CHAPITRE II
LE SYMBOLE
§ I. — L'architecture.
La régulière filiation des architectures à travers toute l'histoire connue — architecture de pierres ou architecture d'idées - — est si lisible à l'œil sensible des artistes, peut-être plus encore qu'aux yeux patients du savant, qu'on est parfois tenté de ne voir dans cet art primordial qu'une force unique réglée par quelques lois très simples, et dont les plus divergentes manifestations, malgré la prépondérante influence des races et des climats, ont toujours une ressemblance originelle et foncière de constitution et de masse. L'Art, en ce sens, "suit la même évolution que l'animal même, dont l'essence est restée physiologiquement la même, ou l'espèce, mais dont les « milieux » ont insensiblement, avec les siècles, modifié les organes. Ainsi les organes d'un monument, considéré comme un être complet, donneront son âge, et expliqueront sa beauté, relative aux désirs du temps et aux besoins du peuple qui le virent construire.
Il est ainsi très curieux, par exemple, de voir comment la forme de construction en arc et en cintre, oubliée ou négligée des architectes grecs, peut-être seulement à cause de la matière employée par eux, ce marbre très dur
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et très résistant qu'ils avaient en quelque sorte sous la main, au Pentélique voisin — et ceci est proprement Tinfluence du sol — revenir en usage chez les Romains, et renaître ainsi, à de si longs intervalles de temps et de distance, des lointains prototypes d'Asie, comme par une loi d'obéissance à la nécessité des « portées », c'est-à-dire des résistances nécessaires à soutenir dans les mêmes surfaces d'autres matériaux. De même, — et ce sera l'influence de l'idée — par une charmante et fatale « renaissance », la voûte, forme très anciennement connue en Perse, s'arrondira de nouveau, à Byzance, au-dessus de l'idée chrétienne ; et l'ogive, audacieuse et fine, reviendra de l'éternel Orient, créateur des Dieux et des formes, pour signifier d'autres désirs des hommes et exhausser jusqu'àl'impossible la cathédrale de la nouvelle foi.
Remarquons que, à l'origine d'une formule d'art, c'est-à-dire encore d'une forme de la matière aménagée par l'esprit humain, se trouve toujours une volonté active. Le peuple inconscient la désire, la sent, la demande. L'artiste aussitôt arrive, qui la voit — un peu plus tôt que les autres simplement, — et, la déterminant en proportions et en rythmes, l'apporte joyeusement à la foule étonnée. Parfois, le plus souvent cet étonnement du peuple, à qui l'on a parlé trop tôt, se précise en douloureuse injustice; et, avant qu'il ait compris ce qu'il avait tant désiré, il meurtrit ou il brise l'homme de génie trop hâtif ou trop grand, et refuse pour un temps l'idée qui vient en avance. C'est la rançon de tous les grands devancements d'amour et de vérité. Et l'artiste véritable est toujours, en quelque chose, un précurseur, victime de sa vision supérieure.
LA VALEUR DE l'AUï
Du moins est-ce par lui toujours aussi que le monde avance — et je n'en excepte pas même les progrès les plus purs de la Science, car il devait rester un peu d'art encore dans l'âme de ces grands explorateurs d'inconnu, que sont les vrais savants. La Vérité, en fin de compte, n'est mise en marche que par les passionnés, les violents, ou les fous.
Mais, dira-t-on, toute race bien déterminée et tout peuple constitué définitivement, ayant eu leur raison d'être au milieu des autres, leurs besoins particuliers et leur personnelle pensée, pourquoi y a-t-il eu tant d'inégalité dans l'intelligence générale et artistique entre les différentes races? Pourquoi y a-t-il, dans l'histoire des civilisations, des peuples si artistes, et d'autres qui le furen t si peu ? D'abord parce qu'il y eut, pour quelquesuns inégalité de durée et insuffisance par conséquent du temps nécessaire à développer leur rêve et à terminer leur mission. Il y a des peuples, comme des individus, qui n'ont pas eu de chance. Puis la très lointaine et très inconnue origine, les conditions climatériques , plus encore que les hasards de l'histoire, ayant influé sur 1' (( âme de la race », en son amour de la vie, en sa recherche de Dieu, — par conséquent en sa conception du monde — il est advenu que tel peuple a été plus grand que tel autre, et que son mérite se fît de la beauté de sa religion, comme se fera son immortalité dans l'avenir de sa « religion de la Beauté ». Ruskin, qui inventa ce beau vocable et dont l'influence — pour un peu trop littéraire qu'elle demeure auprès de ces grands ouvriers que doivent rester les artistes — fut si curieuse et si haute il y a quelques années, Ruskin a très bien déterminé ces lois toutes morales de la Beauté. Mais encore il faut toujours en revenir à cette règle constante : à
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savoir que l'influence religieuse, si grande en remontant dans le temps — en retournant vers l'Orient originel — se déduit de l'influence de la race, patiemment faite par les lointains antécédents inconnus que les milieux ont peu à peu transformés. « Cette âme de la race, a-t-on pu dire très judicieusement, qui dirige la destinée des peuples, dirige aussi leurs croyances, leurs institutions et leurs arts. Elle est la seule puissance contre laquelle aucune autre ne saurait prévaloir. Elle représente le poids de milliers de générations, la synthèse de leur pensée1. »
Nous croyons, vivants, agir en complète indépendance. En réalité, l'âme successive des morts nous mène, leur vie ancienne ayant lentement constitué les éléments même de notre volonté.
En conformité de cette règle, après les premières bifurcations des diverses races humaines, à l'origine, tel peuple, comme les Grecs, a marché, sans varier et de toute la force de sa passion et de son instinct, vers la progressive réalisation d'un radieux idéal artistique, subordonnant tout à la splendeur de l'idée extériorisée en formes pures, prenant en tout la Beauté pour unique vertu, tandis que tel autre peuple, comme les Juifs, obsédé d'un idéal tout autre — prédestiné à F« autre mission », celle de la forme abstraite de l'éternel, de l'unique désir — resta, malgré sa culture et sa force religieuse, toujours rebelle à toute artistique beauté.
Peut-être chaque époque a-t-elle sa tâche d'avance déterminée, chaque peuple son rôle et sa mission dans la formation de l'homme définitif. L'humanité aura eu certainement ses maîtres à penser et ses maîtres à
1 G. Le Bon. Lois psychologiques de V Evolution des peuples, p. 98.
croire — ses maîtres à chanter aussi. Dans cette juste répartition des rôles, si bien distribués aux peuples, acteurs du monde, pour le spectacle si touchant qu'ils donnent à la Divinité — si elle regarde — les Grecs auront été les meilleurs artistes et les plus spirituels de l'antiquité. Ce fut le premier acte du drame vivant et magnifique, dont nous autres, modernes, issus du Christianisme, nous tâchons déjouer le second.
