III. Preuves positives de l'historicité
Une réponse adéquate à cette question demanderait que le récit fût envisagé, non isolément, mais comme partie intégrante du quatrième Évangile, et participant par conséquent à la valeur documentaire propre à cet écrit.
Ne peut-on cependant trouver des preuves de cette historicité dans notre épisode même, à savoir dans le caractère général de la narration et, en particulier, dans les renseignements fournis sur ses divers personnages ?
Ce qui frappe à la première lecture du récit johannique, c'est le naturel et la vie de la scène représentée : l'épisode est localisé avec précision, les acteurs sont nettement individualisés, ils se meuvent sans rien
d'artificiel ni de convenu, les divers traits de la narration apparaissent pris sur la réalité. Ce caractère général est si sensible que M. Loisy lui-même reconnaît les « apparences de précision » que présente le récit; il « ne laisse pas, dit-il, d'être vivant à sa manière ; » et le critique souligne « la vie intense, l'espèce de réalité plastique dont sont doués ces tableaux ; » ailleurs, « le relief intense de certains détails ^. »
Or, on ne peut attribuer ce réalisme à une création intentionnelle de Tévangéliste, qui, à la façon d'un romancier, aurait voulu donner à sa fiction les dehors de l'histoire. M. Loisy est le premier à déclarer que le récit ne peut pas être traité de composition réfléchie, construite « par un procédé rationnel et mécanique,» élaborée « par un travail de lente réflexion, de recherche subtile, qui se trahirait par des rapprochements forcés et des raisonnements artificiels 2. »
Il y a, en effet, trop de simplicité dans la narration, trop de désintéressement dans le procédé, pour qu'on puisse faire pareille hypothèse. L'auteur ne précise pas là où un romancier aurait le plus sûrement précisé; il omet de compléter le récit, là où la curiosité du lecteur aurait davantage demandé à être satisfaite. Il n'a souci, par exemple, de déterminer à quel moment est survenue la mort de Lazare ; il n'indique pas que la première parole de Jésus s'adresse aux messagers, ni que la réponse soit portée aux deux sœurs, comme l'insinue le contexte ; il ne mentionne pas que le Sauveur dise à Marthe d'aller appeler Marie, ce qu'il suppose néanmoins dans la suite ; enfin, il néglige de décrire l'accomplissement de l'ordre donné par Jésus de délier le mort et de le laisser aller. Il semble donc impossible de prendre l'auteur du récit pour un romancier vulgaire.
* Loisy, Le quatr. Évang., p. 640, 659, 660.
* Id., ibid., p. 659, 660. — Contre Strauss, Nouv. vie de Jésus, t. II, p. 211; H. J. HolUmann, Evang. Joh., p. 158-159.
Aussi M. Loisy est-il réduit à supposer au quatrième évangéliste un tempérament tout à fait particulier, en vertu duquel il aurait représenté un simple tableau symbolique avec les couleurs de l'histoire la plus réelle, sans néanmoins avoir l'intention de faire prendre le change au lecteur. « On dirait, écrit-il, que la construction allégorique a jailli spontanément par une puissante inspiration. Il n'y a pas lieu de s'en étonner, puisque l'auteur est un grand mystique, le premier et le plus grand des mystiques chrétiens. Ce n'est sans doute pas assez dire : il faut ajouter qu'il était prophète. Le quatrième Évangile pourrait bien être une vision... Il est permis d'aller plus loin encore et de se représenter » l'auteur de ces tableaux « comme à demi sinon tout à fait inconscient de la distance qui sépare les faits imaginés par lui des faits racontés par ses devanciers. Du moins la profondeur du sentiment mystique, la vigueur intense des représentations imaginatives, et l'esprit théologique l'auront amené à une sorte d'indifférence pour l'exactitude et même pour la réalité historique, qui équivaut presque à une incapacité radicale de sentir, de chercher et d'exprimer cette réalité ^. »
Une telle supposition cependant parait radicalement impossible. Elle obligerait à croire que l'auteur du quatrième Évangile s'est pénétré si profondément de son idée, a médité si puissamment le symbole sous lequel il voulait la représenter, que tout un tableau s'est dressé dans son imagination, est apparu en quelque sorte devant ses yeux, avec la variété, la couleur, le mouvement, qui caractérisent la vie réelle.
Or, tout d'abord, Ton s'étonne que la contemplation mystique du voyant ne se soit pas portée, comme lorsqu'il s'agissait de l'idée du Christ pain de vie, sur un fait miraculeux — dans l'espèce une résurrection
