‹ La valeur historique du quatrième Évangile (volume 2)Chapitre 19 sur 39 · III · texte numérisé non relu

III

» Loisy, Le quatr. Évang., p. 339.

peine de créer ce nouveau discours, étant donné qu'il ne signifie rien de plus que les précédents, qu'il a exactement la même portée au point de vue apologétique ? Il semble bien que seule la fidélité à l'histoire a pu lui faire relater, en le séparant si complètement des autres et en le rattachant à des circonstances si concrètes, ce dernier témoignage du Précurseur.

Examinons néanmoins le détail.

« Un homme ne peut rien prendre, s'il ne lui est donné du ciel. Vous-mêmes, vous m'êtes témoins que j'ai dit : Je ne suis pas le Christ; mais je suis envoyé devant lui ^, » Telles sont les paroles qui ouvrent le discours.

La première proposition ne fait que déclarer, sous une forme générale, que le succès de Jésus vient de Dieu. La seconde est une allusion directe au témoignage rendu devant l'ambassade juive. C'est, en effet, dans cette circonstance que Jean a déclaré n'être pas le Christ; alors aussi, qu'il s'en est proclamé le précurseur, en le désignant comme celui qui venait après lui 2. L'allusion est très naturelle : elle devient même particulièrement significative, si elle est faite, comme il semble, en présence de pharisiens ^.

Jean-Baptiste continue : « Celui qui a l'épouse, c'est l'époux. Quant à l'ami de l'époux, qui se tient aux écoutes, il est ravi de joie à la voix de l'époux. Cette joie est donc accomplie pour moi. Lui doit grandir, et moi diminuer *. »

Sous une formule nouvelle, nous trouvons exprimée ici la même subordination au Christ Jésus, que nous avons vue marquée dans les témoignages antérieurs du

^ Jean, m, 27-28.

^ Cf. ci-dessus, p. 306.

* Jean, m, 29-30.

Baptiste. L^ comparaison est tirée d'un thème familier au Christ des Synoptiques. A diverses reprises, en effet, le Sauveur fait allusion aux coutumes nuptiales du temps ^. L'époux a son cortège de jeunes gens, qui lui servent de garçons d'honneur, comme l'épouse sa suite de compagnes. Jésus lui-même est l'époux; les amis de l'époux sont ses disciples ^. Or ce thème de comparaison, simple et populaire, se comprend également bien dans la bouche de Jean-Baptiste, dont le langage, même chez les Synoptiques, offre maintes analogies de forme avec celui du Sauveur ^. Il s'est comparé au serviteur du Maître, il peut bien s'identifier au compagnon de l'époux.

La comparaison ne suppose pas nécessairement que Jean-Baptiste songe aux noces du Christ avec l'Église. a L'épouse, observe M. Loisy, n'est mentionnée que pour marquer l'importance unique du personnage de l'époux *. » Songeât-il à l'Église, cela ne serait pas pour surprendre, étant donné qu'il voyait en Jésus le Messie, fondateur du royaume de Dieu, et que l'Écriture avait coutume de figurer l'union de Dieu avec son peuple sous le symbole du mariage ^.

En tout cas, rien n'est plus naturel que de voir le Précurseur se comparer au paranymphe, qui se tient debout, aux aguets, cherchant à ouïr la voix de l'époux: il l'a entendue, l'Époux est là, c'est pourquoi sa joie est parfaite ; il n'a plus qu'à s'effacer devant celui qui seul doit^paraitre et grandir.

' Matth., XXII, 1-14; xxv, 1-13; Luc, xiv, 8.

- Marc, II, 19 = Matth., ix, 15 = Luc, v, 34. ' ^ Comparer Matth., m, 1, avec xxin, 33; Matth., m, 8, avec Luc, XIII, 3, 5, 9; Matth., m, 9, avecvn, 14-19; xv, 13; Luc, xiii, 7; Matth., m, 12, avec xiii, 30, 37-42.

* Loisy, Le quatr. Évang., p. 338.

