‹ La valeur historique du quatrième Évangile (volume 2)Chapitre 21 sur 39 · AUTRES ÉPISODES SUR LA FIN DU MINISTÈRE · texte numérisé non relu

AUTRES ÉPISODES SUR LA FIN DU MINISTÈRE

Aux derniers jours de la vie publique de Jésus, et avant la Passion, le quatrième évangéliste raconte, d'abord l'onction du Sauveur à Béthanie, puis son entrée à Jénisalem, suivie de la démarche des Grecs, enfin le dernier repas, avec le lavement des pieds et la désignation du traître.

Au sujet des deux premiers épisodes, M. Loisy écrit : Le chapitre xii « commence par deux tableaux symboliques, étroitement coordonnés, l'onction du Christ et l'entrée à Jérusalem, qui figurent, sous l'apparence d'un grand succès dans la ville sainte, la conversion du monde: et il s'achève par deux discours, où, après l'intervention des païens qui annonce la conversion des Gentils, et après la constatation de l'incrédulité judaïque, la réprobation d'Israël est expliquée et proclamée ^ . »

Dans ces réflexions nous trouvons un exemple d'une de ces généralisations brillantes où se complaît l'imagination du critique, mais qui peuvent seulement séduire le lecteur qui néglige d'en faire la vérification sur les textes.

On veut que la même idée, savoir celle de la conversion des Gentils, gouverne les deux épisodes par lesquels s'ouvre notre chapitre, et on insinue qu'à

^ Loisy, Le quatr. Évang., p. 669.

leur tour les deux discours suivants sont logiquement reliés à ces épisodes. Or, pour commencer par les discours, celui qui est placé dans la bouche de Jésus contient, à la vérité, quelques traits où il est fait allusion à la conversion du monde, comme fruit do la mort du Sauveur ^. Ces allusions ont dû être motivées par la démarche des Hellènes ; mais cela ne peut faire difficulté au point de vue de Thistoire : à Toccasion de la Chananéenne ^ et du centurion de Capharnatim ^, le Christ synoptique a pareillement fait entrevoir la conversion future des païens. D'autre part, le discours qui est propre à notre auteur * , qui contient ses réflexions personnelles sur les incidents de ce chapitre, et qui aurait chance d'en offrir la leçon vraie, traite uniquement de Tendurcissement des Juifs, ou de la lâcheté de ceux qui, étant disposés à croire, en ont été arrêtés par la crainte des pharisiens.

Cela donne bien à penser que l'évangéliste n'a pas pénétré davantage les deux récits par l'idée préconçue que l'on suppose. En particulier, ce que M. Loisy appelle le « grand succès » du Christ, manifesté par l'attitude favorable des Juifs, soit à l'onction de Béthanie, soit à l'entrée dans la ville sainte, n'a pas dû être conçu par l'évangéliste comme un symbole de la foi future des Gentils, ni même des judéo-chrétiens, mais seulement comme une disposition superficielle et passagère des Juifs contemporains du Sauveur.

Dès lors l'hypothèse d'un rapport systématique

1 Jean, xii, 23-24, 32.

2 Marc, VII, 27-28 = Matth., xv, 24-26. En disant qu'il est venu seulement pour Israël et qu'il faut laisser d'abord se rassasier les enfants, Jésus fait entrevoir un temps où d'autres que lui seront envoyés hors d'Israël et d'autres que les Juifs seront admis au festin du royaume. Cf. Loisy, Les Évang. syn., t. i, p. 230.

2 Matth., VIII, 10-12.

* Jean, xii, 37-43.

l'onction de béthanie 387

entre les discours et les récits ne répond pas à la réalité des faits. Nous allons voir, par un examen direct, que nos deux épisodes sont , en effet, exempts du symbolisme qu'on leur prête.

^ I. — L'onction de Béthanie.

Ce qui frappe, à l'examen de l'onction du Christ à Béthanie ^, est que l'épisode, dans sa partie essentielle, n'apparaît aucunement, comme on semble le dire, « sous l'apparence d'un grand succès dans la ville sainte, » analogue à celui de l'entrée à Jérusalem. C'est seulement dans les derniers versets ^, formant épilogue au récit, qu'il est question d'une affluence des Juifs auprès de Lazare et de Jésus. Et, chose digne de remarque, le motif donné à cette afïluence des Juifs n'est pas l'onction du Sauveur, c'est sa présence auprès de la capitale et le souvenir du grand miracle dont Lazare a été auparavant l'objet.

Pour dire que néanmoins la scène de l'onction représente bien la conversion du monde, il est nécessaire d'en trouver la preuve dans les détails du récit. Et cela doit être, semble-t-il, d'autant plus facile que l'épisode se trouve raconté parallèlement dans saint Matthieu et dans saint Marc ^. Or que révèle

1 Jean, xii, 1-11. Cf. Marc, xiv, 3-9 = Matth., xxvi, 6-13.

* M. Loisy, Les Évang. syn., t. ii, p. 496-500, voit dans le rapport établi par saint Marc entre l'onction présente et la sépulture, un « rapprochement artificiel qui a été conçu par l'écrivain symboliste » (p. 496, note 1). A l'en croire, « l'interprétation symbolique du fait de l'onction s'explique beaucoup plus facilement de la part du rédacteur que de la partde Jésus» (p. 500). Cette nouvelle appréciation des textes est inspirée au critique par son hypothèse très arbitraire d'un Christ convaincu de l'avènement immédiat

rexamen de la narration johannique, comparée celles des Synoptiques ?

