‹ La valeur historique du quatrième Évangile (volume 2)Chapitre 10 sur 39 · XI, 45; XII · texte numérisé non relu

XI, 45; XII

' vu, 38; X, 21, 41, 42.

• Loisy, Le quatr, Évang., p. 431.

parer de Jésus pour l'entraîner à Jérusalem et le faire roi ; dans le récit de la tentation, le diable, qui se prétend maître des royaumes de ce monde, propose au Christ de lui céder son empire, s'il veut tomber à ses genoux et l'adorer. Or, en comparant ce langage avec les divers endroits où il est également question de la royauté de Satan, en opposition avec la royauté du Christ ou le règne de Dieu, on se rend compte que la domination dont parle le tentateur n'est pas, à propre-ment parler, une royauté temporelle, mais une sorte d'empire mystérieux, de puissance occulte et surnaturelle, à exercer sur l'univers de connivence avec lui, comme une contre-partie de ce règne de Dieu qu'il entrevoit et redoute ^.

Cela a quelque affinité avec l'idée que se faisaient les Juifs de la royauté universelle du Messie. C'est néanmoins fort différent, d'une portée beaucoup plus étendue, d'une conséquence autrement grande dans l'ordre moral et religieux. Il est donc peu vraisemblable que l'évangéliste, en relatant le projet de la foule, ait songé à la tentation diabolique, racontée par ses devanciers.

Mais surtout on n'a pas le droit de prétendre qu'il aurait substitué intentionnellement son récit au récit antérieur. Il y a, dans son Évangile, nombre d'autres ornissions qui ne paraissent aucunement motivées par une préoccupation théologique. Celle dont il s'agit présentement ne peut avoir sa raison d'être dans je ne sais quelle conception idéale du Verbe incarné qui aurait empêché de mettre le Christ aux prises avec le

* Cf. Marc, m, 26 = Matth., xii, 26, 28 = Luc, xi, 18, 20; x, 18 ; 22 = Matth., XI, 27; xxviii, 18; Vaincu dans la tentation, Satan s'efforce de contrecarrer au moins l'œuvre du Christ et de gêner son action. Cf. Luc, iv, 13. C'est pour cela, semble-t-il, que les démons affectent de proclamer la messianité de Jésus par la bouche des possédés. Le Sauveur fait également allusion aux tentatives de Satan contre ses apôtres : Luc, xxii, 31.

démon. Est-ce que Tévangéliste ne présente pas en haut relief la trahison de Jésus par Judas, et ne désigne-t-il pas le traître lui-même comme Tinstrument et le suppôt de Satan i? Quant à l'allusion, cpie le critique prétend découvrir, à la montagne de la tentation, elle n'est pas, nous l'avons vu, pour confirmer son hypothèse, tant elle accuse de parti-pris.

Ainsi la préoccupation symbolique ne semble pas mieux expliquer l'épilogue que le récit proprement dit de la multiplication des pains.

En revanche, on peut dire que l'incident est bien dans la vraisemblance historique, et qu'on est autorisé positivement à croire qu'il appartient à la réalité.

Si l'on consulte, en effet, les premiers Évangiles, il est aisé de remarquer que la foule, à la suite des miracles, se pose aussitôt la question de la personnalité de Jésus, et sous une forme qui tend d'elle-même progressivement à la croyance messianique. Cela rend très naturel que le prodige de la multiplication des pains, au terme de la seconde année de ministère, ait amené les convives à entrevoir la messianité du grand thaumatiu"ge.

La foi en la dignité messianique du Sauveur apparaît très sûrement établie dans le peuple sur la fin de sa vie publique. C'est elle qui provoque la réception triomphale, au jour des Rameaux, et, dans cette circonstance, elle se montre colorée des mêmes espérances, de royauté temporelle et nationale, que Ton trouve exprimées par les Galiléens de notre épisode. Or, cette foi messianique n'a pas dû se manifester tout d'un coup, par l'explosion d'enthousiasme qui signale l'entrée à Jérusalem. Ce qui jaillit alors, avec tant de spontanéité et d'éclat, avait dû commencer par poindre d'une façon isolée et plus modeste. De fait, les trois

1 Jean, vi, 71; xiii, 27.

Synoptiques montrent, avant même la journée des palmes, Jésus acclamé « Fils de David » par les aveugles de Jéricho. A diverses reprises au cours du ministère, saint Matthieu relate pareilles manifestations, depuis celle qui accompagne la guérison du possédé aveugle et muet, jusqu'à celles des aveugles de Capharnaiim et de la Chananéenne ^.

La manifestation de foi messianique, rattachée à la multiplication des pains, est donc parfaitement vraisemblable au point de vue de l'histoire : elle sert de raccord entre la manifestation finale des Rameaux et celles qui ont marqué les premiers temps du ministère ; elle répond bien à ce que dut être la réalité. Dès lors on a toutes raisons de croire que, sur ce point comme sur les autres, notre auteur est particulièrement informé.

Pour résumer nos observations, le récit johannique, examiné dans le détail, comparé minutieusement avec les relations synoptiques, ne donne pas l'impression d'une composition artificielle et tendancieuse. La signification du récit est exactement ce qu'elle est chez les évangélistes antérieurs ^, Les divergences qui le distinguent, omissions de quelques détails, additions de nouveaux traits, modifications partielles, ne trouvent aucunement leur explication dans la préoccupation d'un symbole à représenter. Inexplicable par le symbolisme, le récit parallèle et indépendant ne paraît pouvoir se comprendre que de la part d'un écrivain, qui peut être un théologien et un mystique, à qui l'on peut trouver une manière de narrer et d'écrire personnelle, mais qui doit être également un chroniqueur bien renseigné et exact.

