I 5. — CONTINGENCE ET DETERMINISME
Je n'ai pas l'intention de traiter ici la question de la contingence des lois de la nature, qui est évidemment insoluble, et sur laquelle on a déjà tant écrit.
Je voudrais seulement faire remarquer que de sens différents on a donné à ce mot de contingence et combieto il serait utile de les distinguer.
Si nous envisageons une loi particulière quelconque, nous pouvons être certains d'avance qu'elle ne peut être qu'approximative. Elle est, en effet, déduite de vérifications expérimentales et ces vérifications n'étaient et ne pouvaient être qu'approchées. On doit toujours s'attendre à ce que des mesures plus précises nous obligent à ajouter de nouveaux termes à nos formules ; c'est ce qui est arrivé par exemple pour la loi de Mariette.
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De plus renoncé d'une loi quelconque est forcément incomplet. Cet énoncé devrait comprendre rénumération de tous les antécédents en vertu desquels un conséquent donné pourra se produire. Je devrais d'abord décrire toutes les conditions de l'expérience à faire et la loi s'énoncerait alors : si toutes les conditions sont remplies tel phénomène aura lieu.
Mais on ne serri dur co n'avoir oublié aucune de ces conditions, que quand on aura décrit l'état de l'univers tout entier à l'instant t; toutes les parties de cet univers peuvent en effet exercer une influence plus ou moins grande sur le phénomène qui doit se produire à l'instant t -f dt.
Or il est clair qu'une pareille description ne saurait se trouver dans l'énoncé de la loi; si on la faisait d'ailleurs, la loi deviendrait inapplicable; si on exigeait à la fois tant de conditions, il y aurait bien peu de chance pour qu'à aucun moment elles fussent jamais toutes réalisées.
Alors comme on ne serajamais certain de n'avoir pas oublié quelque condition essentielle, on ne pourra pas dire : si telles et telles conditions son* réalisées, tel phénomène se produira; on pourra dire seulement : si telles et telles conditions sont réalisées, il est probable que tel phénomène se produira à peu près.
Prenons la loi de la gravitation qui est la moins
imparfaite de toutes les lois connues. Elle nous permet de prévoir les mouvements des planètes. Qand je m'en sers par exemple pour calculer Torbite de Saturne, je néglige Taction des étoiles, et en agissant ainsi, je suis certain de ne pas me tromper, car je sais que ces étoiles sont trop éloignées pour que leur action soit sensible.
J'annonce alors avec une quasi-certitude que les coordonnées de Saturne à telle heure seront comprises entre telles et telles limites. Cette certitude cependant est-elle absolue?
Ne pourrait-il exister dans l'univers quelque masse gigantesque, beaucoup plus grande que celle de tous les astres connus et dont l'action pourrait se faire sentir à de grandes distances? Cette masse serait animée d'une vitesse colossale et après avoir circulé de tout temps à de telles distances que son influence soit restée jusqu'ici insensible pour nous, elle viendrait tout à coup passer près de nous. A coup sûr, elle produirait dans noire système solaire des perturbations énormes que nous n'aurions pu prévoir. Tout ce qu'on peut dire c'est qu'une pareille éventualité est tout à fait invraisemblable, et alors, au lieu de dire : Saturne sera près de tel point du ciel, nous devrons nous borner à dire : Saturne sera probablement près de te! poinl du ciel, î'ien que cette probabilité soit pratiquement équi-
valente à ia certitude, ce n'est qu'une probabilité.
Pour toutes ces raisons, aucune loi particulière ne sera jamais qu'approchée et probable. Les savants n'ont jamais méconnu cette vérité; seulement ils croient, à tort ou à raison, que toute loi pourra être remplacée par une autre plus approchée et plus probable, que cette loi nouvelle ne sera elle-même que provisoire, mais que le même mouvement pourra continuer indéfiniment, de sorte que la science en progressant possédera des lois de plus en ])ius probables, que l'approximation finira par ditTérer aussi peu que l'on veut de l'exactitude et la probabilité de la certitude.
Si les savants qui pensent ainsi avaient raison, devrait-on dire encore que les lois de la nature sont contingentes, bien que chaque loi, prise en particulier, puis;?e être qualifiée de contingente?
Ou bien devra-t-on exiger, avant de conclure à la contingence des lois naturelles, que ce progrès ait un terme, que le savant finisse un jour par être arrêté dans sa recherche d'une approximation de plus en plus grande et qu'au-delà d'une certaine limite, il ne rencontre plus dans la Nature que le caprice?