A la différence de ses devanciers, le quatrième évangéliste mentionne que la femme oignit « les pieds » de Jésus et « les essuya de ses cheveux. »

« On doit croire, dit M. Loisy, que l'action est symbolique et destinée à montrer comment Marie, l'Église de la Gentilité, a recueilli aux pieds de Jésus ^ le parfum de l'Évangile qui se répand dans tout l'univers. Cette hypothèse est d'autant plus probable que la réflexion : Et toute la maison fut remplie de l'odeur du parfum, remplace la parole de Jésus, dans Marc et Matthieu : Partout où cet Évangile sera prêché, on dira en souvenir d'elle ce qu'elle a fait ^. Ce n'est pas pour rien que la bonne odeur se répand devant Lazare, figure de l'humanité rachetée. Il suffît d'entrer dans le symbolisme du récit pour n'y plus trouver de difficultés ^. »

Cette dernière réflexion est à retenir. Elle prouve que M. Loisy apporte une meilleure volonté à plier les textes à son préjugé symbolique qu'à les accorder avec l'histoire traditionnelle. En réalité, l'interprétation qu'il propose parait complètement étrangère à la pensée de l'écrivain.

Le parfum figurerait l'Évangile : pourquoi? Parce que, d'un côté, les Synoptiques parlent de « l'Évangile prêché dans tout l'univers, » et que, de l'autre, notre auteur montre « la bonne odeur du parfum se répandant dans toute la maison. » Mais il est manifeste que, chez les Synoptiques, la mention de la pré-

du royaume et nullement assuré de sa mort prochaine. Cf. Les théories de M. Loisy, p. 202 sq.

1 Cf. Luc, X, 39. (Note de M. Loisy.)

* Marc, XIV, 9 = Matth., xxvi, 13.

• Loisy, Le quatr. Éi>ang., p. 672. Cf. Grill, Entstehung des vierten Evang., t. I, p. 22; H. J. Holtzmann, Evang. Joh., p. 162-163.

l'onction de béthanie 389

dication de l'Évangile figure d'une façon tout à fait accidentelle, dans une proposition on ne peut plus secondaire. Ni la place que le quatrième évangéliste donne à sa réflexion, ni aucun autre détail de son récit, n'indique le moins du monde qu'il entende faire correspondre une sentence à l'autre.

Ce n'est certes pas la présence de Lazare qui donnera au symbolisme plus de vraisemblance. Nous savons, par l'épisode de sa résurrection ^, que le personnage n'est pas un type figuratif de « l'humanité rachetée. » Ici l'auteur ne signale en aucune façon que la bonne odeur se répande spécialement devant lui. Il est simplement mentionné comme « l'un des convives 2, » et sa présence, nous le verrons ^, est signalée pour un motif d'ordre tout différent.

Le symbolisme ne ressort pas mieux des détails de l'onction. On voit figurée par l'action de Marie la manière dont l'Église de la Gentilité a recueilli le parfum de l'Évangile aux pieds de Jésus : mais aucun trait de notre épisode ne montre en cette femme le symbole de l'Église helléno-chrétienne. Comprendrait-on l'Église de la Gentilité représentée comme la sœur de Lazare, lequel est censé figure de l'humanité ? Au reste il n'est nullement indiqué que Marie « recueille » le parfum aux pieds de Jésus : il est dit, au contraire, très clairement qu'elle « l'apporte » elle-même et qu'elle en oint les pieds du Sauveur. Comment expliquer cela, dans l'hypothèse où le parfum serait l'Évangile?

Il est déconcertant de voir le critique négliger de parti pris ces traits saillants et essentiels, pour insister sur des détails tout à fait secondaires et qui d'ailleurs ne peuvent être adaptés au symbole prétendu que moyennant une exégèse des plus fantaisistes.

» Ci-dessus, p. 111-122.

' Jean, xii, 2.

» Ci-après, p. 397.

Comment croire, par exemple, qu'en montrant Marie essuyant avec ses cheveux les pieds de Jésus, l'évangéliste a prétendu exprimer qu'elle « reprend » ainsi le parfum et le « recueille » en quelque sorte aux pieds du Sauveur? Cela dépasse toutes les bornes de la vraisemblance. Et n'est-il pas encore ridicule de rapprocher le trait en question de celui que rapporte saint Luc : « Assise aux pieds du Seigneur, Marie écoutait sa parole ^, » comme si la mention, fournie de part et d'autre, des « pieds » du Sauveur autorisait à établir une équivalence ^ entre la parole recueillie de sa bouche et le parfum essuyé à ses pieds ! « Il suffit, prétend M. Loisy, d'entrer dans le symbolisme du récit, pour n'y plus trouver de difficultés. » Il suffit surtout de soumettre pareilles hypothèses à un examen sérieux pour les trouver extravagantes.

