‹ La valeur de l'artChapitre 9 sur 19 · II. — Les Palais · texte numérisé non relu

II. — Les Palais

Ce que le temple, maison plus belle du Dieu ou de la Déesse, était dans la cité antique, telle que la Grèce l'avait définitivement constituée d'après un idéal plus pur de croyance religieuse tempérée de liberté politique, le palais, demeure plus grande du chef militaire,

du tyran, craint plus encore que respecté, l'avait été depuis longtemps dans les étonnantes civilisations asiatiques, que l'on aperçoit au commencement du monde. Remarquons encore en passant que la différence seule de cette conception : bâtir quelque chose de très grand pour y mettre un homme plus fort ou un peu plus habile, à cette autre : élever quelque chose de très beau pour loger un Dieu plus pur et bientôt une idée abstraite, est un degré déjà en croissance de l'idéal d'un peuple.

A l'origine, la cabane ou la tente du chef chez les peuples nomades — et les premiers peuples en Orient ont dû toujours être nomades à un certain moment de leur développement ethnique — était certainement reconnaissable à quelque chose de plus grand au milieu du campement de la tribu ; mais ce n'est en somme, nous l'avons vu, que lorsqu'ils se sont arrêtés que les peuples ont commencé à construire avec quelque art des monuments ou des idées. Les religions primitives de l'Asie étaient restées très longtemps enfantines et terrifiantes. La Beauté, qui est déjà une adolescence de l'ordre spirituel, y trouva peu d'éléments de pureté simple et ordonnée.

Nous savons par les bas-reliefs et les statues chaldéennes et assyriennes et nous pouvons supposer, par analogie, d'après les vieux monuments chinois, que l'influence religieuse pendant ces longs siècles d'incubation orientale n'a pas produit d'œuvres très pures, au sens où l'idéal se règle à des lois certaines de mesure et de raison, en un mot pas d'œuvres synthétiques mais des accumulations, plus curieuses que belles, de formes et d'images presque barbares — ornements ou êtres — disposés sans choix sinon sans ordre pré-

conçu. Ce sont des œuvres énormes de grands enfants. La simplicité en art, je le répète, sera une étape, toujours, chez les individus, comme chez les peuples, dans la marche vers la haute culture, et le signe distinctif de l'âge mûr d'une race.

Aussi dans tous les pays d'Asie très anciens, où la religion fut moins pure — j'entends plus encombrée de dogmes terribles et d'idoles enfantines — l'architecture et les arts plastiques à sa suite trouvèrent leur meilleure expression et la plus riche à coup sûr, au service des souverains, sortes de dieux temporels pour ces peuples asservis. On pourrait dire que là où la religion était d'idéal inférieur, c'était la royauté qui le plus vite approchait de la Beauté, en s'appropriantpourun usage tout de luxe, et de domination, les meilleures formes d'art possibles pour le temps. C'est bien en ce sens que les grandes demeures royales, les palais des conquérants, chefs de ces peuples toujours en guerre, depuis la lointaine Chaldée jusqu'au triomphe d'Alexandre, à Ninive, à Babylone, à Persépolis, à Suse, durent présenter un splendide effort d'art somptuaire destiné à imposer la suprématie du . roi à la foule, par l'étonnement d'une telle richesse — c'est-à-dire encore par l'admiration qui est une forme de la confiance. L'Art, dans ces manifestations démesurées, était évidemment toute une politique. Et peu à peu, au milieu de tous ces peuples nomades et conquérants qui suivaient le chef le plus fort, et se donnaient à lui sans réserve dans les batailles et dans la victoire, on voit se former l'idéal d'un maître plus puissant et plus beau auquel il faut obéir, et qu'il faudra parer comme un demi-dieu pour mieux croire à sa supériorité. C'est bien là l'idée « royale » qui a servi

l'Art à ses origines plus qu'on ne croit — et que l'Art a magnifiquement servi. C'est enfinl'origine des premières demeures plus belles — autres surtout pour des êtres qu'on croyait, qu'on voulait autres que le commun des mortels — des palais extraordinaires dont les merveilles remplissent les légendes et les livres. Gomme la citadelle avait été à la fois la conséquence et le symbole de l'état de défense des premiers groupements d'hommes, le palais sera donc la demeure, après les triomphes, des conquérants partis résolument pour l'offensive, — le signe construit de l'idée de conquête.

11 est frappant que pendant les longs siècles de luttes ininterrompues entre ces peuples qui de l'Asie descendaient invinciblement — comme fatalement — vers la Méditerranée, laissant, en villes énormes et somptueuses, la trace de leur civilisation étrange dans leur lente migration vers la mer, le luxe, la splendeur de la vie, en un mot la joie souveraine de l'Art aient fleuri aux mains de quelques tyrans heureux, pour la gloire de la force etnon de l'idée, pendant qu'un petit peuple, dont le rôle politique fut sans importance au milieu des querelles sanglantes et superbes de Ninive et de Babylone, et dont le rôle artistique fut à peu près nul, passait sans bruit — avec quelques gémissements cependant qui sont devenus des murmures de prophètes — au travers de tous ces cris de guerre, et, cheminant en quelque sorte avec son secret au milieu de tant de tumulte et de richesses vaines, apportait seul le trésor inconnu, l'idée qui change le monde.

Le peuple juif, au milieu de toutes les splendeurs d'Asie, était le pauvre qui passe et dit la parole vraie — nécessaire. L'interrogation jetée à l'infini, devant

l'immensité de l'espace, cela ressemble fort à la prière adressée àun Dieu, dans le grand silence de l'esprit. Le geste est le même, et peut-être la pensée. Et c'est pour cela que la Bible, qui n'aurait pu et dû être, dans sa lettre, que l'histoire compliquée, un peu ridicule et sans grand intérêt historique, de quelques tribus inconnues et insignifiantes, est dans son esprit, le Livre par excellence, le premier guide de l'humanité sur la route de l'inconnu.

Renan a voulu expliquer, avec la magie de son style et ce profond sens religieux dont il ne s'est jamais dépouillé, l'apport, si unique dans l'histoire du monde, du monothéisme par le peuple hébreu ; et il a pensé que ces premiers peuples sémites, en leur vie nomade au désert, avaient conçu, dans la contemplation des grandes solitudes sous l'infini du ciel, cette idée si simple et si belle — si avancée pour l'âge du monde tf — de la divinité unique et souveraine. De là à la tradition biblique de la révélation, il n'y a qu'un pas. Et c'est toujours la foi symbolique de l'enfance à laquelle se devra substituer la connaissance rationnelle, promise à l'homme qui grandit.

De fait, pendant que les peuples batailleurs, commerçants, civilisateurs en somme à leur façon, se passionnaient à produire de la richesse, de la joie, de la vie, ou même à faire de l'art, à force de curiosité, à force de luttes et de conquêtes, ces grands rêveurs sémites, ballotés de maître en maître selon le succès des armes de leurs puissants voisins, tour à tour captifs de l'Assyrie ou de l'Egypte, s'obstinaient à faire de l'idée.

Et en fin de compte ce peuple d'Israël, qui tient une si grande place dans l'histoire morale du monde, n'a

laissé aucune trace d'art intéressante, tandis que, de Nabuchodonosor, de Téglatphalasas ou d'Assour-Banipal, qui paraissent l'avoir si fort et si longtemps persécuté, jusqu'à Hadrien qui détruisit le souvenir même de Jérusalem en élevant un temple à Jupiter sur les ruines du temple de Salomon, tout l'effort des successifs conquérants, sur le chemin fortuné qui menait d'Asie en Egypte, semble être de laisser trace de leur gloire en d'extraordinaires palais, — trop grands, trop beaux — que la légende, transmise par les Grecs et la Bible, fera plus démesurés encore, jusqu'à ce que les découvertes récentes et la lecture des inscriptions cunéiformes, viennent du même coup confirmer l'étrangeté énorme et magnifique de ces grandes constructions royales — les premières probablement où l'Art s'essaya à la beauté en dehors de toute signification religieuse.

Toutefois, il ne faut pas oublier qu'une certaine force de symbole dogmatique devait demeurer en l'apparence construite, c'est-à-dire dans les formes et dans les proportions de ces palais, œuvres des arts « civils » du temps. Ces souverains asiatiques eurent sans doute les premiers l'idée toute politique de se faire passer pour des divinités sur la terre — idée que les Grecs eurent beaucoup moins, qu'ils essayèrent même, à ce qu'il semble, de détruire en la rationnalisant en quelque sorte, en l'exaltant, en la purifiant au sens simplement humain, mais que les Romains, au contraire et le Moyen Age chrétien agrandiront jusqu'à l'extrême et qui paraît, malgré de beaux rêves et de très purs efforts d'idéal, fort loin de disparaître encore du gouvernement des hommes.