1 Loisy, Le quatr. Évang., p. 659, 660., Cf. Abbott, art. Zczarus, col. 2746 ; J. Réville, Le quatr. Évang., p. 338.
de mort — déjà raconté par les Synoptiques. D'après M. Loisy, « l'auteur avait en pensée la résurrection de la fille de Jaire et celle du jeune homme de Naïn;il les a comme concentrées dans la résurrection de Lazare, et il ne paraît avoir grandi le miracle que pour avoir voulu l'élever à son maximum de signification ^. » Mais n'aurait-il pu obtenir le même résultat, et un bien meilleur encore, en grandissant au point de vue de son symbolisme, en enrichissant d'incidents et de discours significatifs, l'un ou l'autre des deux récits traditionnels 2? Pourquoi avoir imaginé un épisode entièrement
' Loisy, Le quatr. Évang., p. 657. Cf. Strauss, Nouv. vie de Jésus, t. II, p. 197, 211 :« Tout ce qui leur donne signification (aux récits analogues des Synoptiques) est compris dans l'histoire de Lazare, et s'y trouve porté à sa plus haute puissance ; » O. Pfleidei'er, Urchrist., t. ii, p. 371; H. J. E.Qlizmann, Ecang. Joh., p. 158-159; Kreyenbûhl,J?cang. Wa/i7-.,t. ii,p.808. — Ausujetdela résurrection de la fille de Jaïre, et de la guérison de l'hémorroïsse qui s'y trouve mêlée, M. Loisy, Les Évang. syn., 1. 1, p. 826, pense que « ce ne sont probablement pas des mythes, et que les récits procèdent d'incidents réels. » Le miracle de Naïm lui paraît se rattacher à la catégorie des « fictions symboliques », op. cit., p. 168; l'auteur, dit-il, p. 657, « aura exploité et développé une simple indication de la tradition orale, ou d'un document écrit non primitif, afin de montrer en Jésus le maître de la vie, qui ressuscite Israël dans l'Église, et qui conduit les hommes à l'immortalité; » p. 655 : « la veuve désolée représente la fille de Sion, Jérusalem menacée de perdre Israël, son fils unique, et le perdant en effet, pour le recouvrer miraculeusement par la puissance de Jésus ! »
* Il devait y être d'autant plus incliné qu'au dire de M. Loisy, il aurait emprunté au récit qui concerne la fille de Jaïre (Marc, v, 39 ~ Matth., XX, 24 = Luc, viii, 52) le trait où la mort de Lazare est comparée à un sommeil, xi, 11. N'aurait-il pu utiliser également les autres détails? Cette fille d'un chef de synagogue, âgée de douze ans, que tout le monde croit morte, et que Jésus ressuscite en présence des trois apôtres privilégiés, ne pouvait-elle figurer la jeune Église, issue de la Synagogue, dont le judaïsme désespère, mais que le Christ, parl'intermédiaire de ses apôtres, amène àlaplénitudedela vie et de la prospérité? La veuve de Naïm (Luc, vu, 12), de son côté, auraitparu représenter l'Église, après la disparition du Sauveur; elle pleure son fils unique, c'est-à-dire le monde encore enseveli dans
nouveau, tout en prenant soin d'en relier les personnages aux narrations antérieures, et s'être condamné à un effort de mise en œuvre qui ne laisse pas d'apparaître surprenant?
D'autre part, si l'hypothèse de M. Loisy était fondée, l'intention symbolique se montrerait d'une façon précise et certaine, non seulement dans la portée générale de l'épisode, mais on peut dire dans chacun de ses détails. Or, nous l'avons constaté avec une véritable assurance, la résurrection de Lazare ne peut pas être interprétée comme un tableau allégorique représentant la régénération spirituelle de l'humanité, ni la résurrection future du croyant. N'est-il pas d'ailleurs évident qu'on ne peut expliquer, de la part d'un théologien, uniquement préoccupé d'allégorie, ou d'un mystique, indifférent à la réalité, des traits comme ceux que fournit notre auteur, sur la position exacte de Béthanie par rapport à Jérusalem — environ quinze stades^; — sur le lieu précis de la retraite de Jésus après le miracle — Ephralm près du désert 2; — sur l'attitude particulière de l'apôtre Thomas, appelé Didyme^, sur les condoléances apportées par les Juifs à Marthe et à Marie ^'sur les démarches respectives des deux sœurs, dont l'une va au-devant de Jésus hors du village, tandis que l'autre reste à la maison, puis, à l'appel de sa sœur, s'en va rejoindre le Maître au même endroit où celle-ci l'a rencontré^ ?
l'infidélité, ou le fidèle tombé dans le péché; le Christ le ressuscite, comme principe de vie surnaturelle. Telle estl'interprétation mystique que les Pères donnent à ces deux épisodes. Rien n'était plus facile à notre évangéliste que d'en modifier quelques traits pour les adapter pleinement à son idée.
^ Jean, xi, 18.
» XI, 20, 28-30. i
Avec la meilleure volonté du monde, le critique, qui étudie notre épisode sans préjugé, ne peut trouver satisfaisante son explication par le symbolisme. Si donc on ne peut davantage songer à une simple fiction romanesque, il faut bien en venir à le regarder comme un récit historique. Ce récit, sans doute, a son caractère propre; par ses hiatus, ses omissions, ou ses reliefs, il témoigne d'un génie littéraire particulier; il accuse même, si Ton veut, un tempérament mystique spécial : néanmoins, il ne sort pas réellement du genre de l'histoire. En le rédigeant, l'auteur a eu une intention; on peut supposer qu'il a voulu montrer la puissance surnaturelle du Sauveur, qu'il a tenu à faire valoir sa qualité de Christ, envoyé de Dieu, destiné à ressusciter ses fidèles à la fin des temps : cela n'empêche pas qu'il ne sacrifie aucunement, ni même ne subordonne, à proprement parler, la vérité des faits à son but didactique. Sous sa préoccupation apologétique, il reste fidèle à l'histoire, et il le montre bien par son attention à fournir nombre de détails sans signification, où Ton ne peut voir raisonnablement que des traits de réalité K
Les renseignements fournis sur les divers personnages semblent offrir tout particulièrement ce caractère d'exacte information. Ils nous apprennent que Lazare, le miraculé, est le frère des deux sœurs, Marthe et Marie, qui figurent dans un récit de saint Luc ^ ; la famille est censée habiter Béthanie, aux portes de Jérusalem, et Marie est identifiée à cette femme que
1 Cf. Westcott, St John, p. 163; Sanday, Fourth Gosp., p. 87-88; Godet, S. Jean, t. m, p. 255; Calmes, S. Jean, p. 341-342. « Luc, X, 38-42.