Dans le quatrième Évangile, comme dans les Synoptiques, Jésus justifie et explique Tonctiôn dont il vient d'être l'objet. Mais sa déclaration revêt, chez notre auteur, une forme un peu différente ^. Sous ses divergences, cadre-t-elle avec le symbolisme que suppose M. Loisy?

Le critique parait l'insinuer. Il traduit ainsi la réponse du Sauveur aux murmures de Judas : « Laissela, afin qu'elle le garde pour le jour de ma sépulture. » Et il ajoute : « Dans les deux premiers Evangiles, l'action de la femme est présentée comme prophé-

^ Ci-dessus, p. 388, note 1.

* On trouve déjà le rapprochement dans Strauss, Nouv. vie de Jésus, t. II, p. 285.

' Jean, xn, 7 : açeç aÛTiqv, ?va elç tyiv i\\j.épaiv toO ivTOtçiafl-(ioû JJ.OU Tr,pTi(Tri aÙTO. Cf. Marc, xiv, 6-8 : açe-re aùxYiV ... TipoéXaêev [xupt'aat To (TW[i.à [jlou elç tbv £VTacpta(T(j.6v.Matth., xxvi,12 : ^aXo-jaa yàp aÛTY| TÔ [jLupovToyTO èm TO\J o-wjjiaTdç (aou upôç to èvraçtàffat (X£

è7tOtT)ff£V.

l'onction de béthanie 391

tique; le parfum est répandu, comme par avance, sur la tête de Jésus, qui va bientôt mourir. Dans notre récit, le parfum n'a pas été répandu tout entier, ou bien il est censé subsister, bien que répandu. Marie n'a pas brisé le vase qui contient le parfum. Ce nard qui embaume la maison doit remplir bientôt le monde de sa suave odeur; l'Évangile, à partir de l'ensevelissement du Christ, se répandra par toute la terre. Qu'on laisse donc Marie en paix, afin qu'elle garde ce parfum, qui n'est pas à vendre, pour le jour où il conviendra de l'employer, le jour où la bonne nouvelle du Christ ressuscité réjouira l'univers '. »

D'après cette interprétation, le parfum, au lieu d'être employé en entier, serait donc réservé en partie pour la sépulture du Christ. Or, en admettant que tel soit le sens réel du texte, est-il possible de voir figuré là que l'Évangile doit avoir sa diffusion véritable à partir de l'ensevelissement du Sauveur? Si l'évangéliste avait eu dans l'esprit cette pensée, montrerait-il le parfum répandant dès à présent son odeur « dans toute la maison, » c'est-à-dire dans tout l'univers? Et dans quel but rattacherait-il le succès définitif de l'Évangile à la sépulture de Jésus, plutôt qu'à sa résurrection? Enfin, le parfum serait mis expressément en réserve pour le service du Christ : quel rapport cela peut-il offrir avec la prédication de l'Évangile ?

A interpréter le texte d'une façon raisonnable, le Christ johannique profiterait simplement de la circonstance pour faire allusion à sa mort et évoquer la perspective de son ensevelissement prochain. Or les premiers Évangiles nous offrent quelque chose d'analogue.

On peut même dire que le Christ synoptique, en représentant l'onction dont il vient d'être l'objet

^ Loisy, Le quatr. Évang., p. 675. Cf. Strauss, op. cà., p.

comme une véritable anticipation de son onction funèbre, donne à Tallusion symbolique quelque chose de plus parfait et de plus impressionnant. Dans le texte johannique, tel que M. Loisy le comprend, Tonction de Béthanie ne figure plus directement l'onction de la sépulture; c'est seulement le parfum qui est présenté comme élément commun aux deux onctions : après l'onction présente, il servira à l'onction suprême ^.

A coup sûr, cette divergence de notre document n'a pas été inspirée par la préoccupation allégorique. Elle ne se comprend que s'il s'agit d'un trait indépendant, quoique parallèle, retenu des déclarations du Sauveur. Le Christ a pu dire : Laissez tranquille cette femme, ne lui faites pas un grief d'avoir répandu en mon honneur un parfum de si grand prix; et d'autre part : Laissez-la, ne l'obligez pas à vendre au profit des pauvres ce qui en reste, car cela pourra servir bientôt à ma sépulture. Les Synoptiques auront reproduit un trait, et le quatrième évangéliste l'autre.

Mais on peut se demander si le texte johannique doit être traduit comme il l'est par M. Loisy. L'évangéliste ne signale pas que le parfum n'ait été employé qu'en partie. Marie oint les pieds de Jésus, les essuie, la maison est remplie de la bonne odeur : c'est seulement après, que se trouve rapportée la réflexion de Judas. Encore le traître demande-t-il pourquoi le parfum « n'a pas été vendu, » comme s'il avait été totalement employé et qu'il fût trop tard pour le vendre au profit des pauvres. Dès lors, on est surpris que Jésus parle de tenir le même parfum en réserve.

