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LA DÉMARCHE DES GRECS

ques ^, ait représenté des Grecs qui désirent simplement voir le Sauveur. Et comment croire que, sous prétexte de figurer la part prise par les apôtres à leur conversion, il ait imaginé cette scène compliquée, où les Hellènes s'adressent d'abord à Philippe, puis Philippe à André, puis l'un et l'autre à Jésus?

Dire que Philippe et André interviennent, « parce que leurs noms étaient en autorité dans le milieu où notre Évangile fut écrit 2, » c'est reconnaître que leurs personnes ne font rien au symbolisme proprement dit; et il est bien évident qu'on ne peut trouver davantage de signification à la manière dont la série des démarches est décomposée.

L'évangéliste donne même ce détail précis que Philippe était originaire « de Bethsaïde de Galilée. » Or, pas plus en cet endroit que dans l'appel des premiers disciples ^, il n'est mentionné que Bethsaïde signifie « la maison de pêcheries. » Ne faut-il pas un parti pris véritable pour supposer que, néanmoins, cette bourgade « est probablement rappelée ici comme la patrie des grands apôtres, des pêcheurs d'hommes qui étaient, pour les premiers lecteurs de l'Évangile johannique, les principaux organes de la prédication chrétienne parmi les Gentils ■* ? »

Que le récit soit incomplet, à peine esquissé pour servir d'introduction au discours du Sauveur : cela se comprend de la part d'un historien qui a son but spécial, et qui ne s'astreint pas à relater les faits dans leurs détails les plus minutieux. Mais ce qui paraît certain, c'est que l'auteur n'a pas créé son épisode sous l'influence de la préoccupation symbolique.

1 Matth., VIII, 5-13 = Luc, vu, MO; Marc, vu, 24-30 = Matth., XV, 21-28.

* Loisy, Le qiiatr. Évang., p. 683. Cf. H. J. Holtzmann, Evang. Joh., p. 165.

» Jean, i, 44. Ci-dessus, p. 322.

• Loisy, ibid., p. 684.

Au contraire, plusieurs pai'ticularités paraissent bien en garantir Thistoricité. Les Grecs qui figurent en notre scène font partie de cette caravane de pèlerins, qui, chaque année, des régions voisines de la Palestine, soumises à Tinfluence hellénique, et surtout des pays situés aux confins de la Galilée septentrionale, venaient à Jérusalem célébrer la Pâque i. Ils s'adressent d'abord à un apôtre de nom grec et, semble-t-il, parce qu'il est « de Bethsaïde de Galilée, » comme si, en cette double qualité, il était plus capable de leur servir d'intermédiaire 2. A son tour, Philippe communique avec André, un apôtre de nom également grec et originaire de la même région 2. Tous deux ensemble viennent transmettre la requête à Jésus. Dans ces détails si précis, exempts d'intention dogmatique, en harmonie intime avec la qualité des personnages et la situation, on a le droit de voir des indices positifs de conformité à l'histoire *.

Examinés sans préjugé, les épisodes de notre chapitre XII sont donc loin d'offrir ces tableaux artificiels, conçus en vue d'un même symbolisme, et systématiquement coordonnés, dont nous parlait M. Loisy.

^ Jean, xii, 20.

« Cf. VI, 5, 9. Ci-dessus, p. 23-24, B. Weiss, Joh. Ei>ang., p. 436; Zahn, Evang. Joh., p. 504; Schanz, Heil. Joh., p. 435.

* Cf. Renan, Vie de Jésus, p. 516-517 : « Voici des versets (xii, 20 sq. qui ont un cachot historique indubitable. C'est d'abord l'épisode obscur et isolé des Hellènes qui s'adressent à Philippe. Remarquez le rôle de cet apôtre; notre Évangile est le seul qui en sache quelque chose. Remarquez surtout combien tout ce passage est exempt d'intention dogmatique ou symbolique. » Sanday, Fourth Gosp., p. 88.

§ III. — Le lavement des pieds et la dénonciation du traître.

La dernière Cène, prise avec les discours qui y sont rattachés, forme dans le quatrième Évangile une relation beaucoup plus étendue que dans les Synoptiques. Cependant, on n'y trouve pas son trait le plus caractéristique, savoir l'institution même de l'eucharistie. Par contre, un autre acte est raconté, qui ne figure pas dans les premiers Évangiles : c'est le lavement des pieds. Comment expliquer cette omission et cette addition? Quel rapport établir entre l'un et l'autre récit?

A en croire M. Loisy, notre auteur aurait supprimé le récit de l'institution de l'eucharistie, par préoccupation symbolique ; celui du lavement des pieds le remplacerait, comme ayant une signification analogue.

L'évangéliste, dit-il après Strauss et J. Réville ^, avait déjà« traité de l'eucharistie dans le chapitre vi, » et c'est pourquoi il « s'abstient d'en raconter l'institution. » Mais peut-être y a-t-il d'autres motifs encore à cette omission. Comme il tient à faire coïncider la Pâque avec la mort du Christ, il la reporte au lendemain du jour légal; la dernière Cène de Jésus n'est donc plus le repas pascal : de fait, il la place expressément « avant la fête de la Pâque 2, » c'est-à-dire la

^ Strauss, Nouv. vie de Jésus, t. ii, p. 300 : « Dans les traditions de l'Église, comme on le voit parles récits synoptiques, l'institution de l'Eucharitie était trop intimement liée- au repas pascal, pour qu'elle pût se rattacher au dernier repas ou mêmeàun repas quelconque, sans éveiller aussitôt celui de la pâque juive. » J. Réville, Le quatr. Évang., p. 240.

* Jean, xiii, 1. Cf. J. RéviUe, Le quatr. Évang., p. 239.

veille du 14 nisan. Or, « le récit traditionnel » de l'institution eucharistique « était trop intimement lié au festin pascal pour qu'il pût l'utiliser, à moins de le modifier gravement, ce qu'il ne pouvait faire sans de sérieux inconvénients, étant donnée la fermeté de la tradition, et ce que sans doute il n'aurait pas voulu faire, parce que son symbolisme n'est aucunement destiné à battre en brèche l'histoire évangélique. A quoi l'on peut ajouter, comme il a déjà été dit ^, qu'il traite l'eucharistie en mystère ^. »

Comme compensation ou équivalent théologique, l'évangéliste introduirait le récit qui lui est propre. « Le lavement des pieds, en tant que mémorial du Christ serviteur, vivant et mourant pour les siens, s'est substitué à la distribution symbolique du pain et du vin ^. » « La signification propre du lavement des pieds est celle de l'eucharistie *, »