saint Matthieu et saint Marc montrent oignant de parfum le Sauveur quelques jours avant sa mort ^.
Ces détails sont précis, étroitement reliés à des données synoptiques, qu'ils éclairent et complètent. Or, c'est en vain qu'on les a prétendus déduits par notre auteur du texte même des premiers Évangiles.
Au dire des critiques symbolistes, « Lazare tient d'un côté à Simon le Lépreux, cet ami de Jésus, chez qui a lieu, dans les Synoptiques, le repas de l'onction ^, et de l'autre au pauvre Lazare de la parabole, celui dont Abraham a dit qu'il ressusciterait en vain pour les frères du riche ^ : le Lazare de l'Évangile ressuscite inutilement pour les Juifs. » « Jean laisse entrevoir comment il a mis les deux sœurs de Luc en rapport avec son Lazare. Ayant plus ou moins identifié le Lazare de la parabole, au corps chargé d'ulcères, avec Simon le Lépreux, il a identifié la femme de l'onction avec Marie, cette amie de Jésus qui, dans Luc, écoute pieusement le Sauveur pendant que Marthe travaille. Marie devient la sœur de Lazare-Simon (aussi bien l'évangéliste commence-t-il par dire que Lazare est frère de Marie), et Marthe devient, par la même occasion, sœur de Lazare. La matière de la narration se trouve ainsi constituée pour servir au développement de la vérité formulée par Jésus lui-même : Je suis la résurrection *. »
* Marc, XIV, 3 = Matth., xxvi, 7.
» Marc, XIV, 3 — Matth., xxvi, 6.
' Luc, XVI, 31.
* Loisy, Le quatr. Évang., p. 657, 658; cf. Les Évang. syn., t. il, p. 104-105. L'hypothèse de la parenté des deux Lazare remonte à Zeller, Studien zur neutestamentlichen Théologie, dans les Theologische Jahrbûcher, 1843, p. 89, et à Baur, Kritische Untersuchungen liber die canonischen Evangelien, 1847, p. 248 sq. Elle a été reprise et développée par Strauss, chez qui l'on retrouve toute la série des combinaisons exposées par M. Loisy. Strauss, Nouv. vie de Jésus, t. II, p. 215-219. Cf. Renan, Vie de Jésus, p. 354, et note 4; 373, 374, note 2 ; H. J. Holtzmann, Evang. Joh., p. 158-159 ;
Voilà donc la série des combinaisons que Ton suppose faites par notre rédacteur : D'un côté, il aurait considéré le pauvre Lazare dont le mauvais riche demande le retour sur la terre, et il en aurait fait le Lazare ressuscité par Jésus. De l'autre, il aurait envisagé le même personnage de la parabole, en tant que couvert d'ulcères, et il l'aurait identifié à Simon le Lépreux. En troisième lieu, il aurait imaginé de donner un nom à la femme qui oint Jésus dans la maison de Simon, et il aurait songé à Marie, sœur de Marthe, dont parle saint Luc en l'un de ses récits. Enfin, il aurait présenté cette femme, Marie, comme la sœur de Simon, transformé en Lazare. Et c'est ainsi que Lazare serait devenu frère de Marie et de Marthe et que les deux sœurs auraient été amenées à jouer un rôle dans sa résurrection !
Il faut avouer que le travail censé opéré dans l'esprit de l'évangéliste est d'une complexité étrange. M. Loisy n'est pas sans s'en rendre compte. « L'effort de mise en œuvre, dit-il, paraît plus grand que dans l'histoire de r aveugle-né ou dans celle du paralytique \ » Or, cette construction laborieuse se comprend-elle de la part du symboliste prétendu? Le critique en donne
Abbott, art. Gospels, col. 1805; art. Lazarus, col. 2749;Schmiedel, Avi. John, col. 2539; Joh. Writings, p. 112 sq. ; J. Réville, Le quatr. Évang., p. 222-224. Ce dernier critique pense que l'évangéliste travaille ici sur une tradition antérieure, qu'il fait servir aux fins particulières de son œuvre. Renan, op. cit., p. 374, note 2, écartait également l'hypothèse « que le quatrième évangéliste ait eu sous les yeux le texte du troisième, » et conjecturait que « tous deux ont sans doute puisé à des traditions analogues. » Cf. ci-après, p. 171, note 2. D'après M. Schmiedel, le travail sur la parabole de Lazare aurait été accompli antérieurement à notre évangéliste; celui-ci se serait emparé du récit ainsi transformé et, de bonne foi, l'aurait présenté comme une histoire réelle, en se bornaat à y ajouter quelques traits aptes à faire valoir son idée.
