I. L'entrée a Jérusalem
D'après M. Loisy, nous l'avons vu ^ l'entrée à Jérusalem serait un tableau symbolique, étroitement coordonné à celui de l'onction de Béthanie, et figurant, « sous l'apparence d'un grand succès dans la ville sainte, la conversion du monde, » « le triomphe durable que le Christ obtiendra dans le monde païen, » « le triomphe du Christ et de l'Évangile *. »
Que cette entrée triomphale dans la capitale juive soit apte à représenter les conquêtes glorieuses du Christ, cela est assez naturel : il en est exactement de même dans la relation synoptique. La question est de savoir si le quatrième évangéliste a reproduit
1 Ci-dessus, p. 66-70, 382-383.
" Jean, xii, 12-19. Cf. Marc, xi, 1-10 = Matth., xxi, 1-11 = Luc, XIX, 29-40.
8 Ci-dessus, p. 385.
* Loisy, Le quatr.Évang., p. 669, 677.
cet épisode pour la signification qu'on lui suppose, et surtout si, en le relatant, il l'a modifié et arrangé de manière à accentuer encore cette signification.
Il faut avouer que la teneur du récit de l'onction ne nous engage pas à approuver d'avance cette hypothèse. Les deux tableaux, nous dit-on, sont « étroitement coordonnés » : or justement le premier nous est apparu tout autre chose qu'une composition allégorique, destinée à figurer le succès du Christ et de son Évangile dans le monde. Examinons le second, et, puisque nous pouvons le comparer aux récits parallèles des Synoptiques ^, voyons dans quelle mesure ses divergences accusent la préoccupation qu'on prétend.
Au lieu de décrire la scène d'un point de vue extérieur à Jérusalem, en montrant le Sauveur se dirigeant sur la capitale par la route qui vient de Béthanie et traverse le mont des Oliviers, le quatrième évangéliste se place au point de vue de la foule déjà arrivée à la ville sainte pour la Pâque. « Le lendemain, dit-il, la foule nombreuse qui était venue à la fête, ayant entendu dire : Jésus ai'rive à Jérusalem, prit les branches des palmiers et sortit à sa rencontre ^. » Sous la différence du point de vue, la scène est exactement la même que dans les Synoptiques : c'est bien de Béthanie qu'arrive le Sauveur.
En se rendant au devant de Jésus, dit l'évangéliste, les gens « prirent les branches des palmiers... et ils criaient : Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur et le roi d'Israël ^. »
A ce sujet, M. Loisy écrit : « La scène du triomphe est à peine esquissée par l'évangéliste, . . . parce qu'il néglige tous les détails qui auraient une valeur pu-
» Marc, XI, l-ll = Matth., xxi, 1-11 = Luc, xix, 29-44. * Jean, xii, 12-13.
» xii, 13.
l'entrée a JÉRUSALEM 407
rement historique et non symbolique. » « Dans les Synoptiques, la foule qui accompagne le Christ se contente de prendre des branches aux arbres qui se trouvent le long du chemin, et il n'est pas question de palmiers. Les palmes du quatrième Evangile doivent être apparentées de très près à celles que portent les élus dans l'Apocalypse ^. On portait des palmes en signe de joie, à l'entrée solennelle des princes dans la capitale. C'est au Christ-roi que cet hommage est rendu, et l'évangéliste aura soin de le faire dire par le peuple. » « La formule » de l'acclamation messianique est, en effet, « empruntée aux Synoptiques, mais modifiée, afin de signifier plus clairement la royauté de Jésus, cette royauté qui accomplit les prophéties. » L'auteur « veut à la fois montrer l'accomplissement des prophéties messianiques, et figurer le triomphe éternel du Sauveur dans la vraie Jérusalem, l'Eglise de la terre et celle du ciel. Le Christ passe de Béthanie, la maison de douleur, à Jérusalem, la demeure de gloire ^. »
Or, si nous voulons contrôler ces affirmations, nous constatons d'abord que les omissions de notre écrivain ne peuvent s'attribuer à la préoccupation symbolique. Il ne mentionne pas que les gens se soient dépouillés de leurs manteaux pour en tapisser le chemin : ce trait complétait pourtant à merveille le caractère triomphal de la manifestation ^. Il s'abstient même de dire que Jésus soit entré dans la ville; de l'aveu de M. Loisy, on doit seulement « le conclure de la scène suivante et de l'intention manifestée au début de celle-ci * » : à coup sûr, la chose est surprenante, si l'auteur veut faire songer à la nouvelle Jérusalem.