1 Cf. Jésus Messie, p. 94-123.

■ Sur la manière dont M. Loisy, Les Évang. syn., t. i, p. 937-938, essaye d'expliquer l'origine de la tradition synoptique concernant le miracle de la multiplication des pains, voir Les théories de M. Loisy, p. 194-196, 319.

L'enquête, portée sur le miracle de la multiplication des pains, demande à être complétée par Texamen d'un épisode connexe. Chose singulière, en effet, le récit miraculeux, qu'on nous dit relié, dans lapensée de l'évangéliste, au discours sur le pain de vie, de la façon la plus étroite, au point d'être comme la traduction sensible de l'idée qui s'y trouvera développée en théorie, s'en trouve séparée, non seulement par l'épilogue complémentaire que nous avons vu, mais encore par le récit prolongé de la traversée du lac, suivie du voyage de la foule à Capharnaum, où elle doit entendre le discours du Sauveur.

Dans l'hypothèse symbolique, il faut trouver un sens à cette séparation du miracle et du discours, à la localisation du premier sur la côte orientale du lac, à la fixation du second à Capharnaum. Bienplus, il semble nécessaire de supposer que les épisodes, ainsi intercalés, sont gouvernés par le même symbolisme, ou du moins par un symbolisme analogue, qui les soude logiquement au miracle initial et au discours suivant, de manière à assurer à tout le chapitre une certaine unité ^. C'est dans ce sens que les critiques ont poussé leurs recherches. Voyons à quoi elles ont abouti.

A la suite de M. H. J. Holtzmann et de M. Schmiedel 2, J. Réville estime que le récit de la marche sur les eaux, « étroitement associé à celui de la multiplication des pains par Matthieu et par Marc, » a été reproduit par notre auteur, « avec quelques variantes de valeur

^ Cf. Loisy, Le quatr. Évang., p. 420, cité ci-dessus, p. 7. * H. J. Holtzmann, Evang. Joh., p. 104; Schmiedel, zxX. John, col. 2521.

secondaire, parce qu'il complète admirablement le miracle précédent comme illustration de la vérité spirituelle qui va suivre. Il en ressort que le corps du Christ n'est pas soumis aux conditions ordinaires des corps humains; le Christ marche sur les eaux et se transporte en un instant d'un endroit à l'autre, quelle qu'en soit la distance. Dès lors, il ne faudra pas s'étonner que sa chair puisse être un aliment surnaturel i. » D'après M. Loisy, l'évangéliste aurait pareillement l'intention de montrer comment « le Verbe incarné, qui tout à l'heure parlera de donner sa chair en nourriture et son sang en breuvage, n'est pas soumis aux lois de la matière, pas plus à la loi de l'étendue qu'à celle de la pesanteur ^. »

Examinons les faits ainsi interprétés.

La marche sur les eaux, nous dit-on, représenterait le Christ soustrait à la loi de la pesanteur. La première pensée qui vient, à ce sujet, est celle-ci : l'épisode en question se trouve déjà raconté par les Synoptiques, en connexion avec la multiplication des pains; la marche miraculeuse sur le lac s'y trouve mise en un relief tout à fait semblable : on pourrait donc l'interpréter exactement dans le même sens. Les critiques entendent sans doute que le quatrième évangéliste utilise, au point de vue de son idée, une donnée fournie sans intention par ses prédécesseurs. Mais sur quoi s'appuie cette affirmation, sinon sur le principe a priori que le récit de notre auteur doit être allégorique? Or, nous n'avons pas jusqu'à présent trouvé ce principe justifié.

Il est une autre observation qui tend à rendre fort invraisemblable l'intention supposée à l'épisode. Si l'évangéliste avait eu la préoccupation de faire valoir l'immatérialité de la présence du Christ dans l'eucha-

1 J. Réville, Le quatr. Évang., p. i76, » Loisy, Le quatr. Évang., p. 436.

ristie, il est à croire que, dans le discours, il aurait insisté sur cette vérité essentielle. Or, on n'y voit rien de pareil : pas une sentence ne s'y trouve correspondre au trait symbolique, découvert dans le récit.

A ces remarques préliminaires, qui ont leur valeur, nous pouvons en joindre qui portent directement sur l'état de notre texte, et qui paraissent péremptoires. Le récit johannique, en effet, n'est pas une simple copie du récit synoptique; il a son allure propre, ses traits spéciaux : or, ces divergences apparaissent-elles comme des modifications inspirées par le symbolisme en question? Pas le moins du monde.

D'après saint Marc et saint Matthieu, Jésus commande aux apôtres de s'embarquer aussitôt après le miracle, et lui-même, après avoir congédié la foule, se réfugie dans la montagne pour prier. Notre auteur ne mentionne pas cet ordre donné aux disciples. Jésus, dit-il, « se retira de nouveau dans la montagne, lui seul, » et il ajoute : « Quand le soir fut venu, ses disciples descendirent à la mer, » comme si ces derniers s'étaient embarqués spontanément. Or, cette omission, loin de pouvoir se rattacher au symbolisme, paraît au contraire s'y dérober formellement. Est-ce que l'ordre donné aux disciples ne marquait pas à merveille la préméditation de Jésus par rapport au miracle? Comment se fait-il que le trait ait été précisément omis par notre théologien?

