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II. — L'homme primitif

Peut-être, avant les premiers groupements d'hommes en ordre plus policé, qui constituaient des sortes de tribus errantes, tout à fait au commencement des temps, si l'on cherche à suivre, à deviner les pas des peuples en formation, sous le voile des traditions et des légendes, ou même à la clarté des découvertes paléontologiques, il faut penser — et cela a déjà quelque naissante grandeur — que partout sur l'immense terre inculte, probablement dans les forêts sans fin où les premiers représentants de l'espèce enfin déterminée avaient à se défendre à la fois contre les intempéries des saisons et les animaux sauvages , animaux eux-mêmes à peine supérieurs, les haltes de ces troupeaux humains aux approches delà nui}, — haltes qui étaient des repos dansl'effroi, d'inconscientes

prières aux forces inconnues — obligeaient ces grands errants à se construire de sommaires abris.

Des arbres brisés ou taillés avec les premières haches — ces haches de silex qu'on retrouve partout, et partout semblables, dans les terrains de l'âge quaternaire 1 — des branches jointes au-dessus du sommeil des enfants et des femmes, voilà la première maison ; voilà la première architecture.

Ainsi, le premier arbre abattu par l'homme et par lui redressé vers l'azur, fut la première colonne, le prototype de ce merveilleux support de beauté, qui, vertical et rigide, signe et symbole de la vérité statique, portera, successivement orné, magnifié et sacré, tous les temples de l'avenir.

Puis, si l'un de ces êtres nus, à nom d'homme, plus grand et plus curieux parmi ses frères ignorants de tout et tremblant devant tous les bruits de la nature comme devant d'inexplicables phénomènes, un chef peut-être désigné pour sa force ou son audace , remue les terres autour du campement, et, avec l'aide de tous, les élève en forme de butte et se hausse sur ce tumulus préhistorique pour regarder par dessus les arbres la route que prendra la caravane inquiète et toujours fuyante, la butte de terre, par une loi physique inconnue d'eux, prendra invinciblement la forme triangulaire de l'inclinaison des terres à 45 degrés, et la pyramide sera inventée. Admirons ces deux formes généra-

1 Dans les terrains qui précèdent le tertiaire on a trouvé encore des silex taillés. Y a-t*il eu à cette époque un animal intermédiaire entre le singe et l'Homme, ce « pithecanthropus erectus » dont on croit avoir trouvé le crâne et quelques ossements, à Java, dans un sol incontestablement tertiaire ? Pourquoi aurait-il disparu? Questions encore mal éclairées, à mon sens, mais où l'on approche delà vérité.

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trices: la colonne grossière des premiers jours, tronc simple etbeau, surmonté des dernières branches vivantes, image de la force issue des forêts et de la tête qui pense — l'arbre avec quelque chose d'humain — et la pyramide de sable, figure géométrique, immuable, éternellement simple, logique et belle, d'où naîtront toutes les lois architecturales. Puis, remarquons comment l'horizontale, ligne pure et noble, premier effort et premier symbole de la volonté humaine qui regarde, qui mesure et qui juge, tout naturellement se pose sur les deux premiers appuis dressés en forme de colonnes. Par cette porte initiale est entré tout l'Art dans l'humanité.

Ainsi une loi claire, une loi mathématique, qui demain s'appliquera à des arts plus complexes ou plus raffinés et régira la perspective des peintres et jusqu'aux intervalles de la future musique, est intervenue dès la première heure. 11 semble que, à la base des émotions humaines les plus variables et les plus sensibles, se cachent d'immuables et secrètes raisons qui en déterminent l'éclosion, comme elles en dirigeront l'évolution. La nécessité et la loi sont-elles donc à l'origine de tout, même de ce rêve : l'inutile Beauté?

§ III. — L'âge de pierre.

Une chose est frappante en tous cas, nous l'avons vu, c'est la presque absolue similitude, sur tous les points du globe, aux âges préhistoriques, des moyens d'action — des instruments et des idées — de l'homme primitif. L'âge de pierre, partout interrogé, ne paraît avoir révélé aucune différence, partant aucune personnalité, chez les premiers ouvriers humains. Ce

fut l'âge de l'instinct égalitaire alors chez l'homme, comme il l'est resté chez l'animal. L'humanité n'a vraiment commencé qu'avec la sensibilité accrue, le raisonnement ébauché... et le doute survenu en échange. Le sens de la douleur fut la grande rédemption, comme il restera peut-être la vraie supériorité de la naissante intelligence.

Il est probable que, pendant une période de temps incalculable, les hommes pensèrent et travaillèrent de la même façon. Cette uniformité dans la barbarie, à laquelle devait succéder tant de variétés dans l'effort des civilisés, cette rude et partout similaire enfance aboutira-t-elle, à la fin du progrès humain — si l'état final, en morale, de l'homme, répond à l'état final, en matière, de la planète- — aune unification semblable dans la Beauté, unité reconquise peu à peu et magnifiée splendidement, « divinisée », à force d'art, de volonté et de savoir accumulés ?