1 Loisy, Lç quatr. Évang., p. 658.
cette explication : « C'est qu'il s'agit de donner relief au principe fondamental du christianisme, source de vie éternelle, et non plus seulement à un aspect ou à une application particulière de ce principe. » Mais il n'en reste pas moins que l'évangéliste aurait mis un soin minutieux à relier ses personnages avec l'histoire synoptique, et cela empêche absolument d'y voir ce mystique absorbé dans sa contemplation, ce voyant insouciant du réel, dont on nous a parlé. D'autre part, on n'est aucunement fondé, nous l'avons vu, à trouver dans notre épisode la représentation allégorique du christianisme, source de vie : le rôle de Marthe et de Marie, en particulier, ne peut donc contribuer le moins du monde à cette signification. Nous sommes ainsi ramenés au dilemme : ou bien, en présentant de la sorte ses personnages, l'auteur a voulu donner à un épisode de sa composition le cachet de la réalité, ou bien il a entendu se conformer luimême à l'histoire. S'il est vrai que la première supposition est formellement contredite par le ton et l'allure générale du quatrième Evangile, il faut bien reconnaître à notre épisode un caractère historique réel.
Au surplus, examinons la série des combinaisons supposées.
Le Lazare de Béthanie, dit-on, serait à rattacher au Lazare de la parabole. Or quelle relation peut-on trouver entre les deux personnages ? Le Lazare de la parabole est représenté comme un mendiant, couvert de plaies, qui, après avoir souffert de la faim à la porte du riche, meurt et est transporté par les anges sur le sein d'Abraham, tandis que le riche voluptueux, éteint mort à son tour, se voit plongé dans l'enfer où un feu vengeur le torture. Le damné supplie Abraham d'envoyer Lazare apporter quelque soulagement à son supplice : sa prière ne peut être exaucée. Il demande du moins qu'il l'envoie à ses frères pour les amener à
l68 MIRACLES RELIÉS A DÈS SYMBOLES
pénitence : Abraham répond qu'ils ont Moïse et les prophètes et que, s'ils se montrent incrédules à leur égard, ils ne croiraient pas davantage à qui reviendrait de chez les morts.
Le seul rapport qu'on puisse apercevoir entre ce récit et l'épisode johannique est que, de part et d'autre, il est question d'une résurrection. Mais il est facile de voù" que cette ressemblance est toute matérielle. Dans la parabole, la résurrection, d'ailleurs purement hypothétique, du mendiant est envisagée comme un retour du séjour des morts sur la terre, à l'effet de garantir la réalité de l'au-delà et de forcer en quelque sorte la croyance par ce témoignage d'outre-tombe. Tout autre est le cas de notre épisode, où la résurrection de Lazare est présentée directement comme retour d'un mort à la vie, à l'effet de prouver la puissance surnaturelle du Sauveur, et, si l'on veut, de garantir par avance la résurrection générale des croyants. La différence des situations est si réelle que, loin de signaler du côté des Juifs, comme on le voudrait, une incrédulité pareille à celle que la parabole suppose aux frères du riche, le quatrième évangéliste mentionne, au contraire, expressément qu'un bon nombre de ceux qui étaient venus de Jérusalem crurent en Jésus ^, et, à cause du miracle, l'acclamèrent lors de son entrée dans la ville sainte ^.
Quant au reste de la parabole, les données même qui sont le plus caractéristiques et véritablement fondamentales, n'offrent absolument rien de commun avec la narration johannique. La parabole est dédiée aux pharisiens avares; elle est essentiellement une leçon menaçante à l'adresse du mauvais riche : c'est là son idée centrale ^. Rien de pareil assurément dans notre
1 Jean, xi, 45; xli, 11.
' Cf. Loisy, Les Évang. syn., t. ii, p. 168, 175, 178. Le critique remarque que cetto idée dominante n'apparaît pas dans les ré-
LA ftésURRÉCTION DE LAZARE 169
épisode. Les idées de pauvreté et de richesse en sont totalement absentes. Lazare n'y apparaît en aucune façon sous les signes de l'indigence, encore moins avec les ulcères du mendiant. Par contre, il est présenté, et avec insistance, comme spécialement aimé de Jésus, et malade à Béthanie : toutes particularités qui sont complètement étrangères, sinon contradictoires, aux données de la parabole.
Dans ces conditions, ni la communauté du nom de Lazare, ni la ressemblance toute superficielle du trait concernant la résurrection, ne permettent de croire que le miraculé de saint Jean soit une transposition du mendiant de saint Luc ^.
L'identification du même personnage avec Simon le Lépreux supposerait que l'évangéliste a tenu très spécialement à introduire le ressuscité de Béthanie dans la scène de l'onction, et, d'autre part, a eu un égard si particulier pour les ulcères du pauvre de la parabole qu'il y a vu le pendant de la lèpre de Simon.