Dans la conception dont je viens de parler (et que j'appellerai la conception scientifique), toute loi n'est qu'un énoncé imparfait et provisoire^
mais elle doit être remplacée un jour par une autre loi supérieuie, dont elle n'est qu'une image grossière. Il ne reste donc pas de place pour l'iritervention d'une volonté libre.
Il me semble que la liiéorie cinétique des gaz va nous fournir un exemple frappant.
On sait que dans cette théorie, on explique toutes les propriétés des gaz par une hypothèse simple; on suppose que toutes les molécules gazeuses se meuvent en tous sons avec de grandes vitesses el qu'elles suivent des trajectoires rectilignes qui ne sont troublées que quand une molécule passe très près des parois du vase ou d'une autre molécule. Les eilets que nos sens grossiers nous permettent d'observer sont les effets moyens, et dans ces moyennes, les grands écarts se compensent, ou tout au moins il est très improbable qu'ils ne se compensent pas ; de sorte que les phénomènes observables suivent des lois simples, telles que celle de Mariette ou de Gay-Lussac. Mais cette compensation des écarts n'est que probable. Les molécules changent incessamment déplace et dans ces déplacements continuels, les figures qu'elles forment passent successivement par toutes les combinaisons possibles. Seulement ces combinaisons sont très nombreuses, presque toutes sont conformes à la loi de Mariette, quelques-unes seulement s'en écartent. Celles-là aussi se réalise-
ront, seulement il faudrait les attendre longtemps ; si l'on observait un gaz pendant un temps assez long, on finirait certainement par le voir s'écarter, pendant un temps très court, de la loi de Mariette. Combien do temps faudrait-il attendre? Si on voulait calculer lo nombre d'années probable, on trouverait que co nombre est tellement grand que pour écrire seulemient le nombre de ses chiffres, il faudrait encore une dizaine de chiffres. Peu importe, il nous suffit qu'il soit fini.
Je ne veux pas discuter ici la valeur de cette théorie. 11 est clair que si on l'adopte, la loi de Mariotte ne nous apparaîtra plus que comme contingente, puisqu'il viendra un jour où elle no sera plus vraie. Et pourtant croit-on que les partisans de la théorie cinétique soient des adversaires du déterminisme ? Loin de là, ce sont les plus intransigeants de? mécanisles. Leurs molécules suivent des trajectoires rigides, dont elles ne s'écartent que sous rinfluence de forces qui varient avec la distance suivant une loi parfaitement déterminée. Il ne reste pas dans leur système la plus pelile place, ni pour la liberté, ni pour un facteur évolutif proprement dit, ni pour n'importe quoi qu'on puisse appeler contingence. J'ajoute, pour éviter une confusion, qu'il n'y a pas là non plus une évolution de la loi de Mariotte elle-même ; elle cesse d'être vraie, après je ne sais combien de siècles ;
mais au bout d'une fraction de seconde, elle redevient vraie et cela pour un nombre incalculable de siècles.
Et puisque j'ai prononcé ce mot d'évolution, dissipons encore un malentendu. On dit souvent: qui sait si les lois n'évoluent pas et si on ne découvrira pas un jour qu'elles n'étaient pas à l'époque carbonifère ce qu'elles sont aujourd'hui? Qu'entcnd-on par là? Ce que nous croyons savoir de l'état passé de notre globe, nous le déduisons de son état présent. Et comment se fait cette déduction, c'est par le moyen des lois supposées connues. La loi étant une relation entre l'antécédent et le conséquent, nous permet également bien de déduire le conséquent de l'antécédent, c'est-à-dire de prévoir l'avenir et de déduire l'antécédent du conséquent, c'est-à-dire de conclure du présent au passé. L'astronome qui connaît la situation actuelle des astres, peut en déduire leur situation future par la loi de Newton, et c'est ce qu'il fait quand il construit des éphémérides ; et il peut également en déduire leur situation passée. Les calculs qu'il pourra faire ainsi ne pourront pas lui enseigner que la loi de Newton cessera d'être vraie dans l'avenir, puisque cette loi est précisément son point de départ; ils ne pourront pas davantage lui apprendre qu'elle n'était pas vraie dans le passé. Encore en ce qui concerne l'avenir, ses éphémé-
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rides pourront être un jour contrôlées et nos descendants reconnaîtront peut-être qu'elles étaient fausses. Mais en ce qui concerne le passé, le passé géologique qui n'a pas eu de témoins, les résultats de son calcul, comme ceux de toutes les spéculations où nous cherchons à déduire le passé du présent, échappent par leur nature même à toute espèce de contrôle. De sorte que si les lois de la nature n'étaient pas les mêmes à l'âge carbonifère qu'à l'époque actuelle, nous ne pourrons jamais le savoir, puisque nous ne pouvons rien savoir de cet âge que ce que nous déduisons de l'hypothèse de la permanence de ces lois.