Est-ce que lapropOSition : l'va eîç xV ïniépav toO £vta<pta<7!J.ovJ

[j-ou TYipv^aY) aùxé, au lieu de signifier : ne l'obligez pas à le vendre, « afin qu'elle le garde pour le jour de ma

^ Loisy, Le quatr. Évang., p. 675 : « Le discours est devenu moins clair. »

l'onction de béthanie 393

sépulture, » censée prochaine, ne voudrait pas dire plutôt : ne lui reprochez pas de ne pas Vaç^oir vendu, « afin qu'elle l'ait gardé pour le jour de ma sépulture, » supposée présente ^ ?

Le second sens justifie particulièrement bien le temps passé, auquel est employé le verbe « garder », Tripr.TY;, Il a l'avautagc d'obtenir une équivalence parfaite entre les deux relations synoptique et johannique. L'onction pour laquelle vient d'être utilisé actuellement le parfum est présentée par avance comme l'onction suprême de la sépulture ^.

De toute manière, la formule de notre auteur a une portée identique à celle de ses devanciers. Comme le reste de l'épisode, elle est tout à fait étrangère à l'idée symbolique qu'on suppose.

Les autres détails du récit s'y accommodent si peu que le critique les laisse hors de considération, ou bien les rattache à des préoccupations secondaires, fort divergentes, et d'ailleurs parfaitement injustifiées.

Ainsi, le quatrième évangéliste omet de dire que le repas de l'onction a lieu « dans la maison de Simon le lépreux. » A la suite de J. Réville ^, M. Loisy pense qu' « il répugnait à Jean de rapprocher le Lépreux du Christ *. » Mais comment s'expliquer cette répugnance quand on voit l'auteur mettre très ouvertement le Christ en relations avec Judas, le traître,

^ C'est pour mieux accentuer ce sens réel du passage que l'on a transformé : î'va... TripVJTr,, en T£TT,pYiX£v, elle a gardé. Correction tendancieuse, bien qu'exacte, présentée parla version syriaque du Sinaï et le texte reçu.

^ Cf. D. Calmet, S. Jean, p. 346; B. Weiss, Joh. Evang., p. 361 ; Knabenbauer, In loan., p. 376.

' J. Réville, Le quatr. Évang., p. 230, note 1.

* Loisy, Le quatr. Évang., p. 611, note 4. — Au contraire, d'après H. J. Holtzmann, Evang. Joh., p. 162, la présence de Simon est supposée par l'évangéliste.

incarnation de Satan ^, et avec Marie de Magdala ~, l'ancienne possédée ?

L'évangéliste observe que Marthe, sœur de Lazare, servait à ce repas. « Ce trait, note simplement M. Loisy, est conforme à ce que Luc raconte de la visite de Jésus chez les deux sœurs ^. » La réserve de l'interprète est ici significative. On ne voit pas bien, en effet, quel parti l'on pourrait tirer de ce détail en faveur de Marthe, figure de l'Église judéo-chrétienne ^.

Dans saint Marc et dans saint Matthieu, ce sont les disciples en général qui murmurent contre la perte du parfum. Dans notre document, c'est Judas en particulier; et l'auteur a soin de dire que le traître protesta, « non parce qu'il se souciait des pauvres mais parce qu'il était voleur et que, tenant la bourse, il emportait ce qu'on y mettait^. » Or, ici encore, M. Loisy se borne à supposer que l'auteur du quatrième Évangile « individualise » le trait présenté comme collectif par ses devanciers, et que 1' « imputation de vol remplace l'histoire de la trahison pour argent dans les Synoptiques '. » C'est avouer que les détails sont aussi étrangers que possible à l'allégorie.

A peine le critique ajoute-t-il qu' « il répugnait » à l'auteur « de dire que le Christ avait été vendu : » comme si notre écrivain n'avait pas mis en haut relief le fait, plus répugnant encore, de sa trahison ' ! comme s'il n'allait pas, peu après, le montrer enchaîné, souffleté, bafoué, crucifié entre deux compagnons ^i

Les disciples, dans saint Marc, évaluent le prix

^ Jean, vî, 72;xîi, 4;xin, 11, 18, 21, 26-^7; xviii, 2, 5; xix, 11 .

* XIX, 25; XX, 15-17. Cf. Luc, viii, 2; Marc, xvi, 9. ' Luc, x, 40. Loisy, Le quatr. Évang., p. 671. *Gf. ci'de.-sus, p. 112.

* Jean, xii, 6.

* Loisy, op. cit., p. 673, 674. Cf. BtrausS, Nouv. vie de Jésus, t. lî, p. 284.

" Cf. ci-desSuS, note 1.

* Jean, xviii, 12, 22; xix, 1-3, 18.

l'onction de béthanie 395

du parfum à «plus de trois cents deniers ^. » Dans le quatrième Evangile, Judas parle de « trois cents deniers 2» exactement. Sur quoi M. Loisy observe : « Trois cents font un nombre parfait, en rapport avec le sacrifice d'agréable odeur qu'est la mort du Christ, et avec tous les biens qui en résultent ^. » Mais, si la donnée de saint Marc avait figuré en notre document, n'aurait-on pas dit qu'en majorant le prix estimé par les disciples, l'évangéliste avait voulu souligner encore l'excellence de l'Évangile et du sacrifice du Sauveur *?