Une fois cette idée introduite dans le monde par fin-

fluence combinée dè la religion et de l'antique, de l'éternelle loi du plus fort, tout s'en déduisit logiquement— politique, gouvernement et Art ; et si l'on y ajoute, comme il le faut faire pour tout pays et pour toute époque, les raisons toutes naturelles, mais non moins fortes que les morales, par laquelle le sol, c'est-à-dire les matériaux qu'il produit, et le milieu, c'est-à-dire le climat et conséquemment les habitudes de vie du peuple qui l'habite, avaient modifié les modes de construire — presque les modalités de la pensée, par voie de conséquence — chez chaque race successivement, ou arrivera presque à donner leur physionomie et leur âge aux grandes ruines de ce coin prédestiné de l'Asie.

Ici était Ninive, la ville sainte de la déesse Istar — qui seral'Astarté des Grecs — Ninive endormie depuis des siècles sous le pauvre village turc de Koujoudjick. Ici Sargon, Sennachérib et Assour-Ban-ipal élevèrent ces palais aux larges portes que gardent les taureaux ailés et tiarés, ensevelis depuis vingt-six siècles sous les « tumulus » de Korsabad, animaux monstrueux et cependant beaux, prisonniers douloureux et superbes qui maintenant se regardent d'un grand air d'ennui aux murs froids et tristes du Louvre qu'ils ne comprennent pas. Ici, dans les immenses salles rectangulaires que, interminablement, ornaient, en racontant à leur façon l'histoire des rois et des peuples, les longs bas-reliefs aux figurines symétriques et gauches, s'entassaient en rangs réguliers ces « gâteaux d'argile » où, d'un trait tin et serré, les petits caractères cunéiformes, comme de patientes fourmis, enregistraient toute la science alors connue et toute l'histoire qu'on savait. Ce furent les premières bibliothèques humaines, et, dans ces morceaux de terre

sacrée où le feu symbolique avait pour la première fois scellé les rêves de l'ancien homme, comme dans ces briques marquées au sigle de chaque souverain et que le sol de l'antique Assyrie, a rendus hier à l'ardente curiosité de l'homme nouveau, vit, seulement endormi, le grand secret des premiers civilisés.

Là encore fut Ur, la patrie d'Abraham, appelée Uru sur les briques, et plus loin Larsam, le Larnaka des Grecs, où la légende chaldéenne veut que les hommes, prévenus de la grande catastrophe qui devait faire périr le monde par le déluge, aient entassé des tables précieuses pour servir à perpétuer leur mémoire parmi ceux qui survivraient à la destruction. Là enfin s'élevait cette Babylone fabuleuse1 que fondait pour le merveilleux plaisir des murailles et des jardins, une femme, la légendaire Sémiramis, après que les enfants de Noé, échappés au déluge, y eussent vainement tenté de terminer la tour infînissable, symbole peut-être de l'idée infinie.

Cette Baba-Ilo — c'est-à-dire porte du Dieu Ilo — qu'habita Nemrod le chasseur/ et qui fut avec Elec- Ukbad et Kalash, un de ces centres de culture et d'art raffiné dont le peuple juif ne vit ni ne comprit en rien la prime beauté, en sa rancune de captif, en sa hantise du dieu vengeur; cette cité de briques, d'émail et d'or, à la triple enceinte et aux cent portes, fut celle là même dont le grand Nàbuchodonosor ne ht sans doute que restaurer les murs, les temples et le palais, ce Palais deux fois historique, et plus symbolique encore, que les inscriptions appellent le Karr et où, trois cents ans

1 Les inscriptions de la Chaldée, sans remonter même à l'origine de Babylone, attestent son existence à une époque antérieure à Fan 35ôo avant J.-G.

plus tard, venait mourir au retour de ce voyage inouï poussé jusqu'à l'Inde, Alexandre le Grand, frappé au moment où il rêvait, le premier peut-être, l'empire du monde, en la formidable fusion de l'Orient fabuleux, encore ébloui des grands songes mythiques et de l'Occident plus grave, merveilleusement mûri en deux siècles de raison pure et d'art souverain par le clair génie des Hellènes.

Chez les Grecs en effet, et déjà bien avant les temps Alexandrins — dès le vie siècle — la vie civile, dont ce peuple s'était fait une conception tout autre par un sentiment alors très nouveau de la dignité et de la liberté humaines, avait donné d'autres mœurs, d'où, logiquement, d'autres demeures. Peu ou pas de palais; des temples magnifiques pour les Dieux; d'humbles maisons pour les citoyens. Tous les vestiges de maisons particulières qu'on a retrouvés à Athènes, ou en d'autres cités de la Grèce, indiquent des habitudes de simplicité, de vie chétive, que trahit Fexiguité des chambres — au rez-de-chaussée pour les hommes, au premier étage pour les femmes, dans le gynécée. En somme, réelle est la pauvreté de l'habitation familiale. Le marbre était réservé au seul Dieu; les matériaux les plus modestes servaient à la construction des maisons, au moins pendant les époques de belle liberté civique, de vie publique toute extérieure, qui était partagée entre les affaires publiques et les cérémonies religieuses1. Dans cet admirable climat où toute la politique se faisait en plein air, où les Dieux seuls étaient à l'abri du vulgaire dans le sanctuaire étroit de la cella, où les hommes du gouver-

1 Collignon. Archéologie grecque.

nement n'agissaient que par l'action de la parole directe sur un peuple essentiellement mobile, très critique et très jaloux de ses droits de citoyen, la demeure où Ton ne rentrait que pour dormir, comptait fort peu. Même les charges publiques, chez ces Athéniens, qui paraissent avoir inventé le type de République dont rêvent encore assez vainement les modernes, et essayé les premiers de T« égalité », ne devaient pas donner trop de supériorité aux citoyens qui en étaient provisoirement revêtus.

Démosthène se plaindra plus tard, après l'influence des mœurs d'Asie de ce que c les maisons des citoyens rivalisent, pour la magnificence, avec les édifices publics ». « Ceux qui considèrent, dit-il, la maison de Thémistocle, celle de Miltiade et des grands autres hommes de ce temps-là voient que rien ne les distingue des maisons ordinaires... mais, de nos jours, l'opulence des particuliers qui se mêlent aux affaires de l'Etat est portée au point que plusieurs d'entre eux se font construire des palais qui surpassent en beauté nos plus grands édifices. »

Et plus tard encore, au temps d'Alexandre, on sait par un passage de Vitruve combien l'influence d'Asie — à la moded'Ionie, disait-on — amena les citoyens riches à se construire des maisons d'un luxe inouï, avec portique, exèdre, salle de festins, pinacothèque, salle de bains et galerie de tableaux. On dirait d'une description très moderne et, en tous cas, on voit déjà ce que les Romains, qui ont tout grossi et n'ont rien purifié, firent de cette leçon de choses... et même quelques-uns de nos nouveaux parvenus, très proches parents de ces Grecs élégants et sceptiques de la décadence.

A Pompéi, qui n'est en somme qu'une sorte de ville d'eaux ou de bains de mer grecque sur la terre d'Italie — unTrouville pour gens riches du temps de Claude et de Tibère — en cette Grande Grèce qui fut le prolongement de l'autre, on a l'impression très vive de cette élégance encore grecque et d'un raffinement déjà romain, en traversant ses jolies rues étroites, retrouvées presque intactes sous la cendre, où, par les murs à demi ruinés, se devine, un moment ressuseitée, la vie antique dans les atriums aux peintures vives ou sous les portiques roses entr'ouverts sur le ciel trop bleu, avec le grand Vésuve au fond, debout dans l'atmosphère violette. Les chambres des maisons particulières, selon l'habitude grecque, persistante malgré l'opulence du temps, y sont assez exiguës; mais l'élégance de là vie intime s'y mesure délicieusement, à la proportion des colonnes du portique et à la richesse charmante et mesurée des peintures. Ces peintures sont les seules qui nous donnent une idée vraie de l'art grec encore florissant dans ce coin déjà romain de la Grande Grèce, par le style très particulier des figures et par le sentiment délicat de l'ornementation, encore qu'elles aient été peintes très probablement d'après les œuvres célèbres de l'antiquité par des copistes de rencontre, qui avaient le tour de main nécessaire pour ces habiles pastiches où les artisans grecs excellaient, où excellent encore les ouvriers italiens, leurs lointains héritiers.

La vie était toute extérieure dans ces villes de plaisir, comme à Athènes même qui, vers les temps du Christ, s'éteignait doucement dans l'auréole de gloire de ses artistes, ou comme dans cette grande Rome qui commençait à mettre le monde dans son ombre majestueuse.

Ce n'est qu'à partir d'Auguste et pendant les deux premiers siècles de l'Empire que les maisons des riches, parvenus de la politique ou cle l'armée, selon le bon plaisir de l'empereur, se transformaient en « palais », le nom étant venu de la mode qui commençait à ce moment pour les grands de se faire construire des demeures somptueuses,' entourées de beaux jardins, sur le Palatin (palatinus mons) aux abords de la demeure sans cesse augmentée et enrichie des empereurs. Les rois de la Rome primitive y avaient habité, après que Romulus y eut, dit-on, tracé les limites de la cité légendaire, la Ko m a quadrata, l'Urbs, la Ville par excellence, future capitale du monde.