1 Loisy, Le quatr. Évang., p. 424 : « L'omission de ce récit (de l'institution eucharistique) résultait presque nécessairement de la méthode adoptée par lui. Il a considéré l'eucharistie comme un mystère qui- ne devait pas être proposé au lecteur dans les termes simples que rapportent les Synoptiques et saint Paul, et qu'il fallait plutôt indiquer, faire deviner, décrire symboliquement, qu'énoncer en termes positifs et directs. »

* Id., ibid., p. 706. Cf. Schmiedel, art. John, col. 2525; J. Réville, oc. cit. : « Il rattache l'eucharistie à la multiplication des pains

selon sa manière allégorique habituelle, sans plus se soucier de la tradition réelle, parce qu'il lui importe avant tout de dégager le sens profond de l'institution. »

* Id., ibid., p. 708. Cf. Strauss, Noue, vie de Jésus, t. ii, p. 302 : « L'évangéliste dut donc se préoccuper de substituer à la Cène un acte d'une signification analogue à celle de ses distributions miraculeuses de pain et de vin, susceptible de servir à la fois de symbole et d'exemple. »

* Id., ibid., p. 716. Cf. Schmiedel, art. John, col. 2526. J. Réville, Le quatr. Évang., p. 241, se borne à dire : « Le lavement des pieds est tout simplement un acte symbolique par lequel Jésus inaugure les enseignements sur l'amour mutuel qui sont le sujet principal des dernières instructions. »

Pour apprécier le bien fondé de ces hypothèses, il importe d'examiner en premier lieu l'omission que le récit johannique est censé avoir pour but de combler.

La manière dont M. Loisy explique cette omission est tout à fait discutable. L'évangéliste, dit-il, a voulu traiter l'eucharistie « en mystère. » Mais nous avons vu ailleurs ^ que le récit de la multiplication des pains ne contient pas une représentation allégorique de l'institution du sacrement. Quant au discours qui lui est annexé, le Sauveur y parle très expressément de « manger la chair du Fils de l'homme, » « vraie nourriture, » et de « boire son sang, » « vrai breuvage 2. » Il y a là beaucoup moins de mystère que dans la relation synoptique du dernier repas.

En tout cas, le récit traditionnel, où l'on voit le corps et le sang du Christ présentés sous la forme de pain et de vin, consacrés dans un repas pascal, avec une triple allusion, à la passion prochaine où ce corps sera livré et ce sang répandu, à la nouvelle alliance qui va être scellée par ce sang, enfin au festin du royaume où la réalité présente sera consommée, apparaissait chargé d'un riche et merveilleux symbolisme; et l'on peut s'étonner que notre auteur, avec les préoccupations qu'on lui suppose, l'ait laissé délibérément de côté. Le fait d'avoir parlé de l'eucharistie au chapitre vi ne l'aurait pas empêché de la représenter, parallèlement avec les Synoptiques, sous sa forme traditionnelle, s'il avait été le symboliste systématique qu'on prétend.

On allègue que, la Cène johannique n'étant plus

1 Ci-dessus, p. 25-30, 35-43.

* Jean, vi, 54 sq.

le repas pascal dont parlent les Évangiles antérieurs, cette circonstance a contribué à faire passer sous silence l'institution de l'eucharistie. Mais, supposons que l'évangéliste ait, en effet, transféré la Pâque au jour de la mort du Sauveur : qu'est-ce qui lui interdisait de maintenir l'institution du sacrement à la veille ? La force de la tradition qui liait cette institution au repas pascal? Mais d'où vient que notre auteur a ainsi respecté la tradition, quand il s'agissait du jour de l'institution eucharistique, et qu'il a eu l'audace d'y contredire en ce qui regarde le jour même de la mort de Jésus? Si la tradition était si ferme sur le premier point, l'était-elle donc moins sur le second ?

M. Loisy reconnaît d'ailleurs formellement que l'institution de l'eucharistie au repas suprême ne laisse pas d'être supposée d'une façon assez claire par l'évangéliste. « Son souvenir, avoue le critique, remplit tous les récits et discours de la dernière soirée, et elle tient plus de place dans le quatrième Évangile que dans les Évangiles antérieurs où elle est expressément signalée ^. » « L'auteur du quatrième Évangile s'accorde, au fond, avec les Synoptiques, pour rapporter l'institution du sacrement au dernier repas de Jésus 2. » Mais, si la transposition de la Pâque n'a pas empêché notre auteur de maintenir implicitement l'institution de l'eucharistie au dernier repas, elle n'a pas dû le retenir davantage de raconter cette institution en termes exprès.

Au reste, il n'est nullement établi que l'expression : « avant la fête de la Pâque », signifie le 13 nisan, veille du jour où se célébrait le repas pascal, Étant donnée la manière habituelle dont l'évangéliste compte le temps, elle doit viser la veille du jour pascal, en-

^ Loisy, Le quatr. Éoang., p. 704.

* Id., ibid., p. 706.

tendue à la façon romaine, qui devait être familière aux chrétiens asiates, c'est-à-dire le soir même du 14 nisan, où s'ouvrait la fête pour les Juifs, et non le 13 précédent. La formule est analogue à celle que nous avons trouvée au début de l'onction de Béthanie; elle doit signifier : « à l'anticipation de la fête de la Pâque, » selon la coutume juive ^. Nous verrons que cette interprétation s'harmonise avec les indications qui concernent le jour même de la mort de Jésus.

On a donc toutes raisons de penser que le quatrième évangéliste maintient la dernière Cène à sa date synoptique. Par conséquent, s'il a omis de raconter l'institution du grand sacrement, ce doit être pour des motifs tout autres que ceux qui sont proposés.

De fait, nous l'avons vu, notre écrivain rapporte de préférence des événements non encore racontés par ses devanciers 2. Si parfois il relate quelque épisode commun, ces exceptions paraissent motivées par une circonstance spéciale : ainsi, l'expulsion des vendeurs paraît reproduite pour être localisée à sa vraie place chronologique et à cause de la parole sur le temple à laquelle faisaient simplement allusion les récits antérieurs; on peut en dire autant de l'onction de Béthanie, d'ailleurs reliée à la résurrection de Lazare; la multiplication des pains et la traversée du lac se présentent comme une introduction au discours sur le pain de vie; l'entrée à Jérusalem sert également de préparation à l'épisode des Grecs, en même temps qu'elle est mise en connexion avec le grand miracle de Béthanie. Le même phénomène se remarquera jusqu'au bout de l'Évangile.

Il est donc tout à fait à croire que l'auteur passe sous silence l'institution de l'eucharistie et se contente

* Cf. Jean, xii, 1. Q-dessus, p. 396. Coriuy, In Joan., p. 312. > Ci-dessus, p. 253.

de la supposer, parce qu'elle était déjà suffisamment racontée par ses devanciers. Ainsi croule par la base la théorie qui suppose l'épisode synoptique remplacé par un récit de signification analogue. Ne serait-il pas, au fait, bien étrange que notre auteur ait vu dans le lavement des pieds un équivalent de l'institution du grand sacrement 1

Mais étudions directement le récit johannique, pour voir mieux encore dans quelle mesure il peut être l'équivalent théologique que l'on prétend.

