‹ La valeur historique du quatrième Évangile (volume 2)Chapitre 14 sur 39 · XI, 47, 53, 56; XII · texte numérisé non relu

XI, 47, 53, 56; XII

' Luc, XIX, 37. Dans les récits se rapportant au voyage de Jésus vers Jérusalem, saint Luc n'a presque mentionné que des discours ou des épisodes ordinaires; c'est à peine s'il a relaté quelques miracles, qui sont loin de dépasser, et même d'égaler en éclat, ceuxqueleChrist avait opérés auparavant : guérison du démoniaque muet, XI, 14; de la femme courbée, xiii, 10-17; de l'hydropique, xiv,l-5; des dix lépreux, xvii, 11-19; de l'aveugle de Jéricho, xviii, 35-43.

si le Sauveur avait précédemment acquis grand renom dans la capitale même ou aux alentours. Or, c'est précisément ce que suppose le quatrième Évangile, lorsqu'il fait dépendre en bonne partie l'entrée triomphale de la résurrection de Lazare ^.

Le dessein de mort, que le miracle porte à un degré nouveau de fermeté et de décision, s'harmonise non moins exactement avec la situation supposée par les Synoptiques. D'une part, on ne peut dire que ces derniers mettent le projet hostile des sanhédristes en rapport direct avec l'expulsion des vendeurs, comme si cet épisode, censé postérieur à l'entrée triomphale, avait excité d'une façon décisive la haine des ennemis de Jésus. Les trois évangélistes attribuent clairement ce dessein à l'influence que le Sauveur exerce sur la foule, et qui compromet la situation des chefs religieux 2. Ils ne font même pas entendre que les sanhédristes aient commencé seulement alors à prendre ombrage de la réputation du Sauveur, puisque eux-mêmes, nous l'avons vu, mentionnent, aux premiers temps du ministère, pareille disposition et pareil projet chez les pharisiens. Qu'un fait, tel que la résurrection de Lazare, ait, dès avant l'entrée à Jérusalem, en suscitant

^ Loisy, op. cit., p. 661 : m Après un miracle aussi considérable que la résurrection d'un mort de quatre jours, on s'attendrait à un grand mouvement d'opinion parmi les Juifs en faveur de Jésus. » — C'est précisément le cas! — « L'évangéliste a soin de faire entendre que, si ce mouvement ne s'est pas produit» — Pardon ! il relate comme tel l'entrée triomphale : cela suffit — « la faute en est aux chefs qui ont terrorisé le peuple par les mesures immédiatement prises contre le Christ... Il est malaisé de concevoir l'état d'esprit de ces chefs et de leurs adhérents... Leur attitude serait inexplicable, s'il ne s'agissait pas, au fond, de signifier par un trait particulier l'endurcissement volontaire des Juifs à l'égard de l'Évangile, de l'œuvre de Jésus prise dans son ensemble.» — Mais le cas est exactement le même dans les Synoptiques, où les plus grands miracles ne produisent pas leur plein effet, à cause des pharisiens qui sont là pour intimider et tromper le peuple !

* Marc, XI, 18 = Matth., xxi, 15 = Luc, xix, 47.

l'enthousiasme de la foule, accentué du même coup l'inquiétude des autorités juives et rendu plus arrêtée leur résolution, cela est donc tout à fait dans la vraisemblance de l'histoire .

D'autre part, rien ne montre que le dessein de mort, signalé par le quatrième Évangile à la suite du miracle de Béthanie, ait pu, autrement que le dessein analogue mentionné par les trois premiers, faire obstacle à une prédication suivie entre l'entrée à Jérusalem et la Passion. Le projet était formé : mais il s'agissait de le mettre à exécution. Les Synoptiques disent précisément que prêtres et scribes cherchaient « le moyen de se défaire » du Sauveur ^ : ils auraient bien voulu l'arrêter après la parabole des méchants vignerons ; ils ne l'osèrent pas par crainte de la foule ^; deux jours avant la Pâque, ils projetaient encore de ne mettre la main sur lui qu'après la fête ^.

De toute manière donc le récit de la résurrection de Lazare s'harmonise suffisamment avec le cadre général et les données particulières de la tradition synoptique. L'on ne peut invoquer ni contradiction ni incompatibilité absolues pour le reléguer catégoriquement hors de l'histoire.

Reste alors la question du silence gardé par les premiers Évangiles sur cet épisode important.

