HORS
rangés tout autour. Vis-à-vis de lui, au devant des phalanges macédoniennes qui se sont ouvertes pour le laisser passer, tout seul, à cheval, l'épée au côté, Alexandre-le-Grand. Les Perses l’aperçoivent pour la première fois, et cette silhouette du vainqueur qui se profile dans un relief hardi suftit pour épouvanter toute cette cohue d'efféminés, venus à la bataille comme à une parade carnavalesque. Le conducteur du char, effaré, brusquement tire à lui les coursiers, et la lourde machine, embarrassée dans son attirail, essaie de s’ébraner en arrière. Les jeunes gens qui marchent à côté n’ont point aperçu le monarque ennemi que déjà leur visage se trouble. Cette manœuvre subite a donné l'alerte, tantôt ce sera la déroute. Un seul homme pour consterner cette multitude ! Quel contraste majestueux ! D'un côté la puissance virile, de l’autre la faiblesse née vaincue. Ce n’est pas seulement Alexandre foudroyant du regard une armée entière que Rubens peint sur cette toile, c'est la lutte de deux civilisations, le triomphe de la nation forte et trempée sur le peuple perdu de mollesse et de plaisir. Tout saille dans cette conception hardie et souveraine; le contraste en double la puissance.
Si nous passons à la musique, pourquoi le rythme ternaire est-il plus absorbant et s'empare-t-il mieux de nous que le rythme binaire ? Pourquoi produit-il un effet esthétique plus pénétrant ? C’est que l'unité de mouvement, dont l'esprit perçoit la répétition mesurée, comprend trois rapports dans l’un, tandis qu'il n’en compte que deux dans l'autre. Le déploiement de la faculté perceptrice, plus ample sans être excessif, ajoute à la jouissance, sans y méler le déplaisir qui naitrait d’un effort trop grand. La plupart des chants populaires sont conçus dans le rythme ternaire. Ce sont les plus entrainants; la foule les comprend et les affectionne.
A côté de cette première condition tirée de l'objet, il en
ne
faut signaler une seconde, sur laquelle nous n’insistons pas : ce sont les circonstances extérieures au milieu desquelles une œuvre d'art se présente à nous. L’acoustique d'une salle, la distribution de la lumière favorisent ou entravent l'audition et la vue, et il est impossible de s'en affranchir. à
Des facteurs non moins importants dérivent de l'étude du sujet que le plaisir esthétique imprègne.
Parmi ces facteurs, la puissance cognitive de l'intelligence est le premier élément à envisager.
Toute intelligence est douée en naissant d’une spontanéité naturelle, grossière chez les uns, délicate chez les autres. Il n'est personne qui n'éprouve, à diverses reprises dans le cours de la vie, le charme des spectacles de la nature, ou l'attrait d’une œuvre d'art. Ces puissances constituent le patrimoine de l’humanité; elles dérivent d'une espèce de sens esthétique commun qui tient aux mystères les plus profonds de notre être.
L'éducation affine le sens esthétique, mais ne saurait le créer de toutes pièces ; une initiation rationnelle épure le jugement, forme le goût. A l’homme du peuple il faut l’art dans ses manifestations simples et robustes; les œuvres d'initiés lui échappent. Pour un sauvage de l'Afrique la plus entrainante des valses semblera une étrange cacaphonie. Interrogé sur l'impression qu'avait faite sur lui une représentation d'opéra, lors de son premier voyage en Europe, le Shah de Perse déclara, sans hésiter, que rien ne lui avait paru plus beau, que ce prélude discordant dans lequel les instruments de l'orchestre se mettent à un commun diapason. Ainsi, l'éducation est une condition préalable du plaisir esthétique et les goûts dépendent de la direction donnée. On aurait tort d'en conclure, comme
res
d'aucuns le font, qu'elle suffit pour déterminer l'essence du beau, et que celui-ci est de sa nature variable et changeant. L'adage : « de gustibus non est disputandum » n’enlève nullement la valeur objective du beau : l'initiation ne fait que nous le révéler.