Sous la République, la vie publique au Forum avait tout absorbé, par les discussions constantes de la politique en plein air.

C'est ainsi, en cette double passion de la vie publique et politique et de ce que j'appellerai la vie esthétique en sa forme la plus saisissable pour la foule, le théâtre, qui se comprend et se pénètre le mieux la vie antique. Le forum et le cirque ont été les deux grands éléments vitaux de la société gréco-romaine, comme nous le verrons plus loin, et les deux grands pivots de toute la politique depuis les beaux siècles d'Athènes victorieuse et artiste jusqu'à la décadence de Rome conquérante et commerçante.

Le commerce et les Dieux seuls réclamaient des monuments. Les constructions les plus hétérogènes s'entassaient de plus en plus autour de ce glorieux Forum, qui semble aujourd'hui si étroit, si enserré entre dans les monuments et les temples, qu'on a peine à se figurer en cet espace si petit le drame si grand de certains événements, comme le meurtre de César par

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exemple et l'étrange spectacle, dès le surlendemain, de son bûcher devant le peuple soulevé.

Avec l'établissement de l'Empire et le règne superbe d'Auguste va recommencer la folie de bâtir qui caractérise toujours les grands souverains et les époques puissantes dans la paix qui succèdent aux grandes guerres extérieures ou civiles. Auguste entreprit de construire sur le Palatin, lieu sacré de la Rome des origines, le palais de la forme nouvelle — ou renouvelée — du gouvernement qu'acclamait la volonté populaire comme une revanche du meurtre de ce César qui avait deviné le sens nouveau des besoins du peuple et que le peuple avait compris et pleuré. Ici encore ce consentement du peuple, toujours le même etindispensable consentement qui allait expliquer et faire l'Empire, explique et fera revivre pour nous ces immenses et solennelles demeures impériales et patriciennes qui, sur le Palatin d'abord, puis au milieu des jardins magnifiques dont les villas Borghese et la villa Médicis sont les restes superbes et classiques, enfin sur l'Esquilin, montreront le prodigieux développement de l'architecture civile, au service, non plus d'un idéal divin, mais de l'orgueil impérial.

C'est enfin cette architecture qui, après s'être développée démesurément sous les successeurs d'Auguste jusqu'à Constantin, servira de type et de modèle, pour les divisions générales tout au moins et les proportions et pour les modes même de construction jusqu'à nos jours, à tous les grands palais impériaux. Car il est certain que des volontés semblables — des idées « souveraines » 4e même nature — se reproduisant à des époques différentes de l'histoire dans des cerveaux similaires et dans des conditions politiques et humaines assimilables entre elles, donneront des constructions de

même signification, sous d'autres aspects, sous d'autres façades artistiques. Et à des distances de temps considérables, il y aura, certainement une sorte de ressemblance de masse, de parenté artistique et morale, pourrait-on dire, entre la maison que Néron fit élever sur le Palatin et l'immense palais impérial de Byzance ou le palais de Gharlemagne à Aix-la-Chapelle et le Versailles de Louis XIV. Ce sont bien là des arrêts magnifiques de la royauté sur le grand chemin des évolutions et provisoirement des repos du peuple. Et je puis ici répéter que les « redites de l'histoire sont sans doute les parentés de l'esprit ou du cœur humain 1 ».

Auguste, recommençant sous le nom d'Empire la royauté de la Rome primitive et reprenant ainsi, en grand politique et au moment nécessaire, la direction souveraine du monde qui craquait de toute part sous la poussée de toutes les races accourues à la richesse de Rome, Auguste avait certainement voulu donner au peuple romain qui, las d'avoir lutté — et plus encore parlé — du Forum au Capitole, allait accepter de ses mains la servitude dorée, l'impression que sa grandeur passée se symbolisait toute en la majesté de son nouveau maître. La demeure du demi-dieu, sacré auguste et couronné de lauriers, devait être aux yeux de la foule presque aussi belle qu'un temple. Et Auguste retourne au Palatin, sur la colline sacrée où était conservée la grotte du Lupercal, dans laquelle s'était réfugiée la Louve, nourrice légendaire de Romulus. Près de l'autel élevé au-dessus du Mundus, au centre même de la primitive Roma quadrata — au cen-

1 Art et Métier. Revue des Deux Mondes, 15 juillet 1903.

tre moral du monde d'alors — il établit les fondations du palais souverain, qui sera la demeure et le symbole de la puissance, et dominera le forum républicain.

Déjà, dans les jardins du Palatin, devenu à la fin de la République le quartier à la mode, s'élevaient les élégantes maisons des personnages les plus illustres. Là habitaient Hortençius l'orateur et Gatilina, Marc- Antoine et Gieéron. Le luxe était venu avec la facilité de vivre, et la hâte de jouir. Tout ce monde était mûr pour l'Empire, pour la belle et heureuse servitude où les poètes chanteront à l'aise, où sculpteront et peindront en liberté les artistes que dérangent les révolutions du forum et que n'inspirent guère les discussions politiques.

Auguste fut un grand constructeur. Des temples pour les dieux anciens et nouveaux — dont Jules César déjà divinisé — des bains pour le peuple, voilà pour la politique. Son palais et son tombeau, voici le symbole impérial. Il dit dans son testament avoir rebâti en marbre la ville que la République lui avait laissée en briques. Enfin, il construisit la Bibliothèque palatine, et les lettres et les arts qu'il sut protéger le lui ont rendu en durable gloire, car plus que d autres, seuls peut-être, les artistes peuvent faire immortels qui les aide et qui les aime.

Après Auguste, tous les empereurs accumulèrent les constructions sur le Palatin encombré de portiques, de statues et d'autels. Puis Néron, pour faire de la place, incendia ou laissa incendier — les hypothèses sont incertaines sur ce point — cette Rome mai tracée et impossible à régulariser autrement que par ce magnifique accident; puis, en artiste consommé qu'il voulut être aux yeux de la foule, et qu'il fut très probablement,

en réalité, un peu fou et très instinctif en sa manière de voir grand, il profita de l'incendie, expropriateur imprévu et providentiel, que dans un accès de lyrisme vraiment assez théâtral, il avait, dit-on, chanté sur la lyre dans le plus fantastique décor qu'on pût inventer : une ville en flammes ! Puis, suivant un plan très raisonné, avec de bons architectes et d'excellents ouvriers, il reconstruisit la cité magnifique dont la place et les ruines, visibles encore aujourd'hui, attestent toute la majesté solennelle, un peu théâtrale, sans mesure et sans goût.

Par dessus tout il rêva du palais formidable et symbolique de la royauté. Du Palatin à l'Esquilin, enjambant la vallée, la Maison dorée, avec ses jardins, ses eaux vives, ses murs, de marbre et de mosaïque revêtus, devait, de l'antique Voie Sacrée, produire un effet extraordinaire avec ses perspectives enchevêtrées de colonnades blanches, de toitures dorées et d'arbres sombres. Néron y ruina à moitié les finances de l'Empire, comme un peuplus tard Louis XIV pour construire Versailles. La Beauté a toujours coûté très cher, et ce sera vrai déplus en plus dans l'avenir.

Il ne faut pas oublier pourtant qu'il mit tous ses soins et un grand amour à constituer une des premières bibliothèques publiques et à la loger dans un palais splendide, ce qui n'est pas négligeable pour la valeur et la suite des idées dans le monde. A coup sûr, il dut faire de cette Rome rebâtie d'un seul jet une œuvre folle et splendide à la fois d'impériale majesté. Et c'est encore, écrite en marbre et en or, toute l'histoire des empereurs — toute la folie impérialiste. La grandeur même des ruines explique très bien tout cela, étant à l'échelle même cle l'idée impériale de souveraineté, de domination mondiale telle que

commençaient à l'entrevoir les grandes races ambitieuses et dominatrices. Ainsi, la proportion des Thermes de Garacalla sera la plus splendide à la fois et la plus précise explication de l'idéal social à ce moment de la domination romaine.

Tibère, quand il ne se passionnait pas à accrocher aux rocs de sa prison volontaire de Caprée des terrasses de marbre rose ou des statues d'or, construisait volontiers aussi sur le Palatin. Les Flaviens ajoutèrent des salles et des portiques aux palais accumulés sur la symbolique colline ; et, pour en sortir sans se déranger ni traverser les rues encombrées par la populace, Caligula fît jeter un pont du Palatin au Gapitole par dessus le pauvre Forum bien profané — ce qui devait être d'ailleurs affreux et sentir déjà l'ingénieur et la décadence.

Il allait par là, disait-il, causer secrètement avec Jupiter Capitolin, auquel sans nul doute il ne croyait plus. Et le Christianisme montait comme une invisible marée, autour de ces montagnes de palais superposés, d'où allait bientôt s'évader l'âme antique en route pour Bysance en son retour nécessaire à l'Orient régénérateur.