Le lavement des pieds apparaît en premier lieu comme un acte d'abaissement, de charité condescendante et humiliée, de la part du Christ. De là, la surprise et les exclamations indignées de Simon-Pierre : « Seigneur, vous, me laver les pieds?... Vous ne me les laverez pas ! jamais ! » Jésus insinue que son acte a un dessein profond : « Ce que je fais, tu ne le sais pas à présent, mais tu le sauras plus tard. » Justement, le Sauveur l'explique dans le sens que nous venons de dire ; et c'est dans ce sens encore que ses disciples doivent l'imiter.» Savez-vous ce que je vous ai fait ? Vous m'appelez le Maître et le Seigneur, et vous dites bien, car je le suis; si donc je vous ai lavé les pieds, moi le Maître et le Seigneur, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres, car c'est un exemple que je vous ai donné, afin que, comme je vous ai fait, vous fassiez vous-mêmes. En vérité, en vérité, je vous le dis, un serviteur n'est pas au-dessus de son seigneur, ni un messager au-dessus de celui qui l'a envoyé ^. »

Comment voir représentée là l'institution de l'eucharistie? Pas un mot, dans l'explication du Maître, ne s'y rapporte d'une façon vraisemblable; pas même la recommandation de suivre son exemple, bien que

1 Jean, xiii, 6-16.

M. Loisy, après Strauss, ose la raprocher de la parole qui suit l'institution du sacrement : « Faites ceci en mémoire de moi ^. »

D'autre part, si nous nous reportons aux relations synoptiques, nous voyons l'eucharistie instituée dans un repas, qui est le repas pascal; le corps et le sang du Christ y sont présentés sous forme de pain et de vin, et le Sauveur fait entrevoir le festin du royaume de Dieu. L'idée fondamentale de l'eucharistie, dans ce récit traditionnel, paraît donc être celle de nourriture : la participation au sacrement est une communion à la chair de la victime immolée sur le Calvaire, au sang rédempteur versé sur la croix, au banquet de l'amitié divine scellée par le sang de la nouvelle alliance. Le quatrième évangéliste lui-même, au chapitre vi, présente l'eucharistie sous un jour semblable ; il la compare au pain miraculeux qui a rassasié la foule, à la manne qui nourrissait Israël dans le désert; il l'appelle le pain vivant qui donne la vie;

1 I Cor., XI, 24-25. Strauss, Nouv. vie de Jésus, t. ii, p. 603; Loisy, Le quatr. Évang., p. 717 : « Ne lit-on pas aussi, dans la première Épître aux Corinthiens, après les paroles de l'institution eucharistique : Faites ceci en mémoire de moi? » — A propos du verset 17 : « Si vous savez ces choses, heureux serez-vous en les accomplissant, » le critique émet encore cette insinuation, ibid., p. 7 19 : « Le salut dépend de l'union à Jésus dans le sacrement et la pratique de la charité. » Interprétation tout à fait arbitraire et de pur parti pris. Au verset 29 : « Celui qui reçoit quelqu'un que j'envoie me reçoit, et celui qui me reçoit, reçoit celui qui m'a envoyé,» l'idée de recevoir est exprimée par le verbe Xaaêivîiv, qui signifie plus ordinairement « prendre ». Là-dessus, le critique avance ce commentaire tendancieux, ibid., p. 722 : « Ce n'est pas pour rien que l'évangéliste a dit : celui qui prend, et non précisément celui qui reçoit, comme il est dit en Matthieu (x, 40; cf. III Jean, 5-10). Le mot prendre, emprunté aux récits de l'institution eucharistique, allait mieux au symbolisme du discours. » Or il suffit de vérifier l'usage du verbe ).a!i.êâvEtv dans les récits johanniques pour se rendre compte qu'il est employé ici très simplement dans le sens de recevoir et sans arrière-pensée symbolique. Cf. surtout Jean, i, 12; III, 33; v, 43; xii, 48; II Jean, 10.

il parle de manger la chair du Christ et de boire son sang.

Or, comment ce repas eucharistique peut-il avoir son équivalent dans le lavement des pieds? Comment l'acte du Sauveur, se donnant en nourriture sous les espèces du pain et du vin, communiant les disciples de sa chair et de son sang dans le sacrement, peut-il être remplacé par l'office de charité humble et condescendante qu'il remplit à leur égard?

Pour justifier sa théorie, M. Loisy raisonne de la manière suivante. L'abaissement du Christ, lavant les pieds de ses disciples, figure son abaissement dans la Passion, où il se livre pour le salut des hommes. Or l'eucharistie est le mémorial permanent de la Passion. Donc l'eucharistie et le lavement des pieds sont en relation avec un objet commun. Donc l'un a pu être remplacé équivalemment par l'autre.

« L'idée générale de l'évangéliste, explique le critique, n'est pas trop difficile à saisir... : Jésus, dans sa mort, s'est fait, par amour, le serviteur de l'homme ; l'eucharistie est le mémorial permanent, le symbole réel de ce service unique entre tous; un autre service, le lavement des pieds, représente ici, en figure, et le service essentiel de Jésus et son mémorial ^. » « La signification propre du lavement des pieds est celle de l'eucharistie, de la vie sacrifiée par amour, de la charité servante jusqu'à la mort ^. »

Mais, tout d'abord, est-il bien établi que le lavement des pieds représente en figure le Christ serviteur par sa mort? Cette interprétation ne se trouve pas dans le commentaire que Jésus donne lui-même de son acte; et c'est en vain qu'on cherche ailleurs des indications en ce sens.

« L'action de Jésus, dit M. Loisy, est décrite avec

1 Loisy, Le quatr. Évang., p. 709.

* Id., ibid., p. 71G.

précision pour certains détails qui doivent avoir une signification particulière. Le Sauveur se lève de table et dépose ses vêtements. Cette expression fait songer à la vie qu'il va déposer aussi pour la reprendre ^. » « 11 prend un linge et se l'attache à la ceinture. Il est bien difficile de ne pas voir dans ce linge la figin-e du linceul dans lequel le Christ fut enseveli ^. » « Après avoir successivement lavé les pieds de ses douze apôtres, Jésus reprend ses vêtements, occupe de nouveau sa place à table et la présidence du repas, et parle avec pleine autorité : ainsi reprendra-t-il la vie, après le service de sa mort, et s*assiéra-t-il dans la gloire céleste, présidant par l'Esprit à la conduite de son Église et au salut de ses fidèles *. »

Il est sans doute inutile de souligner le caractère fantaisiste de pareilles insinuations * !