Enfin, tandis que les Synoptiques semblent mettre le repas de Béthanie « deux jours » avant la Pâque ®, le quatrième évangéliste le place « six jours » avant *. Pourquoi ce changement? « Parce que, dit J. Réville, l'onction tombe ainsi sur le 10 Nisan, c'est-à-dire sur le jour où d'après la Loi on consacrait l'agneau pascal ' . » « Rapprochement incertain, objecte M. Loisy, et qui aurait besoin d'être mieux indiqué dans le texte ®. » Le jour de la Pâque, en effet, était invariablement fixé au 14 du premier mois lunaire : il faut une bonne volonté trop grande pour obtenir que six jours comptés avant le 14 nous amènent précisément au 10.

M. Loisy adopte une autre combinaison. « Le jeudi 13, dit-il, étant, pour l'évangéliste ', le jour l'avant la Pâque, le sixième jour avant la fête est le samedi 8; c'est le dernier sabbat avant la passion.

1 Marc, XIV, 5.

• Jean, xii, 5.

• Loisy, Le quatr. Éoang., p. 673, note 3. Cf. Abbott, art. Gospels, col. 1797, note 2.

« Cf. ci-dessus, p. 28-29.

• Marc, XIV, 1 = Malth., xxvi, 2.

• Jean, xii, 1.

' Ex., xii, 3. J. Réville, Le quatr. É^ang., p. 290. Cf. Schmiedel, art. John, col. 2525.

' Loisy, op. cit., p. 670.

» Jean, xiii, 1.

qui fait pendant au sabbat de la sépulture ^. » En admettant que ce calcul soit exact ^, il faut convenir que le symbolisme en question aurait une portée très secondaire : qu'ajoutait à la signification de l'onction par rapport à la sépulture du Christ, le fait qu'elle avait eu lieu sept jours auparavant, plutôt que trois, comme paraissent dire les Synoptiques? Il serait vraiment étrange que, pour un si petit intérêt, notre écrivain ait eu la hardiesse de corriger les Evangiles traditionnels, en ce détail précis de chronologie. Une telle préoccupation est d'autant plus invraisemblable que l'auteur n'a pas accentué par ailleurs le rapport figuratif entre l'onction et l'ensevelissement.

Au reste, toute la conjecture est grandement arbitraire : l'évangéliste place expressément l'ensevelissement du Sauveur, non le samedi, lendemain de sa mort, mais le jour même, qui est le vendredi ^. L'onction a donc beau être placée le samedi, ce jour ne peut correspondre à celui de la sépulture, qui n'est pas un sabbat. Concevrait-on que l'évangéliste ait pris la peine d'introduire une donnée symbolique, qu'il laisserait, en toute hypothèse, aussi imprécise?

Pour tout dire, le récit johannique de l'onction

^ Loisy, Le quatr.Évang., p. 670.

* Pour qu'il le soit, il n'est pas nécessaire que l'évangéliste ait retarde le repas pascal au soir du vendredi; il suffit qu'il ait placé au vendredi la solennité même de la Pâque, d'accord avec les Synoptiques. Dans cette hypothèse, le samedi de l'onction se trouve être le 9, non le 8 nisan. L'évangéliste emploie, en effet, l'expression : « avant six jours de la Pâque, » ce qui doit signifier :

« à l'anticipation (ou : la veille) du sixième jour avant la Pâque, » compté à la manière romaine des chrétiens d'Asie-Mineure. Chez les Juifs, en effet, les jours se comptaient, non do minuit à minuit, mais de six heures du soir à six heures du soir. Le repas de l'onction est donc celui du soir du samedi 9 nisan. Cf. ci-après, p. 426.

• Jean, xix, 38-42.

l'onction de béthanie 397

n'offre ni une signification claire par rapport à l'idée de la conversion du monde, ni aucun autre symbolisme plausible.

Reste le petit épilogue, annexé au récit principal et tout à fait indépendant. « La foule nombreuse des Juifs apprit donc que » Jésus « était là, et ils vinrent, non pour Jésus seulement, mais afin de voir aussi Lazare, qu'il avait ressuscité des morts. Or, les chefs des prêtres délibérèrent de faire périr aussi Lazare, parce que, à cause de lui, beaucoup d'entre les Juifs s'en allaient et croyaient en Jésus ^. »

« Les Juifs qui s'en vont, dit M. Loisy, ne font pas une simple promenade de Jérusalem à Béthanie; mais ils passent du judaïsme à la foi en Jésus, c'est-àdire au christianisrae ; ce sont ceux qui rejoignent le Christ dans son Église, dans le Lazare, l'humanité croyante et sanctifiée. Le décret du sanhédrin contre Lazare est la haine mortelle du judaïsme contre l'Église naissante, le parti pris d'arrêter les défections parmi les Juifs en ruinant l'Évangile 2, »

