‹ La valeur de l'artChapitre 11 sur 19 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LA CITÉ

Si j'ai pu, dans les précédents chapitres, indiquer — oserai-je dire esquisser en peintre — ce tableau qui restera toujours à faire, de la marche, ou bien plutôt de la course des hommes à l'avenir et expliquer, au sens des chefs-d'œuvre, la lente et régulière croissance des arts parallèlement au développement de l'intelligence et de la conscience des peuples; si j'ai cité à point mes témoins dans l'histoire universelle des idées, il faudra cependant rechercher encore, par amour de la Vérité ou pour le seul plaisir de la Beauté dévoilée, à quels ordres d'idées et à quels degrés de civilisation, et successivement à quelles réunions d'hommes, c'est-àdire à quelles agglomérations de besoins communs et de volontés directrices, ont appartenu les plus hautes suprématies d'art dans le passé, pour supposer et pressentir qu'elle les fera l'avenir.

Nous avons vu les premières familles humaines aboutir bien vite à la constitution de groupements élémen-

taires, où ont pris naissance les premiers besoins d'art, bien timides essais de beauté formelle en objets usuels et familiers. À la famille avait dès l'origine succédé la tribu, comme succédera à la tribu la cité antique. Quel chemin déjà fait, admirable et ininterrompu, de ce temps au nôtre! Et quelle route à faire encore, probablement infinie, de ces jours lointains au grand rêve, que commencentà entrevoir les nations supérieures, d'une future cohésion en plus libre fraternité — en compacte et intangible humanité S

La lente formation de ces groupements un peu plus étendus et logiques qui sont les nations, est aujourd'hui à peu près terminée, et organise le monde actuel. Dans le système de groupements ethniques reliés par la force des souvenirs et des sentiments communs qui unissent et qui ennoblissent ces passagers groupements, sous le beau nom provisoire de « patries », nous voulons voir la transition historique entre deux grandes époques de l'humanité : celle dont nous entrevoyons déjà la fin et celle dont nous pouvons peutêtre supposer le commencement. Et nous voici forcés, après ce que nous avons dit de l'admirable passé, de nous demander comment l'Art pourra continuer à vivifier et à signifier la vie de l'avenir — en un mot quelle sera sa valeur dans la société prochaine.

L'Art en effet, a marqué magnifiquement toutes les étapes faites jusqu'à ce jour. Comptera-t-il seul celles de demain? Déterminera-t-il encore longtemps, sinon toujours, l'étiage en beauté, — par conséquent en vérité objective — du fleuve humain qui grossit et qui monte? La prétention nouvelle, appuyée de tant de droits et de quelque hâte, la prétention de la Science universelle, — de la Science sans patrie puisqu'elle est

la crriî; 335

sans limites — à mieux déterminer, à signifier, seule, à gouverner enfin sans contrepoids moral ou sentimental, le monde futur, est-elle nécessairement exclusive de tout autre idéal et destructrice de toute forme sensible et particulière de la pensée, de tout art enfin, considéré comme expression pure des sensibilités particulières à l'individu et des qualités particulières à la race, sentiments et dons, évidemment mal transmissibles d'être à être ou de nation à nation ? Et, si le chemin, que jalonnent silencieusement les grandes œuvres d'art que j'ai appelées à ce beau témoignage, est fait à cette heure et l'évolution terminée de la famille à la tribu, de la tribu à la cité, de la cité à la nation, quel art sera l'équivalent dans Tordre sentimental et le contrepoids nécessaire de ce que sera ce grandissant et menaçant savoir, dans l'ordre rationnel, pour des sociétés en si évidente transformation politique et sociale? Quelle forme d art encore sera juge et témoin à la fois d'une science plus rigoureuse chaque jour agissant sur la conscience générale? Quels besoins enfin la société de demain — elle en aura toujours — ou quels rêves — mais en aura-t-elle encore? — opposera-t-elle à l'implacable tyrannie des théorèmes et des faits scientifiquement exposés ou plutôt mathématiquement imposés au monde qui continue ?