Le seul rapprochement un peu vraisemblable qu'on puisse signaler porte sur la résistance que tente de faire le chef des apôtres à l'entreprise de Jésus. « Le discours de Pierre, dit M. Loisy, est l'équivalent de celui qu'il tient dans les Synoptiques, lorsque Jésus prédit sa passion pour la première fois : A Dieu ne plaise, Seigneur ! cela ne t' arrivera pas ^. »

Mais l'analogie des doux attitudes de Simon s'explique pai* une certaine ressemblance des circonstan-

1 Jean, x, 17-18. Loisy, Le quatr. Évang., p. 710.

* Loisy, ibid.

' Id./ibid., p. 717.

* A propos des vêtements déposés, le critique fait lui-même cette observation : « Le costume des gens du peuple comportait deux pièces principales, la tunique et le manteau; les riches avaient deux tuniques, et le manteau par-dessus. Jésus quitte le manteau, ne garde que la tunique, ainsi que faisaient les serviteurs et les ouvriers dans l'accomplissement de leur besogne. » Le trait est donc des plus naturels, et tout le montre bien pris dans la réalité. S'ilétait symbolique, que figurerait la tunique , que l'évangéliste, sans le dire expressément, suppose gardée par le Sauveur?

» Matth., XVI, 22. Cf. Marc, viii, 32. Loisy, op. cit., p. 712.

ces elles-mêmes, qui ne peut faire difficulté pour rhistorien. Dans l'épisode synoptique, le Sauveur évoque la perspective d'une destinée de souffrance et de mort, contradictoire à sa qualité de Messie : il est assez naturel que des propos si étranges indignent Pierre. Dans notre épisode, le Maître veut remplir vis-à-vis des siens l'office de serviteur : on comprend que le chef des apôtres se révolte encore à cette idée. Une telle analogie ne suffit pas à établir l'équivalence du service du lavement des pieds au service de la mort du Christ. Il faudrait qu'elle fût appuyée par des indications concordantes et plus significatives : or elles font totalement défaut.

Fût-il d'ailleurs prouvé que, dans la pensée de l'évangéliste, le lavement des pieds figure l'abaissement de la Passion, il resterait encore que l'institution de l'eucharistie n'offre pas un symbolisme du même ordre, et par conséquent ne peut vraisemblablement avoir été remplacée par le premier. Le lavement des pieds est un acte d'abaissement réel, qui serait symbole d'un autre acte d'abaissement et de dévouement, incomparablement plus grand. Or il n'en est pas de même de l'institution eucharistique.

L'idée que la consécration du pain et du vin met Jésus-Christ, dans l'eucharistie, en état d'humilité est une conception théologique récente. Elle est étrangère à la pensée des évangélistes, du quatrième autant que des trois premiers. On ne la trouve pas davantage dans saint Paul, ni même chez les Pères les plus anciens. Aux yeux de la première tradition, dont n'a pas dû s'écarter notre auteur, l'institution de l'eucharistie apparaissait simplement comme l'acte par lequel le Sauveur consacre le pain en son corps et le vin en son sang. Ce corps est celui qui est livré pour le salut des hommes; ce sang est celui qui est versé pour leur rédemption : à ce titre, l'eucharistie contient la victime du Calvaire; bien plus, on

peut dire que sa consécration représente Timmolation sanglante de la croix. Mais cette immolation n'est pas précisément envisagée comme acte d'humiliation de la part du Sauveur ^. D'autre part, le sacrement qui la représente n'est pas un pur symbole, distinct de la chose signifiée, ayant avec elle une simple relation d'analogie. Il contient en réalité le corps et le sang du Sauveur, dont il figure directement la séparation.

L'institution eucharistique n'est donc pas, relativement à la mort de Jésus, un symbole qui puisse correspondre au lavement des pieds. On ne conçoit pas que Tévangéliste ait jugé les deux actes équivalents, au point de substituer l'un à l'autre.

L'auteur songe si peu à cette équivalence qu'au lieu de mettre dans un relief exclusif les traits qui porteraient l'attention vers la mort du Christ, commémorée dans l'eucharistie, il insiste sur l'idée de purification qu'éveille naturellement l'acte du lavement des pieds, et insère des détails précis qui servent uniquement à l'accentuer. Ainsi, le reproche de Jésus à Pierre : « Si je ne te lave pas, tu n'as pas de pai't avec moi ^; » ou encore l'exclamation de l'apôtre : « Seigneur, non seulement mes pieds, mais encore les mains et la tête ^; » enfin les déclarations solennelles du Sauveur : « Celui qui s'est baigné n'a pas besoin de se laver, si ce n'est les pieds, mais il est tout entier pur; et vous aussi, vous êtes purs, mais non pas tous; il connaissait en effet celui qui le trahissait; c'est pourquoi il dit : vous n'êtes pas tous purs *. »

L'idée de purification, soulignée de la sorte, pa-

^ Cf. L'idée du sacrifice dans la Religion chrétienne, p. 219 sq.

* Jean, xiii, 8.

raît sans rapport avec rinstitution de Teucharistie. On s'en convaincra en lisant les explications embarrassées que tente le critique.

A propos de cette parole : « Celui qui est baigné n'a pas besoin de se laver, si ce n'est les pieds, mais il est tout entier pur,» M. Loisy écrit : « Beaucoup de Pères ont vu, avec raison, dans l'ablution totale, la purification de l'âme par le baptême ^.., L'ablution nécessaire des pieds concerne la rémission des péchés commis après le baptême ^j mais il est sans doute inutile de prouver, contre Maldonat, que le texte évangélique ne se rapporte pas au sacrement de pénitence. Ce qui purifie le fidèle de ses fautes quotidiennes, c'est l'imitation de ce que Jésus a fait pour les siens, comme lui-même va le dire bientôt, imitation qui ne consiste pas dans l'action de laver les pieds des croyants, si recommandable que soit cette œuvre de charité, mais en ce que cette action signifie, à savoir la participation au service de Jésus mourant, dans la communion eucharistique et la pratique de l'amour parfait, ces deux objets, le sacrement et le dévouement charitable, étant réunis dans le présent tableau, comme ils le seront dans tous les discours qui vont suivre, sous le symbole de l'agapecucharistie, et sous la raison commune de l'amour. Tout cela ne fait qu'un grand symbole, un grand devoir, une réalité mystique, Vagapè, qui donne perpétuellement Jésus aux siens, et les fidèles les uns aux autres ^, »

Lorsqu'il s'agissait de l'eau versée par Jésus dans le bassin, M. Loisy disait encore : « L'eau représente

1 D'après O. Holtzmann, Leben Jesu, p. 32, l'épisode du lavement des pieds représenterait symboliquement l'institution même du sacrement de baptême, substituée, sans intention défavorable pourtant, à celle de l'eucharistie.