« Cf. Osée, II, 18-20; Is., liv, 5, et les nombreux passages où Dieu reproche à son peuple de se comporter en adultère, en l'abandonnant pour les fausses divinités.

Reste la dernière partie du discours, dont le ton s'élève notablement au-dessus de celui des témoignages antérieurs, sans laisser de faire valoir la même idée générale. « Celui qui vient d'en haut est au-dessus de tous. Celui qui est de la terre, est de la terre et parle de la terre. Celui qui vient du ciel est au-dessus de tous. Ce qu'il a vu et entendu, c'est ce dont il témoigne; et personne ne reçoit son témoignage. Celui qui reçoit son témoignage confirme que Dieu est véridique. Car celui que Dieu a envoyé prononce les paroles de Dieu, parce que ce n'est pas avec mesure que (Dieu lui) donne l'Esprit. Le Père aime le Fils, et a tout remis entre ses mains. Celui qui croit au Fils a la vie éternelle. Celui qui refuse de croire au Fils ne verra pas la vie ; mais la colère de Dieu demeure sur lui ^. »

Ce passage a des affinités étroites, pour le fond des idées et pour la forme du style, avec d'autres discours attribués au Christ johannique ou tenus par l'évangéliste lui-même. Dans la fin du discours à Nicodème, nous trouvons présentées d'une manière analogue l'idée que le Christ est le Fils de Dieu descendu du ciel, qu'il atteste ce qu'il a vu et peut dire des choses célestes, que pourtant on ne reçoit pas son témoignage, que celui qui croit en lui n'est pas soumis au jugement, mais que celui qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu'il ne croit pas au Fils unique de Dieu ^. Dans son prologue, l'évangéliste développe, pour son propre compte, ces idées que le Verbe est venu dans le monde et n'a point été reçu par les siens, mais qu'à ceux qui l'ont reçu il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu ^. Enfin, dans sa première Épitre, nous lisons encore ces sentences analogues : « Qui croit au Fils de Dieu, a en lui le témoignage de Dieu. Qui ne croit pas

^ Jean, m, 31-36.

' m, 13, 11-12, 18; cf. xii, 44-50. ;

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au Fils tient Dieu pour menteur, car il ne croit pas au témoignage que Dieu a porté sur son Fils... Qui a le Fils a la vie ; qui n'a pas le Fils n'a pas la vie ^. »

Ces affinités littéraires, pour remarquables qu'elles soient, ne constituent pas une difficulté ai)solue contre l'historicité du discours prêté au Baptiste. La connaissance surnaturelle que les Synoptiques, aussi bien que le quatrième Évangile, lui attribuent touchant la personne du Messie, rend vraisemblable qu'il ait été instruit en même temps de son origine céleste et qu'il en ait parlé d'une façon mystérieuse devant ses disciples. Il est assez significatif que, dans notre passage, Jean-Baptiste parle, non de l'incarnation du Verbe, mais d'une communication plénière de l'Esprit divin à Jésus. M. Grill y voit signifiée la consécration messianique du Sauveur, comme dans les Synoptiques ^, et M. B. Weiss songe, pour cette raison, à un reste d'un discours authentique de Jean ^

Il est certain que des propositions comme celles-ci : « Le Père aime le Fils », « il lui donne l'Esprit sans mesure », « il lui communique tout pouvoir », sont en accord parfait avec la révélation dont le Précurseur a été le témoin au baptême. De même comprend-on qu'il ait pu dire que le témoignage de Jésus n'était pas accepté. La formule d'apparence générale : « Personne ne reçoit son témoignage », ne doit évidemment pas être prise dans son sens absolu, puisque aussitôt après il est question de ceux qui le reçoivent en fait. La parole vise sans doute les pharisiens qui se sont montrés rebelles à la prédication de Jean *, ont refusé son baptême ^, et tiennent à l'égard de Jésus la même attitude.

* I Jean, v, 10, 12.

* Grill, Entst. des viert. Evang., t. î, p. 65.