Constantin est un empereur chrétien, donc oriental, Constantinople qu'il fonde et baptise est, dès le premier jour, une ville sacerdotale, à la façon d'Assyrie, et non plus une cité libre comme Athènes, ou une grande ville politique comme Rome. Dans l'art, comme dans le symbole religieux, l'or a remplacé le marbre et la pierre ; et de nouveau la théocratie remplacera la liberté. Le Christianisme bysantin est un retour de

1 Bagot. Vart bysantin, .page 125.

l'antique, de l'indéracinable esprit mystique; mais, en somme, l'art chrétien en est sorti, et de cette origine, il a gardé, pendant des siècles, un charme étrange et lointain, peu rationnel mais délicieux. Le grand Palais impérial et, plus tard, les palais des Blachernes, à Gonstantinople, devaient être d'hybrides accumulations de demeures somptueuses, ressemblant partout à des sanctuaires, des salles en forme d'églises et de chapelles, avec des plafonds d'or, des revêtements de mosaïques éclatantes et d3s trônes enrichis de pierreries d'où le souverain, redevenu tout asiatique, paré comme une idole, craint et presque adoré comme un Dieu, regardait, dans l'isolement splendide de sa majesté hiératique, partir sur le Bosphore bleu les grands navires, qui portaient les richesses d'Asie vers le lointain Occident. Et ces grandes barques dorées et peintes, comme autrefois les petites barques phéniciennes, remporteront, mais un peu plus tard, les idées mystiques en Italie, d'où elles gagneront tout le cœur du monde christianisé,

L'empire Bysantin fut vraiment le règne d'une seconde culture hellénique, faite, celle-là, bien différemment de la culture grecque des belles époques, d'un reste d'asiatique splendeur qu'avaient ressuscitée un christianisme très extérieur et un art très sensuel — et un, bientôt une société très corrompue. « Jamais, a-t-on pu dire, cet empire ne fut plus puissant et plus prospère qu'auxix6 etxe siècles, sous la domination delà maison Macédonienne 1, » Ce sont les empereurs de cette dynastie, et Basile le Macédonien, et Constantin Porphyrogénète, grand bâtisseurs, qui embellirent efe

1 Bagot. L'art bysantin, page 12 >. .

agrandirent jusqu'à la folie ce fameux palais dont ont parlé, avec une sorte d'amiration religieuse, tous les chroniqueurs. Jl n'en reste d'ailleurs plus trace, et c'est à peine si quelques mosaïques d'or, en quelque église de Sicile ou de Venise, peuvent donner l'idée de ce que devait enfermer de religion d'or et de mystère cet art étrangement beau mais non point pur.

En ce temps-là, le commerce des beaux objets de métal ou d'ivoire, des orfèvreries et des étoffes précieuses qui seront les agents secrets et charmants, par tout le monde civilisé, de la contagion sacrée, est la caractéristique de l'influence partout exercée par cette grande capitale assise entre l'Asie et l'Europe.

Les palais, autour de Sainte-Sophie, église mondiale en attendant les jours nouveaux de Home, les palais impériaux sont les grands types d'architecture renouvelée aux modes cle construire d'Asie. Et il est difficile de dire ce qui serait advenu de toute l'architecture civile ou religieuse, si les chrétiens d'Occident d'abord n'étaient venus jusqu'à Jérusalem et à Constantinople très saintement délivrer Dieu, qui s'en retournèrent les mains pleines d'ojetsrares, et lesbras chargésd'idoles, — lesyeux emplis d'extraordinaires souvenirsd'art — et si les Turcs, un peu plus tard, n'avaient, avec leurs habitudes de destruction et d'abandon plus encore, détruit les monuments, chassé les ouvriers d'art, et aboli toute antérieure beauté. Du premier désastre est né probablement le merveilleux renouveau gothique ; du second l'art subtil et le métier savant de la Renaissance d'Italie. Des murs qu'on démolit s'évadent toujours quelques idées grandes qui y étaient prison nières, et qui vont ailleurs féconder les germes en attente.

De l'Orient encore, de l'Orient royal, corrompu et magnifique, par l'architecture, allaient revenir les idées cachées sous les formes. Des palais de Bysance les pauvres et sincères Croisés ont vraiment rapporté, sans le savoir, le'sens du luxe, du dangereux et indispensable luxe qui fait les arts magnifiquement et défait fort utilement les sociétés.

§ III. — Les Stades, les Cirques. L.e Théâtre antique.

La forme la plus extérieure peut-être, la plus violente à coup sûr et la plus populaire de l'Art, le Théâtre, avait eu, nous l'avons vu, dès l'antiquité, une origine religieuse. De naissance sacrée fut ce profane et enfantin plaisir que l'homme, de très bonne heure, imagina^ du spectacle de lui-même et de ses Dieux. De l'instinct d'imitation, si frappant chez l'enfant, et qui est l'atavique commencement de l'éducation, viennent sans doute, chez ces peuples enfants aussi, le désir et le geste, puis l'habitude de copier en grimaces simulatrices les pleurs ou les rires quotidiens. Le sentiment du comique n'est peut-être qu'un reste de l'âge simiesque : mais la douleur et son image, le drame, sont déjà de l'ordre humain. La supérieure conception de la fatalité est certainement à l'aurore de l'intelligence.

Chez toute race nouvelle, ou en toute civilisation qui recommence, le processus semble le même du rire puéril aux pleurs virils; le sceptique sourire est toujours d'âge très mûr. En tous cas, la peur des Dieux fut toujours l'origine du drame, qu'on l'aperçoive au premier balbutiement de la belle tragédie grecque, ou qu'on le retrouve aux mystiques tentatives du Moyen Age chrétien. L'analogie est curieuse et révélatrice

d'états primitifs de même ordre moral entre l'esprit mythique des premières tragédies grecques issues du culte de Dyonisos et les représentations sacrées inspirées des légendes chrétiennes, sous le nom de « mysstères » ou de «miracles».

On connaît mal — si on la peut supposer par analogie avec les autres formes d'art, pleines de légendes enfantines et de jeux terrifiants — la genèse des imitations qui devaient, plus ou moins grossièrement, constituer le théâtre des peuples primitifs d'Orient. Il faut attendre la civilisation grecque, en cela comme en presque toute chose de l'esthétique, et son étonnant rai ion nalisme, déjà libéré de tant de mystères, pour connaître, en art formulé, quelque drame humain.

Déjà, bien avant la constitution des premières idées

— légendes de Dieux ou histoires dehéros — organisées en tragédies et que le peuple viendra écouter comme une leçon religieuse encore, la claire, la presque voisine humanité de leurs dieux, inspira aux Grecs, dès les premiers temps, l'invention de ces spectacles, violents et beaux, de la force et de la grâce dans les luttes et les courses. Ce furent ainsi, de très bonne heure, dans les agglomérations des premiers Achéens

— avant la grande migration dorienne qui commença de faire vraiment la Grèce morale que nous admirons1

— l'habitude des réunions publiques en plein air, des exercices physiques en commun et surtout les jeux du Stade.

Il était naturel que la religion qui considérait la beauté des Dieux comme la parure même de leur divinité et avait extériorisé bientôt en la magnifique sculp-

* Vers le xie siècle avant J.-C,

ture, c'est-à-dire par l'image la plus simple, mais la plus pure de l'homme, l'essence de ces êtres, supérieurs à l'homme, dont elle avait fait des Dieux et des demidieux, ancêtres symboliques de toute race et de toute évolution, il était logique que cette religion païenne, si belle en somme — si esthétique, devrais-je dire plutôt— favorisât la culture des beaux corps, dont la vue, acceptée sans honte dans tous les actes de la vie commune développait très sainement le sens populaire des formes, et cette passion de la vie extérieure, de la joie de vivre, qui est la caractéristique des belles époques.

L'animal humain, ainsi admiré dans sa force et dans sa beauté, selon la conception, en somme très noble, pour très réaliste et très peu psychique qu'elle fut, de l idéal antique, se formait ainsi moralement — religieusement — aux mouvements rythmiques, aux gestes réguliers et élégants, dont la vie au plein air, én ces heureux climats, autorisait, imposait même l'habitude.

Suivant la légende, Héraclès avait lui-même tracé, en portant 600 fois ses pieds l'un devant l'autre, le stade le plus ancien de la Grèce, celui d'Olympie — de cette Olympie, cité blanche des temples et des sanctuaires, de cette curieuse confédération des tribus Hellènes, vaste foire des athlètes et des Dieux, où, pendant près de douze siècles L, la coutume si profondément populaire des « jeux » put réunir, presque sans interruption, à chaque intervalle des quatre années

1 À partir de 776 avant J.-C, date la première Olympiade, c'est à dire de l'époque où commença rasage de compter après lavictoiie de l'athlète Corabos par série de 4 années, ce qui fut la base de toute la chronologie grecque.

liturgiques, les envoyés, les prêtres et les coureurs cle toutes les cités grecques, en une fête vraiment nationale. Et ce fut, en vérité, la première apparition, dans le monde ancien, de ce sentiment nouveau — et déjà supérieur — de la « nation », augmentatif de l'idée de « cité ».

