pour le géographe H le géologue 2.
1. E. de Martonne. Nouvelles observations sur la période glaciaire, CR. Ac. Se,
2. Cette région a fait l'objet d'une excellente monographie géologique. Popovici- Hatzeg. Etude géologique des environs de Câmpulung, avec carte au 1/200, 000e. Les rapports du relief avec la géologie ont été surtout signalés par Toula. Eine geologi.sche Reise in die Transsylvanischen Alpen, Schr. d. Ver. f. Verbr. Naturw. Kenntnisse Wicn, XXXVII, 1897, et Simionescu. Ueber die Géologie des Quellgebietes der Dâmbovimnrn. Jahrb. d. A". A". Geol, B. A., 1R09.
Jusqu'à Rucar la vallée de la Dâmbovita, offre le pittoresque spectacle d'une entaille profonde et régulière dans le massif cristallin, dominée par des pyramides calcaires comme Piatra Prisloapelor, avec, à l'arrière-pian, la silhouette élégante de Piatra Craiului. Au N. de Rucar commence une véritable région de karst; le haut plateau calcaire est crevé par des effondrements comme Podu Dâmbovitei, véritable petits poljés, où se nichent les villages (v. pi. CVI). Rucar lui-même occupe un bassin d'affaissement au contact des schistes cristallins. Les rivières qui s'étalent dans les dépressions percent la masse calcaire en des canons presque impraticables, que le paysan appelle Cheile. Sur le plateau, les ruisseaux disparaissent dans des entonnoirs, pour reparaître en des grottes, qui s'ouvrent à l'intérieur des gorges l. Le soubassement barrémien de marnes calcaires sur lequel reposent les bancs épais du calcaire tithonique et le plaquage de grès cénomaniens qui les recouvrent, vient introduire un nouvel élément de variété dans le relief. Le canon de la Dâmbovicoara présente une série d'élargissements chaque fois que viennent au jour le barrémien ou le cénomanien. Rien de plus curieux et de plus caractéristique, que les formes de bosses arrondies prises par les grès grossiers au-dessus de Rucar.
Dans toute cette région, la végétation a un caractère à part. Les sapins se plaisent sur le grès cénomanien, ils s'accrochent aux anfractuosités du roc dans les gorges les plus étroites ; les bouleaux, les aulnes, peuplent les dépressions cerclées de hautes murailles calcaires. La flore est d'une richesse étonnante ; les grès, le calcaire, les schistes cristallins, les gorges humides où le soleil pénètre à peine, et les plateaux secs et ensoleillés, forment autant de stations différentes. Mais pour avoir une idée complète de la variété et de la beauté qu'offre la flore de ces montagnes, il faut aller encore plus haut, et gravir au printemps les escarpements de Piatra Craiului.
Du haut de cette crête calcaire étroite, allongée du "N. au S., et dont la silhouette offre une élégance de formes, unique dans les Karpates, on domine la large dépression du col de Bran (Tôrzburger pass), par où passe la route de Kronstadt. Les bouquets de sapins, les champs, les prairies se mêlent sur les croupes ondulées, trouées çà et là de dépressions circulaires, dolines au fond plat et verdoyant, aux rebords hérissés de lapiez. L'horizon est fermé par la masse
1. La plus connue est la grotte de Dâmbovicoara, actuellement saccagée par les visiteurs.
énorme du Bucegiu, qui représente encore un autre type de montagne.
Là, dominent les conglomérats cénomaniens, appuyés sur les calcaires tithoniques de Strunga. Leurs bancs épais et compacts ont résisté à une érosion séculaire et rien ne peut donner idée des aspects fantastiques, qu'offrent leurs escarpements gigantesques (v. planche CV). La forme générale du massif est, comme nous l'avons vu, en rapport avec la tectonique, mais c'est à l'action glaciaire qu'il faut attribuer le découpage dans le bloc compact d'arêtes étroites et de cirques aux parois presque verticales, tel qu'on l'observe tout autour du point culminant (Omu, 2,510m). L'amphithéâtre, formé par la crête en fer à cheval et sur les flancs duquel ruissellent les eaux rassemblées par la Jalomi^a, est richement boisé jusqu'à des altitudes très élevées. Le fond de la vallée offre une succession d'élargissements où s'étalent des prairies, et de gorges sciées dans le calcaire, comme celle où se trouve la célèbre grotte et le monastère hypogée de Jalomij;a 1.