Si les Assyriens et les Egyptiens avaient été les premiers philosophes de l'antiquité comme les Grecs en furent les beaux architectes, et les Juifs les grands prêtres, le peuple romain, si grand, si dominateur, si commerçant, enfin si peu « artiste » avait, je pense, pour besogne de conquérir le monde avec d'assez rudes moyens, un médiocre idéal et peu de goût, pour y diffuser jusqu'à l'âme, chez les races diverses, un moment réunies sous le même joug, les trois ou quatre grandes idées directrices déjà formulées, et indispensables à la suite de la vie morale, et, pour cet âge de l'humanité, à la continuité de l'idée et à la continuation de l'espèce. Il fallait façonner, avec de la pensée et de l'être humain, le moule nécessaire pour que l'idée antique se transformât en pensée moderne. Il fallait constituer le « terrain» favorable à la contagion nécessaire de l'idée nouvelle qui arrivait sous la forme chrétienne. Ce fut vraiment le rôle admirable des Romains, dont l'idéal fut la force et non la beauté, dont les architectures furent très grandes, et non pas très belles.
Plus tard les jours reviendront, à Florence ou à Paris, des rêves et des efforts plus semblables à l'idéal grec, avec quelque chose de plus pourtant, qui sera de la sensibilité, indéfinissable émanation de la divine tendresse et de l'humaine pitié.
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Mais nous étudierons de plus près, aux chapitres suivants, les raisons et les causes de ces retours d'idées que trahit, avant tout autre art, l'architecture, ce poème de la pierre dont les portées et les forces sont les rythmes, souvenirs de temps en temps réveillés du même être collectif. Si l'humanité se répète, c'est donc qu'elle a bien une unité directrice, une réelle identité ?
De fait, à de certains moments de l'histoire, des idées similaires apparaissent chez les peuples nouveaux venus, qui semblent recommencer d'anciennes besognes, et en réalité continuent, avec des variantes dans l'aspect, non dans l'effort, l'œuvre unique, ininterrompue, nécessaire de la patiente humanité. Et c'est toujours, au commencement des civilisations, après les grandes luttes de l'homme pour la conquête de la terre ou de l'idée, que l'Art apparaît et se fait architecture. Une constitution architectonique des masses a toujours au point de vue de la conception que s'en fait le cerveau humain, une parfaite analogie avec une constitution dogmatique des idées. En même temps que la première religion constituée, la première architecture organisée ; et c'est de toute logique. Avec le temps et le développement de la richesse, tout le reste suivra. Taine a très finement indiqué 1 que la période de splendeur pour les arts apparaît toujours au passage d'un âge historique, à un âge épicurien, lorsque l'homme termine une œuvre de guerre et de découverte et « songe à enguirlander ses trophées de victoire, et à décorer l'édifice dont il vient de poser les fondements».
Aussitôt qu'un peuple a conquis son sol — généra-
4 Taine. Voyage en Italie.
lement après en avoir chassé une race première, peutêtre autochtone, en tous cas inférieure, et par cela même fatalement destinée à disparaître — il le limite, le protège, bientôt l'organise en le cultivant, en l'habitant et en l'aimant, et enfin songe à l'embellir. Là se place le vague sentiment collectif de l'art, créateur des premiers grands monuments significatifs, temples, hypogées ou tombeaux. Et ce sentiment puissant, impérieux, des collectivités en formation, ce merveilleux consentement populaire dont jusqu'à l'extrême développement des civilisations vivra le seul art vrai et sincère, n'est, à l'origine, que l'extension, souvent assez lente à se produire, du sentiment individuel de quelques esprits supérieurs, un peu plus avancés déjà, la glorification de cet amour ou, si l'on veut, de cet instinct des isolés, que nous verrons, à l'enfance des races, créateurs presque inconscients des beaux objets familiers, usuels et pauvres.
Mais encore ces objets de forme grossière, d'âme informe, sont les embryons frustes et charmants des grands organismes d'art, qui plus tard s'épanouiront en œuvres superbes.
Symboliquement, ils seront la « cellule » primitive d'où toute forme d'art sortira, au soleil de l'idée' accrue. Historiquement, dans toute race et en tout temps, quand la tribu, puis la cité, — plus tard la nation — sera constituée, le poète paraîtra. Le chant religieux donnera la première loi. Quand la religion sera trouvée, l'architecte aussitôt viendra et bâtira la maison divine, après la hutte humaine. C'est un fait constant et magnifiquement logique dans toute l'antiquité, et je ne vois pas bien que nous ayons encore « changé tout cela ».
Les premières constructions de l'homme ont toujours
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dû être une maison pour lui et un temple pour son Dieu. Le tout fut toujours, et sera toujours sans doute, d'imaginer un Dieu assez fort, ou assez beau, ou assez bon. Et à ces trois mots répondront exactement, dans la successive histoire, trois degrés de valeur morale, aujourd'hui franchis — trois degrés de signification esthétique aussi. Mais changer de Dieu n'est pas si facile qu'il semble à certains esprits, ou trop sommaires ou trop pressés, puisqu'aussi bien cela signifie simplement changer d'idéal, de désir et de confiance. Il faut des siècles pour cela, des siècles de labeur et de bonne volonté.
L'architecture sera donc le texte sublime où se liront ces changements souvent insensibles, et ces lentes évolutions de la pensée humaine. Elle est à la base et au sommet de toute civilisation. C'est le premier des arts dans tous les sens du mot : priorité de date et primauté d'origine. C'est fart « contenant », où vivent et se développent tous les autres, contenus dans sa masse et issus de ses transformations. Il exprimera donc en hauteur de pierres toutes les tentatives et tous les besoins des hommes, c'est-à-dire toute leur histoire, comme le livre l'exprimera en profondeurs d'idées : €ar les monuments auront été longtemps les plus beaux livres des hommes, et les seuls sincères, la vérité étant enclose au pur symbole des pierres, bien avant de l'être aux documents écrits des peuples.
Toute l'histoire architecturale du monde ancien semble confirmer cette symbolique interprétation des beaux documents bâtis aux pays sacrés qui virent les premiers chefs-d'œuvre. Au voyageur ému et passionné qui sait interroger ces pierres et ces marbres, à Athènes ou à Rome, à Constantinople ou en Sicile, en
Egypte ou en Asie, il restera toujours comme une sensation puissante de vie réveillée, qui est la réponse véridique du passé, et l'impression persistante, à travers toutes les discussions historiques, de l'identification certaine de toute beauté avec la matière employée pour l'exprimer. Faut- il conclure à l'impossibilité où sera peut-être l'avenir — à supposer la croissance désormais continue de la valeur scientifique des idées — d'exprimer autrement, d'extérioriser à nouveau certaines formes de la pensée accrue, alors que la beauté même de l'antique matière semble, pour toutes sortes de raisons de climat, de mœurs ou de religion, échapper chaque jour davantage à Tinquiet ouvrier comme au pensif artiste.
§ IL — La Sculpture,
Dans l'ordre de croissance intellectuelle des races, la sculpture était venue à son heure, dès l'origine des premières familles sans doute, aussitôt que l'un de ces grands enfants curieux se mit, comme instinctivement, à tourner d^ ses doigts malhabiles la terre mouillée par la rosée matinale. Pour faire boire à l'enfant plaintif l'eau fraîche du fleuve, il fallut modeler cette terre ductile en forme de coupe ; et la coupe, aux mains de l'homme étonné, par un charmant hasard, prit aussi tôt la forme du sein maternel qui l'allaita. La sculpture peut-être naquit en ce symbole. Le sein de la femme S
1 On sait que les grossières poteries, trouvées à Santorin, dans File de Théra, sous la pouzzolane — par conséquent antérieures à l'effondrement de l'île sous un cataclysme volcanique connu — peuvent remonter à dix-huit ou vingt siècles avant notre ère (Collignon).