Or, l'une et l'autre suppositions sont gratuites et invraisemblables. On ne voit pas quel intérêt pouvait avoir l'auteur à faire assister le type représentatif de l'humanité, ou du croyant, au festin et à l'onction de
flexions que le mauvais riche échange avec Abraham ; il en conclut, p. 177, cf. 1. 1, p. 157, que cette dernière partie de la parabole est un appendice qui dérange l'économie du récit primitif. Mais cette conjecture suppose que le Sauveur n'a jamais construit que des paraboles parfaitement équilibrées, ne s'occupant que d'une seule idée, formant un tout bien homogène, au lieu d'unir des traits variés, destinés à plusieurs leçons. Au reste, il suffit que Lazare soit, dans cette parabole, le représentant exprès du pauvre, pour que la combinaison attribuée au quatrième évangéliste demeure invraisemblable.
* Cf. Calmes, iS". Jean, p. 342. — Non moins injustifiée est l'hypothèse inverse à laquelle paraît s'être arrêté Renan. « Je pense maintenant, dit-il. Vie de Jésus, appendice à la 13^ édit., p. 507, que le Lazare de la parabole du riche n'est qu'une transformation de notre ressuscité. »
Béthanie. Il n'y a, d'autre part, dans le récit johannique, pas un seul trait où l'on trouve une allusion quelconque à la lèpre de Simon ou aux plaies du mendiant.
Gomment expliquer, en troisième lieu, que notre auteur, contemplant l'héroïne de l'épisode de l'onction, ait songé à cette Marie, sœur de Marthe, dont il est question en saint Luc? Le troisième évangéliste fournit cette simple donnée : Marie, « assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole ^. » De la femme de Béthanie, les Synoptiques se bornaient à dire : Gomme Jésus était à table, « une femme s'approcha de lui, avec un vase d'albâtre, contenant un parfum précieux, et elle le répandit sur sa tête 2. » On ne voit vraiment pas ce qui, dans cette dernière indication, a pu faire penser à la précédente. Sans doute, entre la démarche silencieuse de cette femme, où l'on sent un amour profond pour le Sauveur, et l'attitude recueillie de Marie aux pieds du divin Maître, il y a une harmonie intime, qui s'explique heureusement s'il s'agit d'un même personnage; mais il semble impossible de supposer qu'une harmonie si discrète ait pu suggérer à l'évangéliste l'idée même de cette identification.
Cela est si vrai que M. Loisy trouve tout le rapport entre les deux scènes dans ce simple trait, que la femme « oignit les pieds de Jésus et les essuya avec ses ciioveux. » Mais précisément l'onction des pieds est propre à notre auteur : elle ne figure pas dans le récit synoptique ^, et par conséquent n'a pu insinuer le
1 Luc, X, 39.
" Ci-dessus, p. 165, note 1.
' Ce trait figure seulement dans l'épisode, propre à saint Luc, VII, 38, de la pécheresse chez Simon le pharisien. Il faudrait admettre que le quatrième évangéliste a eu égard à ce nouvel épisode et lui a même emprunté son trait principal. Ce serait encore une complication à ajouter à l'hypothèse. Elle est admise par M. Loisy, Le quair. Évang., p. 672; Les Évang. syn., t. i, p. 681. A son tour, l'épisode de la pécheresse aurait été composé par saint Luc sur un
rapprochement en question. Inutile d'ajouter qu'un tel détail n'y aurait pas suffi, tant il semble ridicule de dire que cette femme qui essuie le parfum aux pieds du Sauveur représente, pour l'évangéliste, « l'Eglise de la Gentilité » qui « a recueilli aux pieds de Jésus le parfum de l'Évangile ^, » et que, pour ce motif, elle lui a rappelé la sœur de Marthe écoutant la parole du Maître, également « à ses pieds ^ » !
Enfin, l'on se demande pourquoi, de cette Marie, censée héroïne de l'onction, notre écrivain aurait voulu faire la sœur de ce Simon, chez qui se passe l'épisode, et par conséquent la sœur de Lazare. Dans le récit synoptique, la femme qui oint Jésus ne présente rien de commun avec l'hôte qui le reçoit. D'où vient que l'auteur crée entre eux ce lien de parenté, qui n'offre aucun intétêt spécial au point de vue du symbole ?
Chaque combinaison, prise à part, apparaît donc, non seulement problématique, mais véritablement injustifiée. La série entière supposerait un travail d'esprit si bizarre que son invraisemblance condamne formellement l'hypothèse. Les renseignements que l'évangéliste nous fournit sur ses personnages ne sont
fond traditionnel, glosé d'après le récit de l'onction dans saint Marc ! Les Évang. syn., t. i, p. 681; cf, p. 148.
^ Loisy, Le quatr. Évang., p. 672.