Cette interprétation encore ne prouve que l'ingéniosité de l'exégète. Ni dans l'épisode de sa résurrection, ni dans celui de l'onction, Lazare ne représente « l'humanité croyante et sanctifiée, » ou « l'Église naissante. »

Comment croire d'ailleurs que l'évangéliste ait songé à expliquer allégoriquement la conversion d'un grand nombre de Juifs par la constatation qu'ils feraient de la résurrection spirituelle de l'humanité ou de la vivification de l'Église? Toutes les sympathies de notre auteur, d'après M. Loisy lui-même, ne sont-elles pas pour les chrétiens de la Gentilité? Jusque dans le présent chapitre, n'a-t-il pas soin de faire entrevoir la conversion des païens, en insistant

^ Jean, xii, 9-11.

* Loisy, Le quatr. Évang., p. 676.

sur rincrédulité foncière des Juifs? D'autre part, c'est à plusieurs reprises qu'il a représenté la haine du judaïsme contre le christianisme naissant, sous le symbole de la haine des Juifs contre Jésus ^ : est-il à croire qu'il ait voulu la symboliser encore par la haine de ces mêmes Juifs contre Lazare?

En somme, l'hypothèse de M. Loisy parait résulter beaucoup plus du préjugé que de l'étude impartiale des textes. Le récit du quatrième Évangile, examiné d'un bout à l'autre, ne présente ni plus ni moins d'allégorisme que les récits antérieurs.

N'est-ce pas une présomption sérieuse que ses particularités et ses divergences doivent s'attribuer, comme dans le cas de la multiplication des pains et de l'expulsion des vendeurs, à une information parallèle de notre écrivain?

Il est certain que plusieurs traits de la narration présentent très spécialement ce caractère. C'est tout d'abord l'attribution à Judas de la réflexion sur le prix du parfum, avec la remarque que ce disciple était chargé de la bourse commune — où l'on puisait, dirat-on plus loin 2, soit pour les achats de provisions, soit pour les distributions d'aumônes — et qu'étant voleur, il s'appropriait l'argent qu'on y mettait.

Ces détails n'ont aucune signification en dehors de l'histoire. Ils conviennent, au contraire, on ne peut mieux au personnage du traître qui a livré son maître pour de l'argent. Or, peut-on supposer que des renseignements aussi dépourvus de symbolisme et aussi

1 Jean, v, 18; viii, 59. Cf. ci-dessus, p. 83, 242, note 4. « xiii, 29. Ci-après, p. 457.

l'onction de béthame 399

naturels, aient été imaginés d'après Tanalogie des données synoptiques? Un symboliste, semble-t-il, n'aurait pas eu à ce point le souci de la vraisemblance, quand l'intérêt didactique était hors de jeu; un écrivain préoccupé de paraître bien informé n'aurait pas présenté les traits si ingénuement, au fur et à mesure de l'occasion, soit dans ce récit, soit dans celui de la dernière Cène. Et aurait-il manqué de mettre en haut relief, d'expliquer et de détailler le fait capital de la trahison pour trente deniers?

M. Loisy s'étonne que Jésus ait confié la bourse à un voleur : mais le Christ synoptique n'a-t-il pas fait plus encore? N'a-t-il pas choisi Judas pour apôtre, tout en prévoyant sa trahison future? Dans les premiers Évangiles, en effet, aussi bien que dans le quatrième, Jésus a la prescience très nette de cette trahison, et néanmoins on ne voit pas qu'il repousse l'apôtre infidèle, ni qu'il le dénonce ouvertement à ses collègues, ni qu'il se dérobe au dessein tramé par lui. De part et d'autre, le Sauveur se comporte à l'égard de son disciple selon l'ordre providentiel ordinaire, et règle sa conduite d'après sa science humaine expérimentale et commune.

Le trait est donc dans la vraisemblance de l'histoire synoptique. Bien plus, il s'y harmonise et il la complète, comme un renseignement de valeur, précis et indépendant.

L'historicité du détail ressort tout particulièrement de la liaison que saint Matthieu et saint Marc établissent entre l'onction de Béthanie et la trahison de Judas ^. Les deux évangélistes sont arrivés, dans leur récit, au moment critique où se décida la mort du Sauveur. La Pâque, disent-ils, devait avoir lieu dans deux jours : les sanhédristes, résolus à se défaire de Jésus, voulaient laisser passer la fête, pour ne pas

^ Marc, XIV, 1 sq, = Matth., xxvi, 1 sq.

susciter d'émeute parmi la foule; mais rintervention de Judas vint précipiter les événements et mettre, malgré eux, le grand drame de la passion en coïncidence avec la Pâque; l'Iscariote leur propose de livrer son Maître contre récompense, et ils conviennent avec lui d'une somme que saint Matthieu estime à trente deniers. Or, il est très remarquable que les deux Synoptiques intercalent justement, entre la mention du projet arrêté par les sanhédristes et celle de la proposition faite par Judas, le récit du repas à Béthanie.