Avec le Bucegiu, on n'a pas encore épuisé la série d'aspects variés qu'offre cette région unique. Il faut gagner par Strunga et Sfîntu Ilie le massif cristallin du Leota, pour voir le paysage changer complètement. Plus d'escarpements ruiniformes, plus de brusques dénivellations, plus de vallées étroites et encaissées ; l'œil se repose sur les formes arrondies familières dans les Alpes transylvaines. Le Leota est en effet le dernier témoin avancé de l'extension du grand continent cristallin, recouvert ici par un épais manteau de sédiments.
Il peut paraître singulier de vouloir faire une région naturelle d'un ensemble montagneux aussi hétérogène. Son unité est cependant dans cette variété même d'aspects, qu'on ne retrouve ni à l'E. de la Prahova, ni à l'O. de la Dâmbovita. C'est une région de transition, et l'étonnante richesse de formes qu'on y observe est en rapport avec une histoire géologique d'une complexité sans exemple dans les Karpates valaques. Si, par les formes alpines et l'élévation de
1. Les récits d'excursions à la grotte sont innombrables. Le plan et la description en ont été donnés par M. Popovici-Hatzeg. La Grotte de Schitu Jalomita, Bull. Soc. Ingen. Bue, I. Le club karpatique de Sinaïa a fait faire des aménage ments qui rendent la visite facile, mais dont le résultat le plus clair a été la destruction des superbes stalactiqu.es par des vandales, Il existe une seconde grotte dans laquelle on pénètre par un couloir où l'on a de l'eau jusqu'à mi-corps ; elle serait encore plus belle que n'était la première (communication du supérieur du monastère). Bonnes photographies in Toula. Eine geologische Reise, loc. rit. et Pax. Grundzuge der Pflanzenverbreitung in den Karpaten.
ses sommets, ce pays rappelle les Alpes transylvaines, tandis que ses vallées peuplées, sa viabilité, son caractère ouvert, le font rattacher aux monts du Buzeu, on reconnaît dans cette situation équivoque comme le pendant d'un passé géologique troublé, où la région fut constamment disputée entre le massif cristallin valaque et la mer qui formait les sédiments karpatiques. C'est aux mouvements de transgression et de régression, qui ont été la conséquence de cette lutte, qu'est due la variété de faciès des couches géologiques, et par suite la variété des aspects du relief.
Zone de transition entre les Alpes transylvaines et les Karpates Moldaves, les monts du Bucegiu sont devenus, grâce à leur situation et à leur viabilité, une région de passage, par où communiquent depuis longtemps, les centres populeux situés de part et d'autre des Karpates dans la plaine de Kronstadt et dans la région des collines valaques. C'est par le col de Bran, que la tradition fait descendre le fondateur transylvain de la principauté roumaine de Yalachie. Il est certain que les relations ont dû être fréquentes entre la principauté naissante, dont la capitale était Câmpullung, et les Roumains transylvains. Actuellement encore, pour le paysan du département de Muscel, Brasov est la grande ville où l'on va faire ses provisions d'outils, de vêtements, d'objets manufacturés. La route la plus belle qui traverse les Karpates valaques est celle qui passe au col de Bran. Tout du long de cette voie, la population forme une traînée continue de Rucar à Kronstadt. Tantôt, elle se concentre en gros bourgs qui sont presque de petites villes comme Rucar, en villages cachés au fond d'un petit polie, comme Podu Dâmbovi^ei; tantôt, elle s'égrène en habitations isolées qui se blotissent dans les vallées là, où elles s'élargissent un peu, ou se dispersent sur les pentes fertiles. !N"ulle part, les habitations permanentes isolées ne montent aussi haut. On voit des champs de maïs à 1,200 mètres.
La voie de la Prahova, qui prend de jour en jour plus d'importance, est de date plus récente. Les gorges de la rivière entre Sinaïa et Comarnic, n'étaient pas faciles à tourner. Le monastère de Sinaïa a été le premier centre de peuplement. Ce n'est qu'au siècle dernier que la population a commencé à remonter vers Predeal l. Le chemin de fer, la grande route très bien entretenue, le développement des centres industriels comme Azuga, précipitent de plus en plus ce mouvement.
I. Diction. Géogr. Dép. Prahova, article Sinaïa, Publ, Soc. Géogr. Roum.