" Cf. Scott, Fourth Gosp., p. 130.

* Loisy, Le quatr. Évang., p. 714.

ici la nourriture spirituelle de l'eucharistie, le sacrement qui restaure la vie chrétienne et qui achève chaque jour, dans le fidèle, la purification effectuée par le baptême ^. »

Enfin, la parole adressée à Pierre : « Si je ne te lave pas, tu n'as rien de commun avec moi, » suggère au critique cette nouvelle réflexion : « L'assertion du Sauveur se rapporte directement aux mystères chrétiens, le baptême et l'eucharistie, et proclame la nécessité de l'un et de l'autre, en les ramenant tous les deux au symbole unique de l'eau vivifiante, à l'idée unique du salut procuré par Jésus mort et ressuscité... Pierre ne veut pas que le Messie s'abaisse dans le service de la mort : Jésus répond que ce service garantit l'eflicacité permanente des rites purifiants qui unissent le chrétien à son Sauveur; sans le service pas de sacrements, et sans les sacrements pas d'union '^. »

Comme tout cela est compliqué et confus 1 A entendre les deux premières interprétations, le lavement des pieds représenterait la pm*ification des fautes commises après le baptême. Mais si directement il symbolise, comme on nous a dit, le dévouement charitable du Christ en sa mort, c'est-à-dire l'immolation rédemptrice, comment peut-il en même temps figurer une simple purification partielle du croyant?

On invoque l'opposition établie avec le bain total, et l'on suppose que l'auteur a visé les effets de l'eucharistie, par contraste avec ceux du baptême. Cela est bien étonnant, dans l'hypothèse où la signification première de l'épisode se rapporterait au service de la Passion. Comment croire que l'évangéliste, ayant immédiatement en vue l'abaissement du Christ ré-

» Id,, ibid., p. 713. Cf. Wrede, Charaktq- und Tendenz, p. 55.

dempteur, ait voulu exprimer l'effet purificateur de cet abaissement sous l'image d'un simple bain de pieds?

Il faudrait supposer qu'il a oublié ici le symbolisme suprême de la mort, pour ne considérer que le symbolisme intermédiaire de l'eucharistie. Encore s'agitil de savoir si cette purification partielle a pu signifier à ses yeux l'effet de notre sacrement. A coup sûr, elle ne lui a point paru signifier une efficacité restreinte de la consécration eucharistique, en tant que mémorial réel du sacrifice de la croix. Aussi est-il manifeste que M. Loisy songe uniquement aux effets secondaires de la communion sacramentelle, qui seraient censés compléter l'effet principal du baptême. 11 n'y a à cela qu'une difficulté, c'est que le lavement des pieds, dans l'hypothèse où il remplace le récit de l'institution et figure l'eucharistie dans sa relation avec le service charitable de la mort, se rapporte non à la communion, mais bien directement à la consécration eucharistique.

L'évangéliste entend si peu signifier la purification de l'âme opérée par la communion sacramentelle, qu'au lieu de représenter le Christ invitant ses disciples à venir recevoir de lui le service de purification, qu'il est censé accomplir dans son sacrement, il le montre leur recommandant de remplir ce service eux-mêmes les uns à l'égard des autres.

Dans la logique de l'hypothèse, cette invitation devrait marquer qu'ils ont à se purifier mutuellement. Or une telle pensée est évidemment étrangère au texte. Ce que le Sauveur engage ses disciples à imiter, c'est, à n'en pas douter, l'acte de charité condescendante dont il vient de leur donner l'exemple. Comment accorder cela avec la théorie?

M. Loisy ne trouve rien de mieux que de supposer à la purification partielle, dont il était question tout à l'heure, une nouvelle signification. A l'entendre,

elle serait produite, non seulement par la communion au sacrement de l'eucharistie, mais encore par l'imitation pratique du dévouement charitable de Jésus. Il est bien étrange cependant qu'il faille supposer deux interprétations aussi disparates à la recommandation très simple du Sauveur.

D'ailleurs, comment faire cadrer la nouvelle interprétation avec le contexte? Il est clair que le Sauveur, en s'abaissant à laver les pieds de ses disciples, ne se purifiepas personnellement : pourquoi les disciples, en imitant son abaissement, se purifieraient-ils davantage

eux-mêmes? Leur acte peut avoir en réalité une vertu expiatoire; mais cela doit se déduire d'autres considérations : l'idée en est absolument étrangère au texte.

L'interprétation que M. Loisy donne de la menace de Jésus à Pierre n'apparaît pas moins injustifiée. En déclarant à l'apôtre qu'il doit se laisser laver les pieds, le Sauveur, dit-on, exprimerait, d'un côté, la nécessité de sa passion pour assurer l'efficacité des sacrements, qui purifient le chrétien, baptême et eucharistie; de l'autre, la nécessité de ces sacrements euxmêmes pour le salut : si bien que l'ablution nécessaire dont parle Jésus serait à la fois le service de sa mort, dont le lavement des pieds, envisagé comme acte d'abaissement charitable, serait la figure, et le double sacrement purificateur que symboliserait le même lavement des pieds, considéré comme acte proprement dit de purification.

Mais, en supposant même que par le lavement des pieds le Sauveur vise sa passion rédemptrice et en affirme la nécessité à son disciple qui s'y oppose, il est au plus haut point invraisemblable, et absolument rien dans le texte n'indique, que sa formule vise en même temps la nécessité du baptême, qui n'a pas de rapport établi avec le lavement des pieds, encore moins celle de l'eucharistie, que rien, sinon le pré-

jugé, ne montre davantage figurée dans cet épisode.

Pour tout dire, l'idée de purification, inséparable du lavement des pieds, ne s'harmonise que très malaisément avec celle de Teucharistie. Et M. Loisy finit par l'avouer. « Le nouveau symbole, trop vulgaire, dit-il, paraît défectueux, et il l'est dans une certaine mesure ^. » « G'pst le choix défectueux du symbole qui en rend l'intelligence difficile, et cet inconvénient se fera sentir jusqu'au bout 2. »

Or, ce manque d'accord entre le symbole choisi et l'objet censé symbolisé, a-t-on le droit de l'imputer à l'évangéliste ? M. Loisy en excuse ce dernier, en déclarant l'idée de purification c( tout à fait accessoire dans le symbole du lavement des pieds; elle n'y est, dit-il, que par la connexion, plus artificielle et apparente que réelle, de ce symbole avec celui du bain baptismal ^. » Mais, si l'idée de purification est tout à fait accessoire au point de vue de l'évangéliste, pourquoi a-t-il choisi pour symbole un acte qui la présente si immédiatement et si clairement à l'esprit ?

