CHAPITRE PREMIER
Si l'on admet que les objets, partout similaires, dont les fouilles les plus récentes ont mis au jour les débris dans les terrains de l'âge de pierre — et cela au pays les plus distants du monde — donnent l'idée du premier état, tout rudimentaire, mais également semblable partout et comme encore voisin de l'instinct, de cette humanité primitive, avant que les climats, la nécessité de vivre autrement, les milieux enfin en aient sans doute modifié et diversifié les familles, parties chacune de leur côté à la conquête du sol, on sera frappé de la logique cachée comme du charme profond de cette longue histoire des choses qui commente si bien celle des êtres. En somme, le progrès humain auquel nous voulons croire, espérant délibérément en sa croissance continue, n'a été qu'un état de plus en plus diversifié — après les jours, les siècles peut-être d'une vague unité de race et d'instinct — d'une enfance infiniment longue ou plutôt des successives modalités d'un
LA VALEUR DE i/ART
même besoin de vivre, puis de se défendre, puis de prier — ce qui est l'appel d'un être à quelque chose ou à quelqu'un de plus fort — ou encore de rêver — ce qui n'est peut-être qu'un lointain ressouvenir des origines — enfin de réfléchir et de juger, ce qui sera la grande différence de l'homme aux autres êtres et peutêtre la seule supériorité — la vraie dignité — du bel animal définitif perfectionné par le temps, et fini physiquement et cérébralement tel que nous le voyons.
L'homme est, en tous cas, déjà très vieux sur cette terre beaucoup plus vieille que lui. A qui a-t-il succédé dans le droit et dans la force de connaître et d'asservir la matière qui lui est offerte, et dont il est lui-même issu, mais du moins merveilleusement — ce qui est presque le même mot que « divinement », en attendant qu'on en trouve un autre ? Quel occupant provisoire — quel intermédiaire sera-t-il entre l'antique conception et le perpétuel devenir? Le pressentir, puis le vraiment savoir scientifiquement — mais j'ai grand peur que la science de cela ne soit précisément notre « limite » — ce serait connaître la maison future de l'idée comme nous apprenons chaque jour à connaître mieux la maison du passé. Et le passé — si la Science, encore une fois, doit être la forme de l'avenir — le passé nous aura délicieusement instruit, qui est proprement l'Art, c'està-dire le besoin tenace, peut-être éternel, en tous cas si invincible chez l'homme qu'il en paraît nécessaire, d'organiser sa destinée pour le plus de bonheur possible, de parer de beauté la maison qu'il habite et l'illusion dont il vit.
Nous avons vu dans les pages qui précèdent sa persistance obstinée à construire des temples autour de sa successive foi, à loger toujours ses Dieux ou Dieu
dans des choses visibles et belles, et à se réjouir ainsi dans son espérance, à se consoler enfin avec de la beauté de l'impossibilité encore à peu près générale, sauf pour quelques esprits en tous temps très rares s'ils ont été plus grands ou plus purs, d'entrevoir la Vérité et de lui donner ce seul voile définitif, ce temple invisible qui est la conscience.
Nous suivrons maintenant pas à pas dans la vieille histoire, et jusque dans la nouvelle , son effort au moins aussi curieux et entêté à se constituer en groupements de plus en plus compacts et solidaires — famille, cité, nation — et à créer patiemment les formes d'art qui seront tour à tour. les expressions nécessaires et logiques de ces idées plus réelles, plus égoïstes aussi, en tous cas plus compliquées, en lesquelles toutes les races, à mesure qu'elles avançaient dans la civilisation, la richesse et le bien-être, ont magnifié leur insatiable désir de jouir de la vie, ou, si l'on veut, leur fatale course au bonheur. Ce sera ce que j'ai appelé le rôle politique des arts, on pourrait presque dire, leur rôle royal, la signification même de cette forme de l'Art, plus réaliste, plus déchargée de symbole, correspondant en somme toujours à une royauté de fait ou d'esprit constituée tantôt par le luxe, par la richesse, tantôt par la beauté des formes, des cou^ leurs, des sons, autour des hommes et non plus autour des dieux, jusqu'à ce que l'évolution nécessaire, inévitable, des idéeset par conséquent desformes d'une civilisation ou d'une race vers sa fin, le conduise au seuil même du beau rêve de progrès dont d'autres hériteront.