Les traits retenus, ou substitués, ont-ils du moins
1 Apoc, VII, 9. Cf. H. J. Holtzmann, Evang. Joh., p. 164.
* Loisy, Le quatr. Évang., p. 678, 679.
» Marc, XI, 8 = Matth., xxi, 8= Luc, xix, 36.
* Loisy, op. cit., p. 679.
la signification allégorique qu'on leur suppose? On n'est pas autorisé, semble-t-il, à établirlun rapprochement entre les palmes que porte la foule et celles qui, dans l'Apocalypse, figurent aux mains des élus. Ces dernières, associées aux vêtements blancs ^, lavés dans le sang de l'Agneau ^, sont moins destinées à célébrer le triomphe de Dieu et de son Christ qu'à marquer la victoire des élus eux-mêmes ^. D'ailleurs, au lieu de déclarer, à la manière de l'Apocalypse, que les gens tenaient « des palmes * » en mains, l'évangéliste emploie cette expression, qu'ils « prirent les branches des palmiers ^. » Le contraste entre les deux formules fait bien ressortir le caractère historique, et nullement symbolique, de la seconde. L'auteur vise très clairement les branches des arbres qui bordaient le chemin. En précisant que ces arbres étaient des palmiers, il fait simplement preuve de sa connaissance exacte des environs de Jérusalem.
La formule des acclamations de la foule n'a pas davantage été « modifiée, afin de signifier plus clairement la royauté de Jésus. » Chez les trois Synoptiques, les vivats sont également adressés au Christroi. Si les deux premiers parlent du « fils de David, » ou du « royaume de notre père David, » on sait que l'expression est équivalente à celle de « roi d'Israël *. » Saint Luc dit très nettement : « Béni soit celui qui vient, le roi au nom du Seigneur; paix dans le ciel et gloire dans les hauts lieux ' ! »
Cette dernière formule était particulièrement convenable pour le symbolisme en question; si elle s'était
^ Apoc, XIX, 8; cf. m, 5.
* Apoc, XII, 11, 14; XXII, 14.
» Cf. Apoc, II, 7, 11, 17, 26; m, 5, 12, 21; xii, 11; xv, 2; xxi, 7.
* Apoc, vu, 9 : (po(vix£ç.
• Jean, xii, 13 : eXaêov xà ^ata twv çotvtxwv.
• Cf. Jésus Messie, p. 18 sq.
» Luc, xix, 38,
l'entrée a JÉRUSALEM 409
trouvée chez notre auteur, on aurait eu beau jeu pour l'exploiter en faveur de la théorie. Le Christ, aurait-on dit, apparaît comme « le Roi », sans addition : cela marque bien l'excellence et l'universalité de son empire; de son côté, le commentaire de l'Hosanna fait écho au cantique des anges sur le berceau du Sauveur ^ : comme lui, il proclame le double bienfait de la royauté du Christ, le pardon accordé aux hommes, la gloire rendue à Dieu. Mais, au contraire, notre évangéliste fait désigner Jésus comme « le roi d'Israël » en particulier; à l'exemple de saint Matthieu et de saint Marc, il l'appelle simplement : « celui qui vient au nom du Seigneur. » Il est impossible de mettre ces formules au compte de la préoccupation supposée.
Enfin, rien n'insinue que l'évangéliste ait voulu établir le contraste que l'on signale entre Béthanie et Jérusalem. On n'a pas le moindre indice qu'il songe à faire venir Béthanie de BêVonîâh, « maison du deuil, * » ni qu'il attache à ce nom une idée de tristesse, plutôt que de joie : c'est le lieu de la mort de Lazare, mais c'est aussi celui de sa résurrection, et M. Loisy lui-même y voit représenté « le berceau de la chrétienté ^. » On ne voit pas davantage que l'auteur envisage Jérusalem comme « la demeure de la gloire, » symbole de «l'Église de la terre » etde «celle
1 Luc, II, 13-14. — Loisy, Les Évang. syn., t. ii, p. 271 : « La foi et le cantique du peuple, écho du cantique des anges à Bethléem, figurent le triomphe du Christ et la conversion du monde, tandis que la remarque des pharisiens et la réponse de Jésus font ressortir l'incrédulité, la jalousie et l'impuissance du judaïsme devant le succès chrétien. « Cf. p. 265 : « Le mont des Oliviers semble être pour l'évangéliste le lieu de la gloire messianique, et l'on peut se demander s'il n'a pas voulu opposer la descente triomphale du Christ à la triste montée de David fuyant devant Absalon (II Sam., XV, 5), sur cette même pente du mont des Oliviers. »
* Cf. Vorigine du quatr. Évang., p. 415, note 5.