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coupe auguste et douce, fut le modèle sacré du premier vase que fît le premier artiste, inconscient copiste du divin.
Dès lors toutes les formes se déduisent de tous les désirs, de tous les besoins. Du jeu de la lumière et des ombres sur les murs du temple naîtront les premiers ornements, s'ajoutant, pour le plaisir du primitif sculpteur, aux logiques lignes et aux nécessaires points d'appui qu'avait utilisés — exigés — la naissante architecture. Plus tard des objets grossiers, nécessaires à la vie familiale, sortiront les œuvres sublimes, orgueil de l'esprit humain. Historiquement et logiquement, le bas-relief, qui fut la forme probablement des premiers chefs-d'œuvre, est le développement du tracé figuré — telle une écriture sacrée — sur les temples et sur les vases. La future statue, admirable redite de l'être, est issue peu à peu des formes du potier. La progression merveilleuse est visible dans toute la genèse et le développement de la sculpture antique : le vase devient Dieu d'abord; mais le Dieu se fait homme à l'heure nécessaire de la vérité et de la raison. Les trois degrés de croissance de la sculpture, correspondant toujours à des époques précises de l'histoire, sont parfaitement caractérisés en ces trois types d'ouvrages :.le Vase, le Dieu, l'Homme.
« A l'origine, en effet, la Sculpture est inséparable de l'architecture, dont elle n'est que la parure accidentelle, comme le vêtement de grâce, mettant des fleurs discrètes à l'angle des chapiteaux, traçant de symétriques et timides ornements le long des frises, bien avant d'oser interpréter la figure humaine. Qui tentera, à quelle heure du monde, la première image de l'homme? Lentement, d'an heureux hasard du
métier au tour, ou de la vague ressemblance des formes, le vase grossier s'arrondira, à l'imitation de l'être, sous les doigts surpris de l'ouvrier. Et l'amour encore *, achevant le miracle nouveau, déterminera cette conquête pure de l'esprit, inventant la plastique à l'aurore des civilisations, comme il apportera la pitié au monde vieillissant 2. »
Si la fantaisie ou l'instinct de la petite Corinthienne amoureuse avait pu un jour, par un charmant symbole, dater l'invention du bas-relief en Grèce, quel plus pur et presque effrayant mystère enveloppe encore pour nous l'âge de cette préhistorique aventure: l'homme isolé, curieux, inquiet — sublime — appelant à son aide la force surnaturelle, le Dieu inconnu, le feu! Le premier vase aussitôt façonné en cette terre friable et sans durée — sans âme — il le nomme, l'admire et, invoquant tout à coup la puissance cachée dont il se sent brûlant et sacré lui-même, le transmue à la flamme symbolique, et le consacre en l'espoir de la Beauté. Et le feu transformera l'humble objet en bronze sonore ou en verre subtil, et en fera aussitôt une œuvre vivante, car son intervention mystérieuse n'est qu'une manifestation de laforce inconnue, l'amour, attraction parallèle, semblable peut-être, pour les choses comme pour les êtres.
Des siècles de culture intellectuelle et d'effort moral passeront, et c'est à peine si nous commençons à comprendre ce qu'avaient pressenti les premiers hommes — les premiers artistes — et pourquoi il était logique,
1 C'est la jolie légende grecque de la fille du potier, que nous verrons apparaître d'abord à Corinthe, et qui, par cela même, devait être d'origine orientale, et sans doute très ancienne.
2 Revue des Deux Mondes, du 15 juillet 1903.
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pourquoi il était beau que, plus près de l'origine mystérieuse, nos lointains ancêtres eussent divinisé, imploré, adoré enfin cette puissance intervenue dans leurs travaux et dans leurs rêves, chaleur bienfaisante du grand soleil céleste, ou flamme appelée de la terre maternelle, Dieu vraiment des premiers jours, force, lumière, mouvement, unique Divinité peut-être de la Science future.
Qu'il ait été longuement chauffé aux rayons du soleil ou cuit maladroitement au premier feu de bois, voici ce vase, objet sacré par sa métamorphose , devenu l'œuvre mystérieuse de deux forces, des deux principes accouplés pour la première fois par l'homme, à peine conscient de son rôle et de sa puissance future et refaisant ce qu'avait fait avec les siècles — avec les millénaires — Dieu ou la création initiale, oulalenteévolutionde lamatière. Et qu'importe encore la définition de l'inconnue formidable ? En fait, ces deux principes éternels, d'où viendra tout progrès, si le monde a un but, d'où naîtra toute vérité, si nous devons jamais connaître une vérité finale : la volonté de l'homme — effort et conscience — toujours passagère mais toujours renouvelée, et la résistance de la matière — perpétuelle et constante en son incessant mouvement, — ont tenu vraiment en cet humble vase, d'où sortira, avec le parfum des idées, tout l'Art que nous aimons.
On devine à peine, à cette heure du monde qui s'éveille, dont le charme est pour nous celui d'une aurore, toutes les transformations savantes et délicieuses que subira sa jolie forme première, renflée en gorge virginale ; mais le commencement de la Beauté est bien là, et cette fois pour le second en date des arts : la sculpture.
Il est passionnant de suivre les lentes métamorphoses par lesquelles la sculpture, dans tout le monde antique, a passé du vase primitif au bas-relief, et du bas-relief à la statue — de l'objet à l'idée, de l'idée au Dieu, du Dieu à l'homme — et comment, dès les premières heures d'art, ce petit vase symbolique et fragile s'affine, s'agrandit, s'orne, et, acceptant toute parure, s'illustre d'histoires écrites ou peintes et raconte le monde, sans doute pour nous laisser un jour — après les siècles, après les désastres — en ces morceaux sacrés, la peinture de l'histoire.
En Ghaldée comme en Assyrie, , en Egypte comme en Grèce — pour chercher l'exemple surtout chez nos divers ancêtres spirituels — et, sans nul doute, de même en Chine ou dans l'Inde, pour d'autres aspects de la même évolution, partout les vases usuels, peu à peu rendus plus purs de galbe et de mille sujets ou attributs ornés tour à tour, deviennent, sous l'influence des religions , objets consacrés ; et , uniquement distinés à contenir, ici les huiles saintes ou les restes des héros, là les eaux parfumées ou les cendres mystiques, ils entrent dans le temple, où, purs et beaux, ils attendent le Dieu. Le prêtre les réclame à la même heure où l'architecte appelle l'imagier. Par une analogie frappante, il en sera de même après des siècles d'idées transformées et d'êtres morts — morts pour la transformation même de ces idées — et, aux catacombes comme aux premières églises chrétiennes, nous verrons les vases nouveaux, frises des antiques — et quelquefois même c'est l'antique vase qui, dépossédé de son signe païen, est « consacré » pour le nouveau sacrifice — garder le précieux dépôt de l'encens ou des ossements des martyrs devant l'autel de la divinité nouvelle.