Cependant qu'on ne l’oublie pas. Les émotions de l’art ne sont pas l'apanage d'une coterie, elles sont le patrimoine du grand nombre. Des écoles contemporaines, sous prétexte de raffinement, font outrage à la nature humaine en défigurant le beau. «11 faut se* défier des gens qui ne peuvent être compris que d’un comité. Le bon sens à fait justice de cette singulière école esthétique de l’onte, mise en vogue par Schlegel, où l'artiste, se drapant fièrement dans sa virtuosité et sa généralité, faisait exprès de ne présenter que des choses fades et insignifiantes, puis haussait les épaules sur le sens obtus du public, qui ne pouvait goûter ces platitudes. A cet excès doit aboutir tout ce qui est monopole dans le monde de la pensée, tout ce qui exige pour être compris une sorte de révélation particulière, un sens à part que n’a pas l'humanité. » (1)
IT
L'intelligence n’est pas une faculté isolée dans l’homme. Quand elle exerce son acte de contemplation esthétique, les autres activités ne restent point passives. Le 2702 n’est pas une juxtapposition de sens, d'imagination, de passions, de volonté; une mosaïque composée de forces étrangères l’une à l’autre et sans rapport entre elles. Il est une nature continue dans son unité; tout y est subordonné dans le sens de la fin. L'équilibre des facultés, la hiérarchie des forces est la condition normale de l'épanouissement ordonné
(1) Er, Renan. L’Avenir de la Science, p. 107.
de la vie. Ce grand principe domine toute étude qui a l'homme pour objet. Il règle le plaisir esthétique, met à nu le secret de son exercice plénier.
Pourquoi un homme pris de boisson, où monté par la colère est-il insensible aux charmes de l'art? En vain essayerez-vous de lui faire admirer une belle toile. Il vous répondra par un regard hébêté, ou bien, aigri par cette invitation qu'il regardera comme une insulte, il sentira sa passion se gonfler toujours plus, et si vous insistiez, il irait jusqu’à déchirer l'œuvre que vous lui tendez. Peut-être, ce Béotien d'un jour, ce Vandale d'une heure est-il critique d'un goût exquis, ou artiste de grand talent. Pourquoi le débauché de la vie, qui se donne tout entier à l'assouvissement de ses bas instincts, devient-il en très peu de temps indifférent aux jouissances esthétiques? L'amour de l'art sombrera en lui comme celui de la famille, de la science, du plaisir honnête.
Tous ces hommes, à des degrés divers, sont des déséquihibrés. Le désordre, accidentel chez l’un, permanent dans l'autre, a bouleversé l’économie de leur être ; aucun d'eux ne réalise ce calme de l'âme qui est la condition préalable de la jouissance du beau.
Voici un second fait qui trouve son explication dans le même principe : l'exercice de certaines facultés, par une mystérieuse affinité et grâce à une répercussion intime peut provoquer, éveiller l’activité de certaines autres. Ainsi s'établit entre elles comme un échange de vitalité, par l'intermédiaire du principe unique au sein duquel toutes plongent leurs racines, et la mise en œuvre de l’une intéresse, affecte l'être dans plusieurs où même dans toutes ses énergies. (!)
(1) Cette observation est bien ancienne. Ecoutez SUAREZ, le savant rapporteur des doctrines scolastiques : « Excitatio potentiarum
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En ce qui concerne les sensations, l'association des impressions et la communication qui les rend solidaires ne peut être mise en doute. A la suite d'Alexandre Bain, la psychologie contemporaine essaie de lui tracer des lois.
M. Guyau l'explique par la diffusion nerveuse, et en fixe ainsi les étapes : Dans la première, l'être reçoit le choc de l'objet et distingue vaguement l'intensité et la qualité spécifique de l'impression. Nous avons la conscience d'une force qui se dépense plus ou moins; et nous distinguons sans hésiter le phénomène de vue-de celui du toucher. On désignerait ce moment avee plus d'exactitude, en lui donnant le nom de aperception brute. Klle demande en moyenne 015 pour l’ouïe ; 020 pour le tact, 021 pour la vue.
Dans la seconde étape, qui suit de près la première, la sensation revêt un caractère de plaisir ou de douleur, que les philosophes allemands appellent la {onalité de la sensation. L'impression agréable et pénible se différencient comme le mode majeur et le mode mineur.