* Renan, op. cit., p. 506, déclare l'épisode johannique de l'onction indépendant du récit de saint Luc, qu'il estime, très arbitrairement d'ailleurs, une légende basée sur une tradition analogue. « Si nous comparons, dit-il, les passages de Luc et du quatrième Évangile, c'est évidemment le quatrième Évangile qui joue ici le rôle d'original, non que Luc.ou l'auteur quel qu'il soit du troisième Évangile, ait lu le quatrième, mais en ce sens que nous trouvons dans le quatrième Évangile les données qui expliquent l'anecdote légendaire du troisième. » Cf. p. 515 : « Et ce Mâp6a Str.xôvet.qui explique si bien tout un épisode de Luc ! Et ces cheveux servant à essuyer les pieds de Jésus, qui se retrouvent dans Luc (vu, 38) ! Tout porte à croire que nous tenons ici une source originale, servant de clef à d'autres récits plus déformés. »
pas dérivés des textes synoptiques : ils ne peuvent venir que d'une information indépendante et personnelle ^
Ce qui confirme directement cette appréciation est d'abord la manière très caractéristique dont l'auteur introduit ses acteurs au début du récit : « Il y avait, dit-il, un certain malade, Lazare, de (àTio) Béthanie, du (èx) village de Marie et de Marthe, sa sœur; c'était cette Marie qui oignit le Seigneur de parfum et lui essuya les pieds avec ses cheveux; son (v:) frère Lazare était malade ^. »
A propos de cette entrée en matière, M. Loisy écrit : « Toutes ces indications se succèdent un peu en désordre et non sans quelque embarras. On dirait que l'auteur ne les avait pas prévues et qu'il les donne à mesure qu'elles se présentent à son esprit. Le lecteur est censé mieux connaître les deux sœurs Marthe et Marie que Béthanie et Lazare ^. »
Ces remarques du critique, pour le fond, sont justes. L'évangéliste semble écrire sans préméditation : et l'on peut aisément discerner la marche de sa pensée. Il vient de dire que Jésus se trouvait au delà du Jourdain * ; là, le Sauveur apprit qu'un certain Lazare était malade; le malade était (è/.), et la nouvelle lui vint (àué), de Béthanie, village des deux sœurs que mentionne saint Luc; Marie est particulièrement connue, et c'est pourquoi elle est nommée en
> Cf. Schanz, HeU. Joh., p. 400.
^ Jean, xi, 1-2.
» Loisy, Le quatr. Évang., p. 633. Cf. Strauss, Nouv. vie de Jésus,
* Jean, x, 40.
premier lieu : c'est l'héroïne de la célèbre onction du Sauveur; Lazare, le malade, était justement son frère. Après quoi, l'auteur revient à l'idée, qu'il a d'abord sous-entendue : « Les sœurs envoyèrent donc vers Jésus pour lui dire : Seigneur, celui que tu aimes est malade^. » Et c'est seulement plus loin qu'on nous signalera comment, en effet, « Jésus aimait Marthe, et sa sœur, et Lazare ^. »
Or, ce caractère de décousu se comprend précisément fort mal de la part d'un symboliste ou d'un romancier. Un écrivain de cette sorte, procédant par mode de combinaison patiente et ingénieuse, ou rédigeant à la suite d'une longue et puissante méditation, n'aurait-il pas produit un tableau dont tous les éléments seraient^ exactement à leur place, tous les traits parfaitement groupés et reliés entre eux? Le va-et-vient des indications, tel que nous le constatons, ne s'explique bien que chez un auteiu* exempt de préoccupation et dépourvu d'artifice, qui fournit les renseignements au fur et à mesure qu'ils lui viennent en mémoire, qui ne craint pas de se reprendre pour compléter son récit, en y insérant une note explicative, sauf à relier la suite au début d'une façon simple et naïve. C'est bien ainsi que raconte l'homme du peuple, ou que le vieillard déroule ses souvenirs.
Un fait non moins significatif en faveur de notre conclusion est que, dans tout le récit, l'évangéliste prête respectivement à Marthe et à Marie le même caractère et la même attitude que dans l'épisode de saint Luc, sans que cependant l'on puisse croire aune imitation littéraire.
C'est ainsi que, sans le dire expressément, il suppose Marthe l'aînée de la famille et comme la maîtresse de maison. Mentionne-t-il l'affection de Jésus pour cette
174 MIRACLES RELfÉS A DES SYMBOLES
famille de Béthaûie, il déclâfe que Jésus aimait « Marthe, et sa sœur, et Lazare*. ))Montre-t-iI les Juifs venant offrir leurs condoléances, il dit qu'ils vinrent vers « Marthe et Marie 2.» Et c'est encore Marthe qui est avertie la première de l'arrivée du Sauveur et qui va le recevoir ^ M. Loisy Tobserve lui-même : « Marthe, la sœur aînée, qui joue le rôle de maîtresse de maison et qui reçoit les visiteurs, prévenue que Jésus arrive, va aussitôt à sa rencontre, tandis que Marie reste assise dans l'intérieur de l'habitation, suivant Tusage, pour écouter les condoléances *. » Le troisième évangéliste, de soncôté,ne précise pas que Marthe soit à la tête de la famille; il le laisse néanmoins suffisamment entendre lorsqu'il dit : « Une femme, nommée Marthe, le reçut dans sa maison, et elle avait une sœur appelée Marie ^. » Notre auteur s'accorde donc avec saint Luc, en un trait qui n'était qu'implicite dans le récit de ce dernier.