Est-ce à dire que le repas ait eu lieu à ce moment précis ? On n'est pas en droit de le conclure. La mention préliminaire de la Pâque, qui arrivera dans deux jours, est destinée directement à dater le projet définitif du sanhédrin, ou la proposition du traître ^. Quant au récit même de l'onction, il peut être amené là pour un motif autre que celui de la chronologie : il a, en effet, tout l'air d'une pièce rapportée.

Ce ne serait pas le seul endroit où les deux premiers évangélistes grouperaient, par préoccupation didactique, des faits chronologiquement très distincts. Qu'il suffise de citer le récit de la décollation de Jean- Baptiste : ce récit est donné à propos de la croyance inspirée à Hérode Antipas par les miracles de Jésus ^; une telle liaison est, à n'en pas douter, artificielle : de fait, saint Luc omet de raconter à cet endroit la mise à mort du Précurseur ^. Or, précisément, le même saint Luc, tout en mentionnant, au début de son récit de la passion, le projet des sanhédristes et l'intervention de l'Iscariote, passe complètement sous silence l'onction de Béthanie, qu'il semble rem-

1 Cf. B. Weiss, Evang. Marc, und Lucse, 9^ édit., 1901, p. 208; J. Weiss, Dos àlteste Evangelium, 1903, p. 285.

* Marc, VI, 14 sq. = Matth., xiv, 1 sq.

• Il la raconte d'une façon très sommaire, à la suite de son compte rendu de la prédication du Baptiste : m, 19-20.

l'onction de béthanie 401

placer par ronction analogue de la pécheresse chez Simon le pharisien ^.

Mais alors, pourquoi cette place donnée par saint Matthieu et par saint Marc à Tépisode de Tonction? Quelle raison logique, à défaut de motif chronologique, Ta fait relier au dessein de l'arrestation du Sauveur? Cette raison ne peut être que l'influence exercée par notre épisode sur la résolution du traître. La proposition faite par Judas de livrer son Maître pour de l'argent doit avoir un lien avec l'onction de Béthanie, racontée immédiatement avant, et ce lien doit être dans l'afTaire d'argent dont il y est justement question.

Tout s'explique bien, si Judas est l'un de ceux qui ont murmuré contre la prodigalité de la femme, celui qui a donné, pour ainsi dire, le ton aux autres et leur a servi de porte-parole. Tout se comprend au mieux, s'il était personnellement intéressé à voir grossir la bourse commune, et si le dépit, causé par la réponse du Maître, le pousse à chercher dans un marché infâme le moyen de satisfaire sa passion.

Le quatrième évangéliste apporte donc sur l'épisode de l'onction, comme il l'a fait sur l'expulsion des vendeurs, un renseignement inédit, qui s'adapte merveilleusement à la situation, et même lui donne son explication la plus complète. Gela n'est ni d'un symboliste, ni d'un romancier, mais ne peut être que d'un auteur particulièrement informé.

Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que notre écrivain soit à même de fixer à sa place chronologitjue exacte, au soir du sixième jour avant^la Pâque, l'incident que ses devanciers rattachaient, d'une façon purement logique, à l'avant-veille ' de cette fête.

1 Luc, VII, 36-50.

II n'y a pas non plus lieu d'être surpris qu'il puisse préciser d'autres circonstances, passées sous silence par les Synoptiques : ainsi l'identification de la femme avec Marie de Béthanie, la part prise par sa sœur Marthe au service du repas, la présence de son frère Lazare comme convive.

D'après les deux premiers évangélistes, le repas a lieu à Béthanie, chez Simon le lépreux. Or, notre auteur nous a déjà paru bien renseigné sur la résidence de Lazare et de ses sœurs en cette bourgade ^. D'autre part, il ne fait pas entendre que ces derniers personnages soient chez eux : il déclare, au contraire, que Lazare était seulement « l'un des convives ^ . » Cela se comprend très bien, si le repas a lieu dans une maison amie, telle que pouvait être celle de Simon le lépreux; et rien n'empêche que Marthe y ait servi, comme si elle y avait été chez elle ^.

La femme dont le Sauveur loue ici hautement la conduite en cette circonstance, devait être bien connue dans l'Église primitive, malgré le silence que les Synoptiques, pour des motifs qu'il est inutile de vouloir préciser, gardent sur son nom. Le quatrième évangéliste semble supposer qu'on n'a pas de peine à l'identifier, dans le milieu où il écrit : la première fois, en effet, qu'il nomme la famille de Béthanie, il fait remarquer immédiatement que Marie est « celle qui oignit le Seigneur de parfum et essuya ses pieds avec sa chevelure *. » Cette manière de présenter à l'avance le personnage, dans une circonstance où

* Cf. ci-dessus, p. 176-177.

* M. Loisy, Le quatr. Évang., p. 671, est parfaitement arbitraire, quand il explique cette mention par le fait que « la présidence du repas appartient à Jésus. » Cette particularité n'est pas même insinuée dans le récit. Le critique trouve pareillement que Simon le lépreux n'est pas nommé, parce que Lazare a « pris la place de ce personnage. » Nous avons vu qu'il n'en est rien. Ci-dessus, p. 169.