Forme politique, forme passagère, privée du ferment d'éternité que semble garder la forme religieuse, elle aura laissé du moins en images et en sons — en mots,
en monuments, en idées — son témoignage devant l'histoire qui continue sous ses apparentes interruptions et devant l'humanité qui espère sans lassitude. Et la politique ayant toujours consisté à attaquer ou à détendre quelque chose, territoires ou idées, c'est par des ouvrages de guerre que commencera l'art « civil » dans toutes les civilisations en formation.
§ I. — Les Citadelles.
Après les premiers groupements humains dans les forêts préhistoriques, puis aux bords des eaux — grands lacs, ou mer dont les bornes étaient inconnues à ces esprits très primitifs, et qui leur semblaient, chaque fois que, du du haut des montagnes, des tribus nouvelles y descendaient, l'extrémité du monde — après ces haltes des grands errants, nos ancêtres, et dont il ne reste que peu de vestigesaux cités lacustres, aux grottes, oùlespoussaient la terreur etles intempéries dessaisons — les citadelles perchées sur les hauteurs, qu'on choissait les plus inaccessibles, sont les premières étapes intéressantes des peuples en train de se constituer plus régulièrement, en un mot, politiquement. Probablement des familles d'hommes de même race, emmenant femmes, animaux, enfants dans un ordre quelconque, s'établissaient pour vivre et se défendre en commun sur ces hauteurs qu'ils entouraient de pierres accumulées, comme moyens de défense. « Les premières villes n'étaient que des refuges placés sur de hauts sommets ; au moment des alertes, on entassait dans l'enceinte de l'Acropole tout ce qu'on pouvait sauver, et chacun se défendait de son mieux J. »
1 Colignon. Archéologie grecque, 40.
Les citadelles antiques étaient proprement des ouvrages de défense avancée devant les villes en formation qui, en temps de paix, s'étendaient dans la campagne ouverte. C'était la cuirasse destinée àprotéger le temple, cœur véritable de la cité antique. Le donjon féodal au Moyen Age, aura le même rôle ; la même forme, presque la même beauté esthétique, en découlera. Les pierres porteront alors le symbole de l'asile collectif ; et Tordre et la symétrie plus ou moins perfectionnés avec lesquels ces pierres — toujours énormes — étaient « superposées » pendant les premiers temps, ce appareillées » ensuite avec une certaine méthode, qui est un commencement d'art, enfin «jointes » selon un système plus soigné, et après une taille polygonale très exacte, sont des indicateurs, — des témoins — de dates assez précises V
C'est en Grèce, en Italie, ou en Asie Mineure le rôle de ces Pélasges venus, comme les Héllènes mais bien avant eux, deslointains plateaux d'Asie, en ces grandes migrations qui semblent bien avoir été en somme l'origine — le beau départ — de toute civilisation et de tout art. C'est, à une époque encore bien difficile à déterminer, avant les grands faits historiques qui suivirent la guerre de Troie, peut-être plus de 2.000 ans avant J. C. une première civilisation phrygo-pélagique2 qui construisit ces murailles énormes, dont furent si étonnés les Grecs quand ils arrivèrent dans ce
1 II est possible de proposer des dates approximatives pour ces étapes de la civilisation grecque : avant le xvie siècle, Hissarlik ; au xvie, Santorm; au xive, Jalysos ; au xïie ou au xnie, Mycènes et Spata. C'est la date des vases en ces divers lieux qui donnera l'âge des idées, et les murs des citadelles l'état politique des habitants.
2 Collignon.
pays à la suite des invasions de leurs primitives tribus Hellènes, Achéens, Doriens, Ioniens, Eoliens — et y trouvèrent installée une population autochtone, probablement inférieure, qu'ils eurent vite étouffée ou absorbée et dont ils ont pris grand soin par la suite d'effacer tout souvenir. Ils avaient, dans leur étonnement et dans leur ignorance, attribué aux divinités du feu, les Cyclopes, ces gigantesques ouvrages et le nom de murailles cyclopéennes leur en est resté ; mais sous ces noms mythologiques se devine le secret mal caché des origines orientales. — Et si les Cyclopes Lespiens, les Dactyles de l'Ida, ces premiers ouvriers habiles à travailler le fer et les métaux précieux, les Telchiens venus de Crète à Chypre et à Rhodes symbolisent un art fabuleux, c'est bien encore qu'on aperçoit sous ces mythes l'ingéniosité des Grecsà absorber dans leur clair et orgueilleux génie tous les efforts antérieurs dont ils allaient faire l'art le plus pur et le plus rationnel — le plus humain — • qui ait encore fleuri sur le monde.