On dira peut-être que cette hypothèse pourrait conduire à des résultats contradictoires et qu'on sera obligé de l'abandonner. Ainsi, en ce qui concerne l'origine de la vie, on peut conclure qu'il y a toujours eu des êtres vivants, puisque le monde actuel nous montre toujours la vie sortant de la vie ; et on peut conclure aussi qu'il n'y en a pas toujours eu, puisque l'application des lois actuelles de la physique à l'élat présent de notre globe nous enseigne qu'il y a eu un temps où ce globe était tellement chaud que la vie y était impossible. Mais les contradictions de ce genre peuvent toujours se lever de deux manières: on peut supposer que les lois actuelles de la nature ne sont pas exactement celles que nous avons admises; ou bien on
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peut supposer que les lois de la nature sont actuellement celles que nous avons admises, mais qu'il n'en a pas toujours été ainsi.
Il est clair que les lois actuelles ne seront jamais assez bien connues pour qu'on ne puisse adopter la première de ces deux solutions et qu'on soit contraint de conclure à l'évolution des lois naturelles
D'auU. ^ .. .. ëupposons une pareille évolution; admettons, si Ton veut, que l'humanité dure assez pour que cette évolution puisse avoir des témoins. Le même antécédent produira par exemple des conséquents différents à l'époque carbonifère et à Fépoque quaternaire. Cela veut dire évidemment que les antécédents sont à peu près pareils; si toutes les circonstances étaient identiques, l'époque carbonifère deviendrait indiscernable de l'époque .quaternaire. Evidemment ce n'est pas là ce que l'on suppose. Ce qui reste, c'est que tel antécédent, accompagné de telle circonstance accessoire, produit tel conséquent; et que le même antécédent, accompagné de telle autre circonstance accessoire, produit tel autre conséquent. Le temps ne fait rien à Taffaire.
La loi, telle que la science mal informée l'aurait énoncée, et qui aurait affirmé que cet antécédent produit toujours ce conséquent, sans tenir compte des circonstances accessoires; cette loi, dis-je.
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qui n'était qu'approchée et probable, doit être remplacée par une autre loi plus approchée et plus probable qui fait intervenir ces circonstances accessoires. Nous retombons donc toujours sur ce même processus que nous avons analysé plus haut, et si l'humanité venait à découvrir quelque chose dans ce genre, elle ne dirait pas que ce sont les lois qui ont évolué, mais les circonstances qui se sont modifiées.
Voilà donc bien des sens dilTérents du mot contingence. M. Le Roy les retient tous et il ne les dislingue pas suffisamment, mais il en introduit un nouveau. Les lois expérimentales ne sont qu'approchées, et si quelques-unes '^ous apparaissent comme exactes, c'est que nous les avons artificiellement transformées en ce que j'ai appelé plus haut un principe. Cette transformation, nous l'avons faite librement, et comme le caprice qui nous a déterminés à la faire est quelque chose d'éminemment contingent, nous avons communiqué cette contingence à la loi elle-même. C'est en ce sens que nous avons le droit de dire que le déterminisme suppose la liberté, puisque c'est librement que nous devenons déterministes. Peutêtre trouvera-t-on que c'est là faire la part bien large au nominalisme et que l'introduction de ce sens nouveau du mot contingence n'aidera pas beaucoup à résoudre toutes ces questions qui se
posent naturellemenl et dont nous venons de dire quelques mots.
Je ne veux nullement rechercher ici les fondements du principe d'induction; je sais fort bien que je n'y réussirai pas; il est aussi difficile de justifier ce principe que de s'en passer. Je veux seulement montrer comme les savants l'appliquent et sont forcés de l'appliquer.