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Gt
G est le moment merveilleux et comme attendu chez toutes les races où commence le rôle religieux de la sculpture, et ce rôle est admirable en son développement régulier à toutes les étapes du monde ancien; et de même le monde moderne en verra la semblable progression et peut-être le même déclin, jusqu'à ce que, par un même effort de l'esprit franchissant un degré nouveau vers le savoir — c'est-à-dire vers la raison, purifiant, simplifiant pour un temps l'art vainqueur — en Egypte , comme en Grèce comme plus tard, en Europe, après la longue gestation du Moyen Age, l'étude sincère, profonde, émue de la nature, conduise la sculpture jusqu'au seuil de la sublime réalité. Le Dieu se fait homme, et de là viendra toute Beauté.
Ainsi l'apparition première et le lent développement, dans les lointaines civilisations, de cet art déjà plus complexe, la Sculpture, de ce désir des formes déjà plus sensible, plus ému, plus «près de l'homme» sont l'un des plus beaux problèmes de l'antique évolution des idées.
L'amour plus rare de la matière — on pourrait dire: le sens de la terre — en fut, à coup sûr, le principe déterminant, comme le sentiment passionnel, l'amour d'un être, en avait été l'occasion première. C'est, en effet, ce qu'avait exprimé de bonne heure, dans le monde grec, la gracieuse légende qui voulait qu'une vierge corinthienne, la belle Goré, fille du potier Boutadès, eût la première imaginé de tracer sur la muraille, à la lueur de sa lampe, la silhouette de son amant, puis d'en remplir d'argile le contour, inventant ainsi, en un joli geste de tendresse, le bel art de modeler. Il faut ne voir, sans doute, en la légende antique, què le symbole
charmant de la transformation — alors toute nouvelle à Corinthe que son riche commerce mettait en relation avec tout l'Orient — de Fart du potier en plus humaine sculpture. Aussi bien l'évolution avait dû être la même chez toutes les races d'Asie, bien avant la grecque, et semblable partout le progrès déjà considérable, et apparu toujours à l'heure nécessaire, qui fit passer l'humble artisan des vases du tracé en simples traits des silhouettes humaines sur ces primitives poteries,, à l'imitation en ronde-bosse surdes surfaces planes, c'està-dire en saillies tangibles et mesurables, dans les limites linéaires du premier tracé, de l'épaisseur réelle 'des corps. Et, une fois de plus, par l'œuvre d'art, sera expliquée et comme dévoilée l'énigme de l'histoire qui se cachait sous la légende.
« De ces deux opérations, en effet, très distinctes, la première est encore du domaine très restreint du dessin linéaire, forme primitive de l'écriture asservie à l'architecture, et, en vérité, elle témoigne du temps où tous les arts étaient réunis, comme soudés, en cette primordiale architecture, alors que l'architecture ellemême n'était que la forme hiératique de l'art, la religion visible et construite. L'autre opération est proprement la plastique à son aurore ; la forme et la règle à la fois du bas-relief étaient trouvées , et nous y voulons voir la véritable origine de la sculpture, ou, plus précisément, la séparation décisive, hors de l'unité première, de la sculpture, qui se fait indépendante, et de hiéroglyphique en quelque sorte devient harmonique, c'est-à-dire de symbolique réaliste, en ce sens qu'elle traduit des formes au lieu d'écrire des signes et tente enfin de s'isoler de l'architecture, jusqu'à ce qu'elle secoue, plus tard, au siècle de la beauté tranquille, le
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vain manteau diapré de la Peinture, et, toute nue, quittant le temple et les dieux inconnus, s'achemine enfin vers la vérité, vers la vie, vers l'homme 1 ».
A vrai dire, le sens et l'admiration des formes naturelles en un clair et sain réalisme, furent toujours liés à une plus grande culture intellectuelle. L'être nu, en sa vérité splendide, tel que le meilleur développement animal en avait pu constituer la forme et les gestes et la force, aurait dû, semble-t-il, être la première réalité que l'homme reconnut, admira et tenta d'imiter en quelque image. A regarder avec curiosité son frère — avec désir la première femme — peut-être à contempler son propre reflet au ruisseau où il vint boire, le premier artiste eût dû rêver de la première statue. 11 n'en fut rien, et là se reconnaît déjà l'influence religieuse. Si les formes nues, dans la sculpture, n'apparaissent, en effet, qu'à des époques plus avancées, et toujours chez les peuples d'esprit plus clair, ou déjà plus libre, c'est que toujours chez les races d'Orient, embarrassées cle religions mystérieuses ou terrifiantes, comme, plus tard, chez les peuples courbés sous des dogmes tristes, la simple beauté de l'être est incomprise ou redoutée. L'horreur de la chair a toujours été une forme de la peur des dieux. Et le Christianisme n'a fait que pousser à l'absurde cette étrange superstition gardée de l'enfance humaine.
Vainement la claire et saine civilisation grecque, sous son heureux climat et en son fier amour des réalités, avait cru chasser à jamais l'effroi religieux avec la vaine pudeur — qui n'est que l'hypocrisie de la laideur — et mettre la Beauté à sa vraie place, par pure
1 Art et Métier. Revue des Deux Mondes, du 4 5 juillet 1903.
admiration devant l'être humain, en ses formes vivantes, avec tous ses gestes, avec tous ses désirs. Le
« miracle » dura peu le temps de créer pourtant
quelques chefs-d'œuvre, qui seront des points de repère de la Vérité visible. Un moment libérée, l'humanité retomba vite dans la crainte, après qu'elle eut entrevu, sur le ciel pur de l'Olympe bleu, le passage de dieux très beaux, symboles ébauchés des forces inconnues de la nature. On retourna bientôt — croyants, artistes, peuple — aux obsures idées d'Asie, de l'Asie primitive où le sculpteur, esclave d'un dogmatisme étroit, resta pendantdes sièclesoccupé, sans rêve et sans croissance, à l'unique représentation de l'idole.
Les longs siècles douloureux qui précédèrent la Renaissance — ce brusque réveil de ridée antique — ne furent qu'un étrange recommencement de ces nuits de la Raison et de la Beauté. « Les redites de l'histoire sont sans doute les parentés de l'esprit humain. » Florence fut un jour l'Athènes nouvelle, échappée des chaînes d'or du Christianisme. Paris sera peut-être la moderne Florence, chère aux dernières Muses. Mais toujours ces renaissances, qui sont des origines a d'autre chose», sont une diminution de l'idée ancienne au profit du rêve nouveau.
Le Christianisme avait tué l'antique sculpture pour faire vivre l'art subtil de la peinture. Quel art maintenant viendra dire les mots nécessaires, et, en quelles formes de beauté, les harmonies que la peinture n'aura pas su trouver à l'heure du désir humain ? Chaque étape de l'esprit humain peut être ainsi indiquée — mesurée — au degré de sensibilité de l'art qui l'exprimera le mieux. Déjà, dans toute l'antiquité, la beauté sculpturale avait signifié l'apogée de la culture
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intellectuelle. C'est dans les temps modernes, développés ou tout au moins commencés en Christianisme, que la peinture succédera en primauté à la matérielle sculpture, lui prenant la domination sur les âmes et la signification dans le temps.
' § III. — La Peinture.