De ces âges de pierre, la durée, encore mal connue, fut sans doute très longue. Et l'enfance de nos ancêtres dut être interminable, bien plus longue en tout cas — ce qui expliquerait bien des énigmes historiques et donnerait à l'art, fleur du monde, le temps de germer et de croître — et bien plus régulière aussi que ne l'avaient conté les légendes ou supposé les religions. La lente évolution de l'intelligence humaine a dû correspondre à la patiente évolution de la matière, ce qui, en vérité, donne quelque espoir pour l'avenir.

Le passé de l'homme historique, déjà très lointain, si l'on s'en tient même aux documents actuellement connus, qui semblent confirmer, au moins dans l'ensemble, les plus antiques traditions conservées chez les peuples

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divers, paraît attaché à certaines modifications du sol terrestre sur les lointains plateaux d'Asie — toujours pour les races de plus en plus civilisées, en regardant du côté de l'Orient, du plus lointain Orient possible. Mais là encore les grands et petits mensonges des peuples, s'attribuant tour à tour à eux seuls l'invention des arts, ont singulièrement compliqué la recherche des origines. On sait que les Grecs, nos ancêtres, nos très malins ancêtres en presque tout ce qui est vrai et ce qui est beau, que nous avons crus longtemps sur parole lorsqu'ils prétendaient avoir reçu un jour de leur Olympe tous les dieux et tous les arts, devaient l'admirable leçon à cet Orient encore à-demi fabuleux, d'où vinrent vraiment toute force et toute grâce.

En réalité, quel fut le merveilleux point de départ des migrations d'hommes plus forts, plus intelligents et plus beaux ? d'où sont venues les races « supérieures » qui ont fait l'humanité ? puisqu'aussi bien ces races ont été si réellement supérieures, quoiqu'on ait pu dire, ethniquement et esthétiquement, qu'elles le sont restées malgré les incessantes transformations du monde, en regard d'autres, aussi vivantes pourtant, mais dont nulle civilisation n'a pu élever l'âme ou développer le cerveau.

En fait, les races qui ont pensé par les arts ou qui ont agi pour une idée sont les seules intéressantes. Et, historiquement, de l'Asie mystérieuse — symboliquement, du Soleil, source de toute chaleur et de tout amour — est venue cette divine faveur, l'Art.

§ IV. — L'Orient.

Il est possible et cela serait assez séduisant que la Chine, avec ses dieux terribles et ridicules, et je ne sais quelle conception de la force et de la grandeur en formes de monstres ou de joujoux, ait été la première nourrice d'art du successeur — ou du descendant - — des grands anthropoïdes qui erraient dans les forêts de l'époque tertiaire. En tous cas, si loin qu'on regarde dans ce passé fabuleux, il semble bien que ce soit les grandes migrations aryennes qui, descendant peu à peu des plateaux de l'Asie, abandonnant les monts et les forêts pour aller vers l'inconnu, et se répandant, en troupes successives, par l'Inde et la Perse et l'Egypte, vers la mer insoupçonnée, firent éclore, en ce beau voyage bleu, les merveilleux germes de pensée que l'homme apportait de plus loin — de plus haut. La complicité de la mer dans le mouvement des idées, aussi bien que dans la rotation de la terre, est une illusion peut-être, mais délicieuse et sans doute nécessaire à la poétique du monde — en attendant la vérité — puisque par ce chemin aventureux sont venus jusqu'au laborieux et triste Occident tout le savoir et tout le rêve.

Quelque prétention qu'on ait pu émettre, pour la Chine, au « record» de l'antiquité en civilisation, je crois jusqu'à nouvel ordre que la Chaldée et l'Assyrie sont, avec l'Egypte, les plus anciennes contrées où l'homme ait essayé de penser en beauté — en beauté raisonnée et consciente. Ce sont les grandes aïeules de l'Art, des arts plastiques d'abord, bien entendu, c'est-àdire de l'architecture et de la sculpture, puisque dans

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Tordre de succession des idées et des besoins des peuples, la peinture et la musique, comme nous le verrons par la suite de celte étude, sont toujours les dernières venues, les derniers nés et les enfants gâtés de la Beauté.

Les plus anciens types d'architecture connus sont, en Asie, certainement. « L'Inde et la Perse offrent des spécimens vraiment beaux d'architecture constituée et rationnelle à des époques fabuleusement reculées 1 ». Toutefois , la grande signification artistique en ces pays ne se produira que plus tard, sous des influences diverses auxquelles le tempérament particulier de la race — le génie local — comme on l'a très fortement expliqué -, résistera toujours. Et c'est peut-être, en fin de compte, en Chaldée, qu'il faut chercher l'origine, pour nous sacrée, de l'Art que nous servons.