Enfin, si le plaisir et la douleur se perpétuent quelque temps, survient bientôt le moment de la diffusion nerveuse : la sensation s’élargit comme une onde, envahit tout le système nerveux, et grâce à un phénomène d'association sympathique, l'impression se multiplie dans divers centres, affecte les sens correspondants qui se mettent à vibrer en quelque sorte à l'unisson du premier. Qu'on s'imagine un courant électrique, aboutissant, avec divers autres, à un terme commun, et transbordant à ceux-ci, comme par contre-Coup, une partie de sa force et de son intensité.
» anim®æ duobus modus fit : uno ab chjecto..…. alio modo per quam- » dam efficientiam quasi moralem, per naturalem sympathiam, » quam habent ex eo quod in eadem essentia animæ radicantur. » (Suarez, Metaph. Disp. 22, $. 2.)
Nous connaissons des personnes qui ressentent, au choc d'un accord dissonnant, non seulement un déplaisir dans l'oreille, mais une douleur physique par tout le corps, comme si des instruments tranchants leur coupaient dans la chair. Chez d'autres, l'audition de certains morceaux provoque la vision interne de couleurs. L'orgue colorié n'existe pas encore ; l'imagination doit rendre suspectes les affirmations de ceux qui déjà déterminent les lois de ce curieux phénomène et tracent une gamme des couleurs correspondant invariablement à une gamme de sons donnés. Mais le fait, vague, indéfinissable de l'association de ces deux impressions sensibles, ne peut pas être nié. Oserionsnous, Sans Craindre le reproche de témérité, l'expliquer par la diffusion nerveuse dont nous venons de parler.
La solidarité que nous venons de signaler entre les diverses puissances de l’ordre sensible existe également d'un degré à l’autre dans l'échelle de nos facultés. Même elle se manifeste ici d’une façon plus évidente, à raison de l’étroite subordination et de l'appropriation constante qui existe entre les facultés inférieures et les facultés supérieures. Tout objet qui se peint dans l'imagination est aussitôt jugé par l'intelligence, apprécié par le sens moral. Les sens sont les pourvoyeurs des idées et des jugements, et leur énergie est un acheminement vers l'exercice des puissances supérieures. L'homme s'élève de l'impression sensible à l'acte intellectuel spontanément, sans s'en apercevoir.
Emfin, il importe de mettre en relief un troisième fait, plus remarquable encore, qui se rattache au même principe que les deux premiers.
Ce n'est pas seulement par voie de répercussion d'une faculté sur d'autres, que plusieurs énergies s'exercent. Bien des fois, un même objet ou des objets divers sollicitent par voie directe des activités différentes et leur donnent le branle. Chacune d'elles peut être suivie d'une
et
tonalité propre, vibrer dans le mode du plaisir ou celui de la douleur ; et le sujet affecté, siège unique d’impressions contraires, peut subir des tiraillements en sens opposé, et devenir le théâtre d'un combat, toujours accompagné de souffrance, quelqu’en soit l'issue.
On raconte qu'un empereur de la décadence, dans le raffinement d'une fin de civilisation, avait l'habitude d’écouter la musique, plongé dans un bain d’eau tiède. Et tandis que la moiteur du bain l'imprégnait d'un vague fourmillement épicuréen, la mélodie berçait son oreille d'un voluptueux balancement. Mais, si le César avait été couché dans une chaudière sous laquelle ont eût attisé lentement un feu toujours plus vif, la température n'aurait pas tardé à devenir intolérable. La douleur aurait remplacé la jouissance, et la plus ravissante musique serait restée sans charme.
C’est que deux affections opposées dans leur fonalité ne peuvent paisiblement coexister dans l’âme, se circonscrire dans la faculté dont elles accompagnent le déploiement, et s'y développer à l'aise, sans se gèner mutuellement dans leur exercice. IL en est tout autrement des idées. Les notions les plus diverses ont droit de cité dans l'intelligence; elle les accueille toutes, étudie leur valeur respective, les scrute, les compare; elle les garde, sans être heurtée par leur présence, pendant des jours, des années entières, jusqu’à ce qu’elle se soit définitivement attachée à celle qui présente des garanties sérieuses de vérité. Les contradictoires s'appellent, s’attirent ; l'idée d’être éveille en nous celle de non-être, l’idée de jour évoque celle de nuit. Le plaisir et la douleur sont au contraire deux ennemis, qui prétendent ne pas vivre côte à côte. Aussitôt qu'ils se rencontrent, une lutte à mort s'engage, et, quand leur force est inégale, le plus fort ne tarde pas à chasser le plus faible pour régner en suprême dominateur : La jouissance qu'éprouve l'oreille à écouter la mélodie se retire, vaincue, ou, pour
eo se
mieux dire, s’anéantit devant la souffrance aiguë des tissus tactiles que la chaleur altère jusqu’à les désorganiser.