M. Loisy en tire le meilleur argument pour son hypothèse. « Les critiques, dit-il, qui se refusent à voir dans la résurrection de Lazare un fait d'histoire en expliquent aisément l'omission dans les Synoptiques : la

1 Marc, XI, 18 = Luc, xix, 47.

* Marc, XII, 12 = Matth., xxi, 45 = Luc, xx, 19.

* Marc, XIV, 2 = Matth., xxvi, 5 = Luc, xxii, 2.

tradition primitive n'a pu connaître l'allégorie conçue par l'auteur du quatrième Évangile. Il faut bien avouer que la situation des exégètes qui défendent l'historicité du récit est moins avantageuse, et qu'ils n'arrivent pas à ime solution satisfaisante de la difficulté. » En effet, l'omission du miracle ne peut s'attribuer à un défaut d'information de la tradition synoptique en ce qui regarde cette partie du ministère de Jésus, attendu que cette tradition a pour source les apôtres : or les apôtres, d'après le quatrième Évangile, « sont supposés accompagner leur Maître depuis la fête des Tabernacles et la guérison de l'aveugle-né jusqu'à l'arrestation de Jésus dans le jardin au-delà du Gédron; on ne saurait donc soutenir que la tradition apostolique a pu ignorer la résurrection de Lazare, si cette résurrection s'est accomplie dans les conditions que décrit l'Évangile johannique. » L'omission ne peut davantage s'expliquer parla différence du plan adopté parles premiers Évangiles, en ce qui concerne l'action du Christ en Judée, car il s'agit de savoir « pourquoi le cadre synoptique, où se sont résumés les souvenirs de la génération contemporaine du Christ, a pu ne pas englober ces faits hiérosolymitains, dont le quatrième Évangile nous dit que les apôtres ont été témoins, surtout la résurrection de Lazare, qui serait le plus grand miracle de Jésus et la cause déterminante de la passion ^. »

Nous pouvons accorder que le silence de la tradition synoptique touchant le miracle de Béthanie est un fait dont il est difficile de donner une explication positive et directe. Nous pouvons même ajouter que, si l'écrit où nous le trouvons relaté se présentait à l'examen du critique comme un ouvrage d'origine suspecte.

^ Loisy, Le quatr. Évang., p. 655. Cf. Abbott, art. Gospels, col. 1805; art. Lazarus, col. 2745; Schmiedel, art. John, col. 2521, 2541 ; Scott, Fourth\Gosp., p. 87.

sans relation garantie avec un auteur particulièrement renseigné, ayant d'autre part un caractère fictif ou symbolique nettement constaté, enfin s'opposant à d'autres Évangiles qui contiendraient une histoire suivie et suffisamment complète du Sauveur, nous serions en droit de suspecter l'historicité de l'épisode. Mais tout autre est la situation.

Il est d'abord incontestable que les Évangiles synoptiques ne prétendent aucunement être des biographies intégrales de Jésus. Il suffît de les comparer entre eux pour constater que les uns et les autres omettent nombre de faits et de discours que leur relation par un ou deux d'entre eux montre néanmoins très authentiques. La somme même de leurs données ne paraît comprendre qu'une faible partie des actions et des paroles du Maître. Ce sont des séries d'anecdotes et des groupes de sentences, plus spécialement gardées par la catéchèse primitive, et qui ne reproduisent que les traits principaux de son histoire et de son enseignement ^.

Il n'est pas moins certain, par tout ce que nous avons vu, que le quatrième Évangile en général, et notre épisode en particulier, non seulement n'offrent pas un caractère symbolique nettement défini et bien accusé, mais encore paraissent se tenir absolument en dehors du symbolisme, comme procédé systématique de composition.

D'autre part, nous ne pouvons oublier que l'Évangile johannique, envisagé à la lumière du témoignage traditionnel le plus sûr, aussi bien que dans ses indications personnelles les plus significatives, revendique pour auteur un contemporain et témoin de Jésus, à même de fournir sur son histoire des renseignements propres, parallèles aux informations des Synoptiques et complémentaires de leurs données.

Dans ces conditions, on est en droit de supposer que

1 Cf. L'origine dulquatr. Évang., p. 455.

les premiers Évangiles, reconnus fragmentaires et incomplets, ont pu, pour un motif ou pour un autre, qu'il nous est difficile de préciser, à la distance où nous sommes des faits et étant donnée notre ignorance des circonstances très particulières de leur composition, omettre de raconter le miracle que Tapôtre Jean met en valeur dans son récit ^.