On nous dit : « L'auteur n'a pas trouvé mieux *. » Cela est bien étrange de la part de notre grand symboliste. Mais, admettons la chose : pourquoi alors, au lieu de voiler cette idée de purification, de la dissimuler le plus possible, l'a-t-il au contraire soulignée par des traits spéciaux, qui n'ont rien à faire avec l'imperfection du symbole choisi, qui n'étaient nullement nécessaires au symbolisme principal, mais ont été très librement ajoutés? Ce relief donné à l'idée de purification garantit bien que l'évangéliste n'a pas été préoccupé d'adapter sa description à l'idée de l'eucharistie, et par conséquent n'a pas prétendu

' Id., ibid.

* Id., ibid., p. 709.

remplacer rinstitution de ce sacrement par le lavement des pieds.

L'impression que vient de nous donner l'étude du récit lui-même n'est modifiée en rien par l'examen du préambule qui l'introduit : « Jésus, sachant que son heure était venue de passer de ce monde à son Père, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la fin. Et au cours d'un souper, alors que le diable avait déjà mis au cœur de Judas, fils de Simon, Iscariote, le dessein de le livrer, sachant que le Père lui a tout remis entre les mains, qu'il est sorti de Dieu et qu'il s'en va à Dieu, il se lève de table, etc. ^. »

Tout d'abord, l'expression oôiuvov ytvoaivoj, « un souper se faisant » -, et la remarque que Jésus, pour laver les pieds de ses disciples, (c se lève de table, » pour s'y remettre ensuite ^, semblent montrer que l'épisode se place dans le cours de la Cène.

M. Loisy en tire argument pour sa thèse. «La singularité d'un bain de pieds donné pendant le repas * s'expliquera aisément, dit-il, si ce menu service tient lieu de l'acte symbolique rapporté, au même endroit, par les Synoptiques et par saint Paul ^. »

Quoi qu'en pense le critique, le fait ne s'explique pas moins bien si le Sauveur tient à donner à ses disciples, en réponse aux pensées égoïstes qui les préoccupent au cours du repas suprême, une leçon vivante et un exemple impressionnant de cette charité, humble et oublieuse de soi, qu'ils doivent pratiquer les uns

1 Jean, xiii, 1-3.

- Leçon des manuscrits Vatican, Sinaïtique, etc. Les manuscrits Alexandrin, de Cambridge, etc., ont : -(f/oij.iyo-j. Vulg. : « cœna facta. »

' Jean, xiii, 12.

* Cf. J. Réville, Le quatr. Évang., p. 241.

* Loisy, Le quatr. Évang., p. 709.

à l'égard des autres. Sans doute, l'ablution des pieds se faisait généralement avant le repas; mais la coutume n'était pas tellement stricte que nous n'y voyions contrevenir parfois ^ Les évangélistes nous montrent d'ailleurs expressément le Sauveur attentif à réagir contre la superstition des pharisiens pour les pratiques de ce genre ^. On peut donc parfaitement supposer, avec M. H. J. Holtzmann ^, que la cérémonie avait été omise avant la dernière cène, et que Jésus, non pour la purification en ellemême, mais pour la leçon qu'il tient à donner à ses disciples, se lève de table afin d'accomplir à leur égard la fonction habituellement réservée aux serviteurs.

M. Loisy remarque le ton grandiose de ces premiers versets et y voit un indice que le lavement des pieds « s'est substitué, » dans la pensée de l'évangéliste, « à la distribution symbolique du pain et du vin. De cet échange, dit-il, résulte une disproportion apparente entre l'introduction solennelle, où la vocation du Christ est montrée si grande, et l'acte commémoratif de cette vocation, qui semble si commun et si insignifiant... L'équilibre se rétablit entre le préambule et l'action, dès que l'on entend celle-ci comme l'évangéliste l'a comprise *. »

Il serait cependant bien étrange que l'évangéliste ait conçu son préambule aussi directement en vue de l'institution eucharistique, tout en se contentant de représenter celle-ci sous le symbole imparfait du lavement des pieds. Ce dernier acte est présenté d'ailleurs expressément, soit par la réflexion de Simon Pierre, au verset 6, soit par le commentaire qu'en donne ensuite Jésus lui-même, comme un acte inat-

* Cf. Luc, VII, 44.

* Marc, VII, 2 sq. = Matth,, xv, 2 sq.; Luc, xi, 38. ' H. J. Holtzmann, Ecang. Joh., p. 173.

* Loisy, Le quatr. Écang., p. 708.

tendu et surprenant de la part du Christ,Maître et Seigneur. On conçoit donc très bien que notre auteur Tait introduit de la manière que nous voyons, en faisant ressortir le contraste entre le Christ conscient de ce qu'il a reçu de son Père, comme de ce qu'il est par rapport à Dieu, et le Christ s'abaissant jusqu'à laver les pieds de ses disciples ^.

Au reste, le témoignage suprême que Jésus donne de son amour n'est pas nécessairement restreint à l'acte de condescendance raconté immédiatement après. M. Loisy écrit lui-même : « Jésus aima les siens jusqu'à la fin, soit jusqu'à la fin de sa carrière terrestre, soit jusqu'au dernier terme de l'amour, et peut-être faut-il entendre les deux à la fois, le comble de l'amour au terme de l'existence. Ce grand témoignage d'amour n'est pas seulement le lavement des pieds, mais tout ce que Jésus a fait et dit en cette soirée mémorable, tout ce qui se lit dans les chapitres xiii-xvii, auxquels le premier verset du chapitre xiii sert d'introduction générale ^. » Le critique ajoute : « On ne peut pas dire » que la passion « soit exclue de la perspective, non plus que l'eucharistie \ »

On pourrait aller plus loin et soutenir que l'institution de l'eucharistie est visée principalement par ce verset, tandis que la suite, séparée par la mention chronologique : « un souper se faisant, » introduit plus directement le lavement des pieds.

Dans cette hypothèse, l'institution sacramentelle se placerait mieux avant ce dernier épisode *, au cours

1 Cf. B. Weiss, Joh. Evang., p. 380; Schanz, Hed. Joh., p. 456.

^ Loisy, Le quatr. Évang., p. 705.

