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CHAPITRE XVII

La Vie rurale en Valachie. — Le Village.

I. Mode de groupement des habitations : Càtvn, Sat, Tîrle. — II. La maison roumaine. Maisons de bois, de terre, bordei, kula. — III. La vie du village.

C'est à la campagne qu'on doit étudier en Valachie la race roumaine. Le voyageur qui passe en chemin de fer sans s'arrêter ailleurs que dans les villes sera tout juste frappé par deux ou trois traits originaux de la civilisation. Il faut errer de village en village et vivre la vie du paysan, pour saisir ce qu'il peut y avoir de particulier dans la manière d'être du peuple roumain. Là se sont encore conservés les plus anciennes coutumes, les costumes les plus pittoresques. Là régnent encore, au mépris de l'hygiène et des instructions ministérielles, les types d'habitation les plus originaux.

Yu de loin et de haut, le village valaque apparaît d'abord comme une sorte de grand verger où les toits des habitations font çà et là des taches claires, au milieu de la verdure. En été, rien de plus riant que ces petits câtune, tels qu'on les voit surtout clans la région des collines, blottis au débouché d'un vallon, dans une grande vallée, avec les maisons dévalant la pente du coteau, au milieu des pruniers rouges de prunes, et des carrés de maïs qui balancent leurs panaches. En hiver, quand le sol est gelé ou couvert de neige, l'air froid et humide, on devine de très loin le hameau, au brouillard qui l'enveloppe et où se mêle la fumée sortant de chaque maison avec les exhalaisons puantes des détritus jetés partout au hasard. Les villages

de la région des plaines sont pins agglomérés, souvent pins régulièrement bâtis, mais, sauf quelques exceptions, aussi malsains en hiver.

Le groupement de la population rurale dépend d'ailleurs de conditions très diverses ; il est le résultat de l'adaptation de très anciennes habitudes aux exigences de la nature physique et de la vie économique. On peut reconnaître en Valachie deux types principaux, le groupement en Câtun, c'est-à-dire en hameaux de 200 à 300 habitants en moyenne, qui est assez exactement localisé dans la région montueuse et boisée (podgoria), le groupement en gros villages (sat), spécial aux grandes plaines sèches et sans arbres (câmpu). Les fermes complètement isolées sont rares.

Le Câtun est le mode de groupement proprement national. C'est incontestablement le plus ancien, et c'est celui que le Roumain préfère encore, partout où il est possible. On le retrouve chez les Valaques du Rhodope et du Pinde 1, il existait chez les Roumains de Macédoine au XIV6 siècle 2. Au début du XVIIIe siècle, il est décrit en termes très précis par la Députation administrative chargée de rédiger un rapport sur l'état financier de l'Olténie annexée à l'Autriche en 1719. « Der Bauer ist hier zu Land nicht ansassig in Dorfïschaften wie in Teùtschland uncl anderwehrts gesehen werden, sondera es befinden sich bald da, bald dorthen. . . drey vier fiinf mehr oder weniger schlechte Hàuser 3. » Sans doute, c'était en partie un mode de groupement défensif. Dans un pays de relief accidenté, en grande partie couvert de forêts, il est plus avantageux peut-être pour échapper à l'ennemi de se disperser, de se cacher dans un repli de terrain, dans une clairière écartée des routes. Il est peu de pays en Europe où l'état d'anarchie, de pillages et de guerres continuelles qui désolait les campagnes se soit prolongé aussi longtemps. La Députation autrichienne le remarque expressément. Les hameaux, dit-elle, sont éloignés des routes, à proximité des forêts et des hauteurs voisines des montagnes « also dasz ein jeder solcher, wass er mir von weitem etwas zu "komben (kommeu) siehet, auf dem sprung fp/rtig ist. »

1. Jirecek. Das Fùrstentum Bulgarien. — Weigand. Die A-Romiinen.

■!. Chrisov de Dusan (1348), texte slavon et trad. roumaine. Archiva Istonca. III pp. 85 et sqq,

3. Antwort der YerwaltungsdepiUation ûber dab bisherige Yerhàltnisz der Walachischen Unterthanen. Hurmuzaki. Doc. privitoare In istorîa Rom.. VI. p. 366 (310). Nous conservons l'orthograplie.