On déclare l'omission étonnante, sous prétexte qu'elle porterait sur « le plus grand miracle de Jésus. » En réalité, le miracle n'est guère plus grand que nombre d'autres prodiges et que les faits mêmes de résurrection racontés par les Synoptiques. Ce qui en fait surtout le relief, c'est que l'évangéliste s'étend longuement sur les personnages, leurs démarches, leurs discours, et les divers incidents de l'épisode, tandis que ses devanciers procèdent dans leurs narrations par traits sobres et concis, qui ne reproduisent évidemment pas toute la complexité de la réalité. Mais, en soi, la résurrection de Lazare est-elle un prodige beaucoup plus considérable que la résurrection du fils de la veuve de Naïm? Ce dernier miracle cependant, raconté par saint Luc ^, est entièrement omis par saint Matthieu et par saint Marc.

D'autres silences ne sont pas moins surprenants. Comment se fait-il, par exemple, que saint Marc soit seul à ne pas relater le miracle si saillant du serviteur

1 Cf. Renan, Vie de Jésus, p. 507 : « Le silence des Synoptiques à l'égard de l'épisode de Béthanie ne me frappe pas beaucoup... Ce n'est pas seulement l'incident de Béthanie qui manque chez eux, c'est toute la période de la vie de Jésus à laquelle cet incident se rattache ; » p. 504 : « C'est justement pour le récit de ces dernières semaines que notre texte brille d'une supériorité tout à fait incontestable; » p. 514 : « Dans toute » cette « partie de la vie de Jésus..., le quatrième Évangile contient des renseignements particuliers, infmiment supérieurs à ceux^des synoptiques. »

» Luc, VII, 11-17.

du centurion guéri à distance ^ ; que saint Luc néglige la guérison de la fille de la Chananéenne 2, opérée d«ns les mêmes conditions; qu'il laisse pareillement de côté l'épisode de Tonction de Béthanie *, hautement relevé par ses devanciers et, comme le miracle précédent, si favorable à son point de vue universaliste ? Comment se fait-il encore que saint Marc, qui n'est pas sans reproduire des discours de Jésus, ne dise rien du grand Sermon sur la montagne, et que saint Luc soit seul, de son côté, à nous avoir conservé les merveilleuses paraboles, incontestablement authentiques, du bon Samaritain, de l'enfant prodigue, de Lazare et du mauvais riche *?

Ces anomalies doivent avoir leur raison dans les conditions très spéciales, et restées mystérieuses, de la composition des premiers Évangiles.Elles montrent en tout cas qu'il n'y a pas à s'étonner outre mesure d'omissions pareilles à celle qui est en question ^.

Dira-t-on que la mention de notre épisode était nécessaire, parce qu'il aurait été la « cause déterminante de la Passion?» Cette allégation n'est pas mieux justifiée. Si la résurrection de Lazare irrite les pharisiens et leur fait décider plus fermement la mort de Jésus, c'est avant tout, nous l'avons vu, parce que le miracle enthousiasme la foule et l'entraîne vers le prophète de Galilée, ainsi qu'il apparaît dans l'entrée à Jérusalem. Or, c'est à ce même motif de l'influence croissante de Jésus, manifestée surtout par la réception triomphale, que les Synoptiques rattachent le projet de mort. Si le récit de cette réception triomphale était indispensable

1 Matth., vin, 5-13 = Luc, vu, 1-10.

* Marc, VII, 24-30 = Matth., xv, 21-28. ^ Marc, XIV, 3-9 = Matth., xxvi, 6-13.

* Luc, x, 25-37; xv, 11-32; xvi, 19-31, etc.

* Cf. B. Weiss, Joh. E(>ang.,p. 352; Westcott, St John, p. 163- 164; Godet, S. Jean, t. m, p. 256; Calmes, S. Jean, p. 142; Sanday, Fourth Gosp., p. 170-171.

à rhistoire des derniers jours, le récit de rincident qui avait contribué à la provoquer était beaucoup moins nécessaire. La résurrection de Lazare n'était en somme qu'un miracle particulier dans cette longue série de prodiges qui avait rempli le ministère du Sauveur : ce miracle était important, parce qu'il avait influé décisivement sur l'attitude de la foule auprès de la capitale, et l'on comprend que saint Jean ait tenu à le mettre spécialement en relief; mais il n'était pas essentiel, puisqu'il n'avait fait que consommer une manifestation du Sauveur depuis longtemps commencée, et l'on s'explique que les premiers évangélistes l'aient omis, sans qu'il y ait de lacune sensible dans leur histoire. En résumé, l'épisode de Béthanie, soit considéré en lui-même, soit mis en regard de la tradition synopticpie, se trouve parfaitement possible. Peut-on le dire historiquement probable et certain?

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