» Cf. Renan, Vie de Jésus, p. 385; B. Weiss, Jo^î. Evang., p. 362.

* Jean, xi, 2. Cf. ci-dessus, p. 172.

l'onction de béthanie 403

la mention du fait n'importait en aucune façon, semble bien garantir que, sur ce point encore, l'auteur reste d'accord avec la tradition et avec l'histoire.

De fait, le rôle qu'il attribue à Marie, comme l'attitude prêtée à sa sœur Marthe, sont en harmonie exacte avec le tempérament mystique de l'une et le tempérament actif de l'autre, tels qu'ils ressortent de la scène primitive racontée par saint Luc ^. M. Loisy supposerait volontiers que notre auteur s'est inspiré de cette dernière relation, sans qu'il l'ait cependant le moins du monde copiée ^. Tout ce que nous avons vu jusqu'à présent nous conduit plutôt à voir, dans l'harmonie foncière qu'offrent ces données avec la tradition antérieure, une garantie positive de leur conformité à la réalité ^.

Ne sommes-nous pas autorisés dès lors à attribuer à la même bonne information de l'écrivain les détails que fournit l'épilogue sur la démarche des Juifs à Béthanie et le projet de mort contre Lazare?

M. Loisy parle, à ce sujet, d' « invraisemblance » et d' « impossibilité historiques. » « Que les commentateurs, dit-il, ne se mettent pas l'esprit à la torture pour se figurer les conditions dans lesquelles ont pu se produire, entre le repas de l'onction et l'entrée du Christ à Jérusalem, le pèlerinage d'une foule nombreuse de Juifs à Béthanie, la conversion de beaucoup de Juifs à cause de Lazare, et l'arrêt de mort lancé par le sanhédrin contre ce dernier. Lazare, les Juifs et l'arrêt appartiennent à l'histoire du christianisme non à celle de Jésus *. »

1 Luc, X, 40.

» Loisy, ie quatr.Évang.,^. 671 ; cité ci-dessus, p. 394, cf. p. 165.

» Cf. ci-dessus, p. 173-175. Renan, Fie de Jésus, p. 385-386, 506, 514-515; B. Weiss, Joh. Evang., p. 3&2-3&3; Zahn, Evang. Joh., p. 497; Sanday, Fourth Gosp., p. 88.

* Loisy, op. cit., p. 676.

Mais cette dernière explication n'est guère capable de satisfaire le commentateur un peu difficile. Nous avons vu que le symbolisme sur lequel elle repose est arbitraire et mal fondé. Est-il donc par ailleurs si nécessaire de se torturer l'esprit pour trouver les données de notre auteur vraisemblables?

Le dessein des sanhédristes contre Lazare est motivé par l'influence qu'exerce sur la foule le bruit de sa résurrection. Or, cette influence n'a pas commencé d'être constatée le jour du repas de Béthanie : l'évangéliste a eu soin de la mentionner sitôt après le miracle ^. Il est donc possible que déjà les chefs des prêtres aient songé à se défaire du ressuscité. Leur résolution a dû s'affermir et se préciser, lorsqu'ils ont vu l'émoi gagner la foule venue à Jérusalem, et l'on comprend que l'évangéliste signale le projet de mort juste à ce moment-là.

Quant à la démarche des Juifs à Béthanie, c'est interpréter bien matériellement le texte que de penser à un voyage de toute « la foule nombreuse » qui s'est rendue à la fête, voyage exécuté entre la fin du repas et le lendemain matin. Si l'évangéliste dit que le bruit de l'arrivée de Jésus circula dans « la foule nombreuse des Juifs, » il ne précise pas le nombre de ceux qui se rendirent à Béthanie pour le voir. Plus loin, il déclare seulement que « beaucoup d'entre les Juifs s'en allaient et croyaient » en lui. Étant donné le peu de distance ^ entre Béthanie et Jérusalem, rien n'empêche qu'un grand nombre aient pu faire ce pèlerinage; mais rien n'indique qu'il s'agisse de la multitude entière. Il va sans dire qu'ici, comme ailleurs, la foi dont il est question pour ces Juifs n'est que superficielle et imparfaite : l'évangéliste le notera plus loin expressément ^.

^ Jean, xi, 45.

* XI, 18 : Deux kilomètres et demi. Cf. ci-dessus, p. 115-116.

l'entrée a JÉRUSALEM 405

En résumé, le récit johannique de ronction offre, par rapport aux relations traditionnelles, en même temps qu'une équivalence réelleTde fond, des divergences assez considérables. Ces divergences ne paraissent pas relever de la préoccupation symbolique, ni accuser une composition artificielle ou une fiction. Plusieurs, au contraire, présentent positivement le caractère d'une information indépendante et très exacte. Notre conclusion doit rejoindre celles qui ont suivi l'examen des autres récits, ayant leurs parallèles dans les Synoptiques ^ : le quatrième évangéliste possède, sur les faits qu'il raconte, des renseignements personnels et autorisés.

§ II. — L'entrée à Jérusalem et la démarche des Grecs.

Page 1