Peut-être est-ce encore dans l'antiquité qu'est la leçon de l'avenir. Le plus grand effort de l'intelligence àl'aube — de TArt par conséquent qui, étant intuition, a dû précéder tout raisonnement — a été certainement de créer, dès l'origine, de créer à nouveau des choses, c'est-à-dire des formes nouvelles de la matière, des objets de première nécessité, que le polisseur de pierre ou l'ouvrier du bronze, et un peu plus tard l'hum-

LA VALEUR DE L'AIlT

ble polier embellissaient à peine, et comme inconsciemment au toucher, de leurs mains enfantines pourtant déjà volontaires, dirigées, — divines. Le sens du mot «divin» est bien, pour les ouvrages de cette période de l'humanité enfant, celui de « inné » ou de « plus près de l'instinct » ; et, de fait, ne restera-til pas le même un jour, — toujours — sous la poussée la plus haute de la raison, à mesure que la progressive humanisation de la pensée s'éloignera des origines, comme l'homme primitif s'est éloigné des forêts préhistoriques, comme l'esprit s'évade chaque jour de la prison originelle, sans les pouvoir jamais oublier tout à fait ? Ce qui nous reste encore de divin dans ce sens est toute la raison d'être de l'Art; et le tout est de savoir jusqu'où et jusqu'à quand les arts transporteront avec eux dans le monde ce germe de vérité, visible en beauté, le seul fécondable en formelles apparences et le seul dont nous puissions apercevoir, juger et comprendre les secrets «rapports» avec une supérieure et perpétuelle harmonie qui nous échappe.

Ces objets, tous et partout semblables, qui nous sont restés des âges de la pierre et du bronze, donnent très bien la sensation d'avoir été les instruments nécessaires et suffisants de tribus grossières, à-demi animales, qui erraient par la terre encore couverte d'une végétation inviolée. Les objets donnent l'explication des âmes et l'Art n'est, au fond, qu'un témoin et un symbole de la valeur morale des êtres. L'uniformité, c'était l'enfance, et la variété, c'est déjà la culture. Les religions très anciennes après la séparation des enfants des hommes en races diverses, ou plutôt diversifiées bientôt par les milieux — séparation qui est peut-être la première

LA CITÉ

libération de l'intelligence et dont les traditions les plus primitives donnent une légende à peu près similaire partout — les religions avaient, à leur tour, façonné le cerveau des premiers peuples à des habitudes d'idées, à des formes d'esprit, que l'art des temples et des idoles symbolise et explique parfaitement. Nous avons vu ainsi l'architecture résumer tout d'abord et contenir dans les arts, comme tout l'idéal d'un peuple était résumé et contenu dans une formule religieuse. Et de fait, malgré la richesse et la relative beauté de leurs civilisations, ces grands groupements asiatiques des premiers âges connus du monde semblent se rapprocher plutôt de l'idéal ethnique de la tribu dirigée par un chef religieux, roi ou prêtre, qui les menait, dans le cours d'une vie errante ou à peine fixée le long des grands fleuves, à la guerre et à la conquête.

Logiquement l'époque donne la forme d'art correspondante, en expression de richesse plus que de beauté, de force plus que de proportion. Il n'est pas négligeable pour la meilleure compréhension du progrès en idéal dans le passé, et même pour ce postulat séduisant d'un continuel accroissement d'idéal dans l'avenir, d'admirer, même aujourd'hui, comme la primitive conception de l'esclavage a pu avoir, à son heure, une certaine grandeur, et la servitude des esprits constituer pendant longtemps un organisme régulier, en ordre assez noble sinon en très humaine justice. On peut dire, en ce sens, que les formes d'art de l'époque des hommes esclaves ont déjà été très belles, si elles sont toujours, par quelque chose de mystérieux, inférieures aux œuvres des temps de liberté.

Les grands palais des rois hiératiques de la très

antique Assyrie, et plus encore les temples colessaux et les pyramides démesurées des Pharaons d'Egypte sont les logiques monuments d'époques où la maind'œuvre asservie, et la concentration, entre les mains d'un maître trop grand ou trop fort, d'énormes masses d'hommes réunis en un môme point, sous la même volonté, ont permis la conception et l'exécution d'ouvrages dont on ne saurait expliquer la construction au point de vue matériel et mécanique sans la supposition de ces moyens d'ordre moral, presque d'ordre géographique et social.

Entons cas, une colonne du Ramesscion, une pyramide contemporaine de Chéops, ou un tombeau de la troisième dynastie datent plus clairement un temps que tous les livres d"histoire, même revus et corrigés par ce bon Hérodote. Les « sigles » royales marquées aux humbles briques de Suse ou de Persépolis sont, avec les beaux fragments que découvrent chaque jour un Mariette ou un Maspéro, en Egypte, nos meilleurs documents, et nos plus chères preuves, parce qu'ils ont été touchés et vivifiés — sanctifiés — de mains d'artiste. Et de même un jour, après bien des siècles, le petit document moléculaire marqué d'un chiffre ou d'un mot sacré — marbre, pierre ou brique, — reconnu par nous et touché pieusement, en éveillant brusquement le souvenir, par cette sensation toute physique du toucher, fera monter à l'esprit l'image complète de la cathédrale du xnr9 siècle, édifiée aussi, mais sur un autre sol, par d'autres masses d'hommes — ouvriers dissemblables d'un semblable désir, ou plutôt du rêve éternel.