Cette tendance d'absorption d'une affection par l’autre est si naturelle qu'elle se produit entre sentiments de tonalité identique, mais d'intensité différente. Si on poursuivait dans le détail l'étude de ces conflits internes, on verrait, par un phénomène analogue, que deux sentiments de #76me tonalité et de rême intensité se confondent pour ne former qu'une impression totale plus vive, plus puissante.
Après les considérations qui précèdent, il ne sera pas difficile de montrer que le plaisir esthétique doit être harmonieux. L'œuvre d'art intéresse d’autres facultés que l'intelligence : leur exercice n’est pas sans influence sur l'impression définitive.
L'immoral, dans la réalité, comme dans l'art est un sujet de souffrance pour toute âme droite et sincère Au contact du désordre de la vie, l'homme éprouve un rétrécissement dans tout son être. Les facultés supérieures s'endolorissent et souffrent, comme l'oreille se sent blessée à l'audition d'une dissonnance.
Les sens, peut-être, se délectent dans la perception des formes, des dessins, des couleurs; la passion sensuelle se complait dans le désir que le sujet provoque en elle. L'intelligence elle-même est saisie de la beauté technique, du fini de l'exécution.
Mais le conflit de la douleur qu'éprouve le sens moral et du plaisir que goûtent les autres facultés ne tardera pas à éclater dans l’âme.
C’est le dédoublement douloureux qui résulte d'un chaos
de trouble et de jouissance, au sein d'un être essentiellement #n dans son impression.
Ne vous est-il point arrivé de rencontrer de ces femmes perdues, en qui la nature a réalisé la perfection physique, mais qui portent, dans un corps idéalement beau, une âme avilie où corrompue. Analysez le jugement que vous avez porté sur elle, étranger, qui la voyiez pour la première fois. Si vous êtes sincère vis à vis de vous même, vous aurez senti un mélange d'admiration et de répugnance. « Quelle belle femme, vous serez-vous dit, mais quelle vile créature. »
L'art immoral produit une semblable impression. Certes, il serait injuste de refuser toute beauté à grand nombre de productions contemporaines, qui, comme l'Enfant du Crapaud de Camille Lemonnier, en littérature, unissent à une incontestable perfection artistique, un caractère de cynique lubricité. La jouissance esthétique que nous en ressentons se mêle d’une impression contraire qui peut aller du vague malaise à la souffrance positive.
Tel est bien l'effet que produit /a bataille de Wimpjfen dans laquelle au milieu du désordre causé par le pillage et l'incendie d'une maison, Snayers représente dans toute sa crudité le viol d'une paysanne par un soldat; telle encore l'impression qu'on emporte d'une toile de Jean Steen dont le sujet n’est qu'une scène de maison publique. (1)
Il en est de même de la Tentation de Saint-Antoine dans laquelle Félicien Rops représente, en place du Christ renversé, une Vénus impudique : au point de vue du procédé et du faire, c’est une des plus belles œuvres de l’art moderne ; mais c’est un étalage de chairs impures qui répugne dans sa sensualité.
(1) Ces toiles de Snayers et de Jean Steen sont au Musée de Bruxelles,
Mie
Juvénal et Pétrone ont trouvé des émules dans Meursius et Théophile Gautier. Les orgies de Tibère, à Caprée, celles de Quartilla, à Naples, sont dépassées par les cynismes de Mademoiselle de Maupin où la débauche est poussée jusqu’à la rage. Peu d'œuvres offrent à l'imagination des rèveries plus fantastiques êt plus enivrantes que ce roman de Théophile Gautier. Le poète y accumule, dans une phrase superbement ciselée, tous les raffinements de son génie. Par malheur, cette histoire d'un amour bestial n'est qu'une longue peinture de scandales, de désordres, d'obscénités, une série d'épisodes révoltants, dont l'héroïne n'est plus une femme, mais pour employer l'expression d'Alexandre Dumas « une guenon. » Pareille œuvre, si elle engendre quelque plaisir esthétique, à coup sûr, c'est un plaisir condamné par l'intelligence, amoindri, incomplet.