On ne s'explique pas mieux comment le prétendu symboliste s'écarte de ses devanciers en ce qui concerne le terme de la traversée du lac. Dans saint Matthieu, Jésus donne simplement l'ordre de le précéder à l'autre bord, et les disciples, une fois arrivés, se rendent dans le territoire de Génésareth ^. D'après saint Marc, le Sauveur commande de se diriger du côté de Bethsaïde,

» Matth., XIV, 22, 34,

et les apôtres atterrissent dans la région de Génésareth ^. Le quatrième évangéliste précise qu'ils allèrent de l'autre côté de la mer, vers Capharnaum^.

Ces données s'harmonisent parfaitement entre elles, et la mention de Gapharnaûm peut être regardée comme une précision par rapport à la plaine de Génésareth, qui borde le lac de ce nom. Mais pourquoi, justement, cette précision apportée au récit traditionnel? D'où vient que l'écrivain symboliste, au lieu de mentionner, d'une façon vague et générale, comme saint Matthieu, le territoire situé à l'ouest du lac, tient à indiquer l'endroit exact vers lequel on se dirige ? Et ce faisant, d'où vient encore qu'au lieu de retenir la donnée particulière à saint Marc, il en fournit une autre, qui ne la contredit pas, mais est néanmoins divergente? Sans doute, l'on peut croire que la mention de Gapharnaûm est amenée parce que la ville sera le théâtre du discours qui va suivre ; mais, outre qu'il faudra encore expliquer pourquoi le discours est placé dans cette cité plutôt que dans une autre, l'auteur n'avait nul besoin de la signaler ici comme le terme immédiat du voyage, au risque de paraître en désaccord avec la tradition antérieure. Il est clair que la mention de Gapharnaûm, en place de Bethsaïde, n'importait en rien à l'idée qu'est censé faire valoir l'écrivain. Gette divergence encore échappe à l'explication symbolique.

Enfin, l'évangéliste détermine l'endroit où se fit la rencontre du Sauveur et des disciples. « Après avoir fait, dit-il (verset 19), environ vingt-cinq ou trente stades, ils voient Jésus marchant sur la mer et se trouvant près de la beirque. » Saint Marc et saint Matthieu disent simplement que la barque était « au milieu du^lac. » Pourquoi ne s'être pas contenté de cette donnée plus large? On ne peut pas dire que les stades

^ Marc, VI, 45, 53.

» Jean, vi, 17. • • .• > ^ •

ont été comptés en vue de l'allégorie : les nombres choisis, « vingt-cinq » et « trente », ne sont susceptibles d'aucune interprétation de ce genre, et rien n'est moins conforme au procédé symbolique que la mention restrictive « environ », dont ils sont accompagnés. M. Loisy en convient, et il se borne à dire : « La donnée approximative du quatrième Évangile est destinée à préciser l'indication générale des Synoptiques ^. » Mais voilà justement qui est surprenant. Quoi ! notre auteur est censé exploiter le récit traditionnel en l'adaptant à son idée préconçue, et, au lieu d'en atténuer les traits, d'y mettre du vague, du mystérieux, il y insère au contraire des détails plus précis, des chiffres, qui n'ont pas le moindre rapport avec le symbolisme ! Il y a là de quoi déconcerter.

On en conviendra, le récit johannique n'est, pas plus que le récit synoptique, susceptible de figurer le Christ soustrait à la loi de la pesantem*. Les divergences qui le caractérisent ne sont pas combinées à l'effet de représenter plus sensiblement cette vérité. Elles n'accusent même pas un procédé symbolique quelconque. Il est au contraire tel détail, comme celui des « vingt-cinq ou trente stades », qui montre un auteur visiblement attentif aux conditions de la réalité.

L'idée du Christ, indépendant de la loi de l'étendue, apparaîtrait, au dire des critiques, dans ce trait final (verset 21) : « Ils voulaient (îiesXov) donc le prendre dans la barque, et aussitôt (cOeéw;) la barque s'en fut atterrir où ils allaient. » « Les disciples, dit M. Loisy ont bien l'intention de prendre Jésus avec eux dans la barque, mais il n'y monte pas, car la barque arrive incontinent à destination ^. » « Le récit des deux pre-

^ Loisy, Le quatr. Évang., p. 434.

* Id., ihid., p. 435. Cf. Strauss, Nouv. vie de Jésus, t. ii, p. 237; H. J. Holtzmann, Evang. Joh., p. 103-104; Wellhausen, Evang. Joh., p. 29.

miers Évangiles laisse clairement entendre qu'on a continué de naviguer en mer calme jusqu'au pays de Génésareth... Jean abrège et transforme la conclusion du récit, dans une intention didactique, voulant faire entendre que le Verbe incarné... n'est pas soumis aux lois de la matière, pas plus à la loi de l'étendue qu'à celle de la pesanteur ^. »

Le nouveau symbolisme tiendrait donc à des expressions propres à notre écrivain, et qui auraient été ajoutées par lui directement en vue de son symbole. Est-il mieux justifié que le précédent? Non. Il est encore plus invraisemblable.