Quand le même antécédent se reproduit, le même conséquent doit se reproduire également; tel est l'énoncé ordinaire. Mais réduit à ces termes ce principe ne pourrait servir à rien. Pour qu'on pût dire que le même antécédent s'est reproduit, il faudrait que les circonstances se fussent toutes reproduites, puisqu'aucune n'est absolument indifférente, et qu'elles se fussent exactement reproduites. Et, comme cela n'arrivera jamais, le principe ne pourra recevoir aucune application.
Nous devons donc modifier l'énoncé et dire : si un antécédent A a produit une fois un conséquent B, un antécédent A' peu différent de A, produira un conséquent B' peu différent de B. Mais comment reconnaîtrons-nous que les antécédents A et A' sont «< peu différents »? Si quelqu'une des circonstances peut s'exprimer par un nombre, et que ce nombre ail dans les deux cas des valeurs très voisines, le sens du mot « peu différent » est relativement clair; le principe signifie alors que le
conséquent est une fonction continue de l'antécédent. Et comme règle pratique, nous arrivons à cette conclusion que Ton a le droit d'intei*poler. C'est en effet ce que les savants font tous les jours et sans l'interpolation toute science serait impossible.
Observons toutefois une chose. La loi cherchée peut se représenter par une courbe. L'expérience nous a fait connaître certains points de cette courbe En vertu du principe que nous venons d'énoncer nous croyons que ces points peuvent être reliés par un trait continu. Xous traçons ce trait à l'œil. De nouvelles expériences nous fourniront de nouveaux points de la courbe. Si ces points sont en dehors du trait tracé d'avance, nous aurons à modifier notre courbe, mais non pas à abandonner notre principe. Par des points quelconques, si nombreux qu'ils soient, on peut toujours faire passer une courbe continue. Sans doute, si celte courbe est trop capricieuse, nous serons choqués (et même nous soupçonnerons des erreurs d'expérience), mais le principe ne sera pas dircctemecl mis en défaut.
De plus, parmi les circonstances d'un phénomène, il y en a que nous regardons comme négligeables, et nous considérerons A et A' comme peu différents, s'ils ne diffèrent que par ces circons lances accessoires. Par exemple, j'ai constaté que
l'hydrogène s'unissait à ToxA-gène sous l'influence de l'étincelle, et je suis certain que ces deux gaz s'uniront de nouveau, bien que la longitude de Jupiter ait changé considérablement dans l'intervalle. Nous admettons par exemple que l'état des corps éloignés ne peut avoir d'influence sensible bur les phénomènes terrestres, et cela en effet semble s'imposer, mais il est des cas où le choix de ces circonstances pratiquement indifférentes comporte plus d'arbitraire ou, si Ton veut, exige plus de flair.
Une remarque encore : le principe d'induction serait inapplicable, s'il n'existait dans la nature une grande quantité de corps semblables entre eux, ou à peu près semblables, et si l'on ne pouvait conclure par exemple d'un morceau de phosphore à un autre morceau de phosphore.
. Si nous réfléchissons à ces considérations, le problème du déterminisme et de la contingence nous apparaîtra sous un jour nouveau.
Supposons que nous puissions embrasser la série de tous les phénomènes de l'univers dans toute la suite des temps. Nous pourrions envisager ce que l'on pourrait appeler les séquences, je veux dire des relations entre antécédent et conséquent. Je ne veux pas parler de relations constantes ou de lois, j'envisage séparément (individuellement pour «Insi dire) les diverses séquences réalisées.
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Noasreronnaîtrions alors que parmi ces séquences il n'y en a pas deux qui soient tout à fait pareilles. Mais, si le principe d'induction tel que nous venons de l'énoncer est vrai, il y en aura qui seront à peu près pareilles et qu'on pourra classer les unes à côté des autres. En d'autres termes, il est possible de faire une classiiication des séquences.
C'est à la possibilité et à la légitimité d'une pareille classification que se réduit en fin de compte le déterminisme. C'est tout ce que l'analyse précédente en laisse subsister. Peut-être sous cette forme modeste semblera-t-il moins eflrayant au moraliste.
On dira sans doute que c'est revenir par un détour à la conclusion de M. le Roy que tout à l'heure nous sembiions rejeter : c'est librement qu'on est déterministe. Et en effet toute classification suppose l'intervention active du classificateur. J'en co-nviens, cela peut se sculenir, mais il me semble que ce détour n'aura pas été inutile et aura contribué à nous éclairer un peu.