* B. Weiss, Joh. Euang., p. 133, note 1.

* Matth., XI, 18 = Luc, vu, 33.

* Luc, VII, 30; cf. Matth., xxi, 32.

314 ÉPISODES DU pÉBUT DU MINISTÈRE

Elle ne contredit donc aucunement la parole antérieure: « Tous viennent à lui », et elle n'est pas davantage à prendre pour une appréciation, formulée après coup, du « résultat général de FÉvangile prêché par le Christ ^. » Enfin, que Jean-Baptiste ait parlé du sort respectif de ceux qui croient à Jésus et de ceux qui se montrent incrédules à son égard, cela encore est en harmonie étroite avec sa prédication synoptique, où il montre le Messie s'apprêtant à recueillir le îoii grain dans son grenier et à brûler la paille au feu éternel ^.

Dans ses grandes lignes et pour ses idées maîtresses, le discours peut donc se comprendre de la part de Jean- Baptiste ^, surtout si Ton admet qu'il a pu connaître par révélation spéciale la manière dont le Sauveur avait coutume de concevoir et de représenter l'autorité de sa doctrine, l'excellence de sa mission, son résultat ou ses effets, ainsi qu'on le voit dans l'entretien avec Nicodème. La part de l'évangéliste aurait simplement consisté à choisir dans le discours, sans doute plus développé, du Précurseur, les sentences qui cadraient le mieux avec ses idées et son objectif, en mettant dans la façon de les grouper et de les formuler son cachet personnel.

Mais peut-être le rapport constaté avec l'enseignement attribué au Sauveur et avec la doctrine propre à l'évangéliste s'explique-t-il mieux, si l'on met la fin de notre discours sur le compte du rédacteur. Ce serait comme un complément ou commentaire ajouté au discours original de Jean, une sorte de méditation théologique ou mystique qui, du point de vue de l'écrivain, ferait suite naturelle aux déclarations

^ Loisy, Le quatr. Évang., p. 340.

" Matth., III, 12 = Luc, m, 17.

« C'est l'opinion de Fillioa, .S". Jean, p. 62; Knabenbauer, In loan., p. 158.

DEftNIER TéMOtGNAGE t)E JEAN-BAPtlSTE 315

du Précurseur, en les développant ^. t)ans ce développement, l'auteur insisterait sur les idées qui l'occupent davantage, qu'il a cherché à mettre particulièrement en relief dans la prédication du Christ ^, et que lui-même a eu soin de souligner, soit dans son prologue, soit dans sa première Epître.

Ce qui paraît confirmer cette interprétation, c'est que notre fin de discours ne présente plus de rapport aussi diredt avec Jean-Baptiste : on dirait que l'écrivain s'est substitué au Précurseur et que le témoignage de celui-ci se perd dans son propre commentaire. Ce qui le confirmerait encore, c'est qu'une hypothèse analogue semble devoir être faite pour la dernière partie du discours de Jésus à Nicodème ^, où se présente une suite pareille de sentences, sans rapport précis avec la circonstance qui a introduit l'entretien, et ayant toutes les apparences d'une méditation religieuse, greffée sur le discours original du Sauveur. Enfin, il paraît bien certain que nous avons quelque chose de semblable à la fin du prologue : l'auteur cite un témoignage de Jean-Baptiste * et le fait suivre aussitôt de réflexions, qui semblent continuer les déclarations attribuées au Précurseur, mais en réalité représentent sa pensée personnelle ^.

Le cachet johannique plus prononcé qui se remarque à la fin du témoignage de Jean-Baptiste, ne peut donc être une raison de rejeter l'historicité des déclarations antérieures, encore moins de l'épisode auquel elles sont rattachées. Ces premières déclarations et l'épisode qui les introduit doivent être appréciés en eux-mêmes.

* Cf. Westcott, St. John, p. 60; Godet, S. Jean, t. n, p. 330 ; Calmes, S. Jean, p. 197.

* Jean, m, 11-15; cf. Xti, 44-50.

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