Cela est d'autant plus remarquable que l'attention du quatrième évangéliste, dans son introduction, se porte d'abord sur Marie et qu'il la nomme en premier lieu, comme censée mieux connue par l'épisode de l'onction. Il est donc permis de penser que l'accord, au lieu de résulter d'une simple interprétation du document antérieur, provient d'une cause indépendante, savoir l'information personnelle de l'écrivain.
Une circonstance contribue à l'établir : c'est que
^ Jean, xi, 5.
* XI, 20. Si, au verset 1, Marie est mentionnée d'abofd, c*est comme particulièrement connue parla scène deroftCtion. Au verset 45, on parle des Juifs « venus vers Marie », sans doute par allusion au verset 31, où il est question des « Juifs qui se trouvaient avec elle à la maison. »
* Loisy, Le quatr. Émng., p. 642.
» Luc, X, 38-39. — Cf. Loisy, Les Évang. syn., t. 11, p. 105 : « Marthe, qui paraît, avoir été la maîtresse du logis, vaque à tous les soins occasionnés par l'arrivée de son hôte, et prépare le repas. »
l'évangéliste n'a nullement calqué le rôle respectif des deux sœurs sur celui que leur attribuait son devancier. Dans saint Luc, Marthe apparaît empressée aux soins du ménage, Marie religieusement recueillie aux pieds de Jésus, et la réflexion finale du Maître relève formellement ce contraste ^. Dans notre épisode, au contraire, c'est Marie qui reste à la maison pour recevoir les Juifs, tandis que Marthe, dés l'arrivée du Sauveur, accourt vers lui, exprime en termes magnifiques sa foi au Christ, Fils de Dieu, et reçoit directement la promesse du miracle ^. Un tel renversement des rôles est inexplicable au point de vue du symbolisme, puisqu'il contredit, nous l'avons vu', celui que l'on suppose; elle ne se comprend pas davantage d'un écrivain non symboliste, dépendant néanmoins du récit antérieur, car il n'aurait eu garde d'en transformer ainsi les données.
L'épisode de l'onction donne lieu à des constatations analogues. L'attitude prêtée à Marthe, qui « servait », et à Marie qui se mit aux pieds du Sauveur *, correspond exactement au rôle qu'elles jouent dans la scène de saint Luc®; et cependant, nous l'avons remarqué*, l'attitudede Marie, en particulier, ne peut pas s'attribuer à une imitation pure et simple du troisième évangéliste '.
Le récit johannique se trouve donc, en même temps, indépendant vis-à-vis de la tradition antérieure et en
1 Luc, X, 41-42.
* Jean, xi, 23, 27.
» Ci-dessua, p. 113.
* Jean, xii, 2-3.
« Luc, X, 39-40.
* Ci-dessus, p. 170.
' L'historicité du récit johannique de l'oûction.en ce qui regsu*de le rôle de Marthe, de Marie et de Lazare, est encore garantie par le caractère spécial d'authenticité que présentent — nous le verrons — la fixation de l'épisode au sixième jour avant la Pâque, et la réflexion attribuée à Judas, sur les trois cents deniers. Cf. Renan, Vie de Jésus, p. 515.
harmonie étroite avec ses informations : cette double circonstance paraît bien lui donner un véritable cachet d'authenticité.
Le même caractère de renseignement authentique apparaît enfin dans le fait que l'habitation des deux sœurs est localisée avec précision à Béthanie, près de Jérusalem.
Le quatrième évangéliste est seul à fournir cette indication. Au dire de M. Loisy, elle résulterait de ce que Tauteur a commencé par identifier la femme de l'onction, accomplie à Béthanie, avec Marie, sœur de Marthe. Mais nous avons vu précisément que cette identification ne peut s'expliquer raisonnablement que si elle se trouvait imposée par l'histoire.
D'autre part, il est très remarquable que notre écrivain mentionne cette patrie des deux sœurs, non à propos de l'épisode de l'onction, mais dès l'introduction au récit de la résurrection de Lazare, au milieu même de ces indications que l'évangéliste fournit pêle-mêle comme s'il « ne les avait pas prévues » et « à mesure qu'elles se présentent à son esprit : » cela ne se comprend bien que s'il tient son renseignement d'une autre source que l'épisode synoptique dont il trace plus loin une version parallèle. Il précise la position de la petite bourgade par rapport à la capitale juive, et cette circonstance encore, étant donné gue la précision ne se trouvait pas dans les premiers Evangiles et qu'elle est cependant reconnue très exacte, montre un écrivain informé par ailleurs i. Enfin — et cette dernière constatation est particulièrement significative — le renseignement fourni par notre auteur, sans avoir pu lui être suggéré par le récit de saint Luc, se trouve néanmoins répondre on ne peut plus heureusement aux indications discrètes du contexte de ce récit.
^ Cf. ci-dessus, p. 115-116.
D'après nos observations antérieures ^, en effet, la narration du troisième évangéliste est engagée dans une série d'épisodes qui supposent le Sauveur aux environs de Jérusalem, assez longtemps avant la Pâque finale, probablement à l'occasion de la fête de la Dédicace, dont parle saint Jean. Il est donc tout à fait à croire que le village de Marthe et de Marie se trouvait non loin de la capitale juive ^, sans doute sur cette route de Jérusalem à Jéricho, à laquelle le Sauveur vient de faire immédiatement allusion, dans la parabole du bon Samaritain ^. Or cela est en accord parfait avec la donnée de saint Jean, qui place la résidence des deux sœurs à Béthanie, un peu à l'est de Jérusalem. N'y a-t-il pas là une preuve péremptoire de la bonne information de notre auteur? On a, en tout cas, le droit de trouver le rapprochement hautement suggestif *.