La sculpture avait été le grand art muet. La peinture, en la vibration même des couleurs, devait être le premierlangagedes choses. Trèslongtemps prisonnière des forces et des lignes de l'architecture, attachée aux plans et aux surfaces des monuments, comme la plante grimpante à l'arbre puissant, la sculpture, peu à peu, avait délicieusement fleuri aux chapiteaux et aux frontons symboliques des temples. Ces fleurs d'art sont l'origine même de la peinture, très probablement, puisqu'aussi bien le timide sculpteur jugeant son œuvre froide et morte auprès des asphodèles, des acanthes- et des roses qu'il avait, pour modèles, apportées des champs familiers, voulut, pour achever son humble prière à la nature, les colorer doucement de tous les tons qui le ravissaient. Alors, pour mieux « faire voir les dieux » aux frises ou aux frontons des grands monuments achevés à peine, il les bariola, comme un enfant ravi, des plus voyantes couleurs. Pour les rendre plus beaux au toucher des femmes curieuses, il peinturlura en tous sens les beaux vases de la maison. La peinture était trouvée.
La couleur, parfum visible des choses, apparut au front desidoles comme aux flancs des vases, mettant aux êtres figurés et aux choses de pierre, de marbre ou de boisla belle illusion de la vie. Et ce fut, dès l'origine des
œuvres de l'homme, au temple du dieu, au palais du roi, à la maison familiale, une joie enfantine de tout peindre : et ainsi commencera cette chanson pour les yeux, que tous les âges recommenceront, indéfiniment, quand, après les longues nuits des barbaries ou des décadences, on recommencera de croire, de prier et d'aimer, ce qui est la même chose sous trois vocables divers.
Ainsi, dès la plus lointaine antiquité, la peinture, alors docile, s'ajoutait — se superposait — à la sculpture, coloriant les saillies et les fonds; le primitif sculpteur, aidé du peintre qui passait en chantant — tous les peintres ont chanté — mélangeant à l'aide d'un liquide quelconque les racines et les terres, fit de cette poussière coloriée et vivante, à souhait agglutinée, la première matière de beauté dont l'avenir devait former le plus merveilleux émail des sensibles idées.
L'emploi des couleurs est d'abord limité à deux ou trois tons, assez rudement harmonisés. Malgré leur ignorance de la décomposition des couleurs du spectre, les premiers artistes eurent « de sentiment », comme toujours, avant la preuve, quelque prescience des rapports que gardent entre elles les couleurs fondamentales et les complémentaires. La science ne fera, plus tard, que vérifier les découvertes de l'instinct. Les couleurs très vives, rouge, bleue, jaune attirent et charment Thomme-enfant. On en met d'abord sur les vases d'usage courant, très maladroitement, en traçant, avec quelques traits bruns, quelquefois relevés de rose ou de lilas, des zones concentriques, des lignes ou des zigzags grossiers, comme aux grandes jarres trouvées à Théra, à Mylo ou à Chypre, — et classées sous la
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dénomination générale1 de « vases phéniciens des Cyclades » — ce qui les date du xne ou xine siècle avant notre ère. Ils paraissent antérieurs en tous cas à toute influence des belles civilisations d'Asie ; et leur ornementation i souvent empruntée au règne végétal, est comme un souvenir des mouvements de la mer ou de la flore des forêts primitives. Plus tard, de beaux ornements à Mycènes ou à Egine couvrent de leur système « géométrique » et comme tracé au compas, les panses renflées des amphores et des cratères, mais non pas encore la représentation d'êtres humains. Au contraire, les animaux, en Grèce, même à une époque où il est difficile d'affirmer encore la pénétration des influences orientales, de même que naguère en Assyrie — et pourquoi ne serait-ce pas pour les mêmes raisons? — les animaux, mieux connus et par conséquent mieux interprétés en dessin gravé — ce qui était, avant le coloriage, le commencement du travail des décorateurs-céramistes — sont choisis comme sujets d'ornementation bien longtemps avant les figures humaines. Enfin, à Corinthe, une des premières villes grecques où s'instruisit, mais se corrompit bien vite, au luxe d'Asie, le rude génie des beaux Doriens, apparaissent dès le vne siècle, les grands vases à personnages, « où les sujets mythologiques s'encadrent ingénieusement entre les zones d'animaux » à la mode d'Orient. La peinture, spirituelle déjà, adroite à marier les noirs et les rouges sur le fond clair de la terre bien cuite,, raconteuse de mythes et d'histoires, s'empare de tous les vases, comme en Assyrie ou en Egypte elle avait pris tous
1 Collignon. Archéologie grecque.
les bas-reliefs, et fait, à sa façon, de l'histoire en couleurs.
Ces vases dits corinthiens — qu'on trouve «dans toutes les parties du monde grec, et même dans les nécropoles de l'Etrurie, aussi bien que dans les tombes des environs de Corinthe1 » — donnent, en vérité, la plus élégante explication et la plus précise du problème de l'art « étrusque » en même temps que l'itinéraire du chemin charmant de la peinture antique, d'Orient en Occident, à travers les îles fortunées, parla grande mer, transporteuse d'hommes et d'idées.
Cette fois, l'Orient a bien passé par là. L'antique potier pélasge pas plus que le timide peintre étrusque n'eût inventé tous ces symboliques ornements, ces marches d'animaux hiératiques et pourtant très vrais, non plus que toutes ces subtiles histoires de dieux et de héros, dont les beaux noms, bien tracés en lettres archaïques de l'alphabet corinthien du viie siècle, rappellent assez la leçon récente des Phéniciens.
A Mycènes, avant les temps homériques, à l'époque mythique où la « ville aux choses d'or», comme l'appelle Homère, recevait, aux jours de rapine heureuse, les beaux objets achetés par ses héros, quelque peu bandits, aux barques apparues sur la mer voisine; en Italie — un peu plus loin et un peu plus tard, comme le veut la marche fatidique de l'Orient à l'Occident, des arts et de l'histoire qu'ils sont chargés de raconter — le chemin et la loi furent les mêmes, commeils l'avaient été aux temps fabuleux de l'Egypte, avant Mini, et aux temps, sans doute aussi loin-
1 Collignon. Archéologie grecque.
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tains, de la Chaidée. Tout art est venu ou revenu d'Asie, cela est pour moi une certitude, et toute poésie et toute religion. Les beaux vases grecs primitifs révèlent une technique orientale, coin me les plus anciennes momies d'Egypte attestent une race asiatique. L'aube de l'intelligence humaine, est certainement sur ces lointains plateaux, vraiment paradisiaques, d'où les hommes descendirent un jour en leur marche fatale et curieuse... vers quel but et de quels autres sommets venus?
S'il est évident que la peinture, à l'origine, chez tous les* peuples primitifs, qui aimaient la couleur à la façon des enfants, fut très longtemps et très grossièrement employée à accuser les reliefs des deux arts antérieurs, l'architecture et la sculpture, il faut encore, pour en juger l'effet probable et la valeur technique, tenir compte de la matière employée, du climat local, des mœurs enfin, représentatifs d'idées générales. On sait, de façon certaine aujourd'hui, que tous ces admirables monuments antiques, qui nous semblent si nobles et si purs, en la nudité blanche du marbre — et c'était pour nous, sous le viol des siècles, presque une virginité de la matière! — étaient étrangement enluminés de violentes couleurs. Il y alà, sil'on ne penseà l'éclat de l'atmosphère absorbantla force des tons, et à l'intensité de cette profondeur bleue des ciels d'Egypte ou de Grèce, une contradiction avec ce beau sens de l'harmonie que nous voulons croire si particulier au génie grec, et tout à la fois une curieuse preuve des variations du goût, un peu gênante pour la logique histoire du beau. Mais il est possible que ces ardentes colorations sur l'antique azur, imposées à la trop éclatante blancheur du marbre que touchaient ces heureux
sculpteurs et ces tranquilles architectes, n'aient pas ((fait» si mal... en ce temps-là.