» Loisy, Le quatr. Évang., p. 641, note 3. Ci-dessiis, p. 115.
du ciel. » Étant donnée son attitude à l'égard des Juifs, Jérusalem ne peut guère être pour lui que la ville infidèle et déicide; au dire même de M. Loisy, elle « représente le judaïsme, » par opposition à Béthanie, berceau du christianisme ^. Au reste, l'écrivain met si peu de signification dans le passage de Béthanie à Jérusalem qu'il omet de rappeler, en tête de son récit, que Jésus vient de Béthanie, et qu'à la fin il néglige de mentionner l'entrée dans la capitale.
La partie centrale de l'épisode ne présente donc pas le caractère symbolique que l'on prétendait. La narration est visiblement abrégée ; on peut croire que l'auteur glisse rapidement sur les détails qui n'importent pas à son but, pour arriver plus vite aux traits qui attirent sa pensée : cela ne nuit en rien à sa fidélité d'historien. Des exemples analogues se rencontrent fréquemment chez l'un ou l'autre des Synoptiques. Ce qui paraît certain, c'est que notre évangéliste n'a pas modifié la tradition antérieure, pour l'adapter à une conception systématique et artificielle.
Au fait principal de l'entrée triomphale, le quatrième évangéliste ajoute, comme ses devanciers, le détail particulier concernant la monture du Sauveur. « Jésus, dit-il, ayant trouvé un ânon, monta dessus, selon qu'il est écrit : N'aie crainte, fille de Sion; voici que ton roi vient, assis sur le poulain d'une ânesse. Cela, ses disciples ne le comprirent pas d'abord ; mais quand Jésus fut glorifié, alors ils se souvinrent que cela était écrit de lui et qu'ils le lui avaient fait 2. »
Puisque le trait est retenu par notre théologien, force est bien de lui trouver une signification profonde. « Jean, déclare M. Loisy, n'oublie pas que la
1 Loisy, Le quatr. Écang., p. 641, note 3. '^ Jean, xn, 14-16.
l'entrée a JÉRUSALEM 411
royauté du Christ a un caractère particulier, qu'elle n'est pas de ce monde, et l'ânon des Synoptiques arrive tout à propos pour signifier cette vérité. Dans les Synoptiques, Jésus envoie chercher l'âne; Jean le lui fait rencontrer, par un hasard providentiel beaucoup mieux marqué, qui accomplit la prophétie de Zacharie. » D'autre part, « il abrège la citation de Zacharie et la transforme de façon à faire mieux ressortir la différence qui existe entre le Christ et les rois de ce monde. » « Ce faisant, il a extrait de cette histoire l'enseignement qu'il voulait, et, selon son habitude, il ne dit pas comment elle finit ^. »
Mais ces explications attestent une fois de plus que l'exégète symboliste arrive, coûte que coûte, à tourner en faveur de sa thèse les traits qui s'y prêtent le moins. La circonstance de l'ânon donne à l'entrée du Christ un certain cachet d'humilité : on en conclut que l'auteur a précisément voulu signifier que la royauté du Sauveur ne ressemble pas à celles de ce monde. Le malheur est que cette dernière idée ne s'harmonise pas avec le symbolisme principal et le contredit même formellement. Comment accorder que l'écrivain ait voulu figurer le triomphe éclatant du Christ dans son Église et dans la Jérusalem céleste, et en même temps représenter sa royauté sous les traits de la pauvreté et de l'humilité? On pourrait faire la même hypothèse sur les détails analogues, fournis par les Synoptiques : qu'est-ce qui garantit à l'interprète qu'ils sont symboliques chez notre auteur, plus que chez ses devanciers ^ ?
Jean tient à noter l'accomplissement d'une prophé-
^ Loisy, Le quatr. Évang., p. 679.