On suppose d'abord à l'évangéliste un procédé qu'on a le droit de trouver étrange. Par hypothèse, il est préoccupé de montrer le Christ soustrait à la loi de l'étendue : rien ne lui était plus facile que de le représenter se transportant en un instant de la montagne, où il s'était réfugié, à la barque de ses disciples, ou de la barque, près de laquelle il apparaît, au rivage, où aborderont les siens. Que fait-il? Il signale que les disciples eurent l'intention de prendre Jésus avec eux ; par là il insinuerait que le Sauveur ne monta pas effectivement dans la barque; et il se contenterait d'indiquer que celle-ci atterrit aussitôt, sans rien dire de Jésus lui-même ! Or, il semble évident que, si l'auteur avait eu la préoccupation qu'on suppose, à tout le moins il aurait montré le Christ rejoignant dans la barque ses disciples, et, par une communication de son privilège personnel, les transportant instantanément avec lui au rivage, ou bien, s'il voulait laisser le Sauveur hors de l'esquif, il aurait nettement déclaré que, pour sa part, il fut à terre en un clin d'œil, tandis que les siens continuaient normalement leur course sur le lac.

M. Loisy n'est pas sans voir la difficulté, et il n'a que cette explication misérable : « S'il s'abstient d'affirmer

^ Loisy, Le guatr. Écang., p.î[436.

en termes exprès que Jésus s'est trouvé à terre avec les disciples, sans monter avec eux dans la barque, c'est peut-être afin de ne pas contredire ouvertement les Synoptiques ^. »

Il n'est d'ailleurs pas exact que le Christ johannique reste hors de la barque, et il ne l'est pas davantage que, soit la barque, soit le Sauveur, se trouvent transportés à terre instantanément.

M. Loiay interprète le verbe riôeXov, ils coulaient, comme signifiant : « ils eurent l'intention de ». Il faut traduire beaucoup plutôt par : « ils consentirent à ». C'est le sens premier de cette expression chez les écrivains classiques, celui qu'elle présente d'une façon très nette dans les endroits les plus caractéristiques de notre document ^. Ici, il paraît bien exigé par le contexte. On vient de dire que Jésus « était près de la barque » (verset 19), que les disciples « furent effrayés », et que le Sauveur les rassura en leur disant : « c'est moi, ne craignez pas » (verset 20). Quoi de plus naturel que de lire, à la suite : « Ils consentirent donc à le prendre dans la barque. » Le Maître s'était fait reconnaître : « ils furent disposés à » l'accueillir au milieu d'eux. Si l'auteur ne dit pas : « ils le prirent » avec eux, c'est justement parce qu'il veut insister sur ce fait qu'après avoir eu de la frayeur ils furent rassurés et ne firent plus difficulté de le recevoir ^.

» Jean, i, 43 ; v, 35, 40 ; vu, 1, 17. Cf. Matth., n, 18 ; xi, 14 ; xvii, 4 ; xvni.ao ; XXI, 29 ;xxii, 3 ; xxiii, 4, 37 ; xxvii, 34, etc. — L'imparfait T,Oe).ov doit avoir ici le sens de l'aoriste. L'auteur a dii employer ce temps, de préférence, afin de marquer la persévérance de leurs dispositions : désormais ils étaient et ils demeurèrent rassurés, ils se sentaient et ils continuèrent de se sentir heureux de l'avoir avec eux. Cf. Winer-Moulton, A Treatise on the Grammar of New Testament Greek, 3« édit., 1882, p. 336. La Vulgate a : voluerunt. M. Loisy traduit lui-même par : i ils voulurent » (p. 433).

* Cf. Westcott, St John, p. 98; Zahn, Evang. Joh., p. 324. — La liaison logique avec la phrase précédente nécessite ce sens de

C'est également à tort que M. Loisy donne à Tadverbe eùec'w? le sens de « instantanément ». L'expression signifie, d'une façon générale : « directement »; mais sa signification plus précise doit être déterminée par le contexte. Or, dans notre passage, il est tout à fait logique de mettre l'indication en rapport avec le détail mentionné un peu auparavant (verset 18), à savoir que « la mer était agitée sous le souffle d'un grand vent. » Au rapport des Synoptiques, la tempête, qui jusque-là avait paralysé l'effort des rameurs, s'apaisa soudain, dès que Jésus fut monté dans la barque. C'est, à n'en pas douter, le même phénomène miraculeux qui est visé par la formule de notre auteur. Il est tout à fait invraisemblable que celui-ci ait mentionné pour rien le vent violent qui agitait les flots; cette mention ne se comprend que si, dans la suite, il signale l'apaisement de la tempête : or cela ne peut être que dans le petit passage en question. En montrant les disciples décidés à recevoir Jésus, et la barque arrivant aussitôt à destination, l'évangéliste a certainement dû vouloir dire, parallèlement à ses devanciers, qu'aussitôt le Sauveur accueilli dans la barque, celle-ci, désormais poussée par un vent favorable, s'en fut tout droit, sans retard, mais non précisément d'une façon subite et instantanée, au lieu où elle se dirigeait ^.

Sur ce point encore, le récit johannique présente donc exactement la même portée que le récit traditionnel ; on ne peut pas dire que les particularités qui le distinguent soient destinées à montrer le Christ indépendant de l'étendue, pas plus qu'elles ne le mon-

« consentir; » et d'autre part, rien n'indique que cette bonne disposition n'ait pas été suivie de son effet; si l'évangéliste avait voulu dire qu'elle avait été inefficace, par suite de l'atterrissement subit de la barque, n'aurait-il pas amorcé la proposition suivante par la conjonction aXÀa, au lieu de xal?