En réalité, qu'il s'agisse des grandes pyramides et du sphinx colossal, œuvres de légions d'esclaves, ou

LA CITÉ

de la cathédrale gothique, œuvre de légions d'ouvriers, le phénomène et le résultat sont les mêmes, avec cette très simple et pourtant grandiose différence que le niveau moral — on pourrait dire le piédestal de l'idée construite — a changé seul, et que, à de telles dislances du temps et de la pensée humaine, à Thèbes ou à Chartres, l'œuvre a été possible et a été grande et a été belle par l'apport de toutes les forces de la matière et de tous les consentements dès hommes, mais ici par une foule asservie en sa relative ignorance, là par un peuple déjà un peu plus haut, à tout le moins rendu un peu plus conscient par sa foi même. Et c'est tout le progrès moral en humanité que constatera, avec des pierres, symboles d'idées, le tombeau d'Egypte ou l'église de France.

Les « tambours » des colonnes du Parthénon, si bien superposés, que, après tant de siècles et malgré l'injure du temps et des turcs, et surtout des chrétiens, on en voit encore à peine les joints merveillleusement assemblés, seront de même les témoins de ces admirables ouvriers de Périclès, contemporains du temps où l'homme eut, pour la première fois peut être, le vrai et fugitif sentiment de la liberté. Et voici que, par une logique implacable, l'œuvre est toute autre de proportions, de signification, de beauté — de matière même.

Au fond, c'est à l'idéal assyrien ou égyptien, par conséquent d'Orient, constitué par la prédominance excessive du dogme hiératique ou du fétichisme royal, et, conséquemment par la suprématie de l'architecture et de la sculpture aux mesures et aux formes symboliques, que ressemblerait le plus l'idéal chrétien du Moyen Age. Aussi a-t-il donné des œuvres de pro-

portions énormes, ultrahumaines, de construction audacieuse, mais plus factice que réaliste, propres à contenir et à cacher des rêves et des symboles. L'idéal de la Grèce avait été bien plus simple, plus « à l'échelle de l'homme », comme l'homme, en Grèce — et pour la première fois* je le répète — avait senti naître sa dignité et sa conscience au sens nouveau de la liberté. C'est ce commencement d'humanité ou d'humanisme des idées et des formes, par conséquent des arts comme des droits, qui est la caractéristique frappante du temps grec, du génie grec — surtout de la cité grecque.

La Cité, en Grèce, c'est le premier très bel exemple d'une organisation logique et libre, en vue du plus de joie et du plus de beauté possible. Tout d'ailleurs concourait à la réussite d'un pareil effort : le succès d'un héroïsme qui venait de faire reculer, pour des siècles, le grand génie barbare, l'esprit de l'Asie mystique et violente; l'âme curieuse, inconstante, ironique et pourtant supérieure d'un petit peuple fait du plus rare mélange de belles races ; le climat radieux sous l'étincelante lumière et l'admirable matière, aux grands monts voisins. Car si on a pu dire « qu'il n'y avait pas de mauvais architectes, mais de mauvaises époques », ce qui est historiquement vrai, il faudrait ajouter, qu'il y a de bons et de mauvais matériaux, selon la situation ou peut-être selon la chance géographique des peuples. Et c'est encore là une des formes de la résistance de la matière à l'esprit — des forces aveugles au libre génie de l'artiste.

Ainsi l'architecture et la sculpture, au temps de Phidias, s unissant en quelque sorte pour recevoir dignement la littérature et la musique, « invitées au

LA CITÉ

temple », avaient atteint pour un temps, bien court, dans là cité parfaite, dans cette sublime Athènes, l'apogée des réalisations souveraines, et marqué une heure unique dans l'évolution du monde, par l'accord harmonieux et complet du lieu, de la matière et de l'homme. Les Dieux, dira-t-on, étaient plus beaux — j'entends de la matérielle et physique beauté — et plus sculpturables ou plus « architecturables », par conséquent. Peut-être aussi plus admirable, unique, était le lieu prêté par les Dieux ; et l'homme y apportait un idéal plus simple, plus près du sol où il le voulait situer, plus près de la matière en laquelle il le voulait extérioriser ; et cette matière enfin, le marbre pur duPentélique voisin de l'Acropole, ou du brillant Paros, était bien la plus belle matière qui ait été et qui sera jamais apte à recevoir l'image de l'être humain, admiré et adoré comme un Dieu visible.

