‹ La Valachie, essai de monographie géographiqueChapitre 68 sur 195 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

La Vallée danubienne.

I. Formation du bassin danubien inférieur. — II. Le problème des Portes de Fer. — III. Formation de la vallée actuelle. Section supérieure. — IV. Section moyenne. — V. Section inférieure, La Balta.

La vallée danubienne est peut-être ce que la Valachie offre de plus original. Plus que la montagne, aux crêtes déchiquetées, la majesté du grand fleuve a frappé l'imagination populaire. Le Danube est resté, pour le Roumain, comme une sorte de divinité; c'est, pour l'habitant même des montagnes, l'image de tout ce qui est démesurément grand et fort. Batd te Dundre! (le Danube te frappe !) est un jurement terrible. £e face Dundre (il se fait Danube) se dit d'un homme en fureur 1.

En fait, soit qu'on gravisse les collines qui dominent le fleuve à sa sortie des Portes de Fer, pour voir le courant, resserré dans le défilé étroit, s'étaler brusquement en encerclant une foule de petites îles verdoyantes ; soit que, des hauteurs des monts de Macin, on contemple les reflets du soleil couchant sur les innombrables lacs et bras fluviaux de la « Balta, » c'est toujours la même impression de majestueuse grandeur. Et, pour l'originalité et l'imprévu du spectacle, la haute montagne elle-même n'offre peut-être rien de comparable au dédale de roseaux géants, de saules chevelus, de prairies marécageuses, de lagunes dormantes et de gîrle étroites au courant rapide, où l'on peut s'égarer pendant des jours, sur le bas Danube, sans

1. Voir Papadopol-Calimach. Dunâre în literatura ci traditiunea popularâ, Acad. Rom. Nous avons entendu ces locutions dans la bouche même de Transylvains.

éveiller d'autres êtres vivants que les myriades de poissons qui sautent comme des fous dans les racines des saules, les grands vols de corbeaux et de canards sauvages, ou les troupes de flamands aux ailes roses.

Quelle est l'origine de la vallée où coule le grand fleuve, décrivant un arc de cercle depuis la sortie des Portes de Eer jusqu'à Galati ? Tel est le premier problème qu'impose l'étude de ce puissant organisme.

Le bas Danube est, en somme, le collecteur des eaux qui arrosent un bassin limité par les Karpates et les Balkans. Ce bassin, s'il doit sa forme actuelle à des mouvements du sol récents, est, on le sait, de date relativement ancienne, et existait à l'état de golfe marin dès l'aube des temps éogènes. En suivant l'évolution des mers tertiaires, on peut voir se dessiner peu à peu le thalweg danubien, lagune de plus en plus étroite et de plus en plus saumâtre, qui servait de collecteur aux eaux ruisselant sur le fond des mers progressivement soulevé. La vallée du Danube, comme la vallée rhodanienne lf serait ainsi la dernière trace d'un géosynclinal exondé.

Elle en a conservé l'orientation, mais non pas peut-être la position. En effet le sondage de Marculesci dans le Bâragan a montré que les dépôts sarmatiques reposent directement sur le crétacé 2. D'où l'on doit conclure que tous les dépôts oligocènes et éocènes se sont formés dans une dépression située plus au N.

C'est seulement au sarmatique que la mer a envahi la plate-forme crétacée bulgare, qui s'étendait auparavant sur toute la Yalachie méridionale. Ce mouvement s'est produit, à la faveur de dislocations tectoniques, qui ont donné la première ébauche de la vallée danubienne actuelle.

Cobâlcescu a le premier reconnu la faille danubienne 3, rendue manifeste par la présence du terrain à Paludines, recouvert par le diluvium sur la rive gauche, tandis que sur la rive droite le crétacé

1. Depéret. Aperçu sur la structure générale et l'histoire de la formation de la vallée du Rhône, Ann. d. Géogr., IV, 1895, p. 432.

2. Alimanesteanu. Sondagiul din Bâragan, Bul. Soc. Geogr. Rom., 1896.

3. Cobâlcescu, Sludii geologice si paleontologice asupra unor târmuri tertiare din unele parti aie României, Bue, 1883.

affleure à des altitudes de 100 et 200 mètres. Depuis, le sondage de Marculesci a apporté une confirmation éclatante de l'existence de cette faille, et les travaux des ponts de Giurgiu l et Cernavoda 2 ont permis de suivre son prolongement. D'après M. Alimanesteanu, le dénivellement serait de 289 mètres dans le Bârâgan, et il va croissant de plus en plus vers l'E. 3. La présence du calcaire blanc crétacé, découvert à Giurgiu, sur la rive gauche, confirme les vues de M. Alimanesteanu, qui place la faille un peu au N. du cours actuel du Danube, et montre qu'on a affaire, en réalité, à une faille à gradins.