C'est là, sans doute, — au moins aussi tôt qu'en Égypte même, où il faut bien supposer aussi l'origine asiatique de laracecivilisatrice — qu'on doit voiries premiers balbutiements d'art, en ces essais grossiers où la sculpture, habillant l'architecture nue, amoncelle des sujets enfantins en de grands bas-reliefs où se devine déjà la future curiosité de l'Assyrie. L'analogie encore est frappante, en cet art gauche et touffu, en cette « végétation sculptée » couvrant, comme un lierre animé, les vieux monuments, et où s'apparentent toutes les constructions religieuses de l'Orient primitif, de la Ghaldée jusqu'à l'Inde. C'est la ressemblance, sinon par les sujets, du moins par l'amas confus d'êtres et de choses informes dont les primitifs sculpteurs croyaient embellir leurs

1 Art et Métier. Revue des Deux Mondes, du 9 mai 1898.

2 Lois psychologiques de V Évolution des peuples. DrG. Le Bon.

œuvres énormes d'enfants étonnés. La simplicité dans Fart, nous le verrons, n'apparaît jamais que chez les races plus avancées ou supérieures.

Mais les Chaldéens — et ce fut la grande nouveauté dans le monde — ont, les premiers, regardé le ciel sans crainte. Médiocres sculpteurs sans doute, ils furent les premiers chercheurs d'infini. Ils furent aussi peutêtre les premiers paysagistes, puisqu'ils ont regardé avec des yeux nouveaux, des yeux ce autres », cet espace bleuissant dont leurs lointains ancêtres, les nôtres, n'avaient jamais encore osé contempler l'éclat divin. Ils étaient trop tôt venus dans une civilisation trop jeune pour avoir connu la peinture qui, plus que la sculpture, à l'origine suppose quelque abstraction, plus de sensibilité et de la réflexion, sans quoi ils eussent, les premiers, aimé les couleurs et compris la douceur des ciels. Du moins, à voir la régularité, par les belles nuits d'Orient, de la marche, à la voûte bleue, des astres d'or, comprirent-ils un peu de l'immense harmonie qui nous enveloppe. Ils paraissent avoir fait de l'astronomie un Art, puisque l'état de Science, avec ses théories exactes et ses implacables déductions, ne pouvait exister pour ces grands rêveurs devant l'espace terrifiant. La peur de l'espace est à l'origine de toutes les enfances, comme la crainte des dieux méchants à la base de toutes les religions primitives, ou l'effroi des forces inconnues. C'est un fait curieux que les peuples, au commencement, ont toujours imaginé, par conséquent sculpté, peint ou chanté, des Divinités terribles, jamais un Dieu bon.

En ce sens, ces Chaldéens sont un repos dans l'histoire cruelle. Ils ont inventé l'astrologie, la magie et une foule de choses absurdes d'où viendront des choses

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très belles. Mauvais architectes, ils ont bâti des rêves supérieurs, nous transmettant ainsi ces premières réponses de l'infini, qui, multipliées aujourd'hui merveilleusement et de toutes parts sollicitées par l'impérieuse curiosité de l'homme, vont presque devenir un langage avec l'absolu. En particulier, l'art de la magie — de cet occultisme primitif et lointain dont nous avons perdu sans doute beaucoup de secrets — les fit pénétrer bien plus avant que nous ne le supposons dans ce domaine de l'inconnu qu'essaie d'ouvrir tout grand la Science moderne. Il leur donna surtout, par un effort rare dans le monde ancien et que devaient vite négliger des peuples plus réalistes, cette particulière sensibilité qui illumine l'esprit en de subites révélations et qui est proprement l'intuition divinatrice dont la Science la plus rigoureuse ne peut nier la puissance, et dont ne se sont passé, pour la découverte des lois naturelles, ni un Galilée, ni un Kepler, ni un Pasteur. Et cet état d'âme, dont la Science ne se passera pas, c'est encore précisément « de Fart ».

C'est pourquoi l'astronomie, qu'aimaient les Chaldéens, et dont on a pu écrire hier encore 1 que « dans le monde moderne, elle est utile parce qu'elle nous élève au-dessus de nous-mêmes; elle est utile parce qu'elle est grande; elle est utile parce qu'elle est belle >>, l'astronomie ne peut pas être reniée par la Science — ni par l'Art. Et il y a quelque élégance à se dire que les premiers chercheurs de vérité absolue ont été sans doute ces lointains artistes qui, vêtus de beaux vêtements longs et la barbe frisée, se promenaient, la tête levée, sous le grand ciel étoilé.

1 Poincaré. LaValeur de la Science, p. 157.

L'art chaldéen semble avoir été le très antique maître de l'art assyrien. Il en est, en quelque sorte, l'archaïsme. Mais, en son développement même qui aboutit, en trois siècles, aux architectures colossales des palais des Sargonides !, dont les murailles étaient toutes luisantes de métaux précieux et dont les grands taureaux ailés à tête humaine, gardaient, comme à Khorsabad, majestueusement l'entrée, taillés aux flancs des portes dans un seul bloc, cet art ne se dégagera jamais complètement de deux influences frappantes, qu'on ne retrouve à ce degré dans aucun autre art primitif et qui sembleraient contradictoires, si l'on ne voulait en voir l'origine et l'explication dans le voisinage des forêts paradisiaques enfermées entre les fleuves sacrés qui virentpeut-être les premiers pas de l'homme intelligent. Du souvenir ancestral de ces forêts merveilleuses, d'où les hommes étaient partis, où restaient fièrement les animaux, les artistes gardaient je ne sais quelle gaucherie enfantine dans la représentation des êtres humains, l'ignorance des formes anatomiques, quelque chose comme la peur sacrée de l'homme demidieu, et l'étonnante connaissance tout à la fois de la structure, des gestes, de la vie réelle des grands fauves qui peuplaient les rives paisibles. Il y a là, au point de vue des origines et des lointaines relations des hommes avec les animaux, un problème, encore mal connu, que l'Art seul a dénoncé.