^ Cf. B. Weiss, Joh. Evang., p. 201 ; Fillion, S. Jean, p. 123.

trent affranchi de la pesanteur. Les deux symbolismes qui pouvaient avoir quelque affinité avec Tidée du Christ, aliment spirituel dans l'eucharistie, n'ont sûrement pas inspiré la relation particulière de notre document.

C'est une préoccupation très divergente que l'on suppose à l'évangéliste, dans la mention qu'il fait de la nuit, arrivée avant que Jésus eût rejoint les siens, de l'effroi des disciples au milieu de la mer, et des paroles rassurantes que leur adresse le Sauveur. A en croire M. Loisy, « l'inquiétude des disciples, abandonnés sur le lac au milieu de la nuit, figure leur angoisse au temps de la passion, et la situation de l'Eglise au milieu du monde : en dépit des apparences, le Christ ne délaisse pas les siens \ »

Ce symbolisme est tout à fait séduisant; mais, outre qu'il ne rentre pas du tout dans l'idée générale supposée au reste du morceau — et cela ne laisse pas d'être assez étrange de la part du grand mystique qu'on prétend — on peut se rendre compte avec assurance qu'il n'a pas le moins du monde préoccupé l'écrivain.

Tout d'abord, il est certain que l'évangéliste met beaucoup moins en relief que ses devanciers la circonstance de la nuit. Il se borne à dire, tout au début du récit, que « la nuit était déjà tombée, » et il rattache la remarque à cette mention "très simple qu'à ce moment « Jésus n'était pas encore venu » vers les siens ^. Saint Marc et saint Matthieu, au contraire, soulignent fortement cette circonstance et la précisent, en la reliant à l'apparition du Sauveur : « il vint à eux, marchant sur

^ Loisy, Le quatr. Évang., p. 437. — Dans Les Évang. syn.,i. l, p. 944-945, OQ trouve une interprétation tout à fait semblable. Cf. Les théories de M. Loisy, ^.190-191.

* Jean, vr, 17.

les eaux, vers la quatrième veille de la nuit ^. » Or, cette manière synoptique convenait beaucoup mieux au symbolisme supposé : elle accentue le fait que .les disciples sont depuis longtemps en pleines ténèbres, quand paraît Jésus, et, en indiquant qu'on est à la quatrième veille, elle peut faire entendre que, comme la nuit est sur le point de céder au jour, ainsi, grâce au Seigneur, la tempête va faire place au calme, et à l'angoisse va succéder la joie ^.

La tempête elle-même est à peine mentionnée. C'est tout juste si, en introduisant son épisode, l'évangéliste remarque qu'il faisait un grand vent et que la mer était mauvaise. Pourquoi n'a-t-il pas donné du relief à la circonstance, en représentant ensuite, comme saint Matthieu, « la barque au milieu de la mer, secouée par les vagues, » ou, avec saint Marc, les disciples « ramant à grand effort contre l'ouragan ^ ? » Et d*où vient encore qu'au lieu de dire expressément, à l'exemple de ses devanciers : « Jésus monta dans la barque, et aussitôt le vent cessa*,» il signale si discrètement l'apaisement de la tempête, qu'à en croire M. Loisy, il ne l'aurait pas noté du tout? Ne dirait-on pas que l'écrivain a écarté de parti-pris ce qui pouvait souligner le symbolisme?

M. Loisy parle encore de « l'inquiétude des disciples, abandonnés sur le lac, » et il y voit une figure de « leur angoisse au temps de la passion » et de « la situation de l'Église au milieu du monde. » L'évangéliste, cela est très vrai, montre les disciples « effrayés ». Mais qu'est-ce qui motive leur effroi? Chose remarquable, ce n'est ni la tempête, ni l'horreur de la nuit, ni l'absence du Sauveur; c'est au contraire l'apparition subite du Maître : « ils virent Jésus marchant sur la mer et

1 Marc, VI, 48 = Matth., xiv, 25.

"- Cf. Maldonat, In Matth., xiv, 25.

* Marc, VI, 48.

* Marc, VI, 51 ^ Matth., xiv, 32.

proche de la barque, et ils eurent peur ^. » Cette remarque est évidemment parallèle à celle que font les Synoptiques : « en le voyant marcher sur la mer ils furent troublés, le prenant pour un fantôme, et ils jetèrent un cri d'effroi ^. » M. Loisy dit bien lui-même : « Ils sont effrayés, comme dans les deux premiers Evangiles, et sans doute pour la même raison ^i » Mais comment accorder cela avec le prétendu symbolisme? Il semble difficile d'imaginer un trait qui le contredise plus formellement. Et cependant, l'écrivain était à l'aise pour donner à la frayeur des disciples un motif en rapport avec son symbole : il n'aurait eu qu'à utiliser l'épisode synoptique, où les apôtres, effrayés par la tempête qui menace de couler leur barque, réveillent le Sauvem* endormi, en lui criant : « Seigneur, au secours ! nous périssons *. »

Aux disciples qui ont peur, le Christ johannique fait entendre ces simples mots : « C'est moi, ne craignez pas ! » Les Synoptiques lui faisaient dire d'abord : « Ayez confiance, BapseïTc . » Or, cette dernière invitation, omise par notre écrivain, convenait parfaitement au symbolisme^. Si l'évangéliste l'avait insérée, merveilleux aurait paru le parallélisme avec l'invitation semblable qu'il fait adresser par le Christ aux convives de

1 Jean, vi, 19.

» Marc, VI, 49 = Matth., xiv, 26.