Ainsi, aux stades, les courses à pied des beaux éphèbes à demi-nus ou en costume de guerre, les exercices élégants et souples du disque et du javelot, ou encore la lutte plus violente, aux muscles tendus et baignés de sueur, des rudes athlètes ; puis, à l'hippodrome, les courses de chars lancés à toute vitesse dans la poussière d'or des soirs merveilleux de l'Elide, voilà les premiers spectacles aimés de la splendide antiquité.

Les Théories, sortes d'ambassades officielles des cités, venaient de toutes parts à la date régulière — à la date sacrée. Les citoyens libres, les premiers, sans doute, qui aient connu ce nom, ou qui en aient compris la valeur et la dignité, accouraient, de très loin souvent, à ces cérémonies qui les passionnaient. Ils paraissent avoir été guidés, dès l'origine, par un double sentiment de curiosité et de religion — de superstition et de sincérité — qui fit, en quelque sorte, de ces voyages périodiques, de véritables pèlerinages, dans le sens où l'entendront nos modernes chrétiens.

Les fêtes duraient cinq jours pleins, après avoir été inaugurées par des processions et des sacrifices au Grand Temple de Zeus Olympien où fut, à partir de 432, la statue chrysiléphantaine du Dieu, œuvre ultime de Phydias exilé. Commencés et consacres par des rites religieux, les jeux olympiques, qui furent le grand symbole de la vie extérieure des Grecs, en même temps

que de leur union intellectuelle, finissaient par le triomphe des athlètes et des coureurs victorieux, que les juges populaires couronnaient de l'olivier pacifique. On sait que, pendant tout le temps des fêtes, une trêve sacrée était imposée à tous les peuples grecs, et suspendait toute hostilité entre les cités rivales. C'était bien vraiment la paix de la joie et de la beauté ! Quelle magnificence en ces rites éclatants et bien ordonnés, si étrangement nobles par cette union du culte des dieux et du plaisir des hommes, se déployant sous l'azur lumineux de la Grèce, et quelle supériorité en force et en santé dans cette rare culture de l'être humain, que le respect du beau divinise ! Surtout comme cette religion était belle pour l'art, s'il en fut ou s'il en doit être de plus haute pour la pensée !

Historiquement, si l'on admet comme probable que les jeux du stade, en explication de l'antique légende d'Hercule,, furent, de très ancienne date, en usage chez les peuplades Hellènes, à la suite de la transformation dorienne, et aussi après les influences ioniennes, il faudra, sans nul doute, en faire remonter, comme toujours, la plus lointaine origine à des coutumes d'Asie, de cet Orient fabuleux où ils avaient certainement existé antérieurement à l'état de souvenirs ataviques des courses naturelles, parmi les forêts préhistoriques, de nos ancêtres nus et droits. De ces premiers instincts combatifs, l'homme a toujours conservé l'amour de la lutte, l'âpre curiosité du combat de deux êtres rivaux, dont la guerre même n'est que l'augmentatif transposé de l'individu aux groupes, aux tribus, aux nations.

La joie cruelle, la joie incontestable et peutêtre inguérissable de voir se battre deux êtres est,

sans doute, un reste de la barbarie primitive des hommes. Ce fut, en tous cas, probablement, le premier spectacle humain ; et il était et il est resté, au moins physiquement, un des plus beaux. La beauté morale viendra plus tard, qui sera beaucoup moins esthétique.

En ce sens, la notion de paix absolue, ou ce vague idéal pacifiste, qui n'est, à l'origine, qu'un rêve chrétien, demeure encore, à ce jour, malgré quelque progrès, un postulat bien aventureux, sans contrepoids physique, ethnologique, social. Et il faut au moins supposer de nouvelles conditions de l'organisation humaine pour en admettre même l'essai futur.

Il n'y avait, pour les raisons inverses, dans l'antiquité qu'un contrepoids aussi à la prédominance de la force dans le monde — et cela est vrai pour les événements comme pour les idées — c'était la notion terrible et belle de la Fatalité, de l'ava^xY), qui, pesant sur la destinée des hommes, dominait la volonté de Zeus lui-même. Et c'est encore dans le théâtre, tel que le comprit le génie grec, que nous trouverons la plus saisissante expression de cette loi majestueuse, qui courbait tous les hommes, et à laquelle devaient, comme devant la puissance mystérieuse de la nature — de l'ordre universel — se soumettre les Dieux mêmes.

En somme, deux sortes de spectacles ont passionné les peuples antiques, arrivés dès le vie siècle, en Europe, à la culture déjà très supérieure, moralement e artistiquement, que seule apporta au monde la civilisation grecque, plus avancée, plus haute en humanité, nous l'avons vu, que les civilisations orientales, et même que l'égyptienne où la forme religieuse, l'élément divin, prime tout. Et, en vérité, ces deux formes d'action figurée se partagent encore

le monde, à la suite de cette éducation antique dont les races supérieures, aux temps modernes, sont encore, bon gré mal gré, tout imprégnées.

C'étaient et ce sont toujours les jeux physiques, la lutte des corps, d'un côté, et pour la majorité des hommes encore; de l'autre , les jeux moraux, le conflit des âmes, et, seulement, il le faut avouer, pour la très petite minorité qui pense et qui regarde. Ici le combat pour la force, pour le plaisir sans âme, mais aussi agent de beauté et'de santé, en son extérieur plastique ; et ce sera toute l'évolution de ces ce gloires du corps » qui, de la course aux stades antiques se développera logiquement jusqu'aux féroces combats de gladiateurs dans les cirques de Rome, et aux luttes sanglantes de l'hippodrome, plus tard à Bysance, et, par delà le Moyen Age triste, violent aussi, mais occupé à d'autres batailles, jusqu'aux sauvages combats de taureaux espagnols et aux beaucoup plus débonnaires courses de chevaux de nos modernes champs d'entraînement.

Là, au contraire, l'effort de la pensée contre la matière — ce qui est déjà d'ordre tout moral et bien exclusif, souvent, de splendeurs physiologiques — et la lutte éternelle et touchante de l'homme contre le destin ; et ce sera, tout simplement, depuis Eschyle jusqu'à Victor Hugo, le merveilleux épanouissement de l'humaine tragédie — comédie divine... peut-être.

Les hippodromes et les stades avaient été, tout d'abord, de vastes espaces aplanis, entourés de levées de terre artificielles, ou compris entre des tertres naturels, où se massaient les spectateurs i. Assise sur

1 Collignon. Archéologie grecque, 97.

les pentes gazonnées, tout le long de cette sorte d'arène, longue et terminée à une des extrémités par un demi-cercle, la foule regardait courir les jeunes gens ou passer les chars. Les hommes se groupent toujours pour voir passer quelqu'un ou quelque chose. La foule s'amasse vite autour d'un objet ou d'un être — devant une inconnue. Et l'analyse serait curieuse, pour bien impondérable qu'elle demeure, de ce fluide mystérieux qui, dans une foule assemblée pour voir ou pour entendre, relie les individus les plus dissemblables, les plus inconnus les uns aux autres, et les vient fondre, un moment, en un organisme nouveau, imprévu, « autre », fait instantanément de ces éléments connus et divers, les spectateurs. Les âmes des individus, qui composent cette foule, restent les mêmes, isolées et indépendantes ; et, pourtant, l'âme totale de cette foule est une autre chose qui existe, l'état très particulier, le sens spécial d'une collectivité brusquement formée autour d'une idée. Et c'est toute la loi du théâtre dans tous les temps.

Aux époques les plus reculées, dès qu'on imagina ce jeu déjà un peu supérieur de représenter devant le peuple assemblé des histoires sacrées de divinités ou de héros légendaires, ces cérémonies, probablement très exclusivement religieuses, dépendaient du culte et avaient lieu à des époques spéciales, soit qu'on élevât aux jours de fêtes des constructions provisoires très grossières, pour les y organiser, soit même qu'on se servît des temples, où les prêtres, comme dans l'Orient primitif, avaient presque le rôle d'acteurs sacrés. Mais le théâtre grec, considéré comme le prototype du nôtre, — et encore avec quels pauvres moyens — ne commença guère qu'au ve siècle, avec les grands dra-

mes lyriques que suscitaient, dans les âmes éveillées à la gloire, à l'orgueil du succès, les victoires inespérées de la Grèce sur les Perses. Ce fut là, vraiment, la grande bataille de l'idée en puissance, contre la barbarie magnifique et vaine — certainement une des premières victoires du droit de la Beauté contre la force et le nombre. Ce petit peuple à l'esprit clair, à l'âme artiste, allait pour un temps faire reculer le mystère et l'effroi, et déterminer pour l'homme un pas vers la lumière.