Sans doute aussi, un art aussi matériel et tangible que la réaliste sculpture, au service d'un idéal aussi clairement humain que l'était alors l'art de l'Attique, ne pouvait survivre longtemps à la décadence de la libre cité ; et c'est encore ce qui explique l'extraordinaire floraison, si hâtive et si vite suivie de déchéance, de Fart d'Athènes. Et de même l'architecture, privée d'une matière aussi belle, aussi pure et aussi résistante, ne devait plus retrouver avant longtemps — et peut-être jamais aussi complètement dans l'avenir — la même splendeur dans la simplicité, hors de ces mêmes lois de portée, de force, et de mesure, que seule impose la matière.

L'organisation politique de la cité antique — à Sparte par exemple, au point de vue des mœurs, à Athènes presque exclusivement au point de vue des arts —

reflète donc très exactement la valeur intellectuelle et morale de ces belles races, cantonnées, hors les cas de guerre, dans leurs villes heureuses et fières, attachées à leur foyer, qui était devenu un sanctuaire et un asile plus respecté, plus tranquille et plus aimé à la fois que ne l'avaient conçu les anciennes civilisations.

L'idéal religieux, plus dégagé de l'atavique mysticisme qui ressaisit l'homme toujours à de certaines heures de transformation, était très vite devenu familier simple et approprié à la vie des Grecs civilisés, instruits certainement de beaucoup de choses que nous avons eu à réapprendre, probablement assez sceptiques, et presque incroyants au sens dogmatique. Un minimum de religion, un ciel très pur, un climat heureux et un sens extraordinaire de la Beauté, voilà ce qui suffisait à faire la cité heureuse et belle, et l'art logique, sain et clair. On en retrouvera quelque chose, un jour, pour les mêmes causes transposées en d'autres lieux, à cette époque de la renaissante joie de vivre, de penser et de peindre qui illustrera si merveilleusement, au xve siècle, les petites villes rivales, en Italie.

Entre temps, les Romains, en agrandissant démesurément l'effort, avaient vite fait éclater le moule des idées pures qu'avait forgé de toutes pièces la Grèce civilisatrice, devenue presque libre-penseuse, et qu'un coup de main un peu violent d'Alexandre devait bien facilement précipiter du haut de son rêve inachevé de liberté et d'art. Les Romains ont saccagé la Beauté, vraiment, mais en détruisant les libertés, en pillant les cités, eh volant les œuvres d'art pour en parer leur civilisation barbare et étonnée, ils ont, sans le savoir, apporté aux pays encore inconnus qu'ils venaient découvrir et coloniser, le germe d'art en réserve — en incuba-

LA CITÉ

lion — chez les âmes nouvelles. Ils ont partout promené, imposé au monde par la violence même et l'étendue de leur conquête, cette incontestable augmentation de l'idée humaine — cette probable étape dans la marche ascensionnelle de la conscience — ridée de <( nation » par opposition à l'idée de « cité » et ainsi propagé, sans le reconnaître, le sens commencé de la liberté et l'idée encore improbable de fraternité que les Grecs avaient peut-être entrevue.

Gomme les Ghaldéens avaient fait de l'astronomie, comme les Grecs avaient fait de la beauté — car il semble que chaque race privilégiée, depuis l'origine, ait eu un rôle spécial dans le grand drame, d'ailleurs assez bien organisé, qui se continue surla planète — les Romains ont fait de la politique. Ils ont magnifié jusqu'au sublime la guerre dont J. de Maistre disait, il n'y a pas bien longtemps encore, qu'elle était un « mal divin » et, par la conquête allant toucher et féconder tous les peuples alors connus et civilisés, ou du moins déjà susceptibles de l'être, ils ont, en les combattant, même en les absorbant, proclamé par le fait le principe des nationalités futures. Ils firent du même coup la première « nation-type », en courbant un moment toutes les autres sous le joug des mêmes lois et de la même culture. L'art romain a été un moment l'art universel, absorbant tous les autres ; et c'est pourquoi il nous a si longtemps voilé le sens réel d'une plus lointaine et plus fine antiquité.

Page 1