Si l'on admire, en effet, pour quelque majesté dans l'attitude, ces rois, ces soldats, ou ces eunuques, tous raides, tous semblables, à quelques détails près, etdont la longue procession, symétrique et solennelle, s'aligne

1 Fin des vme et vne siècles.

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aux bas-reliefs des palais assyriens, et qui semblent marcher lentement, indéfiniment, vêtus de robes soignées et rigides, le grand œil ouvert presque de face dans le gauche profil, combien plus il faudra s'étonner de la merveilleuse souplesse, de la variété de mouvements, si bien étudiée jusqu'aux plus petits détails musculaires, de ces beaux chiens chasseurs, de ces fins onagres, de ces grands lions rugissants ou blessés, qui passent, dans ces sculptures de Ninive ou de Babylone, vraiment vivants, réels, admirables, au milieu de ces rois-idoles, et de ces hommes-poupées qu'aucun esprit n'anime. Et pourquoi, dans ces très anciennes œuvres des sculpteurs d'Asie, certainement à l'origine de l'Art, cette ignorance et cette grossièreté de main, quand il s'agissait des mouvements et de l'anatomie de l'homme, à côté du délicieux esprit, de l'intelligente et précise exécution, qui faisaient de ces artistes les plus sublimes « animaliers » peut-être que la sculpture ait connus, si l'on ne veut supposer qu'ils tenaient leur première leçon d'art d'ancêtres encore plus lointains, qui avaient vécu dans les jungles préhistoriques, en familiarité plus belle avec les grands fauves, leurs voisins?

Aussi bien, la persistance de cette idée — de cette tradition — que les hommes, à l'origine, avaient dû vivre sans danger et sans haine au milieu de tous les animaux, a produit, dans la sculpture primitive, ces étranges accouplements de têtes ou de membres de bêtes à des corps humains. Et, chose curieuse, on pensait ainsi magnifier le corps de f ho m m e, le rapprocher, par quelque chose de plus terrible ou de plus « divin » dans l'impossible — mais non pas de difforme aux yeux de ces peuples plus voisins des origines, puisqu'à nos yeux même en jaillit encore une étrange

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puissance — le rapprocher des divinités redoutées, et en faire, par ces combinaisons toutes mystiques, le symbole des forces inconnues. Ces mythes bizarres, qui ont séduit les artistes, et qui répondaient certainement à des croyances populaires, ont, par la suite, donné naissance à des œuvres assez belles, notamment en Egypte, où sans doute une plus haute culture ennoblit Tidée enfantine de ces combinaisons extra-humaines i. Ainsi la légende du Minotaure, d'ailleurs venue de cette île de Crète, — qui paraît avoir été une « station» très intéressante danslamigration des idées — persistait en Grèce même jusqu'au milieu d'une civilisation artistique déjà bien plus affinée et rationnelle. On peut avancer, sans crainte d'erreur, que toujours les premiers essais de ces formes d'êtres, irréelles et mythiques, avaient gardé, de la conception initiale, si enfantine, prise aux dogmes sombres et terrifiants des premières religions, quelque chose de grossier et de ridicule , et cela dans tous les pays d'Asie, ce qui confirmerait, à mon sens, et par cette similitude dans la grossièreté et par cette simultanéité d'âge probable — idoles de la Chine, de l'Inde ou de la Chaldée, si fraternelles dans l'informe ébauche de l'idée — que l'enfance du monde a bien dû être « par là ».

11 y a, au Louvre, tel petit « démon du vent du sudouest», statuette grimaçante venue d'un coin de cette très vieille Mésopotamie, dont le ce hideux sourire » et le corps décharné avec ses ailes de chauve-souris m'a toujours donné la subite explication de cette étrange parenté qu'ont eue entre elles les premières idoles ado-

1 Les Égyptiens, comme les Ghaldéens et les Assyriens, ont. pour figurer leurs divinités, combiné les formes de l'homme avec celles des animaux. — IV. Paris. La Sculpture antique.

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rées des hommes, les premières poupées du dieuenfant. Toutes les images des premiers jours du monde ont dû se ressembler et toutes les religions primitives, puisqu'elles étaient nées de la même peur des choses, des idées ou des dieux. Et l'affreuse figurine qui représente le méchant vent venu jusqu'au (f Paradis )) du désert inconnu et qui, suspendue par l'anneau qu'elle porte à la tête, pendit à la porte de quelque vieux babylonien, aurait pu, un peu enluminée seulement et frottée d'or, — qui peut dire si elle ne le fut pas jadis à Calach ou à Kouyoudjik ?

— être hissée à l'angle pointu de quelque très antique pagode de la plus vieille Chine, sans qu'un curieux, s'il y en avait il y a quatre mille ans, contemporain du grand .empereur Yu, fondateur de la dynastie des Hia1, s'aperçût de la substitution.