En tous cas — et c'est la grande leçon et la loi certaine à retrouver sous ces apparentes contradictions — les anciens ne comprenaient l'Art que sous une forme synthétique absolue, dans l'union complète de toutes ses formes et de toutes ses forces; et l'architecture était alors cette synthèse, où aucun aspect de l'Art n'était isolé, où toutes les fonctions spéciales des artistes concouraient à l'ensemble de l'œuvre globale, asservie d'abord à des dogmes, à des symboles, en un mot à des entités théocratiques, ou royales, ou populaires, mais belle toujours en sa formidable unité, en laquelle étaient enfermées, comme des prisonnières, esclaves du plan général de l'initiale construction, la peinture, la sculpture et même la musique.
Ainsi, la peinture, à l'origine, se greffe sur la sculpture, comme la sculpture elle-même s'était logiquement superposée à la primitive architecture. C'est bien la régulière et logique progression qui veut que l'art s'affine, s'immatérialise déplus en plus, à mesure que s'élève et s'idéalise F effort de l'homme, et qu'ainsi, en la sensible, en l'insaisissable, en la fraternelle musique, s'épanouisse, s'extasie et peut-être se conclue l'exquise efflorescence de chaque époque et de chaque race... jusqu'à la fin des temps, c'est-à-dire jusqu'à la conclusion humaine, si la fonction de l'humanité a un sens, ou, plus précisément encore — si la réalité n'est pas une illusion de nos sens et si la vie même n'est pas une négation et une absurdité — jusqu'à l'union des hommes en l'homme, et des Beautés en Vérité.
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§ IV. — La Musique.
En ce sens, la musique, considérée du moins comme art complet, vivant, significatif, la musique, qui a pu être, dès les commencements humains, le balbutiement des premières sensations, l'instinctive chanson de l'animal supérieur, arrive toujours la dernière dans l'ordre de succession des arts. Elle vient à l'heure des grandes émotions, individuelles dans la famille, sociales dans la tribu, la cité ou la nation — douleur, joie, amour, guerre, victoire. Elle jaillit de l'être ému ou de la foule secouée, et d'abord pour honorer — pour enchanter — l'idole que l'homme s'est plu à créer selon son imagination et à parer selon sa fantaisie ou selon son « âge moral ». On a dit que Dieu avait fait l'homme à son image ; combien plus vrai, semble-t-il, à regarder les œuvres de l'homme, en tous les temps et dans toutes les races, que c'est bien plutôt l'homme qui a fait les dieux à son image — et les idées à sa hauteur. Mais ce sont, toujours aussi/ les plus avancés, les plus intellectuels, parmi les peuples qui ont le mieux chanté les dieux, les idées et les hommes.
Dans la splendide antiquité, le temple était un tout, où la musique mettait la signification suprême ; et, ainsi possédé par ces deux symboles qui, partout, régiront le monde, le Nombre et l'Idée, empli de choses encore inanimées et de vivants murmures, le monument était vraiment complet, logique, et, par conséquent, beau.
De même, pourquoi douterait-on de la nécessité de la musique, si l'on ne doute point de sa beauté ? On a
pu, sans doute, se demander pourquoi, dans le temple terminé, consacré, habité par. l'esprit, la prière, comme nécessairement, allait être, pour ces hommes assemblés en un même lieu, unis en un même sentiment, proclamée en rythmes sonores et pourquoi les peuples ont, dès le commencement, chanté, comme avait chanté le premier amant, frère de 1 oiseau instinctif, et plus près lui-même de l'instinct?
Il n'en faut pas chercher l'explication, à mon sens, ailleurs qu'en l'inné et éternel besoin de l'être de croire etde se donner — de se plaindre tour à tour etde séduire. L'origine de la musique ne serait-elle pas alors dans l'intuitive imitation des bruits de la nature, d'abord murmurée près des sources, par les enfants craintifs ou joyeux, ou, le soir, par les mères des familles primitives, berçant leurs petits effrayés, puis bientôt magnifiée en cantiques d'amour par l'homme cherchant sa compagne — par l'être désirant l'être — et, enfin, ^d'isolée devenue collective, s'épanouissant en ondes toujours élargies par les grands chemins où passaient les tribus conquérantes, cherchant la route, cherchant l'inconnu, cherchant Dieu?
Pour être ainsi la plus inconnue, la plus lointaine peut-être, dans l'histoire de la formation intellectuelle, l'origine de la musique est peut-être la plus délicieuse de toutes les naissances d'idées ; car, elle semble comme cet art lui-même, fuyant, subtil et pénétrant, échapper à toute curiosité profanatrice. La musique s'évapore éternellement de ce vase trois fois sacré, le cœur humain, et c'est aux plus secrets de nos sentiments qu'il en faut chercher l'initiale vie.
C'est qu'en effet, la musique, parfum sonore des idées, est l'efflorescence suprême de tous les- arts, qu'elle
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exalte, qu'elle unit, qu'elle résume en la forme la plus abstraite et la plus sensible à la fois de la pensée souveraine. Elle est le chant divin qui s'exhale de toute joie ou de toute douleur humaine. Elle jaillit des forces les plus secrètes et les plus intuitives du cœur, et, si libre, elle est pourtant prisonnière des lois les plus mathématiques. Attachée, parle rythme et lamesure auxbases les plus précises de la réalité, et, par les sommets, émancipée jusqu'aux limites du rêve — jusqu'aux portes de l'infini — elle semble, en effet, toucher aux deux pôles de la Vérité : le sentiment impondérable et le nombre absolu, émotion et savoir, ou, plus exactement encore, Art et Science. Chanson inconsciente de l'esprit humain, ou assemblage mystérieux des intervalles invisibles mais précis des vibrations, elle passe, elle émeut, elle divinise tout ce qu'approchent ses ondes épanouies. Elle est la vibration même de toute émotion. Peut-être, dans l'ordre des sensations, après la joie visible, en splendeur silencieuse, des grands arts plastiques, est-elle l'expression nécessaire de la douleur et dans l'histoire de l'homme, l'art du premier chagrin, du sublime tourment — dans l'évolution des sociétés plus hautes, la forme artistique de la probable, de la future fraternité.
En fait, admirée partout, aimée toujours, pour sa merveilleuse action sur les sentiments, presque sur les actes les plus spontanés des hommes, cultivée, dès le commencement des civilisations, par les isolés pour exalter leur courage ou consoler leur misère, par les foules pour exprimer les plus nobles désirs de la gloire ou de la foi, la musique a toujours suivi la croissance en sensibilité des individus, la progression en culture intellectuelle des races, donnant, comme le
ferait l'instrument le plus sensible, la hauteur morale d'une époque, d'un pays, d'une religion.