' Loisy, Le quatr. Évang., p. 435.

* Marc, îv, 38 = Matth., viiî, 26 = Luc, tiii, 24.

* Cf. Loisy, Les Évang. syn., 1. 1, p. 942 : t La perspective parait s'étendre du cas présent à celui de la résurrection ; et elle va, en réalité, de la résurrection au dernier avènement. L'analogie des situations, en ce qui regarde la résurrection, est sensible dans les paroles que Jésus dit aux disciples pour se faire reconnaître et dissiper leur frayeur : « Rassurez-vous, c'est moi, ne craignez pas » (Marc, VI, 50; cf. Matth., xxviii, 10; Luc, xxiv, 38); elle l'est plus encore dans l'incident que Matthieu (xiv, 28-31) intercale en cet endroit. »

60 MIRACLES ftËLIÉS A DÈS SYMËOLES

la Cène ^ : « Au milieu du monde vous serez dans la peine; mais ayez confiance (ôapdsîte) : moi, j'ai vaincu le monde. » L'auteur ne tient donc pas plus à accuser la sollicitude du Christ pour les siens que l'angoisse des disciples.

Au fait, s'il avait voulu figurer cette assistance du Christ, n'aurait-il pu exploiter le petit épisode complémentaire de saint Matthieu ^, où Pierre, marchant à la rencontre de Jésus sur les eaux, se laisse effrayer par l'ouragan, enfonce et crie au secours, si bien que le Maître lui tend la main en lui reprochant son peu de foi? L'incident aurait représenté à merveille la prochaine défaillance du chef des apôtres et son relèvement par le Sauveur *, comme aussi l'assistance permanente que le Christ accorde aux siens * : que le chef de l'Église ne craigne point ! le vent peut faire rage, la barque peut menacer de sombrer, le pilote luimême peut se sentir submergé par les flots ; qu'importe ! le Seigneur est là, tout près, la main tendue pour secourir au moment critique ; il n'a qu'à monter dans la barque,et aussitôt la tempête cessera ^.

1 Jean, xvî, 33.

« Matth., XIV, 28-32.

' Cf. Loisy, Les Évang. syn., t. i, p. 943: « Le demi-naufrage de Pierre figure son reniement venant après une protestation sincère de fidélité; et l'intervention de Jésus, l'apparition du Christ qui lui rendit la conscience et le courage d'un apôtre, du chef des apôtres. » Strauss, Nouv. vie de Jésus, t. ii, p. 237.

* Cf. Loisy, op. cit., p. 944 : « Il est sous-entendu que le disciple de l'Évangile est en sûreté parmi les plus grands périls, pourvu qu'il ait confiance en la parole de Jésus, qui l'appelle à lui; et le vrai danger ne commence qu'à l'instant où la foi diminue. »

* Cf. Loisy, op. cit., p. 944-945 : « Jésus s'est éloigné des disciples, et il est allé sur la montagne prier, comme il doit quitter les siens pour monter au ciel, aller à Dieu. Les disciples naviguent sans lui fort péniblement, et n'arrivent pas au terme, comme l'Église primitive a été en peine de sa destinée, au milieu des difficultés qu'elle rencontrait, et dans l'attente du Seigneur qui ne venait pas. Les disciples, après la passion et avant qu'ils eussent foi à la résurrec-

Ou nous nous faisons totalement illusion, ou le symbolisme secondaire, signalé par M. Loisy, est aussi étranger à la pensée du quatrième évangéliste que le symbolisme principal, avec lequel il détonnerait d'ailleurs grandement.

Un dernier symbolisme est découvert dans le fait que le lac est traversé du bord oriental à la côte occidentale de Capharnaûm. « Le miracle de la marche sur les eaux, dit M. Loisy à la suite de M. H. J. Holtzmann ^ se trouvait tout à fait à point pour montrer, dans ce retour de Jésus à son pays terrestre, le symbole de la rentrée du Fils de Thomme dans sa gloire éternelle, et des conditions de son immortalité 2. »

Il est difficile de donner plus de part à la fantaisie dans l'interprétation allégorique. L'évangéliste voudrait figurer la rentrée du Fils de l'homme dans sa gloire : mais que vient faire cette préoccupation ici? N'était-ce pas déjà le Christ immortel qui apparaissait dans le pain de vie du miracle? N'était-ce pas déjà le

tion, étaient dans la situation de la barque immobilisée au milieu des flots; mais Jésus est venu à eux, et c'était bien lui, quoiqu'ils eussent cru d'abord être dupes de leur imagination ou voir un fantôme. Ainsi en est-il pour le grand avènement. Jésus semble avoir oublié ses fidèles, et l'on dirait qu'il va passer devant la barque de Pierre sans la voir; mais cette indifférence n'est qu'apparente ; il viendra, et ce sera la paix ; il viendra sur les nuées, comme il marche sur les eaux. «Strauss, Nouv. vie de Jésus, 1. 11, p. 233 : « L'Église ne peut souffrir que par l'absence du Christ, et s'il est auprès d'elle tous les jours jusqu'à la consommation du monde, il n'est présent qu'en esprit; il a retiré son assistance corporelle pour laisser l'Église se purifier et s'affermir par la lutte avec le monde. Mais son bras n'a point faibli pour cela.et il est toujours en mesure de porter secours aux siens.dans les moments de suprême angoisse. »

* H. J. Holtzmann, Eçang. Joh., p. 104.

