‹ La valeur historique du quatrième Évangile (volume 2)Chapitre 26 sur 39 · CHAPITRE V LA PASSION · texte numérisé non relu

CHAPITRE V LA PASSION

Les récits de la passion et de la résurrection, qui nous restent à examiner, offrent un mélange tout spécial de parallélisme et de divergence à Tégard des relations synoptiques. Leur étude nous permettra de juger définitivement la thèse de M. Loisy sur les parties narratives de notre document.

Prenons d'abord les récits de la passion. Tels qu'ils se présentent dans les premiers Évangiles, ils accusent au plus haut point l'humanité de Jésus, en décrivant par le détail ses humiliations, ses souffrances, sa mort. La question qui se pose immédiatement est celle-ci : Est-ce que les récits du quatrième Évangile apparaissent, à la comparaison, une modification des relations antérieures, inspirée par les préoccupations religieuses qu'on peut attendre d'un théologien mystique de la troisième génération chrétienne?

M. Loisy le prétend.» Le Christ johannique, dit-il, se présente comme un être transcendant, qui n'est pas de la terre, mais du ciel ^. » « Il n'est pas simplement résigné à la mort, il va au-devant d'elle; les soldats peuvent l'arrêter, parce qu'il se remet entre leurs mains; il n'est pas seulement ferme devant le grand-prêtre et devant Pilate, il les domine de toute la hauteur de sa divinité; des ignominies racontées

1 Loisy, Le quatr. Éoang., p. 72.

par les Synoptiques, Jean retient un soufflet contre lequel Jésus proteste avec la majesté d'un Dieu offensé; on évite de dire que ses deux compagnons de supplice étaient des voleurs ; il est sur la croix comme sur un trône royal, il demande à boire pour accomplir une prophétie; après quoi, sachant que tout est accompli, les prophéties anciennes et la volonté du Père, il rend l'esprit. On peut dire que l'humain a disparu et s'est effacé devant le divin ^. » « Tous les incidents de la passion tendent à manifester la royauté du Sauveur, la souveraine liberté de son sacrifice, la divinité de sa personne, le caractère tout surnaturel de sa mission ^. » En un mot, « la passion est racontée, dans le quatrième Evangile, au point de vue de la gloire du Christ : c'est Jésus glorifié dans la mort ^. »

Une telle interprétation s'impose, en effet, d'une façon logique, à qui apprécie l'origine de l'Évangile johannique comme fait M, Loisy. Mais correspond-elle à la teneur du document lui-même?

Il doit être aisé de le constater. La passion johannique, dans son ensemble, se trouve en parallèle avec la passion synoptique : il sera facile de vérifier dans quelle mesure les traits communs, les omissions, les additions, les particularités propres, accusent, non pas seulement un historien désireux de faire ressortir la grandeur réelle du Christ au milieu de ses souffrances, en mettant dans l'ombre ses humiliations, sans laisser néanmoins d'être fidèle à l'histoire, mais bien un écrivain tardif, qui ne craindrait pas d'altérer la tradition antérieure pour la conformer à ses tendances doctrinales, et tirerait tout ce qui lui

1 Loisy, Le quatr. Évang., p. 78.

* Id., ibid., p. 84.

» Id., ibid., p. 820.

l'arrestation 461

est personnel de son imagination, sous l'influence de sa théologie.

§ I. — L'arrestation.

Aussitôt après les entretiens du Cénacle, le cpiatriéme évangéliste montre Jésus sortant de Jérusalem avec ses disciples, traversant le Cédron, et se retirant dans un jardin, où bientôt après il est arrêté par les soldats que conduit le traître.

C'est, pense M. Loisy, à la suite de Strauss et de J. Réville, par le désir de glorifier le Christ que« s'explique l'omission de la scène de Gethsémani : » l'auteur l'a « anticipée et idéalisée ^» au chapitre xir, 27. C'est aussi par égard pour la dignité du Messie que « la trahison de Judas... n'est pas racontée dans le détail 2. » Enfin, c'est pour le même motif que sera supprimé le baiser de l'Iscariote à Jésus : « il ne convient pas que le Christ johannique se laisse baiser par un traître, un homme qui a Satan dans le cœur, et moins encore qu'un tel acte le livre à ses ennemis ^. »

Est-il vrai qu'il faille attribuer ces omissions à la considération théologique qu'on suppose?

L'évangéliste, dit-on, a jugé la scène de Gethsémani indigne du Verbe incarné. Mais, dans cette hypothèse, il aurait dû, semble-t-il, passer l'épisode entièrement sous silence, en évitant de le rappeler par le moindre trait. Or, l'on constate le contraire. M. Loisy

1 Loisy, Le quatr. Évang., p. 820. Cf. Strauss, Nouv. vie de Jésus, t. II, p. 312; J. Réville, Le quatr. Évang., p. 233-234; 267; Schmiedel, art. John, col. 2529; Scott, Fourth Gosp., p. 43, 44.

* Id., ibid., p. 821.

» Id., ibid., p. 823. Cf. J. Réville, Le quatr. Évang., p. 267 : « Le baiser de Judas a disparu. . . Il était inadmissible, en effet, que Judas, après que Satan futentré en lui, embrassât l'incarnation du Logos. »

reconnaît lui-même que l'auteur a signalé quelque chose d'équivalent, dès le chapitre xii, 27, après l'épisode des Grecs.

Le passage est ainsi conçu : « Maintenant mon âme est troublée, et que dirai-je? Père, sauve-moi de cette heure; mais c'est pour cela que je suis arrivé à cette heure. Père, glorifie ton nom ! » Pour éliminer ce que cette déclaration offre de contradictoire à l'hypothèse, le critique prétend que nous avons affaire à une idéalisation de la scène synoptique.