Les origines de la Beauté sont en somme très laides, toujours. Il faut probablement des siècles d'efforts collectifs et d'individuelles volontés, c'est-à-dire l'œuvre de peuples ayant des désirs semblables et des idées communes et d'artistes arrivant par un inconscient mais supérieur instinct à les formuler, à les épurer peu à peu, pour que ces idées deviennent des formes, et ces désirs des arts. Mais il faut aussi des races à âme supérieure pour produire ces êtres particuliers, privilégiés, que sont les artistes, et par eux

— par eux seuls peut-être — donner de temps en temps un peu de ce parfum de l'intelligence, qui est de la vérité en fleur.

L'Art donne toujours la mesure de la valeur d'une race. Le ((milieu» a fait le peuple, qui fait son

2204 avant J.-G.

art, comme un arbre ses fruits. Supposons un sol plus riche, un climat plus beau, une religion plus pure : aussitôt apparaît un art plus clair ou plus noble. Les pays de marbre immaculé, de divinités belles, auront produit de la beauté construite ou sculptée : c'est la Grèce et son histoire qui fut un jour, pour la première fois dans le monde ancien, le salut de l'intelligence et de la raison, et son art, qui en fut la lumière et la gloire et la joie. C'est ce que Renan a si admirablement appelé «le miracle grec », auquel nous devons peut-être ce qu'il y a encore de beau sur le monde.

Au contraire, les contrées de pierre triste, de plus douloureuse religion, donneront de la pensée édifiée, peinte ou chantée : ce sera le moyen âge chrétien qui s'achève à peine et le monde moderne qui commence... avec le fer, la vapeur et l'électricité. Mais quelle que soit la matière, la race ou la contrée, l'Art, pour nous, ee sera toujours le point unique et merveilleux de conjonction entre un être attendu, délicieux et fort, qui pense, qui regarde et qui formule, et le besoin, le désir commun à tous — 1' « âme latente >) de tout un peuple.

§ V.- L'Égypte.

En ce sens, un de ces premiers points de rencontre dans l'histoire des origines de la Beauté que nous recherchons ici — le plus ancien avant même la Chaldée peut-être, en tous cas le plus puissant et le plus pur, le plus «chargé » d'art — fut en Egypte. On ne connaît pas encore de façon précise, en l'état actuel de la science historique, les vraies origines de ce peuple

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Égyptien qui, quatre mille ans au moins avant J.-C. — de nouvelles découvertes font chaque jour reculer les dates — faisait tranquillement des chefs-d'œuvre sur les bords du Nil; encore qu'il soit très admissible, assez probable même, que des descentes de peuples, à des époques encore bien plus reculées, du haut des plateaux symboliques de l'Asie, aient lentement glissé, par les déserts, jusqu'au fleuve sacré.

Il semble, en vérité, qu'une tradition si enracinée dans le cerveau de ces lointains sémites, qui ont toujours été chargés, clans le monde, de porter, de colporter des idées, doive, à coup sûr, cacher un peu de vérité sous les déformations du temps, puisqu'aussi bien aucune conception antique, ni aucune découverte moderne n'ont encore infirmé cette tradition vénérable dont les livres des Hébreux gardaient le mystérieux dépôt.

Jusqu'à nouvel ordre, il est assez beau de croire que Cham, Sem et Japhet se sont quittés un jour pour aller instruire les hommes errants et même qu'ils se rejoindront— plus tard — dans la Vérité.

En attendant, il est très intéressant de remarquer que, en Égypte, sont apparus les premiers types de beauté plus pure, plus humaine — bien entendu si l'on conserve à ce mot de Beauté le sens de réalité de plus en plus idéalisée, de simplicité de plus en plus synthétisée, que tous les peuples de haute culture ont successivement adopté, avec des variantes assurément dans le but et dans les moyens d'expression, mais non dans le principe absolu.

Les débordements périodiques du grand Nil Jaune ont été tour à tour le principe fécondant et l'impitoyable linceul de ces premières civilisations d'Égypte, dont on

retrouve aujourd'hui de si prodigieux et de presque inexplicables débris sous ce beau sol si longtemps inviolé.

Tous les grands fleuves , véhicules de marchandises et d'idées, ont joué un rôle considérable — on serait tenté de dire ((providentiel» — dans l'histoire des civilisations et particulièrement dans la vie intellectuelle et sociale des villes célèbres, qui sont les cerveaux des races supérieures. Gomme le Tigre et l'Euphrate avaient été, les premiers, au grand baptême du monde, le Nil était à Me m phi s aux jours merveilleux de la naissance des arts. De Babylone et de Ninive l'eau sacrée descendait, chargée de parfums et d'idées, vers la mer encore vide d'hommes et d espoirs. L'élément du symbole qui marche et qui porte allait conduire l'homme grandissant à la conquête de la Beauté. Plus tard, le feu, l'élément qui purifie et qui condense, lui enseignera la première victoire sur la matière. Gommeà l'âge de pierre devait succéder l'âge de bronze, — plus ou moins tôt, selon les latitudes, les climats, les âges de l'intelligence aussi — aux œuvres d'architecture succéderont les œuvres de sculpture.