Assurément les Assyriens et les Egyptiens surtout, qui sont toujours les ancêtres de tout \ leur avaient appris, grâce à ces beaux voyages phéniciens que Ton sait, une foule de choses très savantes déjà. Et encore les citadelles d'Asie au temps des Teglathphalazar et des Nabopolassar, ou les murailles de Chine2 les plus légendaires témoignaient de même des habitudes de défense qui, réunissant et protégeant les premières
1 De nouvelles découvertes ont encore reculé les dates en Egypte, et Ton déblaie, en ce moment, un temple, en Egypte, qui paraît dater de plus de 4,000 ans avant notre ère.
2 La grande muraille que l'on voit encore en Chine ne date que de 350 ans avant J. G. Il est probable qu'elle remplaça des travaux de défense beaucoup plus anciens, que les légendes aussi attribuaient à des Dieux.
familles humaines, puis les cités politiquement constituées, furent en somme les premières architectures non exclusivement religieuses, les premiers « monuments civils » de l'histoire. Mais, invinciblement, on en revient aux Grecs quand il s'agit d'un art logiquement déterminé et constitué — d'une idée bien construite; car ils furent les premiers, du moins au sens où l'entendent la culture et la raison modernes, à construire rationnellement, avec des proportions mathématiques et déterminées en vue d'un effet calculé, c'est-à-dire en vue de la beauté proportionnée à l'échelle humaine, des monuments logiques et beaux.
C'est en somme à la constitution théorique et rationnelle des « ordres » dans l'architecture, à la fin du vne siècle, après les invasions doriennes, que remonte vraiment le commencement de l'art grec, les moyens de bâtir ayant été limités jusque là à des superpositions plus ou moins adroites de matériaux en vue de la défense — ou à des constructions en bois, comme probablement les très anciens temples dont Pausanias dit avoir encore vu les restes à demi ruinés.
Il n'est pas moins certain aussi que les grandes civilisations antérieures à la Grèce — Assyriennes du temps qui avait succédé aux Ghaldéens ou égyptiennes des premières dynasties, avaient suivi ble même processus dans l'art de construire, en passant de la forteresse barbare au temple pur, puis du temple dés Dieux au palais des Rois, enfin du palais souverain à lamaison familiale. C'est toujours le chemin du dieu jusqu'à l'homme.
La révélation, par les mesures proportionnelles, mathématiques, de la beauté absolue d'un organe primordial etconstitutif comme l'était la colonne — Dorique d'abord^ la plus ancienne, puis Ionique, puis Corinthienne en sui-
vant la progression de l'élégance raisonnée aux dates mêmes du temps — est tout un symbole encore de la transformation sociale. Les temps sont devenus moins durs; les diverses tribus Hellènes se sont partagé le solde la Grèce qu'elles ont envahi du droit, sans doute éternel comme la force, de la supériorité ethnique de la race la plus fine ou la plus avancée. Le milieu, le sol a surtout modifié insensiblement les mœurs et le sens intelligent, si je puis dire, des conquérants. Ils ont bien apporté d'Asie le souvenir des demeures plus belles qu'ils avaient entrevues ailleurs, mais ils se sont assimilé les idées et peu à peu, en cette incubation nouvelle, les idées sont écloses autrement, donnant des significations différentes parce qu'elles avaient d'autres mesures. Ils nous ont ce fait », comme disent les médecins, de la culture grecque, de la pensée grecque, de Fart grec avec tous les éléments absorbés ailleurs, comme nous ferons à notre tour du génie français avec des germes pris de toutes les races. Le tout est toujours d'être, à un moment donné, la race supérieure ou seulement plus sensible qui prend, juge et condense — la race-crible où les idées, jetées de toutes parts, donneront le résidu le plus pur. Or, dans toute l'histoire connue jusqu'à nos jours, les Grecs ont été les premiers qui, consciemment, ont joué ce rôle et les Florentins du Quattro-Cento peut-être les seconds. Il est probable que la France en aura, pour la troisième fois, la mission et la gloire.