L'aboutissement logique, nécessaire sans doute, de ces siècles de, beau développement physique, éclairé brusquement par un idéal supérieur, par un idéal nouveau à cette heure du monde, l'état parfait, en force et en beauté, de toute une race, décuplé, en un jour solennel, par ce pur sentiment : l'amour d'Athènes, allaitvraimentmodifîer la marche du monde. Le 20 septembre 480 avant J.-C, Thémistocle, ayant décidé les Grecs confédérés à livrer bataille à la flotte de Xerxès, les grands bateaux barbares furent, avant la fin du jour, mis en déroute par les petites barques des civilisés. Et, de cet extraordinaire fait d'armes, qui a tenu en quelques trirèmes de bois, mais en qui tenait l'effort d'une idée supérieure, de ce fatidique tournant du monde, date peut-être la première défaite des ténèbres où se débattait l'esprit humain, le premier acte de libération de notre future conscience, et presque toutes les choses fécondes et belles, qui ont fait l'actuelle humanité. Cette, symbolique journée, qu'allait chanter si magnifiquement le grand Eschyle, après qu'il y eut vaillamment combattu — son drame, Les Perses, est peut-être le premier chef-d'œuvre tragique — cette bataille de Salamine, qui s'est passée dans une baie à peine grande comme un bassin de fête, a fixé,

si même elle n'a pas déterminé, l'heure la plus solennelle de l'intelligence antique, en faisant brusquement éclore, sur la ruine du vieil idéal théocratique d'Asie, la force latente de l'idée plus libre, et toutes ces lueurs nouvelles, dont la flamme nous éclaire encore : l'architecture logique et la statuaire à l'image et à l'échelle de l'homme; la raison des proportions et des formes et le premier consentement des citoyens aux mesures de la Beauté; le sens, enfin, philosophique et rationnel, de la pensée indépendanle ; la cité organisée, le Parthénon construit, la tragédie constituée et peut-être le drame lyrique pour la première fois entrevu, Périclès, Eschyle et Phidias, c'est-à-dire la Beauté, la Liberté et la Loi.

On a pu dire, dans un beau livre, où la science à chaque ligne se rencontre avec la philosophie la plus haute, comme je voudrais qu'ici cette intime philosophie des choses vînt à dégager de la logique histoire de F Art, on a pu dire, avec l'éloquence la plus simple, que la loi, qui est la meilleure expression de l'harmonie interne du monde, est, en ce sens, la « seule véritable réalité objective et une des conquêtes les plus récentes cle l'esprit humain1)). Pour moi, je crois — fidèle à cette conviction profonde, que l'Art aura été clans le monde la promesse, la préface , mieux encore, l'intuition donnée à l'homme, dès l'enfance des idées, de toutes les règles de la Vérité attendue — je crois que, le premier dans les temps anciens, le génie grec devina, comprit et traduisit en art formel, cette supérieure conception de l'harmonie qui est la « Loi » au sens moderne du mot.

1 IL Poincaré. La Valeur de la Science, introduction, p. 7.

Et plus particulièrement encore et surtout d'une façon très nouvelle dans l'histoire des idées, le théâtre, après Eschyle, avec Sophocle, avec Euripide, avec Aristophane, par qui s'exprima, s'extériorisa, plus vivement encore que dans les grands arts plastiques, toute la synthèse de la tragédie et de la comédie, en quelques mots souverains qui n'avaient encore jamais été dits, le théâtre fit pénétrer jusqu'à l'âme du peuple des sentiments encore inconnus, traducteurs de la grande idée de patrie, précurseurs de la plus grande idée de fraternité, que seul, le futur Christianisme définira bien, en l'agrandissant par la notion plus attendrie de la douleur et de la pitié.

Voilà ce dont le monde moderne a hérité. Nous verrons plus tard ce qu'il a fait de ce legs prodigieux des sentiments, que le théâtre de tous les temps et plus particulièrement le nôtre, se sont ingéniés à développer sur tous les rythmes imaginables. Mais encore, quel chemin parcouru depuis le jour où le grand Eschyle1 remporta le prix au concours de tragédie, sur un de ces petits théâtres en bois, construit pour un jour et qu'on démolissait dès le lendemain de la fête populaire. Ce ne fut que bien plus tard2 — un siècle et demi après les temps héroïques, un peu plus de cent ans après l'achèvement du Parthénon — que l'on se décida à remplacer ces baraques provisoires en charpentes, par des théâtres construits en pierres et définitivement affectés aux repré-

1 En 485 avant J.-C, cincf ans avant Salamine.

2 C'est en 33o sons l'administration de Lycurgue que l'on termina ou qu'on restaura peut-être le théâtre dp Dyonisos, qu'on voit encore à Athènes et qui servit de type pour les célèbres théâtres de Grèce.

sentations tragiques ou comiques, d'ailleurs, dans la plupart des cas, accompagnées de musique dans une proportion que nous avons assez de peine à définir et à comprendre aujourd'hui.

Nous avons vu, en traitant plus haut de la musique dans l'antiquité, que le théâtre tragique avec Euripide, et surtout après lui, envahi par la musique, l'art raffiné des décors et des costumes, et la complexité des effets de mise en scène., avait abouti à des représentations qui étaient presque des opéras, au sens moderne, et qu'il faudra arriver jusqu'à notre temps pour retrouver — dans le drame lyrique, notamment, tel que l'entendait un Wagner — une union, une fusion, aussi complète de toutes les forces ou de tous les aspects d'art, en vue d'un ensemble réalisé au théâtre, c'est-à-dire devant des hommes réunis, en commun, et qu'il s'agit de frapper, de passionner et d'instruire. Et c'est toujours l'indéfinissable, la profonde action sur le peuple de l'idée mise en action, jouée devant les successifs et inlassables spectateurs humains, fils inchangés des curieux qui s'asseyaient pour voir passer les coureurs, sur les pentes de gazon, aux collines primitives.

Depuis le jour, très important dans l'histoire des idées, où le vieux Thespis, qui naquit près de Marathon, et qui paraît avoir été protégé par Solon ^et par Aristote, introduisitdans les spectaclesdyonisiaquesdes ((dêmes», les récits des aventures de héros, faisant ainsi sortir le drame de sa prison dogmatique et déjà presque l'humanisant, ou promena, en son chariot, sa troupe et deux ou trois idées, à travers les cités et les bourgs de la Grèce, de ce jour-là, le théâtre a été un facteur social considérable et le deviendra de plus en

plus, si l'instruction, de plusen plus répandue, doit augmenter sans cesse le nombre des spectateurs qu'amuse ou qu'intéresse — que suggestionne — la représentation des faits et des passions. On pourra toujours agir sur les masses, par les yeux étonnés ou mouillés de pleurs. Et les mots, magnifiés par la musique, auront sur les hommes assemblés une croissante, une éternelle puissance.

Les Grecs avaient certainement entrevu la portée politique du théâtre et admirablement compris sa valeur morale. De leurs tragédies, à la belle époque — qui fut relativement assez courte : un siècle et demi environ , tout le ve siècle et la moitié du ive , en même temps d'ailleurs que les grands chefs-d'œuvre de l'architecture et de la sculpture — de la tragédie considérée comme la représentation douloureuse de la lutte de l'homme contre la fatalité, ils avaient fait un admirable moyen d'exaltation des sentiments nécessaires à la grandeur du peuple. De leur comédie, traitée avec une ardeur extrême, avec une ironie plébéienne — on pourrait presque dire démocratique, et pour la première fois — ils s'étaient servis comme d'un étonnant instrument d'opposition, en quelque sorte comme on se sert aujourd'hui de la presse pour agir sur l'opinion et sur les événements du jour. Pour prendre le cœur ou l'esprit populaire par le rire ou les larmes, qui sont de tous les temps, les Grecs, les premiers sans doute — parce que les premiers ils paraissent avoir été dans l'antiquité un peuple spirituel et fort à la fois, un peuple «artiste » surtout — savent dégager de leur religion un peu d'humanité, dans l'espèce, tirer du vieux culte populaire de Dyonisos, dieu de la vigne symbolique et du vin consolateur^

tantôt des rythmes des. fêtes champêtres, d'où allait naître la comédie, tantôt des rites de véritable initiation, à la façon des cultes d'Orient d'où la tragédie allait sortir magnifiquement lyrique et sacrée.

Encore une fois le théâtre, dans l'antiquité grecque, ne devait avoir une si grande action sur les mœurs du temps — sur la destinée même du peuple, qui est la fortune morale d'une race et d'une époque — que parce qu'il avait tout de suite su se faire populaire ; c'est toujours ce consentement que tout art, ai-je dit, doit arracher au peuple pour être durable et significatif. Et cela est si vrai que la splendeur et la portée de ce théâtre s'affaiblit extraordinairement vite chez ce peuple admirable, sensible et inconstant, à mesure que s'affaiblissait son indépendance. Déjà aux temps d'Alexandre la « scène » est en pleine décadence. Les Grecs vaincus, et sans fierté, s'amusent encore; la foi n'y est plus, qui seule vivifie l'Art.