En Égypte, la nature du sol, parallèlement avec la forme de la religion, eut, dès les commencements, une influence décisive sur la formation d'un art, plus que tous les autres sacré, qui devait trouver, connaître et déterminer presque tous les principes dont le monde s'est servi par la suite. En tous cas, ces «primitifs» égyptiens, dont nous ne connaissons pas encore le secret initial ni peut-être la date probable, ont posé presque tous les problèmes des proportions et des formes. Mais ils les immobilisèrent dans un hiératisme symbolique, les purifiant plus qu'aucun autre

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peuple avant eux sans doute, et les laissèrent sans croissance et sans progrès, morts et à demi-éternels comme leurs momies. Us pensèrent — et sculptèrent — toujours sous le poids d'une religion immuable, si noble qu'elle ait été à cette heure du monde, laissant à l'âme grecque l'œuvre et la gloire de penser et d'agir, de sculpter et de bâtir, avec de l'amour humain et de la lumière divine.

Si l'on retrouve en Égypte, comme nous le verrons, les prototypes de quelques belles idées grecques, des « ordres » d'architecture notamment, c'est encore qu'ils eurent, ces lointains et beaux artistes d'il y a cinq mille ans, des matériaux plus beaux — de la matière vierge — que leur avait, depuis tant d'inconnus millénaires, préparés la lente formation de la terre. Ils arrivaient, les premiers d'entre les hommes, à comprendre certaines idées en même temps qu'ils touchaient du pur granit ou du marbre immaculé. Ils eurent l'incomparable fortune de la plus pure atmosphère et de la première religion belle. Ils devaient être et ils furent les premiers grands artistes.

Là-bas, tant de beauté encore semble dormir « sous le poids du soleil » ! Les sables silencieux du désert infini ont peu àpeu enseveli une civilisation prodigieuse, si pensive et si noble quand on songe à ce moment du rêve humain, plus étonnante encore en sa précocité philosophique et morale, si l'on en juge par la seule taille — presque par le regard — de ce Sphinx énigmatique qui émerge, immense et souriant, de la vaste plaine décolorée par le soleil. Et cette civilisation, qu'on ne l'oublie pas , précéda le grand Mini qui , au dire de M. Maspéro, qui l'a presque connu, fut proclamé roi à Memphis, quatre mille ans avant Jésus-

Christ, et « fonda la monarchie héréditaire sur les ruines de la théocratie sacerdotale ». Quels hommes, quels artistes au service de quelles idées, précédèrent ces audacieux tailleurs de pierre qui sculptèrent en pleine montagne, de tels colosses — et pour quels dieux ou pour quels rêves? Par quels moyens encore ? Car le nombre et la mesure et la force qu'ils aimaient nous sont encore inconnus. Et c'est grand dommage de ne savoir rien de plus ; car, autour du grand Sphinx qui, depuis des milliers d'années regarde l'infini de ses yeux profonds, et survit, impassible à tant de morts de peuples, de dieux et d'idées, combien d'œuvres, hypogées, pyramides ou temples

— témoins encore ininterrogés du grand passé humain — dorment sous le sable, qu'on reverra peutêtre un jour et qui nous diront quels furent les peuples et les villes d'avant les jours de Memphis, ce qu'ils croyaient, et par conséquent ce qu'ils bâtissaient, ce qu'ils aimaient, et partant ce qu'ils sculptaient, ce qu'ils peignaient, et ce qu'ils chantaient, et comment, à l'origine, les dogmes religieux avaient façonné à leur image un art dont nous ne connaissons que les dernières périodes.

Un artiste que Bonaparte avait emmené en son expédition d'Égypte, Nestor l'Hôte, a, le premier peutêtre, dit, avec un sens très curieux et très pénétrant de l'évolution des arts égyptiens, qu'on retrouvait

— qu'on «revoyait» alors pour la première fois de si près, avec des yeux nouveaux, des yeux modernes — que (( de la sculpture égyptienne nous ne connaissons que la décadence ».

Cette vue ingénieuse et très profonde est chaque jour confirmée par les découvertes des Marriette etdesMas-

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péro en cette terre inépuisable. Et nous verrons, en effet, plus loin, en étudiant la marche des arts pendant leur période religieuse, — que, si la représentation toute réaliste de l'homme par la sculpture, à ce moment de l'histoire égyptienne, semble infirmer la loi que j'indiquais comme constante et commune à toute race, en commençant ce livre, à savoir : les commencements toujours dogmatiques et symboliques des arts, chez tout peuple arrivé à son premier degré de culture, c'est précisément parce qu'on a pris longtemps pour une époque archaïque ou primitive ce qui fut, au contraire, en Egypte, le merveilleux épanouissement d'un art complet, enfermant dans une synthèse magnifique, logiquement — religieusement — éclose, toutes les formes de Beauté, depuis la loi de majesté du temple jusqu'à la loi d'harmonie des chants du peuple et des prêtres.