En somme, l'épisode de la résurrection de Lazare, n explicable comme composition artificielle ou allégorique, ne se trouve pas seulement vraisemblable, placé en regard de la tradition synoptique, mais présente encore, dans ses traits les plus importants, des marques suffisamment significatives d'information indépendante et exacte de la part de l'écrivain. Si l'on compare ces indications avec celles que nous ont fournies nos études précédentes, en particulier celle de la
1 Cf. ci-dessus, p. 148.
* Cf. Renan, Vie de Jésus, p. 506 : « Luc connaît Marthe et Marie; il sait même qu'elles ne sont pas de Galilée;» p. 354, notel : « Luc a l'air de placer la maison des deux sœurs sur la route entre
la Galilée et Jérusalem. Mais ... certains épisodes de cette partie du troisième Évangile paraissent se passer à Jérusalem ou aux environs. »
» Luc, X, 30.
* Cf. O. Holtzmann, Leben Jesu, p. 35, notel, et 313, notel; Von Soden, Urchristl. Lit., p. 211.
multiplication des pains et de la marche sur les eaux, si on les rapproche des conclusions obtenues par ailleurs touchant l'origine apostolique de l'ouvrage, il semble qu'on peut y voir, en faveur de l'historicité de notre épisode, une garantie sérieuse et en quelque sorte décisive ^.
1 II faut que ce miracle soit bien fortement attesté pour que Renan, dont on sait le parti-pris rationaliste, ait jugé inadmissible l'interprétation allégorique comme l'explication purement légendaire, et se soit cru obligé de reconnaître à l'épisode un certain fondement dans l'histoire, sauf à en éliminer le surnaturel par les suppositions les plus invraisemblables. « Nous pensons, écrivait-il dans la première édition de sa Vie de Jésus, 1863, p. 360, qu'il se passa à Béthanie quelque chose qui fut regardé comme une résurrection. La renommée attribuait déjà à Jésus deux ou trois faits de ce genre. La famille de Béthanie put être amenée presque sans s'en douter à l'acte important qu'on désirait. Jésus y était adoré. Il semble que Lazare était malade, et que ce fut même sur un message des soeurs alarmées que Jésus quitta la Pérée. La joie de son arrivée put ramener Lazare à la vie. Peut-être aussi l'ardent désir de fermer la bouche à ceux qui niaient outrageusement la mission divine de leur ami entraîna-t-elle ces personnes passionnées au delà de toutes les bornes. Peut-être Lazare, pâle encore de sa maladie, se fit-il entourer de bandelettes comme un mort et enfermer dans son tombeau de famille... L'émotion qu'éprouva Jésus près du tombeau de son ami, qu'il croyait mort, put être prise par les assistants pour ce trouble, ce frémissement qui accompagnaient les miracles... Jésus désira voir encore une fois celui qu'il avait aimé et, la pierre ayant été écartée, Lazare sortit avec ses bandelettes et la tête entourée d'un suaire. Cette apparition dut naturellement être regardée par tout le monde comme une résurrection. » Dans sa treizième édition, 1867, Renan supprima cette description fantastique, mais en continuant d'insinuer l'hypothèse.» Je ne vois rien d'invraisemblable, dit-il, p. 515, dans l'intention prêtée à la famille de Béthanie de frapper l'indifférence des Hiérosolymites par des démonstrations extérieures telles quela simple Galilée n'en connut pas. » Cf. p. 374. Jésus lui-même aurait été complice en ne dénonçant pas après coup la pieuse fraude; p. 375 : « sa conscience, par la faute des hommes et non par la sienne, avait perdu quelque chose de sa limpidité primordiale. » Cf. p. 510-513.
Voilà donc où aboutit l'enquête minutieuse établie sur les trois épisodes qui, mis en connexion avec des sentences de Jésus, avaient le plus de chance d'être considérés comme des tableaux symboliques.
Il peut y avoir, et il y a, un rapport entre la multiplication des pains et le discours du Christ pain de vie, entre la guérison de l'aveugle-né et la sentence du Sauveur lumière du monde, entre la résurrection de Lazare et la parole du divin Maître : Je suis la résurrection et la vie. Mais ce rapport n'est sûrement pas celui d'une peinture allégorique à l'égard du sujet qu'elle devrait représenter. Le récit n'a pas été créé pour figurer une idée. On ne peut même pas dire que la préoccupation dogmatique ait influencé l'écrivain dans sa narration. Le rapport entre les faits racontés et les leçons exprimées par le Sauveur est analogue à ce qui se présente assez souvent dans les documents synoptiques. Il ne préjudicie en rien à la fidélité de l'histoire.
Mais, si l'hypothèse de M. Loisy se trouve en défaut quand on cherche à la vérifier sur les points où la vérification devait se faire dans les conditions les meilleures, il est à croire que l'examen des autres épisodes ne lui sera pas plus favorable.