* Cf. Id., Les Évang. syn., t. ii, p. 262 : « Il est infiniment plus conforme à l'esprit de la narration (synoptique) de supposer que toute la mise en scène est pour le relief de la prophétie dont on a voulu d'abord montrer l'accomplissement. » C'est l'idée de Strauss, Noui>. vie de Jésus, t. ii, p. 279-281. Elle est inspirée par le parti pris.
tie : mais c'est ce que fait pareillement saint Matthieu. A la différence de ses prédécesseurs, le quatrième évangéliste ne dit pas que Jésus envoya chercher l'âne dont il avait besoin et indiqua à ses disciples comment ils l'obtiendraient de son propriétaire : ces traits tendaient pourtant à faire ressortir la science surnaturelle du Sauveur. Au contraire, la formule de notre écrivain : « Jésus trouva un ânon, » semble faire croire à une rencontre fortuite. Fût-elle providentielle, cette rencontre ne paraît pas plus apte à souligner l'accomplissement de la prophétie. L'intervention de la providence est d'ailleurs bien autrement manifeste dans le récit synoptique : là, les disciples trouvent l'ânon tout prêt, attaché au seuil de la maison, et se le voient accordé sans hésitation, sitôt qu'ils déclarent que c'est pour « le Seigneur. ^ »
Notre auteur transforme-t-il du moins le texte prophétique, pour mieux l'adapter au symbole? Pas davantage. Nous lisons dans le prophète Zacharie: « Sois transportée d'allégresse, fille de Sion ! Pousse des cris de joie, fille de Jérusalem ! Voici, ton roi vient à toi; il est juste et victorieux. Il est humble et monté sur un âne, sur un poulain, le petit d'une ânesse ^. » Or le texte johannique est un abrégé très simple, nullement tendancieux, de l'oracle en question. La redondance, amenée par le parallélisme, a disparu; certains traits accessoires ont été supprimés; mais le sens général demeure équivalent, et rien ne paraît ajouté en pie du symbolisme.
Au contraire, la formule adoptée : « Ne crains pas, fille de Sion ! » tout en reproduisant exactement l'idée contenue dans les deux premiers vers, en atténue singulièrement la portée, puisqu'au lieu de la joie positive, elle exprime le simple éloignement de la
^ D'après M. Loisy, Les Évang. syn., t. ii, p. 262, Jean aura trouvé « sans doute le merveilleux des Synoptiques un peu enfantin s » Zach., IX, 9,
l'entrée a JÉRUSALEM 413
crainte. C'est bien l'idée que rappelle saint Matthieu, en donnant au roi-Messie l'épithète de « plein de douceur » : mais pourquoi notre symboliste s'est-il plû à accentuer cette idée secondaire de la débonnaireté du Christ, plutôt que l'éclat de sa royauté, qui le préoccupe en premier lieu? L'allégresse de Sion, la jubilation de Jérusalem, auraient pourtant magnifiquement exprimé les transports de l'Église de la terre et de l'Eglise du ciel, à la vue du Christ triomphant !
La remarque, que les disciples comprirent seulement après la résurrection le rapport de cette scène avec le texte de l'Écriture, confirme tout à fait notre interprétation. Elle atteste bien le souci de ne pas aller contre l'histoire. Un pur théologien n'aurait eu garde de préciser ainsi l'état d'esprit des apôtres : que les témoins eussent compris, ou non, la signification de l'épisode, cela n'importait pas à cette signification elle-même. Le fait de distinguer entre l'ignorance où ils furent d'abord sur ce point et l'intelligence qu'ils en acquirent plus tard, accuse la préoccupation du réel. Comme les remarques semblables que l'on trouve annexées à d'autres épisodes ^, le trait semble attester un souvenir personnel de l'évangéliste, témoin et acteur 2.
Après la glorification de Jésus, les disciples se rappelèrent, non seulement que « cela était écrit de lui, » mais encore qu' « ils lui avaient fait cela. » Ce qu'ils avaient fait, c'est évidemment ce qui se trouvait prédit par le prophète. Or, celui-ci n'est cité par l'évangéliste que pour le détail concernant l'ânon ; on le voit bien à la manière dont est introduit l'incident : « Jésus, ayant trouvé un ânon, monta dessus, selon qu'il est écrit... » C'est donc à cet incident
1 Jeaa, 11, 22, ci-dessus, p. 375; xx, 8-9. * Cf. Sanday, Fourth Gosp., p. 94.
spécial que les disciples sont censés avoir concouru par une intervention particulière. Cela nous reporte justement au récit des Synoptiques, où l'ordre donné par Jésus d'aller chercher la bête, et la démarche des disciples à cet effet, sont racontés en détail ^.