Pour cette raison même, elle semble être restée toujours, dans l'antiquité païenne, parmi ces civilisations si peu troublées, en leur vie politique et intellectuelle, par les sentiments relativement récents d'inquiétude et de fraternité, un art très extérieur, emporté vers la signification de la force et de la joie. Mais nous la verrons insensiblement évoluer, avec le temps, avec les idées renouvelées, vers la chrétienne conception de l'effroi, de la douleur, — de l'amour aussi — et, de là, simplifiant sans cesse aux plus pures émotions humaines, s'enrichissant en chemin de toutes les curiosités nouvelles de l'esprit, s'élever splendidement, de notre temps, jusqu'aux sommets des idées générales et dominer le monde de toute la grandeur de ce mystérieux sens, le plus profond peut-être et le plus ancien de l'humanité : cette originelle « tendresse)) toujours refoulée ou abâtardie sous la rude loi de la lutte pour la vie — de la mort du plus faible — mais qui, dans le monde plus juste, ou plus rassuré, ou plus libre, va se transformer en plus humaine pitié.
Il est certain que, connaissant encore mal les règles techniques, et, par conséquent, la valeur morale de la musique dans le monde antique, et son rôle exact par rapport aux autres arts, nous avons la tentation d'en réserver pour la gloire de nos temps, toute la chantante merveille et toute l'expressive beauté. Mais au murmure presque évanoui de la légende, nous en retrouverons bien la trace, depuis les premiers bruits de la nature jusqu'à la symphonie des derniers jours.
Si la musique doit être l'art de l'avenir, comme je le crois, si le sens suprême de la vie en beauté, doit
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être exprimé en ce dernier désir — en cette forme ultime de l'Art — si la musique a une signification profonde, un rôle intellectuel, une beauté morale enfin, supérieure ou plutôt intérieure à cette enveloppe de murmure et de charme, qui en est le manteau d'harmonie, ce sera à la seule vertu de la fraternelle pitié — à la « grâce » symbolique de ce sens supérieur — qu'elle devra sa royauté future, pour moi certaine si l'humanité n'est pas trop dérangée par la sottise des hommes, laforceimprévue des choses, ou la perpétuelle ironie des dieux, dans sa marche logique vers la Vérité.
§ V. — Les transitions.
Ainsi, l'histoire des antiques origines de l'Art, dont je viens d'essayer de montrer, reliée par tant déraisons mystérieuses qui ont la valeur de symboles magnifiques, les chaînons ininterrompus, semble, à de certains moments, se briser. La suite des idées directrices — des idées logiquement, religieusement formulées, ou en beauté construite — semble disparaître, par moment, comme un beau fleuve perdu dans le sol. En réalité, leur logique enchaînement, voilé si longtemps, parfois, sous la nuit des décadences, se devine, se sent en quelque sorte plus qu'il ne se voit, à quelques œuvres plus rares, plus imprécises aussi, gauches témoins des transitions, qui indiquent que la vie de la pensée a toujours continué dans le monde. Les grandes époques d'art sont les pleins-midis de l'intelligence, qu'ont toujours préparé des aurores, éclairées délicieusement du charme de l'inachevé et de l'imparfait, et que finissent les soirs plus doux et mélancoliques de la pensée en son adieu. C'est la grandeur plus noble en son
inquiétude, plus affinée en son besoin de synthèse, la grandeur particulière aux races qui entrent en décadence, et ne le savent pas. Puis, aux efforts abolis, d'autres se substituent qui continuent, par de lentes modifications, les races disparues. La tension humaine est continue, si elle est plus ou moins sensible — sensible en esprit, visible en œuvres d'art. Il semble que, de temps à autre, ce sommeil momentané des arts soit un recueillement avant les grands éveils nouveaux. Toute renaissance ainsi se fera dans la douleur, la loi artistique ressemblant étrangement à la loi physique des êtres.
Les origines de l'art moderne auront eu les mêmes phases que dans la plus lointaine antiquité. Nous aurons vu mourir Ninive et Babylone et Sidon, Me rupins, Thèbes, Athènes même qui semblait si pure, et Rome s'endormir à son tour dans l'Italie oubliée, — Rome, qui parut un moment l'unique héritière et la définitive souveraine, — pour que, une seconde ou une troisième fois, d'Orient, d'un tout petit point de l'Orient — d'un rayon nouveau du fécondant soleil — toutes les idées et tous les rêves, comme des branches nouvelles au tronc desséché, refleurissent d'une sève prodigieuse. Car, quelque conception qu'on ait de l'avenir du monde, il n'est pas niable que du Christianisme, nouvelle forme de l'éternelle divinité invoquée, une efïlorescence neuve, « autre » en son aspect sinon en son essence, envahit peu à peu le monde civilisé. Le fond humain varie peu, mais le sens des mots, des œuvres, n'est plus le même. Le geste a changé.
Le monde antique, en sa forme mythologique où la pluralité des Dieux exprimait seulement mais magnifiquement la diversité des forces de la nature, a
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bien pour nous une unique et même figure en idéal, qu'il s'agisse de la lointaine Egypte, ou de la Grèce superbe, ou de Rome finissante, comme le monde moderne tout entier, avec son âme façonnée au grand rêve chrétien, nous apparaît en une entité puissante et logique, que les siècles ont patiemment construite du poids des idées ajoutées à la masse des monuments nécessaires,, et qui ne disparaîtra sans doute que devant une force, une organisation ou une foi nouvelle.
Ce sont ces deux grands aspects de l'effort inlassable de l'homme — de la figure successive de l'humanité en marche — que nous nous efforçons de mettre en parallèle, comme ils le furent dans la vie morale des peuples intéressants, et d'analyser à l'aide des monuments et des œuvres des artistes, puisque, aussi bien, de ces deux grands mouvements aujourd'hui aboutis, le monde semble vouloir chercher, par la Science, une résultante et une rénovation. Notre idéal moral actuel — notre idéal social aussi, à peine en formation — est fait, en tous cas, pour la plus grande part de l'évolution chrétienne, qu'on le veuille ou non ; tandis que pour les arts, dont se transforme si lentement le métier cette servitude de l'esprit à la matière — la grande contradiction vient de ce qui reste en eux d'idéal païen et d'extérieure beauté en éternel conflit avec l'intérieure vertu.
Ces longues et inquiètes transitions d'une forme à une autre — plus belle ou moins belle, qui peut le dire, devant la différence des successives visions? — ces passages douloureux d'un idéal à un autre, sont bien les plus intéressantes heures de la vie séculaire des arts. Et l'étude que nous allons en essayer témoi-
gnera peut-être assez clairement, une fois de plus, que nous ne voyons de l'universelle, de l'unique harmonie que les transformations. Mais cette réalité objective, dont parle un admirable savant1, successive apparence d'une vérité qui reste à atteindre, a du moins créé tant de belles choses, pour la gloire ou pour la consolation de l'humanité, qu'il la faut regarder, qu'il la faut adorer comme l'unique promesse du « divin » j'entends comme la seulepreuve d'une possible croissance de l'intelligence et de la conscience humaine.
