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La proportion est un facteur objectif de la beauté. Avec non moins de vérité, on peut dire que la disproportion est un élément de laideur.
Regardez un hydrocéphale. Cette tête d'enfant, démesurément grossie, jure avec le buste frêle et chétif, sur lequel elle est placée. La nature a violemment brisé dans ce pauvre être le rapport des dimensions corporelles, et quand nous nous écrions, saisis d'horreur et de pitié : Quel monstre ! la disproportion qui nous frappe est la cause évidente de la douloureuse impression qui nous affecte.
La disproportion ne «perd pas son caractère, si l'artiste l'accueille, et lui donne une place dans son idéal.
L'hydrocéphale représenté sur une toile sera toujours laid, comme tel, quel que soit le pinceau qui retrace ses difformités. Une exagération bien excusable, inspirée par une subtilité excessive du sentiment esthétique, à poussé quelques contemporains de génie à reconnaitre une certaine beauté à la laideur même. Ils sont arrivés à cette théorie, quelque peu paradoxale, que l'harmonie peut persister sous les discordances, la proportion au sein des disproportions, tant il est vrai, que là où on cherche la beauté, on s’évertue toujours à rencontrer l’ordre qui la constitue. « Un vrai statuaire, écrit M. Sully Prud’homme, peut faire un chef-d'œuvre du buste d'un bossu, s’il à pénétré et exprimé par le concert des formes, l’intime solidarité vitale, qui fait influer la gibbosité sur l'angle facial et sur les traits mêmes du visage, car les bossus les plus différents se ressemblent par le rayonnement de leur commun caractère ; ils ont la bosse partout. A ce point de vue, il y a un beau bossu pour le sculpteur, comme il y a un beau cas de bosse pour le naturaliste qui admire la coordination des caractères. Dans la vérité plastique, l'utilité est donc non seulement
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essentielle à la beauté, mais encore très compatible avec la laideur, qu’elle rachète en quelque sorte, car il est fort utile au bossu que tout son corps s’harmonise avec sa difformité ; toutes ses fonctions physiologiques y sont intéressées, et s'il en résulte pour lui des dehors moins agréables, cet inconvénient est largement compensé par l'adaptation de son organisme aux conditions imposées à son existence. » (1)
Ce n’est pas là l'expression de l'ordre au sein du désordre, mais une rupture de la symétrie naturelle, d'autant plus désharmonique que la gibbosité est plus accentuée et plus universelle. La statue qui représente un bossu, peut être un chef-d'œuvre de modelé et de plastique. Mais le bossu, en tant que bossu, n'est pas beau, et l’œuvre qui l’a pris pour sujet, contient dans les mêmes limites, et sous le même point de vue, un élément de laideur. Placé côte à côte avec un corps d'Héraclès antique, où tout est conçu dans une classique pureté de formes, elle devra lui céder le pas.
Ce principe ne se réalise pas seulement dans l’ordre des constitutions, mais encore dans celui des activités, et ici encore nous verrons que l’art en subit les répercussions.
Voici un lourdaud qui se dépense en vigoureux efforts des bras à enfiler une aiguille. D’aucuns trouveront ce spectacle plaisant, personne ne le trouvera beau. C'est que, une disproportion évidente éclate entre le but à atteindre et les moyens employés. Les phénomènes du mouvement sont dominés par la loi du moindre effort ou de l'adaptation adéquate du moyen à la fin qu'il faut obtenir. Le savant en découvre tous les jours des applications nouvelles, dans les successions incessantes, les actions et les réactions du monde physique et mécanique. Peut-être, apparaîtra-t-elle
@) Surzy Prun’HomMe. L'expression dans les Beaux-Arts, p. 204 (Paris, Lemerre, 1883).
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un jour comme le fatum mystérieux qui pèse sur le monde de la matière, et un des fondements de l'ordre universel.
L'art nous donne de nombreuses applications de ce principe. Une des toiles les plus connues de Rubens, l’Ælévation de la Croix fournit, ce nous semble, un exemple de disproportion dans l’activité. Tout l’'avant-plan de la scène est rempli par un groupe compact de manœuvres, à l'ossature herculéenne, aux muscles colossaux, dont les bras noueux, crispés par l'effort soulèvent une croix que trois hommes auraient aisément pu dresser. Au milieu de ce chaos de chairs et de membres humains, quise pressent, se gênent, s'embarrassent, s’'enchevêtrent, le spectateur se demande, surpris, pourquoi ce déploiement outré de forces musculaires, cet attirail d'hommes inutiles, qui attirent l'attention au détriment du Christ, personnage principal de la scène. A tous autres égards, la toile de Rubens est digne du grand artiste flamand, mais la disproportion, que nous avons indiquée, est une tache qui blesse et nuit à l'effet de l’œuvre.
Sans doute, l'artiste fait œuvre créatrice, et les proportions de la nature sont transfigurées, quand elles ont traversé le prisme de son cerveau, mais encore cette création a des lois. L'idéal altère les rapports, ne les mutile pas. La contraction des muscles du visage peut être heureusement exagérée, à la fin d'imprimer à l’œuvre l’expansion de la douleur corporelle. Dans le groupe de Laocoon, déjà cité, les bouches ouvertes râlent, les yeux se crispent, les fronts se chargent de plis douloureux. Mais à toutes ces exagérations, il est une limite, qu’on ne peut franchir, sans changer la proportion en disproportion, l'ordre en désordre, et mettre au jour une monstrueuse caricature. Etudiez les grands tragédiens, comme Sarah Bernhardt, Rossi et Mounet-Sully dans leurs rôles pathétiques, et vous verrez que le secret de leur art n’est que l'intelligence parfaite et la pratique heureuse de ce principe. Tout en eux est outré,
mais dans le sens de l'effet qu'il s’agit de produire. Le jeu de la physionomie, l'expression du geste, la flexion de la voix calment ou excitent, retiennent ou oppressent, et suscitent au plus haut degré ce sentiment délicieusement esthétique que de grandes choses s’accomplissent. Mais la hardiesse de l'exécution est poussée à son ultime limite; un seul faux mouvement ferait crouler cette beauté, et il serait accueilli par un éclat de rire instinctif, universel, impitoyable. Le sublime touche au ridicule, et la sagesse des nations, en formulant cet apophtegme, n’a fait qu'appliquer un principe élémentaire d'esthétique.
L'infraction à la loi morale est la disproportion d'un acte avec la fin de l'homme. C’est dans ce désordre que git son caractère antiesthétique. L'immoralité est une dissonnance, une rupture d'harmonie, au même titre que l'hydrocéphalie ou la gibbosité.
Il en est de même dans l'idéal. L’immoral apparait comme une limite, on ne peut la dépasser sans entrer dans le domaine de la laideur. L'artiste est libre de ne pas mettre sous nos yeux le spectacle du dévouement, de la vertu, de l'héroïsme. Mais il ne lui appartient pas de dépeindre les excès de l’impiété, les voluptés du sensualisme. Les débauchés de l'esprit et du cœur sont des déséquilibrés de l'existence. L'absence d'une proportion qui introduirait un rapport nouveau de beauté est bien différente de la présence d'une disproportion qui constitue dans la conception un élément de laideur. (1)
@) Cfr. chap, Ier, Nous y avons fait la même distinction, mais en nous plaçant à l’unique point de vue du plaisir esthétique.