‹ La valeur historique du quatrième Évangile (volume 2)Chapitre 27 sur 39 · L ARRESTATION · texte numérisé non relu

L ARRESTATION

S}Tioptique sait, aussi bien que le Christ johannique, que telle est la volonté de Dieu : il Ta fait connaître, à maintes reprises, au cours de son ministère ^; il l'a rappelé tout récemment encore, lors de l'onction de Béthanie, dans la parabole des mauvais vignerons, à l'occasion des préparatifs du repas pascal, dans la cène eucharistique, dans l'annonce de la trahison ^. A tout prendre, sa prière à Gethsémani apparaît, comme dans le quatrième Évangile, un appel instinctif des profondeurs de son être humain, l'expression des répulsions et angoisses naturelles de son âme, immédiatement soumises à la divine volonté, plutôt qu'une demande ferme et proprement dite.

Le quatrième évangéliste ne donne donc pas, de l'attitude de Jésus en face de la mort, une idée autre que ses devanciers. On est donc en droit de trouver très étonnant qu'un théologien, préoccupé de dissimuler la scène de Gethsémani comme peu convenable à la dignité du Christ, ait pris soin, sans qu'il fût nécessaire, de la rappeler de la manière très significative que nous constatons. Cette invraisemblance apparaîtra mieux encore, quand nous verrons, à la fin du présent épisode, notre auteur faire encore allusion à l'agonie du Jardin, en parlant du calice qui a été préparé au Christ par son Père, et qu'il lui faut boire ^.

L'évangéliste néglige de raconter en détail la trahison de Judas. Mais cette omission, non plus, ne peut s'expliquer par le prétexte que l'incident ne relèverait pas extérieurement le Messie. A supposer, en effet, que la trahison ait suscité qpielque diffi-

1 Marc, VIII, 31 sq. et parallèles ; ix, 11 = Matth., xvir, 12 ; Marc, IX, 30 et parall.; x, 33-34, et parall.

* Marc, XIV, 8 et parallèles; xii, 8 et parall.; Matth., xxvi, 2 ; Marc, XIV, 24, 21 et parall.

' Jean, xviii, 11. Ci-après, p. 473.

culte à l'esprit de l'évangéliste, ou dans son entourage, il se serait bien gardé d'en réveiller le souvenir, à tant de reprises, et avec pareille insistance ^. Qu'on ne dise pas qu'il la signale pour faire ressortir la prescience surnaturelle de Jésus : ses devanciers accusent cette prescience comme lui; il n'a pas un trait de plus sur ce point. Et il reste que, par ses mentions fréquentes, dans des circonstances même où la science du Christ n'est pas en cause ^, il met très spécialement en relief cet incident scandaleux.

Attribuer la suppression du baiser du traître à une préoccupation analogue n'est pas moins arbitraire. Le Christ johannique ne présente-t-il pas spontanément le pain trempé à celui qu'il avait appelé un diable, et qui déjà avait au cœur le dessein inspiré par Satan »?

Les omissions signalées par M. Loisy n'ont donc pas leur raison d'être dans les considérations doctrinales qu'il suppose. La scène de Gethsémani, les pourparlers de Judas avec les autorités juives, sont passés sous silence, simplement parce que ces incidents étaient déjà racontés par les Synoptiques et qu'ils n'étaient pas nécessaires pour introduire les récits propres qu'avait en vue l'écrivain.

Il y a d'ailleurs d'autres traits des narrations synoptiques qui sont omis dans le récit johannique, sans que l'omission puisse s'expliquer par les préoccupations théologiques en question.

Ainsi , notre écrivain néglige de signaler la guérison du serviteur blessé par Simon-Pierre, que saint Luc raconte expressément. « Ce miracle, insinue M. Loisy en empruntant les paroles de Strauss, lui aura paru

1 Jean, vi, 71 ; xn, 4 ; xiii, 2, 10-11, 18, 21-32.

* XII, 4; cf. XVIII, 2; xix, 11.

Page 1