Car, il n'y a, en tout, que des transformations — il vaudrait mieux dire des transpositions — de l'idée; et c'est bien là que réside toute la raison d'être de l'art, de l'espoir, de la vie. Ces perpétuelles métamorphoses du même désir d'infini, qui ont fait la race humaine si diverse, un peu plus noble tout de même que les autres formes animées et probablement si intéressante à voir cheminer, si quelqu'un ou quelque chose de plus haut et de plus pur regarde, ces recommencements continuels de la «vieille chanson» sont la preuve même de la permanence de l'Art en face de la Science, qui n'est qu'un perpétuel devenir. La « limite » est précisément la condition de grandeur de celui-ci ; à celle-là, V « infini )>sera le champ de recherche à jamais ouvert. Les moments de jonction des deux aspects d'idéal donneront la date presque exacte des grandes évolutions de l'esprit humain. Qui peut dire quelles parts a fait un Ar-
4 Mais ce que nous appelons la réalité objective... ne peut être que l'harmonie exprimée par des lois mathématiques... et, si j'ajoute que l'harmonie universelle du monde est la source de toute beauté, on comprendra quel prix nous attachons aux lents et pénibles progrès qui nous la font peu à peu mieux connaître. — Poincaré. La valeur de la science .
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chimède, un Socrate ou un Çakia-Mouni de son intuition sublime tout à la fois et des traditions antérieures qui avaient façonné sa raison ? Dans quelle mesure Jésus, pour les divines paraboles, a-t-il emprunté aux beaux mythes d'Orient ? Or nous savons ce qui, dans la cathédrale, vient et dérive du temple. Logiquement, de la Vierge païenne tant de fois sculptée par les grecs réalistes, nous devinons, à certains aspects du métier même, qui trahit la pensée initiale, la parenté charmante avec la Madone que, d'un si touchant ou si subtil amour, peindront tous les peintres idéalistes du Moyen Age, et de la Renaissance.
De la musique antique, conservée précieusement par l'Eglise, au milieu de l'universel naufrage où Rome entraîna la civilisation ancienne, comme un grain d'encens qui brûlera plus tard, nous comprenons à peine le sens symbolique, n'en connaissant encore par aucun texte précis ni les règles ni l'harmonie. Les sons, plus subtils et plus immatériels, se sont évaporés à travers les ruines, qui demeuraient debout, des temples sonores. Mais à son origine encore nous reconnaissons le chant nécesssaire des idées plus pures, des rêves plus complexes d'un monde qui croissait en intelligence et en vérité. En résumé il semble possible de dire que selon la loi constante de progression artistique dans chaque civilisation, et, de civilisation en civilisation dans l'humanité qui avance très lentement : l'architecture est née de la prière, comme du désir la sculpture, comme la peinture de la joie humaine, et de la divine tendresse la musique.
En somme, il n'y a pas d'explication de l'extraordinaire apparition de PArt dans le monde en dehors de ce fait :1a volonté humaine transmise à la matière
inerte — et c'est toujours la victoire de l'esprit sur la résistance de la matière, selon le mot connu, et la meilleure définition sans doute . « Homo additus naturœ » — ni hors de cette réalité, sur quelque point du globe, en un jour inconnu : le premier artiste, un curieux, un amoureux ou un fou, tournant d^ ses doigts inquiets dirigés supérieurement pourtant, divinement peutêtre, la première coupe, pour y boire l'eau du torrent, essayant la première image pour la faire admirer des femmes et des enfants, cherchant la première idole pour apporter aux hommes la grande illusion.
Par malheur, l'homme primitif qui descendait le long des rives heureuses où venaient se joindre les grands fleuves, symboliques1 des deux grands courants de l'esprit qui vivifieront le monde jusqu'à la fin des temps, — l'idéal et le réel — l'homme but à l'eau vierge encore, avec le désir de connaître, d'aimer et de comprendre, l'oubli de son origine première.
Et à cause de cela, nous ne saurons jamais bien, sans doute, d'où nous venons : et, si c'est encore l'énigme de la Science, c'est bien le charme profond et douloureux de l'Art.
Il nous reste à souhaiter de connaître un jour vers qui ou vers quoi nous allons. Est-ce là ce que doit — après les religions, mieux que les philosophies — trouver ou retrouver et définir un jour la Science, si l'Art ne l'a pas suffisamment laissé deviner ? Quoiqu'il en soit d'une ambition si haute — illusion ou
1 Tontes les légendes de l'Orient primitif. Bible, livres sacrés de la Chine et de Flnde s'accordent, par une étonnante coïncidence qui ressemble à une presque certitude historique, ou tout au moins à une explication symbolique à placer l'origine de l'homme entre deux fleuves sacrés.
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espoir qui est, en fin de comptera, raison d'être de tout effort et la condition de toute dignité en face du destin — l'Art, que nous servons comme des prêtres une divinité, est né et vit encore de ce reste de mystère que passionnément nous cherchons jusque dans le plus lointain passé en nous prosternant devant les grands chefs-d'œuvre — que, ardemment, nous entretenons dans la fièvre constante du travail, qui est l'unique prière de l'artiste, l'ardente prière à la nature.
Et si j'ai pu bien établir que l'artiste originel fut toujours celui d'entre les hommes qui regarda les choses avec plus de curiosité, et « les aima un moment comme des êtres »; si j'ai pu, en ces lignes, faire deviner à travers les mots — en quelque sorte sentir, comme au toucher des idées — ce que furent ces belles origines, il me semble qu'on comprendra mieux, qu'on verra presque avec les yeux de l'esprit, à travers le temps, sous les images un moment reconstituées des grandes œuvres mutilées et sublimes, la volonté et l'amour du vivant ouvrier qui les créa. Et se replaçant, comme disait Renan, « dans le milieu » ce qui est la seule condition pour être sincère, véridique, et, par surcroit, tolérant, on imaginera sans parti-pris, c'està-dire sans sottise, en complète et sereine intelligence des choses, les moments précis et les belles conditions d'âmeoù tant d'œuvres diverses furent faites pour la joie tour-à-tour et pour la gloire des plus dissemblables hommes, continuateurs de la même humanité.
Tout se désagrège, mais tout recommence. Les plus belles œuvres d'art seront détruites. Mais, s'il y a, comme je le crois, une incontestable augmentation de l'Idée dans le chemin, déjà fait, des Dieux à Dieu, il faut nous déclarer satisfaits, inébranlables en l'es-
poir dumieux, et patients... comme lesDieuxmêmesque nous avons imaginés. Qu'ils aient été puissance de la nature, terreur, force ou bonté, qu'ils soient abstraction ou rêve, ou demain forme dévoilée et réelle de l'harmonie universelle, ils ont, jusqu'à nouvel ordre, donné toute grâce et engendré toute beauté. De ces deux principales phases de l'humaine évolution — Dieux multiples et plus beaux dans le monde ancien, Dieu unique et plus pur, plus abstrait, dans le monde moderne — datent les grandes significations des arts. C'est alors, comme nous allons le voir, à des moments si distants et si différents de l'histoire, mais pour les mêmes causes, et sous la pression des mêmes besoins, qu'ils conquièrent et expliquent le monde, et, s'échappant des limites étroites où les avait longtemps enfermés la vie d'abord grossière des hommes, s'épanouissent en chefs d'œuvre à toutes les époques où quelque chose recommence et, expriment magnifiquement en formes, en couleurs, en sons, la forme religieuse des idées nécessaires. Qui sait si la Science, parvenue un jour au degré le plus haut de la compréhension de l'univers, reculant le problème divin, l'épurant peutêtre, ne gardera pas, en confirmation même des espérances de l'origine, quelque chose de cette religieuse force des idées premières sur l'esprit humain ?