* Loisy, Le quatr. Évang., p, 437.

VAt. HIST., T. I. — 4

Christ glorifié qui marchait sur les eaux et franchissait instantanément les distances? Pourquoi ne venir qu'après coup exprimer son passage dans l'immortalité?

D'autre part, y a-t-il quelque trait particulier, quelque indication supplémentaire, permettant de croire que l'auteur envisage la région orientale du lac comme la terre étrangère, et la région occidentale, du côté de Capharnaûm, comme sa patrie? Pas le moins du monde. Rien ne vient souligner que le miracle ait eu lieu en pays étranger. Rien ne marque que Capharnaûm soit conçue comme le pays propre du Sauveur. La patrie du Christ johannique, si l'on se place au point de vue personnel de l'évangéliste, doit être Bethléem ^, et, pour la foule juive qu'il met en scène, Nazareth ^.

Le symbolisme aurait donc demandé que Bethléem ou Nazareth fût le terme du voyage. Cette dernière combinaison était d'autant plus indiquée qu'au dire de M. Loisy ^> la synagogue, dont il est question (verset 59) comme théâtre du discours, ne serait qu'une transposition de la synagogue de Nazareth, mentionnée ailleurs par les Synoptiques ^. Pourquoi n'avoir pas cité cette

^ Cf. Jean, vu, 42, 52. L'auteur reproduit, sans la réfuter, l'objection que les Juifs pi^étêndaient tîlrér, contre la mesèianîté dé Jésus, de sa naissance à Nazareth, au lieu de Bethléem; or, il ne reconnaît évidemment pas le bien-fondé de l'objection, puisqu'il la présente comme objection des Juifs; s'il s'abstient néanmoins de la résoudre, c'est donc qu'il suppose ses lecteurs bien au courant de la tradition synoptique sur ce point. Cette hypothèse fournit l'interprétation la plus satisfaisante du passage iv, 44, comparé avec iv, 1-2; VII, 11); I, 11. Cf. ci-après, p. 222.

* Jean, i, 45; xix, 19.

* Loisy, Le quatr. Évang., p. 449.

* Marc, VI, 2 ^ Matth., xiii, 54 — Luc, iv, 16. — Hypothèse d'aillem-s injustifiée. La synagogue de Capharnaûm est bien connue dans l'histoire synoptique : Marc, i, 21 = Luc, iv, 33; vu, 5. Marc, v, 22 = Luc, VIII, 41. Pour croire qu'elle remplace ici celle de Nazareth, il faudrait en trouver la preuve dans l'analogie des récits comparés. Or, d'une part, on ne peut dire que « l'insUccès du

patrie bien connue du Sauveur, si Ton voulait une figure expressive de sa patrie céleste?

« Capharnaum, nous dit-on, est préférée ici à Nazareth, parce que ce fut le centre principal de la prédication du Christ en Galilée; » et Ton ajoute : « d'ailleurs, l'évangéliste ne pouvait conduire la foule à Nazareth ^. » Mais, Capharnaum a beau avoir été le centre de la prédication galiléenne, elle n'est représentée nulle part, dans le quatrième Évangile moins que partout ailleurs, comme la patrie de Jésus. Et puis, qu'est-ce qui obligeait l'évangéliste à placer le discours dans cette viDe proche du lac, à portée des gens qui avaient bénéficié de la multiplication des pains? On ne voit pas quel intérêt supérieur il y avait à prendre pour auditeurs du discours toute la multitude, témoin du miracle. Et, à supposer que l'autem* y ait tenu, peut-on croire qu'il aurait été plus embarrassé pour conduire cette foule à Nazareth que poiu* la mener à Capharnaum?

L'intention allégorique supposée est encore prise en

Sauveur dan» son pays » figurait, aux yeux de l'évangéliste, « Tmsuccès de la prédication évangélique auprès des Juifs » (lioisy, loc. cit.), car ce dernier insuccès n'occupe pas la pensée de l'écrivain dans le chapitre en question : on se contente d'y signaler la défection d'un certain nombre de disciples (vers. 61, 67) ; la prédication du Sauveur aux Juifs eux-mêmes va se poursuivre, comme si de rien n'étant, durant les six chapitres suivants. D'autre part, l'analogie entre la réflexion prêtée aux Juifs (vers. 42), sur l'origine humaine de Jésus, et la réflexion semblable que les premiers Évangiles attnbuent aux gens de Nazareth, ne peut être, à elle seule, un indice suffisant de transposition : ce n'est pas une seule fois, et seulement à Naiareth, qu'on a dû opposer l'humilité de la condition humaine du Sauveur à ce que ses discours ou ses œuvres paraissaient avoir de transcendant; la réflexion vient particulièrement à propos dans notre passage, où il est question de l'origine céleste du Christ; elle se comprend bien dans la bouche de ces Juifs, traduisant l'opinion générale des Galiléens. Notre auteur n'aurait-il pas transposé paiement le trait final, si significatif, qu'on entraîna Jésus hors de la viUe pour le faire périr ? ^ Loisy, Le quatr. Évang., p. 465.

dehors de la portée la plus claire et la plus sûre des textes.