« On ne peut nier, dit-il, que l'évangéliste s'inspire de la scène de Gethsémani dans les Synoptiques : il la transpose, l'interprète et la corrige. » Dans les premiers Évangiles, en effet, « la prière est très nettement définie, mais conditionnelle. La forme conditionnelle disparaît ici, parce que le Christ johannique ne peut pas ignorer la volonté du Père; elle est remplacée par la forme interrogative et par une considération hypothétique, où le doute ne porte pas sur l'objet du dessein providentiel mais sur l'opportunité de la demande. Et la demande est tout de suite écartée, comme contraire au dessein providentiel... Le Christ johannique ne pouvait pas prier comme le Christ synoptique, sa volonté divine étant celle du Père, il ne pouvait pas plus subir l'agonie de Gethsémani que la tentation du diable au désert; il était au-dessus de la condition humaine ^. »

Or, l'interprétation ainsi proposée ne semble pas répondre au sens le plus sûr du texte. Si le Christ johannique est au-dessus de la condition humaine, pourquoi l'auteur lui fait-il dire expressément : « Maintenant, » c'est-à-dire à la pensée de ma mort ^,

^ Loisy, Le quatr. Éoang., p, 688, 689. Cf. Strauss, Nouv. vie de Jésus, t. II, p. 315; A. Réville, Jésus de Nazareth, t. x, p. 349; J. Réville, Le quatr. Évang., p. 233 ; Wrede, Charakter und Tendenz, p, 52-53; O. Holtzmànn, Leben Jesu, p. 33.

» Cf. Jean, xii, 24-25, 31-32; xiii, 31.

l'arrestation 463

« mon âme est troublée» ? Loin de supprimer l'angoisse dont parlent les Synoptiques, il la rappelle par une formule, qui, pour être moins accentuée, parce que la circonstance est différente, ne peut néanmoins être entendue que d'une émotion analogue, très réelle et très humaine. Il désire si peu dissimuler ces sortes d'impressions du Christ qu'il signale un trouble semblable du Sauveur à l'occasion de la dénonciation du traître ^, sans que les premiers évangélistes lui en donnent aucunement l'exemple.

D'autre part, on nous dit que le Christ johannique ne peut pas prier comme le Christ synoptique, sa volonté divine étant celle de son Père. Comment expliquer que l'évangéliste lui fait exprimer cependant une prière? D'après M. Loisy, ce serait une prière hypothétique, non une prière réelle; Jésus se demanderait s'il doit dire : « Père, sauve-moi de cette heure,» et il s'en abstiendrait pour dire simplement ; « Père, glorifie ton nom. »

La justesse de cette interprétation est assez douteuse. Rien n'assure que le point d'interrogation doive porter sur la réalité même de la prière ^. Avec la préoccupation qu'on lui suppose, l'évangéliste se serait, semble-t-il, exprimé plus nettement. Au lieu de : « Que dirai-je? » n'aurait-il pas mis :« Est-ce que je dirai? » Il est beaucoup plus probable que la prière est formulée réellement, bien qu'elle exprime seulement une tendance spontanée du Sauveur, pour ainsi dire le cri de sa nature, aussitôt remplacé, comme

1 Jean, xiii, 21. Cf. ci-dessus, p. 455.

" M. Loisy, op. cit., p. 682, traduit ainsi : « Que dirai-je? Père, sauve-moi de cette heure? » et commente de cette manière, p. 688 : » Faut-il dire : Père, sauve-raoi de cette heure? Non, sans doute, puisque c'est pour subir cette heure que j'y suis venu, c'est pour mourir que je suis descendu du ciel. » Cf. J. Réville, Le quatr. Évang. p. 232-233; Schmiedel, art. John, col. 2530.

à Gethsémani, par un acte d'adhésion volontaire au dessein providentiel ^.

En admettant même l'interprétation de M. Loisy, Jésus ne dit point qu'il soit indigne de lui de demander au Père l'éloignement de cette heure; il n'insinue pas davantage que la demande soit inutile, parce qu'il est le maître de sa destinée; mais il fait entendre que cette prière est le premier mouvement de son âme angoissée : s'il ne veut pas la rendre effective, c'est parce qu'il doit procurer la gloire de son Père et que sa mort en est la condition. La prière reste donc possible, et il la formule hypothétiquement : « Père, sauve-moi de cette heure ! » Par là, il atteste bien, à l'exemple du Christ synoptique, l'humanité de ses affections et sa dépendance à l'égard de la volonté de son Père.

L'attitude du Christ johannique, ainsi comprise, ne contredirait point celle qu'il tient, un peu après, dans la scène synoptique de Gethsémani; au contraire, elle s'harmoniserait exactement avec elle. Jésus, réfugié au Jardin, sur le point d'être arrêté par la troupe que conduit Judas, éprouve avec une violence toute particulière la répulsion profonde de sa nature en face de la mort. Quoi d'étonnant, si la prière, tout à l'heure hypothétique, est formulée maintenant d'une façon expresse? Elle est d'ailleurs aussitôt suivie, on pourrait presque dire, accompagnée dès son expression, d'un acte de soumission absolue à la volonté divine : « Père, éloigne ce calice de moi ! Néanmoins que ta volonté se fasse, non la mienne ^ ! »

Ici, comme dans le passage johannique, M. Loisy pourrait observer que la demande, à peine formulée, est « tout de suite écartée. » Et en effet, le Christ

^ Cf. Maldonat, In Joan., xii, 27-28; dom Calmet, S. Jean, p. 353-354; Westcott, St John, p. 182; Fillion, -5". Jean, p. 251; Knabenbauer, In loan., p. 386.

* Matth., XXVI, 39 — Marc, xiv, 36 = Luc, xxii, 42.

Page 1