3 Id., ibid., p. 706.

* Opinion de saint Thomas, Sum. theol., part. III, quest. lxxxi, art. 2, ad 3""' et de dom Calmet, S. Jean, p. 368-369, approuvée par Beelen, Patrizi ; Calmes, S. Jean, p. 376. — Le lavement des pieds précéderait, au contraire, l'eucharistie, d'après Maldonat, Jn Joan., xiii, 2; Schanz, //^eiY. /o/t., p. 452; Knabenbauer, In Joan., p. 401 ; Corluy, In Joan., p. 320; Fillion, S.Jean, p. 262, 273.

antérieur de ce souper que mentionne expressément Tévangéliste et qui est la dernière Gène. Si l'on compare, en effet, les divers évangélistes, il semble qu'il faille établir entre les faits qu'ils racontent la connexion suivante : Jésus commence par célébrer la Pâque avec ses disciples ^; pendant le repas a lieu l'institution de l'eucharistie, avec l'allusion au festin du royaume de Dieu ^; la perspective du royaume amène les apôtres à se poser, comme en d'autres circonstances, la question de la place respective qu'ils doivent y occuper ^; Jésus les reprend de leurs préoccupations à ce sujet, en leur donnant la leçon de l'humilité et de la charité fraternelle *; lui-même se propose en exemple par la scène du lavement des pieds, dont il leur fait le commentaire ^; à la suite vient la désignation du traître "; et enfin le départ de celui-ci '.

Quoi qu'il en soit, il n'est aucunement nécessaire, pour justifier la teneur du préambule, de supposer que, dans la pensée de l'évangéliste, l'épisode du lavement des pieds équivaut à celui de l'institution de l'eucharistie, et nous avons vu qu'un examen approfondi du récit johannique est nettement défavorable à cette hypothèse.

Ne faut-il pas, dès lors, estimer notre épisode histo-

1 Marc, XIV, 16-17 = Matth., xxvi, 19-20 = Luc, ixxii, 13-14.

" Marc, XIV, 22-25 = Matth., xxvi, 26-29 = Luc, xxii, 15-20.

^ Luc, XXII, 24. Cf. Marc, ix, 33 sq. = Matth., xviii, 1 sq. — Luc IX, 46 sq. ; Marc, x, 37 sq. = Matth., xx, 21 sq.

* Luc, XXII, 25-26.

■^ Jean, xiii, 4-17. Cf. Luc, xxii, 27.

" Marc, XIV, 18-21 = Matth., xxvi, 21-25 = Luc, xxii, 21-23 = Jean, xiii, 18-30.

' Jean, xiii, 30.

rique à l'égal de ceux que nous avons étudiés jusqu'ici ?

D'après Strauss et à sa suite M. Schmiedel et J. Réville 1, le récit de Jean traduirait en fait sensible la sentence par laquelle le Sauveur, dans saint Luc, répond à la dispute des apôtres sur la primauté : « Que le plus grand parmi vous devienne comme le plus petit, et celui qui commande comme celui qui obéit; car qui est le plus grand, de celui qui est à table, ou de celui qui sert? N'est-ce pas celui qui est à table? Or, moi, je suis au milieu de vous comme le serviteur ^. » M. Loisy écrit lui-même : « Le lavement des pieds n'est pas autre chose que la mise en acte de la leçon donnée par le Christ aux disciples en cette occasion ^. »

Mais, puisqu'il faut faire abstraction du symbolisme concernant l'eucharistie, il est très invraisemblable que la métaphore de saint Luc ait amené le quatrième évangéliste à créer un épisode qui la réaliserait d'une façon concrète. Étant donnée sa haute idée du Verbe incarné, on ne comprendrait guère que notre théologien ait songé à développer de cette façon une sentence qui souligne l'humiliation du Christ, et voulu montrer le Fils de Dieu remplissant à l'égard de ses disciples un office aussi vulgaire.

C'est, au contraire, la donnée de saint Luc qui suppose un acte de Jésus pareil à celui que raconte notre écrivain. L'opposition que le Sauveur établit, dans la sentence en question, entre celui qui est à table et celui qui sert, d'autre part l'appel qu'il fait à son propre exemple, ne se comprennent bien que

1 Strauss, Noui>. vie de Jésus, t. ii, p. 303 ; P. W. Schmiedel, art. John, col. 2539; J. Réville, Le quatr. Évang., p. 241. ^ Luc, XXII, 26-28.

' Loisy, Le quatr. Évang., p. 707.

si, dans la circonstance, il a fait réellement, au milieu de ses disciples assis, office de serviteur ^.

Une telle façon d'agir, il faut l'avouer, est en parfaite harmonie avec l'habitude qu'a le divin Maître de traduire ses leçons plus importantes en actes expressifs. Un jour qu'aux environs de Capharnaûm les disciples avaient également discuté pour savoir lequel d'entre eux l'emportait sur les autres, Jésus prend un enfant, le place au milieu d'eux, et les invite à se faire petits comme lui, et d'autant plus qu'ils veulent être plus grands 2. On comprend qu'une nouvelle discussion, sur la place qu'ils doivent occuper au festin du royaume, ait amené le Sauveur à réitérer sa leçon et à la graver dans leurs esprits par un exemple inoubliable.

Le caractère de naturel, de vie, on peut dire de réalité, que présentent, d'une façon particulière, certains traits du récit confirme solidement l'historicité de l'épisode.

Ainsi, l'attitude qui est prêtée à Simon-Pierre, son indignation à la pensée que le Seigneur veut lui laver les pieds, son empressement à offrir ensuite plus qu'on ne lui demande, sont très conformes au tempérament impétueux, à l'humeur vive et primesautière, qui le caractérisent dans l'histoire synoptique ^, comme dans les autres épisodes johanniques *. Or, il est difficile d'attribuer cet accord à une imitation réfléchie de la part de notre écrivain.

* Les passages : Luc, xii, 37 ; xvii, 7-8, montrent que la comparaison était familière au Sauveur, parlant à ses disciples. Ils n'empêchent pas que les expressions de Luc, xxii, 27, s'accommodent tout particulièrement de notre hypothèse.

» Marc, IX, 32-35 = Matth., xviii, 1-4 = Luc, ix, 46-48. » Marc, VIII, 32 = Matth., xvi, 22; Marc, xiv, 29, 68 sq. = Matth., XXVI, 33, 70 sq. = Luc, xxii, 33, 57 sq.

• Jean, xiii, 37; xviii, 10, 17, 25 sq.; xxi, 7.

La première réponse de Jésus à son apôtre : « Si je ne te lave pas, tu n'as pas de part avec moi, » ne signifie pas nécessairement — comme M. Loisy l'insinue, pour montrer l'invraisemblance du sens matériel — que « Pierre sera damné si Jésus ne lui lave pas les pieds ^. » L'évangéliste aurait employé beaucoup plus naturellement le futur : « Tu n'auras pas de part avec moi. » Le Sauveur veut dire plutôt : « Tu n'es pas en accord d'idée avec moi, » tu n'entres pas dans mes pensées et dans mon rôle ; si je ne te donne pas cet exemple, tu ne te feras point toi-même le serviteur de tes frères, et, ne me suivant point dans la voie du sacrifice, tu ne pourras partager ma gloire.