Cette dislocation a fixé la rive méridionale du bras de mer sarmatique et du lac plaisancien qui recouvraient la Yalachie, et, en même temps, la ligne de leur profondeur maximum, qui devait être à peu près exactement l'axe de la vallée danubienne actuelle de Zimnicea à Cernavoda, On sait comment le pliocène a vu se dessécher progressivement le sol de la Yalachie. Peu à peu, les eaux descendant des Karpates ruissellent sur les dépôts mis à jour et les vallées actuelles se creusent. La tête de source du bas Danube a dû être successivement l'Arges, l'Oltu et le Jiu. Le grand fleuve qui rassemblait toutes ces eaux coulait le long de l'escarpement de la faille Griurgiu-Cernavoda.

Il est très vraisemblable que, dès cette époque, il faisait à partir de là un coude vers le N., dans la direction de Brâila. Ce détour a été déterminé par la surrection du massif de la Dobrodgea, qui, de tout temps, a été un élément de trouble dans l'histoire des régions dépendant des Karpates. On sait, par les recherches de Peters et Anastasio4, que la Dobrodgea est, en Roumanie, un monde à part. Prolongement du plateau crétacé bulgare, dans sa partie méridionale, elle offre, dans la région montueuse des collines de Macin et Babadag, un complexe de roches éruptives, de couches archéennes et paléozoïques, fortement plissées et nivelées depuis longtemps par l'érosion, qui représente, suivant l'expression de Suess « un fragment d'une chaîne

1. P. Licherdopol. Bucuresci, p. 19. Voir coupe de S. Stefanescu, pi. I.

2. L. Mrazec. Remarques sur le cours des rivières en Valachie, p. 35.

3. Alimanesteanu, op. cit. Draghiceanu (Les tremblements de terre de la Valachie évalue le dénivellement à 300 mètres à Giurgiu, 500 à Fetesci, 800 à Brâila.

4. K. Peters. Grundlinien zur Géographie und Géologie der Dobrudscha, Denkschr. Ak. d. Wiss. Naturwiss. KL, Wien, XXVII, 1867, carte. — Anastasio. Contribution à l'étude géologique de la Dobrodgea (Roumanie). Terrains secondaires, Paris, 1808, carte.

plissée plus vaste, orientée dans le sens du Caucase 1. » Ce bloc compact a agi à la manière d'un môle résistant, où les contrecoups des plissements karpatiques se faisaient sentir par des mouvements de bascule, et c'est le dernier de ces mouvements qui a porté la Dobrodgea septentrionale à des altitudes de 400 et 500 mètres, en face de la plaine valaque déprimée. Le Danube a naturellement suivi cette ligne de dénivellation. Cet accident est d'ailleurs certainement postérieur au sarmatique, dont les eaux avaient envahi la Dobrodgea. Il est probablement même postérieur au plaisancien.

C'est alors qu'a commencé l'affaissement lent de la plaine de la Munténie orientale, succédant au soulèvement qui l'avait exondée au début du pliocène 2. Cet affaissement a été rendu évident par le sondage de Mârculesti, qui n'a rencontré le tertiaire qu'à 30 mètres au-dessous du niveau de la mer Noire. Il est fâcheux que les autres sondages faits en Valachie n'aient pas été pratiqués avec le même soin ; ils pourraient nous donner des documents de premier ordre pour évaluer l'amplitude du mouvement qui, sans doute, affecte encore le sol valaque. Mais tout semble prouver que l'aire principale d'affaissement est comprise entre Giurgiu, Galaji et Focsani, et que, suivant l'hypothèse de Draghiceanu3, c'est dans la région N.-E. que l'enfoncement a été le plus considérable.

On le voit, la formation de la vallée danubienne a été déterminée par les dislocations qui ont affecté le sol valaque à la fin du tertiaire. Mais l'importance du fleuve ne date que du moment où il est devenu le collecteur, non seulement des eaux du bassin bulgaro-valaque, mais de la dépression pannonique et d'une partie même des Alpes. Cette acquisition a été le résultat de la rupture de l'arc balkanokarpatique entre Orsova et Moldova. Aussi, bien que le défilé des Portes de Fer, par lequel le Danube coupe la chaîne, soit en dehors de la Yalachie, ne pouvons-nous laisser absolument de côté le problème irritant qu'offre cette singulière percée fluviale.

i. Suess. La l'ace de la terre, tr. fr., I, p. 633.

Page 1