Les Romains, en cela comme dans les autres arts, n'ont fait qu'imiter d'abord, puis grossir et dénaturer les formes pures qui leur venaient du génie grec ; le théâtre veut un certain sens de la liberté et le génie romain, en son violentbesoin de domination, préférera vite les grossiers moyens d'action sur les masses, et retournera au plaisir brutal des cirques, qui n'est qu'une transformation du goût des stades primitifs. Des gouvernements de remarquables légistes se plurent sans doute, avec un sens politique très vrai, à dé-

1 Dyonisios, fils de Zeus et de Sémélé, passe pour avoir amené à travers tout l'Orient, jusque dans t'Inde, une extraordinaire expédition; et c'est encore une assez claire explication de la continuelle influence orientale sur la religion et les révélations de l'origine?

tourner l'esprit de ce peuple de soldats vers la joie violente des fêles de l'hippodrome. Il est vrai que le théâtre àRome — si l'on veut que le théâtre exprime la valeur intellectuelle, le plaisir supérieur d'une race — n'avait guère été qu'une transplantation, sans croissance, du vieil arbre, porteur d'idées, qu'avait de ses larmes arrosé ou secoué de ses rires le malin peuple d'Athènes. Depuis le vieux Livius Andronicus l, d'ailleurs d'origine grecque, qui était acteur dans ses propres pièces et qui jouait des imitations d'Euripide, jusqu'à cet académicien mondain que fut Ovide, auteur d'une Médée qui fut longtemps à la mode sous l'Empire -, les auteurs romains ont très tranquillement démarqué les beaux classiques grecs de la tragédie, sans en modifier sensiblement l'esprit autrement que par des nuances d'âme — à plus forte raison sans en élargir le geste ou en agrandir la portée, ce que, tout au contraire, feront plus tard nos classiques français du beau répertoire antique.

Pourtant Rome, sous les empereurs, avait des théâtres en grand nombre et l'on sait de reste par les ruines magnifiques qu'on voit encore en tant d'endroits fameux, à Orange, à Timgad, à Athènes de nouveau ou à Aspendos, que la mode s'était répandue, dont témoignent ces beaux appareils de maçonnerie et ces très ingénieuses divisions de la machinerie, de construire des théâtres en belle et bonne architecture dans toutes les provinces de l'immense Empire.

Les Grecs, pour faire en quelque sorte participer la nature à l'action dramatique, avaient eu l'idée admi-

4 ni6 siècle avant J.-C.

- Aujourd'hui perdue.

rable de se servir le plus souvent du paysage environnant comme « toile de fond » du décor rendu ainsi grandiose, vivant, immuable Les Romains les imitèrent, mais donnèrent une bien plus grande importance aux décors fixes en forme de portique architectural qui occupaient tout le fond de la scène. La grande différence, en somme, entre le théâtre grec et un théâtre romain consistait dans remploi de l'espace circulaire central, Y « orchestra ». Dans la Grèce, le chœur y évoluait, précédé du Coriphée autour de l'autel du Dieu ; et c'était à la fois le centra hiératique et musical, tandis que, très loin des gradins où s'asseyaient les spectateurs, sur la scène proprement dite, le logeïon, les acteurs parlaient ou peut-être, en bien des cas, mimaient l'action qu'était chargé de raconter, de chanter aussi le chœur, personnification de l'idée morale et directrice. C'était bien la part considérable — probablement dominante, et qu'on a jusqu'à présent mal définie — de la musique dans l'œuvre scénique, telle qu'on la comprenait aux temps archaïques, quand le drame était encore comme soudé au dogme, et de nouveau plus tard dans cette sorte de tragédie lyrique, tel que l'avait déterminée Euripide, alors surtout que la comédie, ayant supprimé le chœur, et probablement débarrassé de toute musique était devenue seulement la satire jouée des mœurs du temps, avec les types conventionnels qui de Ménandre sont venus jusqu'à nous à travers des adaptations de Plaute et de Térence.

Le mélange si harmonique, si complet de l'architec-

1 Le théâtre de ïaormine en Sicile, donne une idée de ce magnifique emploi du ciel et des montagnes comme décors.

ture et de la musique — Tune contenant le drame, l'autre l'illustrant — détermina donc, dès la belle époque grecque, la forme théâtrale des idées représentées , telles qu'elles dominent encore la conception moderne de l'action scénique, mais, peut-être en cela supérieurs aux modernes, les anciens avaient deviné, et très probablement réalisé pour un temps, l'union puissante de tous les arts concourant, sur le théâtre, à donner l'impression totale de la vérité, figurée en quintuple beauté des formes, des 'couleurs, des sons, des gestes et des pensées.

Il est possible que l'avenir s'attache de nouveau au problème d'unir en une synthèse harmonieuseles forces, isolées par les décadences successives, de l'unique désir de beauté qui suscite ou régénère tous nos besoins d'art, c'est-à-dire toutes cesintérieures tendresses du sensible artiste qui peint ou qui chante son temps et inconsciemment — divinement — le reflète en le purifiant au miroir de son cœur — à la chaleur de son cerveau. Il est probable que le théâtre complet, arrivé au terme de son évolution, et magnifié par la sublime musique, tentera de réaliser à nouveau cette unité transcendante de l'Art, que l'antiquité semble avoir comprise et peut-être atteinte un moment sous la forme de l'architecture. Mais le théâtre alors n'y parviendrait qu'en extériorisant cet idéal aux yeux et aux oreilles et par là jusqu'à l'âme du peuple, par les moyens les plus sensibles et les plus intenses qui aient jamais agi sur les hommes, sous cette forme nouvelle de l'art le plus sensible d'expression et du chef-d'œuvre le plus chargé d'humanité. Il est certain entons cas que les prochaines ou à tout le moins les futures formes de la Beauté ne pourront plus s'isoler,

sous peine d'insignifieation et de mort, de la force scientifique chaque jour croissante. Reste à savoir ce qu'elles retiendront de cette « énergie », aussi nécessaire à la continuité de la pensée qu'à la continuation de la vie, pour refaire la fusion première des arts, en cette indispensable, en cette symbolique communion de toutes les volontés conscientes vers un désir d'art invoqué, accepté et compris par la masse.

Il est certain, en attendant ce beau retour d'idées, que les Romains n'ont pas fécondé, si même ils ne les ont pas laissé perdre, ces germes de concentration de tous les arts autour d'un idéal complet, comme central, qu'avait si bien entrevu le pur esprit antique. En somme, le génie de ce peuple de conquérants et de négociants n'a pas été créateur, au sens intellectuel ; mais bien plutôt il a aggloméré les épaves de toutes les civilisations antérieures, et de ces éléments épars a constitué un organisme puissant tout prêt à recevoir, à assimiler, à féconder la révolution religieuse, morale, artistique que l'âge etl'esprit du monde attendaient. Ils furent, ces Romains, si grands et si peu artistes, des synthétiseurs de lois,, des accumulateurs de force que l'évolution chrétienne allait prodigieusement utiliser.

L'architecture et les grands arts plastiques, fatalement, devaient conspirer avec la politique pour occuper et amuser, pour comprendre aussi les vrais sentiments de la race. Ce peuple voyait grand sans doute, ou plutôt il voyait gros, avec une préoccupation de la force qui exclue presque toujours le sens plus rare et plus pur de la mesure et du goût qui est proprement le jugement des races ou des époques supérieures.

Le grossissement est presque toujours, en art, une

déformation ; et le sens intime, presque secret, des mesures appropriées à chaque création nouvelle de l'esprit, à chaque aspect d'idéal, est vraiment le don de l'artiste véritable, c'est-à-dire de celui qui, par son sentiment plus intense ou plus fin, juge et témoin des environnantes réalités, vivifie la matière, renouvelle l'esprit, transforme l'idée.

Au fond, les Romains ont laissé bien vite s'affaiblir la pensée grecque. En transformant — sans doute inconsciemment comme se font toujours les logiques transformations — • les proportions des architectures comme des idées grecques, à l'échelle de leur civilisation plus étendue, plus réaliste aussi et plus pratique, ils ont logiquement abouti à 1' « énorme » et au (( démesuré », considéré comme expression plus puissante du beau, ce qui fut, je crois, et sera toujours Terreur des races moins affinées, ou des époques de décadence chez toutes les races. Le Colisée est le plus grand exemple de cette hypertrophie artistique L'échelle humaine est peut-être en tout le véritable étalon de beauté.

En ce sens les cirques de même que les thermes — qui furent à Rome et dans tout l'Empire, parmi les constructions officielles des empereurs, celles où l'on portera tout l'effort des constructeurs et tout l'argent de l'Etat — sont bien les œuvres les plus significatives et sans doute les seules vraiment belles de l'art romain, si l'on y ajoute ces curieux travaux d'édilité qui sont, à ne s'y pas tromper, les éléments pour la première fois méthodiques, et les prototypes des idées modernes de l'hygiène, considérés comme principes de salubrité publique en même temps que devoir du gouvernement envers les peuples.

Aussi bien les cirques étaient aussi des moyens de gouvernement et non des moindres, à Rome et dans les provinces de l'immense Empire qu'il s'agissait de maintenir dans une plus heureuse servitude par la politique des intérêts matériels bien plus que par un lien moral, que peu d'esprits, même parmi les plus grands, savaient alors apercevoir.