La raison de ce phénomène de dédoublement est aisé à découvrir.
Nous l'avons dit, le plaisir d'une faculté inférieure, acheté au prix de la souffrance des facultés intellectuelles, ne peut s'appeler plaisir par rapport à l'être humain considéré dans son ensemble.
Mais nous pouvons aller plus loin. Le plaisir du beau réside dans un acte de contemplation intellectuelle. Or, la faculté qui prononce le verdict de conformité ou de divergence avec la fin raisonnable du sujet, représenté dans l'œuvre, est aussi celle qui doit se complaire dans la perfection artistique de cette représentation. L'immoral, non seulement bouleverse l'équilibre des activités, mais établit un Conflit d'affections au sein de la faculté perceptive du beau. Voilà pourquoi il est antiesthétique.
Sans doute, la souffrance qu'il suscite n’atteint pas Inva-
riablement le même degré d'intensité. L'impression produite par l’étalage de la nudité impure, voluptueuse, est délétère et souverainemert nuisible au plaisir du beau. Mais une scène de bacchanale, un blasphème à l’Étre suprême ne révolte pas au même titre et ne trouble pas au même degré. () Le conflit des deux affections aboutit à des résultantes diverses. Entre les solutions extrêmes, on pourrait noter une série de degrés successifs, dont il est impossible de dresser une échelle mathématiquement graduée, mais qui trouvent tous leur interprétation daïsun commun principe. Le spectacle d’un homme pris de boisson, la vue d’un misérable insulteur à la Divinité n’éveille aucun plaisir dans les sens ou l'imagination. L’appétit sensible, à la vue de ces turpitudes, n’éprouve aucun désir ; peut-être s’en détourne-t-il avec dégoût, et alors, son émotion douloureuse vibre à l'unisson avec celle des facultés supérieures.
Quelle différence avec les excitations sensuelles de l'œuvre impure, qui met en cause toutes les activités des facultés inférieures. L’homme-animal demande à jouir, l'homme -intelligence réprouve, condamne. L'opposition tend à renverser la hiérarchie de l'être. C’est le combat des deux natures dont parle le poête, et l’on sait combien l'issue en est douteuse. Video meliora proboque, deteriora sequor. Une réaction se produit dans les facultés supérieures, d'autant plus vive qu'elle rencontre plus de résistance. Ainsi la douleur qu'éprouvent les facullés intellectives devient plus intense en raison directe du plaisir désordonné des facultés sensibles.
M. Taine, que ses théories philosophiques rendent peu
(1) Au point de vue ontologique, l'ivrognerie, de même que l'adultère, est une infraction à la morale et constitue comme telle, une disproportion. Nous croyons que l’une et l’autre sont des éléments de laideur. (V. chap, II.) Ici nous n’étudions que l’impression subjective.
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suspect en cette matière, reconnait, sans toutefois le mettre en pleine lumière, ce double principe que nous avons établi et justifié : l'art immoral produit un plaisir esthétique ; mais ce plaisir est incomplet.
Au sujet de ceux qui peignent de préférence la force gigantesque, malfaisante à autrui ou à elle-même, voici ce qu'il écrit dans sa Philosophie de l'Art : « Dix fois sur douze, le principal personnage est chez eux un maniaque ou un scélérat ; il est doué des facultés les plus fines et les plus fortes, parfois des sentiments les plus généreux et les plus délicats; mais, par un manque de direction supérieure, ces puissances le conduisent à sa perte ou se déchaînent aux dépens d'autrui : la superbe machine éclate, ou broie les passants dans sa course. Ce sont là les œuvres littéraires les plus profondes; elles manifestent mieux que les autres les caractères importants, les forces élémentaires, les couches profondes de la nature humaine. On éprouve, en les lisant, une sorte d'émotion grandiose, celle d'un homme introduit dans le secret des choses, admis à contempler les lois qui gouvernent l’âme, la société et l'histoire. Néanmoins l'impression qu'on en garde est pénible : on a vu trop de misères et trop de crimes ; les passions, développées et entrechoquées à outrance, ont étalé trop de ravages. » (1)