La déclaration, ainsi comprise, se rapproche de celle que le Maître lui adressera encore, dans un instant : « Tu ne peux maintenant me suivre, mais tu me suivras plus tard ^. » Or, comme elle, elle correspond aux paroles que le Christ synoptique fait entendre à son apôtre, quand il s'offusque à l'idée de sa passion : « Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même, qu'il porte sa croix et me suive ^ ! »

Jésus dit encore : « Un serviteur n'est pas plus grand que son maître, ni un messager au-dessus de celui qui l'envoie ^. » Cette sentence se rencontre, dans les premiers Évangiles, sous une forme analogue, bien qu'appliquée à une leçon différente ^. Nous savons, en effet, que le Sauveur tirait d'un même thème de comparaison des enseignements assez divergents '. Plus loin, notre auteur reproduira justement la sen-

* Loisy, Le quatr. Évang., p. 712.

* Jean, xiii, 36.

=> Marc, vin, 33, 34 = Matth., xvi, 23, 24.

* Jean, xiii, 16.

» Matth., X, 25; Luc, vi, 40.

* Cf. ci-dessus, p. 367, note 4.

tence dans son sens synoptique ^. Dansleprésentpassage, elle est en rapport avec la leçon d'humilité que se propose le divin Maître. Or, sous ce rapport, elle cadre tout à fait avec la donnée parallèle de saint Luc, où le Sauveur en appelle à son propre exemple 2. Non moins remarquable est la façon dont la leçon elle-même s'harmonise avec celle que le Christ synoptique donne à ses apôtres toutes les fois qu'ils se préoccupent de leur dignité respective ^.

L'idée de la prochaine trahison se présente de la manière la plus naturelle au cours de l'entretien de Jésus. Chaque incident de la conversation sert au Sauveur à introduire la sombre perspective : c'est la proposition, faite par Pierre, d'une purification plus complète; c'est la recommandation adressée aux apôtres d'imiter son exemple, avec la promesse : « Si vous comprenez cela, heureux serez-vous en le mettant en pratique. » On dirait que la pensée du drame prochain oppresse le divin Maître : elle jaillit dans son discours à la moindre occasion; par là il prépare de la meilleure manière ses disciples à la réalité inouïe qui les attend.

La dernière parole de Jésus : « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui reçoit quelqu'un envoyé par moi, me reçoit, et celui qui me reçoit, reçoit celui

^ Jean, xv, 20.

* Luc, XXII, 27.

' A l'occasion de la dispute près de Capharnaum, il leur recommande de se faire petits comme un enfant : Marc, ix, 32-36 = Matth., XVIII, 1-5 = Luc, ix, 46-48. Pierre demande quelle sera leur récompense, à eux qui ont tout quitté pour le suivre; le Sauveur donne la promesse du centuple et du royaume, mais ajoute une leçon d'humilité et d'abnégation en ce qui concerne le degré de récompense proportionné à leurs mérites : Marc, x, 31 = Matth., XIX, 30-xx, 16. Après la démarche des fils de Zélsédée, il les invite à se faire humbles et serviteurs des autres, à l'exemple du Fils de l'homme : Marc, x, 42-45 = Matth., xx, 25-28,

qui m'a envoyé^ nioi-même ^, » ne se relie pas logiquement à celles qui précèdent: c'est une sentence isolée, qui paraît retenue d'un discours plus complet.

D'après M. Loisy, « la transition littéraire fait défaut, probablement parce que le passage est pris d'ailleurs, et que l'auteur, attentif seulement à son idée, n'a pas pris soin de fondre l'emprunt dans sa rédaction. » A en croire le critique, les paroles seraient « empruntées aux Synoptiques ^. »

Cependant on ne comprendrait guère, de la part de notre imitateur, la différence des expressions employées, vu qu'elle n'importait en rien à son sujet. Surtout, l'on ne s'expliquerait pas qu'il ait tiré de ses devanciers une sentence, pour l'insérer dans son récit sans la relier au contexte.

En vain M. Loisy essaye-t-il de ramener cette fin du discours au symbolisme antérieur, en supposant que le sens de la parole synoptique y a été « idéalisé afin de s'adapter au contexte de notre Evangile. » A l'entendre, « recevoir les envoyés de Jésus est exercer la charité comme » le Sauveur « vient de le prescrire. » « On doit, dit-il, considérer les apôtres comme représentant la masse des fidèles. Le discours s'adresse en réalité à tous les chrétiens ^. » « Malgré toutes les trahisons, ce grand bonheur reste acquis au chrétien fidèle, de recevoir le Christ dans les siens et de recevoir Dieu dans le Christ. Le symbole du lavement des pieds finit ainsi par s'expliquer en termes clairs *. »

^ Jean, xiii, 20.

* Matth., X, 40. Cf. Luc, x, 16. Loisy, Le quatr. Évang., p. 721. Cf. Strauss, Nouv. vie de Jésus, t. i, p. 344 : « La maladresse avec laquelle Jean met ces matériaux en œuvre, montre suffisamment qu'ils ne lui sont pas familiers. Habitué à taUler en plein drap et à tirer les discours de Jésus de son propre fond, il ne sait pas enchâsser le morceau authentique. »

» Loisy, ibid., p. 722.

* Id., ibid., p. 721.

Cette interprétation tendancieuse fait violence au sens le plus irréductible du texte. Par l'expression : « quelqu'un envoyé par moi », il est manifeste que Jésus vise directement ses apôtres, et non pas n'importe quel chrétien. Le Sauveur vient précisément de faire une allusion très nette à leur qualité d' « apôtres » ou d' « envoyés » ^, et de rappeler en termes exprès le « choix » particulier dont ils ont été l'objet. Ainsi leur disait-il déjà, après le discours sur le pain de vie : « N'est-ce pas moi qui vous ai choisis, vous, les douze? Et parmi vous l'un est un diable ^. » Ainsi, en terminant les présents entretiens du Cénacle, il parlera encore de ceux qu'il a « choisis du monde ^ » et qu'il « envoie dans le monde *, » par opposition à ceux qui croiront à leur propre parole ^.

Si les apôtres sont les envoyés de Jésus, ceux-là mêmes qui doivent être reçus, ils ne sont pas en même temps ceux qui doivent les recevoir. Ces derniers ne peuvent être que les chrétiens ordinaires. Tel est exactement le sens de la parole synoptique.

Or, comment l'idée se rattache-t-elleà notre épisode ? Jésus veut sans doute, après l'austère leçon d'humilité et la sombre allusion au traître, relever la confiance de ses apôtres fidèles. D'une part, il leur fait entrevoir qu'ils tiendront, en quelque sorte, sa place, étant ses envoyés et ses lieutenants, de même que, lui, est l'Envoyé et le Lieutenant de son Père •'. D'autre part, il leur laisse entendre qu'en conséquence ils seront traités à son égal : Dieu regardera comme

1 Jean, xiii, 16.

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