Les plaisirs gratuits et le pain assuré, et aussi la propreté devenue habitude populaire c'est-à-dire le bien être matériel — toujours le « Panem et circences » de Juvénal — furent dans l'antiquité devenue plus large et plus riche, dans le monde devenu romain, un des grands moyens d'action politique ; et cela est très défendable au simple point de vue humain, mais rarement significatif de beauté morale dans l'histoire, ni augmentateur d'idéal. Et d'ailleurs, la prochaine évolution chrétienne si peu prévue de ce monde romain qui vivait très tranquillement dans le luxe et l'indifférence, allait, en deux siècles à peine, ruiner tout le système social, et, au nom d'un idéal plus élevé en moralité et en espérance mais non en beauté, faire retourner provisoirement le monde à l'ancienne barbarie. Les cirques, bientôt ensanglantés, verront l'étrange spectacle des martyrs chrétiens livrés aux bêtes là où les luttes violentes, mais très belles, des gladiateurs avaient diverti le peuple si longtemps, l'éloignant méthodiquement delà politique par le plaisir cruel. Et ce peuple était mûr pour ce meurtre légal et cette prochaine servitude, que le sang de ces quelques chrétiens, misérables mais sincères, allaient, sans qu'il s'en doutât, régénérer — racheter — selon le motet l'esprit de la nouvelle foi.

Ces cirques, ces longues arènes sablées qu'entouraient d'immenses gradins de pierre, emplis de

milliers de spectateurs1, au grand soleil sous le vélum de pourpre et d'or, monuments symboliques des passions de la foule, et qui pour cela sans doute — et pour leur bonne construction aussi — ont mieux résisté au temps, ces cirques ont vraiment contenu le sens de quelques siècles, puisqu'ils ont été, pendant l'apogée et jusqu'à la chute du grand mouvement politique romain, le théâtre de la lente évolution du peuple. La fête populaire, commencée sous la République déjà puissante, en conservation de la force et de la-beauté physiques, était devenue, au temps des persécutions officielles, l'orgie sanglante qu'organisaient les empereurs inquiets des nouveaux désirs du peuple et qu'imposait sans doute la grande loi sociale, si mystérieuse, des transformations de la foule. Il n'y a pas de sang inutile non plus que de matière perdue pour la croissance humaine.

A cette extraordinaire passion pour les plaisirs du cirque, qui explique assez bien que le monde romain a dû assister sans se révolter, — probablement sans s'en apercevoir beaucoup — aux persécutions des martyrs, à cette grossièreté de mœurs chez un peuple très avancé en civilisation et en richesse, mais âpre ment attaché aux idées de guerre et de commerce, de bien-être et de conquêtes, se lie invinciblement, au point de vue intellectuel et moral, la diminution du sens artistique, et bientôt la décadence, irrémédiable puisque l'âme populaire en est partie, de toutes les formes de la beauté. Quelle soit désirée, puis réalisée, en monuments logiques, nécessaires, mesurés, ou en chefsd'œuvre de la pensée écrite et chantée, la pure beauté

1 Le Cotisée pouvait contenir 100.000 spectateurs, il fut achevé en 80 après J.-G.

ne croît et ne fleurit que dans certaines atmosphères intellectuelles, aux heures rares des temps et des peuples qui le méritent.

Dès le temps de Constantin l'architecture est lamentable autant que misérable la sculpture ; et le théâtre, en pleine décomposition, laisse tomber une à une toutes les idées qui chantaient encore dans l'âme des artistes, peu à peu méprisés, oubliés ou avortés. Tout cela vapartir pour Bysanee, vers l'Orient, l'indispensable Orient. L'hippodrome, à Bysance devenue par la volonté de Constantin la capitale nouvelle, la nouvelle Rome, fut le monument populaire par excellence et le symbole de cette terrible force qui naissait à peine, la foule souveraine — souveraine par le « nombre ». Et ce mot seul, clés qu'il apparaît dans l'histoire, en opposition avec le pouvoir de l'esprit, indique toujours que s'est violemment posée la grande question sociale qu'il dénomme. L'antique Orient avait maintenu ce flot du nombre par l'esclavage religieux. La Grèce, plus petite et plus subdivisée, avait pu en ignorer la tyrannie ou en avait, par un rare sentiment de la liberté, évité le danger. Constantin, après les empereurs de la Rome triomphale mais déjà mortellement atteinte — des autocrates, des philosophes ou des fous — Constantin, redevenu un souverain à la manière de l'antique Asie, allait donner à la foule, si imprudemment libérée par le Christianisme, son lieu de plaisir et de réunion, l'asile superbe et sacré des droits populaires, presque le premier « parlement x> d'une vague démocratie, à peine agglomérée et déjà agitée.

1 L'arc de Constantin, si barbare déjà, à Rome, date de 315 ou 320, et la Sainte-Sophie, si orientale, est de 330 voilà le point de jonction entre le monde antique et le monde chrétien.

LA VALEUR DE l'aUT

Défait, ce que le forum à Athènes, chez un petit peuple libre et fin, et même à Rome, sous une république assez mâle, avait été pour des peuples plus cultivés et plus fins — déjà plus occidentalisés, pourraiton dire — l'hippodrome le fut à Bysance, officiellement baptisée en « Constantinople », pour une plèbe bruyante et confuse, mêlée sans mesure des éléments les plus disparates pris au bon sang romain et aux restes barbares de l'Asie dégénérée ou de l'Egypte conquise. Toutesles passions decette populace, en fermentation de races croisées, tout l'amour barbare de ces Orientaux assez mal christianisés, ou de ces Grecs décadents, allait se concentrer — s'hypnotiser — sur les luttes des factions au cirque, ce qui n'était en somme que la déformation des agitations politiques plus hautement comprises à Athènes ou à Rome.

Alors toute la ville se partageait en factions aussi, correspondant à la couleur des casaques des cochers. Et ceux-ci étaient organisés en véritablescorporations, dont les querelles troublèrent bien souvent la grande capitale de mosaïque et d'or étalée sur le lumineux Bosphore.

Situé près du grand palais impérial, l'hippodrome avait été copié sur le cirque de Rome. Il était vraiment, à côté du palais, le symbole aussi de la vie et de la naissante force populaires. C'est là que les empereurs, parés comme des idoles asiatiques, assistaient aux courses des chars, que suivaient curieusement, au milieu des femmes, les impératrices nimbées de bijoux et d'or, des fenêtres de l'église voisine de Saint-Etienne. C'est là que la belle pantomime, faite impératrice en un jour d'ivresse, Théodora, femme et belle, c'est-àdire supérieure deux fois au moins aux descendants

dégénérés des souverains asiatiques, sauva de l'émeute qu'avaient suscitée quelques querelles de cochers, l'Empire et Justinien, son époux, ce qui leur permit de reconstruire magnifiquement Sainte-Sophie, pour l'éternelle joie des artistes et la grande signification de l'évolution nouvelle des idées, de la religion et des arts.

« Pour les Bysantins du ve et du xe siècle, l'hippodrome était l'asile de leur dernière liberté, le lieu d'exercice de leurs derniers droits ; s'ils n'élisaient plus ni consuls, ni tribuns, ni censeurs, ils choisissaient du moins les cochers dont ils voulaient favoriser le triomphe i. » J'imagine qu'ils choisissaient aussi les couleurs de leurs casaques, ce qui est une suffisante besogne pour une populace ou une démocratie en décadence.

Aussi bien, dès le xne siècle, l'hippodrome, peu à peu abandonné, l'argent souvent manquant pour le réparer — la faveur populaire plus encore manquant pour l'entretenir vivant — tombait en ruines, laissant profaner par l'injure du temps avant qu'ils fussent mutilés par nos ignorants ancêtres des premières croisades, les grands chefs-d'œuvre de la sculpture païenne qui y avaient été accumulés par les empereurs, lesquels avaient été tranquillement volés à la Grèce morte. Car, dans cette capitale du premier Christianisme triomphant, dans cette ville consacrée par les évêques, « on ne pouvait faire un pas sans se heurter aux images des divinités de l'Olympe 2 ». Et quand les Turcs, en 1453, prirent Constantinople, le pauvre grand et somptueux édifice, qui ne s'était jamais

1 Rambault. L'hippodrome de Constantinople. La Revue des Deux Mondes, 15 août 1871.

2 Ch. Bayet. L'Art bysantin, p. 23.

relevé du pillage des Croisés en 1204, attestait la définitive mort de l'Empire grec, et de la civilisation antique. Mais, les Croisés, sans s'en douter, avaient touché aux pierres symboliques et ils allaient rapporter dans leurs bagages — dans leurs âmes — à l'Occident éveillé, cette contagion de la Beauté. C'est bien le chaînon retrouvé, redevenu visible par les œuvres de la main et de l'esprit des hommes, le « pont » entre l'ancien monde et le moderne.

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