Donc, tout en abrégeant le récit traditionnel, ou plus exactement, en résumant sur les points qu'il juge accessoires l'épisode décrit plus longuement par ses devanciers, notre auteur n'entend pas tenir pour non avenu ce qu'il en omet. Dans le cas présent, il le suppose, au contraire, et s'y réfère en quelque sorte implicitement. Gela garantit bien qu'il n'y a pas à chercher à ses autres omissions des raisons mystérieuses, en opposition avec l'histoire. La manière dont il néglige de dire, à la fin de l'épisode, que Jésus est entré dans la ville le montre d'ailleurs clairement.
L'évangéliste clôt son récit, en notant le rôle joué par la renommée de la résurrection de Lazare dans l'accueil enthousiaste fait au Sauveur, et le dépit éprouvé par les pharisiens à ce sujet. « Témoignage lui était rendu par la foule qui était avec lui, quand il appela Lazare du tombeau et le ressuscita des morts ; c'est pour avoir appris qu'il avait fait ce miracle que la foule vint aussi à sa rencontre; les pharisiens donc se dirent les uns aux autres : Vous voyez que vous ne gagnez rien; voilà que le monde s'en est allé après lui *. »
A en croire M. Loisy, ces réflexions finales serviraient à mettre en relief « le caractère symbolique de l'événement. » Voici comment. « Il semble, ditil, que l'auteur interprète à sa manière ce que disent les Synoptiques touchant les gens qui précédaient et
1 Marc, XI, 1-7 = Matth., xxt, 1-7 =• Luc, xix, 29-35. « Jean, xii, 17-19.
l'entrée a JÉRUSALEM 415
ceux qui suivaient Jésus ^. Ces deux portions du cortège deviennent deux foules distinctes... L'évangéliste doit avoir en vue deux groupes de croyants : ceux qui ont vu ressusciter Lazare, c'est-à-dire les disciples du Sauveur et les premiers convertis du judaïsme palestinien, et ceux qui ont cru sur la parole des premiers, les pèlerins, les convertis du judaïsme dispersé, auxquels vont se joindre immédiatement les païens. » D'un autre côté, « le monde » ou « tout le monde » peut bien signifier, dans la bouche des pharisiens, le public, le peuple ; mais « dans la pensée de l'évangéliste et pour le lecteur, ce doit être vraiment le monde, l'univers. » Par cette remarque, l'auteur veut « faire ressortir l'inutilité de tout ce que le judaïsme a tenté contre Jésus lui-même et contre l'Église ^, »
Or, pour commencer par ces dernières interprétations, elles sont assez subjectives. L'évangéliste ne dit pas précisément, comme M. Loisy traduit son texte : « Voilà que tout le monde court après lui ^, » mais bien littéralement : « Voilà que le monde s'en est allé après lui *. » Or ce verbe, employé au passé, semble montrer que l'écrivain pense directement, non à l'univers, qui plus tard se convertira à l'Évangile, mais à la foule, qui « s'en est allée » de la ville au-devant de Jésus, et que les pharisiens peuvent, dans leur dépit, appeler « tout le monde. » Ainsi comprise, la réflexion correspond à ces remarques analogues des Synoptiques : « Les chefs des prêtres, les scribes et les notables du peuple, cherchaient à le perdre, mais ils ne trouvaient rien à faire, car le peuple tout entier était suspendu à ses lèvres ^, » ou,
1 Marc, XI, 9 — Matth., xxi, 9.
* Loisy, Le quatr. Évang., p. 680, 681. » Id., ibid., p. 678.
* Jean, xii, 19 : ÏSs 6 xd<T[io; ôttito) aûtov àuTiXôev. » Luc, XIX, 47-48,
comme dit saint Marc, « toute la foule était saisie par son enseignement ^. » Le propos s'explique fort bien au point de vue de Thistoire; rien n'indique qu'il soit destiné à faire ressortir l'impuissance du judaïsme contre l'Église naissante.
Quant aux deux foules, censées mentionnées par Tévangéliste, on sent que M. Loisy voudrait y voir figurés le judéo-christianisme et l'helléno-christianisme, en rapport avec la résurrection de Lazare, symbole de la vie nouvelle donnée à l'humanité. Mais impossible de justifier cette hypothèse : d'un côté comme de l'autre, nous avons affaire à des Juifs.