En ce sens, le tombeau, le ((mastaba», profondément enfoui dans le sol, de l'antique égyptien a vraiment contenu, avec la momie, le « double et les témoins » — avec le symbole — tout l'idéal d'un peuple arrivé à l'expression consciente de sa vie complète, vie physique du corps et vie morale de l'esprit, comme plus tard, après bien des siècles et bien des révolutions, du fond des tombeaux et des sarcophages accumulés aux catacombes chrétiennes, sortira de nouveau le secret d'un autre rêve, la sève renouvelée à l'éternel désir et comme ressuscitée en d'autres apparences, pour d'autres idées, de l'art religieux.

§ VI. — Les Phéniciens et les Juifs.

Au milieu de tous ces peuples de l'antique Orient,

occupés à l'œuvre charmante autour de la Méditerranée bleue, un actif et bruyant agent de vitalité allait de l'un à l'autre, entretenant le commerce, colportant des idoles, offrant des vases, en somme vendant des couleurs aux uns, des idées aux autres, de la religion par dessus le marché. C'est ce curieux petit peuple phénicien, frère du juif et son voisin au pied du beau Liban, c< transporteur d'or et transmetteur d'idées, venu par la mer symbolique sur les grandes barques -aux voiles peintes » en Grèce, puis en Sicile, et jusqu'à la lointaine Pbocée, et aux portes mêmes de l'Atlantique encore insoupçonné. Tous deux d'ailleurs étaient bien de la race de Sem, errants, adroits et tenaces, et, par une étrange prédestination qui semble presque une loi de la destinée, chargés, dès l'origine des temps, de promener par la terre le Dieu unique et l'unique commerce.

Gomment, avec cela, vouloir qu'ils aient été aussi des artistes ? Un Dieu supérieur , une idée pure , abstraite, qui ne veut pas d' « images», un inéluctable amour du lucre, et l'infatigable génie de l'échange qui ne laissait pas à ces éternels voyageurs le temps de rêver dans l'inutile... mais cela est précisément le contraire de l'art, ce grand songe d'enfants éblouis qui n'est qu'une immortelle prière !

En fait, les Juifs n'ont jamais eu d'art propre, particulier à leur race, probablement même pas d'art formulé en beauté construite ; et il est possible que le fameux Temple de Salomon ait été un assez médiocre pastiche des temples de Tyr ou de Sidon ; et cela même à une époque relativement tardive où les tribus déchues commençaient à s'habituer à la servitude qui pèsera pendant des siècles sur la race, la préservant sans doute

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de l'inévitable disparition des peuples vainqueurs, ne la faisant si grande peut-être en ce bienheureux esclavage que pour qu'elle pût continuer, jusqu'en nos temps, sa fatidique besogne.

Mais l'Art et la Beauté ne sont dévolus qu'aux peuples qui « s'arrêtent » *. Les grands errants n'ont pas le temps de construire ni de synthétiser, ce qui est le propre de toute esthétique rationnelle. Seul le rêve éclos au pays natal laisse à la petite fleur d'âme le temps de pousser lentement sur les tombes aimées. Et les larmes des longues générations attachées au sol par la famille, par la tradition, par l'amour, sont la seule rosée des idées et des œuvres très belles.

Les grands chefs-d'œuvre n'apparaissent que chez les^ races de longue histoire et de beau passé, et qui ont eu la ce chance » des années pour que leur rêve dure et se formule. Plusieurs très anciennes civilisations de l'antique Asie eurent ainsi, sans nul doute, des commencements d'art qui n'aboutirent pas, la conquête étrangère ou quelque autre raison historique en ayant brusquement arrêté l'essor. En tout, pour réussir, pour dominer, pour « signifier » dans le temps, individus ou peuples, il faut durer. Les Phéniciens ont traversé, inlassables et charmants, toutes les civilisations antiques. Les Juifs durent encore.

Aussi bien je ne sais quel charme curieux et quelle riche sensation de vie se dégagent de toute cette histoire du Phénicien, apportant tour à tour, de l'Assyrie triomphale ou de la religieuse Egypte, à la Grèce naissante, à travers les îles roses de la mer Egée, les bibelots, les amulettes, les étoffes ou les parfums des puissantes

1 ayavxT) œttqvki, disait le philosophe grec.

civilisations voisines — éblouissant de richesses entrevues ce petit peuple fruste et vierge qui allait, de ce pêle-mêle de fleurs et de désirs condensés en son âme claire, faire, le premier, de la vraie beauté humaine, peut-être le premier atome visible de vérité formelle qui ait été donné au monde. Après tant de siècles de symbolique et enfantine illusion — de religieux et magnifique mensonge — les vraiment premiers témoignages de la raison naissante sont dûs à ces rudes Doriens que, des douces rives d'Ionie, venaient instruire les Phéniciens habiles. Il y eut là, à ce moment, dans l'histoire du monde, un de ces confluents merveilleux des deux courants divin et humain — idéaliste et réaliste — ■ qui, aux heures nécessaires, agitent le monde, et en renouvellent pour un temps l'atmosphère.

§ VII. — La Grèce.