Finalement, entre l'épisode de la marche sur les eaux et le discours sur le pain de vie, s'intercale la description relative au passage de la foule sur la rive occidentale (versets 22-25) : « Le lendemain, la foule, qui se trouvait de l'autre côté de la mer, s'était aperçue qu'il n'y avait eu là qu'une barque, et que Jésus n'était pas entré dans la barque avec ses disciples, mais que les disciples étaient partis seuls; cependant des barques vinrent de Tibériade, près du lieu où l'on avait mangé le pain sur lequel le Seigneur avait rendu grâces. Quand donc la foule vit que Jésus n'était pas là, ni ses disciples, ces gens montèrent dans les barques et vinrent à Capharnaûm, cherchant Jésus; et l'ayant trouvé de l'autre côté de la mer,ils lui dirent : Rabbi, quand es-tu arrivé ici? »

D'après M. Loisy, ce que l'évangéliste aurait voulu faire entendre en ce passage, « c'est que les gens qui ont été témoins de la multiplication des pains se trouvent encore les témoins indirects de la traversée miraculeuse \ »

On peut fort bien croire, en effet, que les traits du récit tendent, au moins indirectement, à faire ressortir le miracle de la traversée du lac par le Sauveur; mais, de là à prétendre que l'épisode a été créé tout exprès à cet effet, il y a loin. Au point de vue de l'évangéliste et de ses lecteurs, le miracle était bien suffisamment vérifié par les détails du récit précédent. A quoi bon le faire constater à nouveau par le peuple ? Cela n'ajoute absolument rien à la portée du prodige ni à sa significa-

!• Loisy, Le quatr, Évang., p. 438.

tion. Et c'est pour un complément aussi superflu que notre auteur aurait créé cette description qui ne figurait point dans les Synoptiques ! C'est pour si peu de résultat qu'il se serait donné la peine de mobiliser toute cette foule, d'expliquer par quel moyen elle effectua son passage, comment elle profita des barques arrivées de Tibériade et s'en alla trouver le Sauveur à Capharnaûm ! Cela paraît invraisemblable.

Il n'est d'ailleurs aucunement nécessaire de supposer* que la foule entière des cinq mille hommes accomplit cette traversée en barques. Les Synoptiques mentionnent qu'elle était venue en longeant le lac par voie de terre : rien n'empêche d'admettre qu'une partie seulement ait pu se servir de bateaux pour le retour K Ici, comme en beaucoup d'autres endroits, où il n'importait pas de distinguer minutieusement le détail, l'évangéliste emploie une façon de parler générale, qui n'est pas à interpréter avec rigueur. De quel droit lui appliquer cette exégèse mécanique et intransigeante, qui traite le texte comme un inflexible airain, quand on espère y trouver une invraisemblance ou une contradiction, et qui le plie au contraire si aisément quand il s'agit de l'adapter à l'allégorie?

La donnée, étrangère à tout symbolisme, se comprend donc au point de vue de l'histoire, et il faut convenir que l'auteur paraît d'une façon remarquable au courant des lieux : il est seul à mentionner la ville de Tibériade ; il sait que c'est un port fréquenté des pêcheurs, et qu'il se trouve sur le bord occidental du lac, dans la direction de Capharnaùm ^. L'exactitude de

Avec Strauss, Nouv. vie de Jésus, t. ii, p. 239; H. J. Holtzmann, Evang. Joh., p. 104; Loisy, Le quatr. Évang., p. 438; Wellhausen, Evang. Joh., p. 30.

* Cf. B. Weiss, Joh. Evang., p. 204; Godet, S. Jean, t. ii, p. 493.

' Cf. L'origine du quatr. Évang., p. 407, 461 ; Renan, Vie de Jésus, p. 498.

ces détails, la façon dont ils sont présentés au fur et à mesure du récit et négligemment, donnent bien l'impression que nous avons affaire à un écrivain personnellement renseigné et n'ayant d'autre préoccupation que celle de la réalité.

Essayons de résumer nos observations et d'en préciser le résultat.

La narration johannique, comparée minutieusement aux narrations synoptiques, nous est apparue équivalente pour le fond, mais ayant d'un bout à l'autre son caractère spécial et ses divergences, additions et omi*' sions. Ces particularités ont une raison d'être. On ne peut évidemment penser que ce soit par caprice et sans intention aucune que l'écrivain tardif a voulu, en cet endroit, rejoindre le récit de ses devanciers, sans cependant se contenter de le reproduire, mais en suivant sa marche propre et parallèle, A quoi donc attribuer cette indépendance?

Sera-ce au désir qu'aurait eu l'écrivain de donner crédit à son œuvre, en paraissant fournir, sur des faits déjà racontés, des renseignements inédits et personnels? Mais on ne voit pas, à travers son livre, qu'il se préoccupe de rivaliser de la sorte avec les Évangiles antérieurs. S'il avait eu cette pensée, il se serait bien gardé de paraître les contredire, sans explication, comme dans le récit de l'appel des premiers disciples ^, dans la place assignée à l'expulsion des vendeurs ^ et à l'onction de Béthanie ^ ; il n'aurait pas manqué de marquer expressément les raccords de sa narration avec la tradition commune et de justifier, de quelque manière, les

» Jean, i, 35 sq.

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