Faute de mieux, le critique essaie de trouver que les deux groupes représentent, d'un côté, les convertis du judaïsme palestinien, de l'autre les convertis du judaïsme dispersé. Mais comment accorder cela avec le symbolisme supposé à la résurrection de Lazare? Est-ce que, dans la pensée de l'auteur, les Juifs de Palestine auraient été particulièrement témoins de la vivifîcation spirituelle de l'humanité, et entendrait-il dire que les Juifs de la Diaspora se sont convertis sur le témoignage que les Palestiniens rendaient à cette résurrection? Cette façon de mettre en relief la foi juive serait bien surprenante, de la part d'un auteur qu'on nous dit si exclusivement sympathique aux Gentils.
C'est enfin très gratuitement que M. Loisy parle d'une transposition de la donnée synoptique concernant les gens qui précédaient et ceux qui suivaient Jésus. Chez les premiers évangélistes, les deux portions du cortège ne forment en réalité qu'une seule et même foule, ayant la même attitude, poussant les mêmes acclamations, n'ayant rien qui les différencie. Or notre auteur n'entend pas davantage distinguer, dans le cortège, deux groupes opposés.
1 Marc, XI, 18.
l'entrée a JÉRUSALEM 417
La foule qui était avec Jésus lors de la résurrection de Lazare ne peut être, si l'on se reporte aux mentions antérieures^, qu'une troupe restreinte, un certain nombre des Juifs de Jérusalem venus à Béthanie offrir leurs condoléances aux deux sœurs. Ce premier groupe atteste le miracle dont il a été le témoin, et, sur ce témoignage, on voit se rendre au-devant de Jésus « la foule » proprement dite, c'est-à-dire l'ensemble de ceux qui sont venus à la fête ^. C'est parce qu'il tient à marquer le rôle de ce témoignage dans la circonstance que, regardant les choses du point de vue de Jérusalem, l'évangéliste semble mentionner seulement les gens sortis de la ville. Il n'entend pas pour cela que le Christ ait été seul à venir de Béthanie : nous avons vu qu'il fait assez clairement allusion à la compagnie immédiate de ses disciples *, et ce qu'il nous dit de l'afîluence de pèlerins à Béthanie, dès le jour de l'onction, permet de supposer d'autres compagnons encore.
D'un autre côté, la distinction, faite par les Synoptiques, d'une portion du cortège précédant le Sauveur, tandis que le reste le suit, s'accorde bien avec l'indication du quatrième évangéliste, d'après laquelle la foule des Juifs vient à la rencontre du Christ et de SOS disciples, comme pour l'introduire triomphalement dans la ville sainte.
En résumé, le récit johannique n'accuse pas, dans les particularités qui lui sont propres, la préoccupation du symbolisme. Les versets qui peignent directement le triomphe du Sauveur* n'ajoutent rien à ce que contient la relation traditionnelle. La circonstance de l'ânon, destinée, comme dans les
1 Jean, xi, 19, 45.
* XII, 16. Ci-dessus, p. 410.
Synoptiques, à caractériser la royauté du Christ et à souligner raccomplissement d'une prophétie ancienne, ne s'harmonise pas avec le symbolisme général qu'on suppose. L'influence attribuée à la résurrection de Lazare paraît également sans rapport avec cette idée.
Ne faut-il pas conclure qu'à l'exemple de l'expulsion des vendeurs, de la multiplication des pains, de l'onction de Béthanie, l'épisode, qu'une comparaison précise avec la relation synoptique parallèle montre exempt de préoccupation systématique, doit être attribué à une information indépendante de l'écrivain? C'est ce qu'insinue le trait de souvenir personnel que semble renfermer le verset 16, touchant l'intelligence de la prophétie par les disciples au lendemain de la résurrection. Et c'est bien ce que paraît garantir le rapport établi entre le triomphe hiérosolymitain, si surprenant dans le compte rendu synoptique, et un miracle récent, sensationnel, tel que la résurrection de Lazare de Béthanie *.
IL La démarche des Grecs
A l'entrée triomphale succède l'épisode des Hellènes : « Or il y avait quelques Grecs parmi ceux qui montaient pour adorer à la fête. Ils vinrent donc à Philippe, qui était de Bethsaïde de Galilée, et le prièrent en ces termes : Seigneur, nous voulons voir Jésus. Philippe va le dire à André; André vient avec Philippe et ils le disent à Jésus. Or Jésus leur répond en disant : Elle est venue, l'heure où doit être glorifié le Fils de l'homme ; en vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de froment tombé en terre ne meurt, il demeure
- Cf. ci-dessus, p, 152-153.