L'éclosion grecque fut bien alors le « miracle » attendu. Mais tous ceux qui ont étudié les origines de l'art grec , dans son merveilleux chemin d'Asie à Athènes, par la plus douce mer et les plus belles îles qui soient et qui ont comparé cet odyssée symbolique au périple sublime que chantaient les aèdes homériques, doivent d'abord cet hommage et ce salut aux chers Phéniciens.

Ils parcoururent, d'un pied léger, tout le monde antique, marchands heureux, inconstants et malins, ouvriers nécessaires et beaux d'un avenir qu'ils ignoraient, et passèrent, n'ayant laissé aucune œuvre,

1 Mentschikoff.

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mais ayant fécondé beaucoup de choses, pareils à ces insectes insaisissables et subtils qui sont expressément chargés par la nature1 de porter aux fleurs-femmes le pollen fécondant des mâles, trop léger ou trop lointain pour arriver jusqu'au calice amoureux qui les attend et les reçoit de leurs divines antennes.

La loi de fécondation est partout la même ; et la lutte des « bons et des mauvais microbes » qui semble être la condition même de toute vie, a son pendant dans Thistoire de la naissance et de la mort spirituelles, de la vie morale des idées et des arts. On pourrait en voir le prototype dans ce symbole « des bons et des mauvais anges » dont, à de très lointaines traditions, le Christianisme avait ingénieusement pris le mythe et l'idée.

A la vérité, bien avant les Grecs, les Phéniciens et les Juifs avaient été seuls, dans le monde antique, les agents des deux grandes forces qui allaient hâter l'adolescence de l'humanité : les Juifs apportaient le monothéisme; les Phéniciens, l'Art. Mais seule la Grèce, sublime et toujours spirituelle « condensatrice » de volontés et d'idées, allait, en trois siècles à peine, ennoblir jusqu'au définitif idéal, purifier jusqu'à la limite de l'absolu, le germe apporté d'Orient, comme plus tard, le Christianisme, douloureux et attendri, devait magnifier jusqu'au sacrifice, hausser jusqu'à la porte du mystère, l'idée simple descendue un jour du Sinaï sur Jérusalem. Et ces deux grands courants iront féconder tout le monde occidental. Tout l'idéal moderne — qu'on le veuille ou non — vit encore de ces deux « mouvements » tout-puissants, parfois contradictoires, issus de la raison grecque et de la foi chrétienne.

1 Mentschikoff.

Seuls, nous l'avons vu, dans l'antiquité partout ailleurs opprimée par les dogmes, ou embarrassée de mythes violents et grossiers, terribles ou ridicules, les Grecs tentèrent la première libération de l'esprit humain. Ils en furentde suite récompensés par l'art le plus rationnel qui avait encore paru, j'entends par l'architecture la plus logique, et la sculpture la plus « humanisée ». La littérature, la peinture et la musique avaient suivi la même ascension vers la clarté et la simplicité, ces apparences visibles, presque tangibles, de la Vérité.

Parmi toutes les missions des peuples, en ces premières batailles pour la civilisation, celle de la Grèce fut certainement de penser des idées claires et de construire des monuments simples , de chanter sur la route où les hommes, lentement, avançaient en idéal, et de marquer de quelques pierres blanches — blanches et pures assises du sublime Parthénon — le long chemin déjà parcouru.

Leur génie, aimable et fort tout ensemble, fut vraiment la grâce de cette merveilleuse enfance de l'humanité. Quel que soit l'avenir du monde, ils resteront toujours les beaux adolescents de l'Art, et le monde ne les reniera jamais, qui, plus vieux, plus instruit et plus douloureux, cherche encore l'image de sa jeunesse au miroir de leurs œuvres .

De fait, le rôle des artistes grecs dans la formation lente de la Beauté, fut vraiment admirable — unique. Et il faudra attendre jusqu'aux jours de Florence, au merveilleux « quattrocento » pour voir de nouveau parmi les hommes une pareille floraison d'art, chez tout un peuple une pareille contagion delà Beauté.

Ainsi, plus on fouille ces lointaines origines des arts, plus la poésie se mêle au réel, comme si la légende

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était toujours le symbolique manteau de la vérité. Il y a quelque certitude enfin que l'histoire vraie des idées, que partout cache ou dissimule le mensonge des récits et des livres, puisse être toujours, à quelque moment, dévoilée brusquement par le pur, l'honnête témoignage d'une œuvre d'art, loyalement, amoureusement, interrogée. Là où il y a incertitude ou hésitation historique, le fait sera dégagé du monument. La probité artistique déchirera le mythe charmant qui couvrait de fleurs, comme pour nous laisser le plaisir un jour d'en découvrir la beauté, la naissance de l'éternel enfant. Il faut laisser, malgré tout, malgré l'âpre désir du savoir et de la réalité, à cette force inconnue, qui est l'Art, à ce surnaturel désir, qui a consolé le monde aux heures premières et bercera un jour son immense ennui, quelque chose de son origine symbolique et sacrée. Toute idée naissante veut ce respect, qui est comme un voile de pudeur à son inquiète éclosion. La Science elle-même, qui recule sans cesse le problème mais ne le résoud pas, ne garde-t-elle pas, jusqu'en ses preuves les plus hautes, quelque trace de l'admirable mystère ?

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