Les Grecs triomphants, heureux et fiers après la grande défaite des Perses — qui fut décidément un des grands « tournants » de l'histoire du monde — ne songèrent plus qu'à faire de la beauté ! Alors ils oublieront la citadelle pour le temple et, pour le théâtre. Au con-
traire, chez les Romains, peuple conquérant et peu artiste, — il le faut répéter ici plus fortement encore — la citadelle, défensive par définition, fut bientôt remplacée par l'usage des camps fortifiés, construits d'ailleurs par les armées en marche à travers les pays conquis, avec les même soins, les mêmes règles, la même symétrie qu'une forteresse permanente. Camps permanents ou camps provisoires établis de bataille en bataille, des lois précises et toujours les mêmes présidaient au choix de l'emplacement, suivant les indications de l'art augurai, à la construction de l'enceinte et à la division symétrique, par des voies se coupant à angles droits, des campements pour les hommes, de telle sorte les soldats, dans toutes les périodes des guerres, retrouvaient toujours le même plan de la forteresse typique, image au pays lointain de la cité avec son forum, son prétoire et ses autels.
Ainsi le soldat romain emportait au camp ses habitudes et presque sa demeure ; en même temps qu'il conquérait le monde pour sa gloire, il y déposait le germe d'ui^e foule d'ataviques idées, dont on retrouve des traces dans tout le monde moderne. La puissante empreinte romaine demeure encore sur le cerveau humain, que le génie de tout un peuple conquérant a façonné pour l'orgueil, et pour la guerre, ce grand plaisir héroïque et barbare des peuples qui ne sont tout de même pas encore assez loin des commencements du monde.
Pourtant quelle- loi cruelle et féconde nous dirige, nous étreint et peut-être, à certaines heures de l'humanité, nous sauve, qui veut que toujours les grandes guerres éveillent, comme une revanche de l'esprit, les grands efforts d'espoir, d'idées, d'Art enfin. C'est en
vérité, comme une sorte de détente morale après le grand effort physique — la paix du corps où l'on entend chanter l'âme. L'histoire est pleine de ces réactions vengeresses de l'intelligence, après les grands baptêmes du sang ; et ainsi il a été, et il sera logique que le temple succède à la forteresse et la beauté à la force.
Pour qu'à la citadelle, poste avancé qui défend une famille, une ville ou une idée, succède le temple d'abord, qui est le piédestal sublime et sans défense de ces trois symboles, puis le palais, qui est ]e siège et la représentation monumentale de l'unification, en la main d'un seul, des forces que représentaient à l'origine ces symboles* il faudra des périodes très longues de transformation dans la croyance, dans la richesse ou dans la force d'un peuple. Sapuissance grandissante au milieu des autres peuples, absorbés ou vaincus par le plus fort sur le sol primordial, sera ainsi toujours représentée par une citadelle où les fouilles, plus tard, mettront à jour des objets de guerre, souvenirs grossiers ou symboles des héros — et ce seront les épées et les masques d'or de Mycenes trouvés par Schliemann au plus profond du trésor de la vieille forteresse peutêtre a-gamemnonienne.
Ailleurs chez cet autre peuple qui, n'ayant plus à se défendre sans trêve contre les barbares voisins, a déjà le temps de penser, de prier ou de rêver, par conséquent de s'inventer des religions pour se croire ou se dire supérieur en morale à tous les autres, la croyance — qui est la forme la plus ancienne de l'amour — sera représentée par la construction de ces temples merveilleux que l'antique Egypte dans les temps les plus fabuleux creusaitdans les montagnes ou élevait sur les plateaux désertiques voisins du grand Nil jaune. Et
des tombeaux sortiront un jour, par milliers, ces précieux témoins de la vie aux origines de la culture humaine.
De la richesse enfin de ces mêmes peuples à une période plus avancée de leur existence historique — • assimilable, en somme, à la vie d'un individu avec ses âges normaux ■ — de cette fortune qui naît des armes et du commerce, la fleur visible sera de l'art aux palais des rois, aux places publiques du peuple et chez les «marchands du temple ».
Mais déjà l'évolution se dessine, en ces trois typiques efforts de vie, et par conséquent d'art, des races successives vers un idéal de bonheur obstinément poursuivi, qui fatalement les mènera toutes de la jeune et religieuse confiance à l'ardente bataille pour la vie, des dogmes accceptés à la jouissance voulue — du temple à la place publique, du sanctuaire au théâtre. Et ainsi l'Art qui aura commencé à la citadelle aboutira au temple, puis au forum, puis au cirque. Toute civilisation finissante sera hantée du grand problème populaire, et le peuple qui aura construit la citadelle en avant du temple, en avant du palais, en avant de l'idée, la démolira un jour par plaisir, par curiosité ou par colère, pour voir « ce qu'il y a dedans.. », en attendant qu'on en reconstruise une autre en avant d'une autre idée.