Ce type de groupement s'est maintenu partout où la nature du sol permet au Roumain de conserver ses habitudes ; c'est-à-dire dans toute la Valachie, en dehors de la terrasse diluviale, et spécialement en Olténie. Le calcul de la population moyenne du Catun 1 montre qu'il varie entre 220 et 490 habitants dans la région des collines d'Olténie, avec une moyenne de 378, entre 260 et 710 dans la région des collines de Munténie 2, avec une moyenne de 350. Là en effet rien ne commande un groupement plus serré. Partout de l'eau, dans chaque repli du sol un ruisselet, une source; la forêt, si ravagée qu'elle ait été, est encore partout prochaine, offrant les bois nécessaires à la construction de la maison et à l'entretien du feu en hiver.

Au contraire, les plaines couvertes de loess ou de limon et découpées en terrasses sèches et dépourvues d'arbres, qui s'étendent le long du Danube en s'élargissant de plus en plus vers l'E., ne permettent pas à la population de s'éparpiller. L'eau y est rare, dans le Barâgan, clans la terrasse du Buzeu, il faut des puits profonds pour l'atteindre; comme dans les plateaux limoneux du N. de la France, comme dans les plaines hongroises, comme sur les plateaux crayeux bulgares, les habitations sont amenées à se grouper aussi nombreuses que possible dans les rares endroits où l'eau est voisine de la surface. Des villages assez considérables se forment ainsi, groupés à l'origine d'une vallée sèche, sur la rive d'un lac ou au bord d'une large dépression au fond humide. La population moyenne du Catun dans la région des plaines dépasse 700 habitants, et varie de 500 à 1,850. On trouve en Olténie de gros bourgs de plus de 8,000 habitants.

La plupart de ces villages sont de date récente. La basse Munténie n'a probablement commencé à se peupler qu'à la fin du Moyen-Age, et les guerres ont toujours empêché le mouvement de continuer jusqu'au milieu de ce siècle. Les paysans qui avaient le courage de rester vivaient encore plus disséminés que les habitants des collines, malgré les inconvénients de cette situation. La Députation autri-

1. 11 i'agil ici du Catun administratif, cmi peut comprendre plusieurs groupes isolés d'habitations. Le résultat obtenu est par suite sensiblement supérieur a celui qu'on obtiendrait si l'on avait le chiffre exact de la population cle chaque groupe isolé. Ces données nous manquent malheureusement. Notre calcul est fait d'après le recensement de 1800 et VIndicator officiai Comunelor Urbane §i rurale donnant la division officielle en câtvne pour chaque commune.

2. En met tant à part la région du talus des collines d'Arges (840) où le groupement a déjà les mêmes caractères que sur la terrasse diluviale.

chienne, en 1719, nous les dépeint complètement isolés, cachés dans leurs bordei à demi enfouis sous terre, allant furtivement cultiver leurs champs situés à plusieurs lieues de leur habitation 1. De cet état de choses, le dernier reste sont les tîrle du Baragan et de la terrasse du Buzeu 2. Mais dès que la sécurité a permis à la population d'augmenter, les conditions physiques se sont fait impérieusement sentir, et il a fallu se grouper en agglomérations compactes.

Gros villages dans les plaines, hameaux disséminés un peu partout dans la région montueuse, voilà donc en gros le mode de distribution de la population en Valacbie, comme d'ailleurs en Bulgarie 3. Il y a quelques exceptions à la règle. Dans la montagne, la naissance de l'industrie et l'afflux de la population vers la haute Prahova ont créé des conditions spéciales. A côté de petits hameaux qui s'échelonnent sur les pentes déboisées, nous trouvons dans le fond de la vallée de gros bourgs croissant de jour en jour. Il en est de même dans les parties surpeuplées de la région des collines : vallées de Talomita, Prahova, Teleajna, Buzeu, Talus des collines d'Arges. Les anciens catune grossissent d'année en année, s'étalent et arrivent à se rejoindre, formant des agglomérations continues. Le voyageur a l'impression de ne pas sortir d'un immense village pendant des heures de chemin. Néanmoins, l'aspect de pareilles agglomérations est encore bien différent de celui qu'offre un de ces gros bourgs du Baragan. Non seulement la disposition plus capricieuse des habitations, formant une longue traînée le long de la route ou du cours d'eau, marque des conditions différentes de celles qu'on rencontre clans la plaine, où les villages ont généralement une forme plus massive; mais même dans le mode de construction des maisons et les matériaux employés on reconnaît l'influence du milieu.

L'habitation du paysan roumain offre en effet autant de variétés de types que le village. C'est dans la région montueuse et boisée des collines et surtout au voisinage de la montagne qu'on trouve le type complet de l'habitation rurale, véritable petite ferme se

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