VI, 71; XIII
l'arrestation 467
insignifiant en lui-même et peu avantageux comme symbole \ »
Et cependant, s'il avait été reproduit, on n'aurait pas manqué de déclarer qu'il avait été, au contraire, retenu pour le symbolisme. Le Christ, aurait-on dit, ne veut pas que Ton frappe même un valet sous prétexte de le défendre. D'un mot il peut réduire ses adversaires à néant : il n'a que faire de l'épée de son apôtre; et, pour mieux le montrer, il guérit sur le champ la blessure. Un geste lui suffit d'ailleurs à cet effet : il « touche » l'oreille, et la voilà remise en place ^, Jusqu'en ce chétif incident éclate bien la puissance du Fils de Dieu. Pour les chrétiens persécutés, la leçon de douceur n'en sera que plus éloquente !
Le quatrième évangéliste omet également une parole qui figurait en saint Matthieu, près de la sentence où Jésus exprime à Pierre la nécessité d'accomplir l'Écriture : « Crois-tu que je ne puisse invoquer mon Père et que sur l'heure il ne me fournisse plus de douze légions d'anges ^? » Cette déclaration encore était bien faite pour rehausser la personne du Christ et exalter sa puissance. On envoie contre lui une cohorte : il n'aurait qu'un mot à dire pour avoir plus de douze légions !
Comment notre théologien a-t-il négligé des traits aussi favorables à son symbolisme ?
Du moins, la préoccupation qu'on suppose rendelle compte des particularités propres à notre récit?
* Loisy, IjC quatr. Évang., p. 826. Cf. Strauss, Nouv. vie de Jésus, t. II, p. 325 : « Il fallait ... que le valet du grand-prêtre parût au quatrième Évangile indigne du miracle, ou le miracle trop chétif pour ce moment suprême de la vie de Jésus. »
* Luc, XXII, 50.
' Matth., XXVI, 53.
« Tout ce premier tableau, » prétendent les crititiques symbolistes, en parlant de l'arrestation de Jésus, « est conçu de façon à montrer la liberté absolue du Sauveur s'abandonnant à la puissance des ténèbres. » La mention du jardin, où le Maître avait coutume de se retirer, est « pour faire entendre dès l'abord que Jésus a été pris parce qu'il l'a bien voulu, étant allé dans un endroit qu'il savait connu de Judas et où celui-ci viendrait certainement le saisir ^. »
En réalité, l'évangéliste ne dit pas que Jésus soit venu au jardin pour ce motif. La mention est ainsi présentée : « Judas, qui le livrait, connaissait aussi l'endroit, parce que Jésus s'y était trouvé souvent avec ses disciples ^. » Elle explique comment le traître a eu l'idée de mettre à profit cette circonstance : elle ne contient aucune allusion aux intentions personnelles du Christ à cet égard.
Il est sans doute très vrai que le Christ johannique prévoit la trahison et lui va au-devant. Mais, sur ce point, il ne se distingue pas du Christ des premiers Evangiles. Saint Luc déclare, lui aussi, que Jésus se dirigea « selon sa coutume » vers le mont des Oliviers 3. Saint Matthieu et saint Marc le montrent disant expressément à ses disciples : « Levez-vous ! allons ! celui qui me trahit est là *. » Le Christ synoptique se prête, aussi librement que le Christ johannique, à la trahison; comme lui, il se livre, en pleine indépendance, à la mort ^.
^ Loisy, Le quatr. Évang., p. 820. Cf. J. Réville, Le quatr. Évang., p. 265-266; Jtilicher, Einleit., p. 378; Wrede, Charakter und Tendenz, p. 52.
* Jean, xviii, 2.
" Luc, XXII, 39.
* Marc, XIV, 42 = Matth., xxvi, 46.
* C'est le parti pris rationaliste qui conduit M. Loisy à enlever de l'histoire tout ce qui accuse cette liberté du Christ synoptique à l'égard de la mort. Les Évang. syn., t. i, p. 213-222. Cf. Les théories de M. Loisy, p. 201-208, 288-291.
L*ARRESIATIOi\ 469
Avec les satellites fournis par les chefs des prêtres et les pharisiens, le quatrième évangéliste mentionne ce qu'il appelle « la cohorte ^. » M. Loisy souligne fortement ce trait. « L'évangéliste, écrit-il, dit, comme une chose toute naturelle, que le traître prit la cohorte, c'est-à-dire les soldats romains qui tenaient garnison dans la tour Antonia, une cohorte entière, six cents hommes... Plus la troupe qui vient pour s'emparer de Jésus est considérable, plus son impuissance devant le Sauveur fera ressortir la souveraine liberté de celui qu'elle est venue chercher ^. » ■ Mais est-il bien certain que notre auteur ait en vue la troupe entière des six cents hommes casernes à Jérusalem pendant les fêtes? On peut douter qu'il faille interpréter aussi strictement sa donnée. « La cohorte » était sans doute le terme habituel par lequel on désignait la force romaine qui gardait la ville dans ces circonstances ^. On pouvait conserver l'appellation courante, alors même qu'il ne s'agissait pas de la troupe entière, mais d'un détachement, surtout si le détachement était conduit, comme c'est ici le cas, par le tribun ou chiliarque lui-même *. La présence de ce dernier à la tête de la troupe ne prouve pas qu'il soit nécessairement question de la cohorte complète. A l'occasion du trouble excité par la démarche de saint Paul au temple, on voit, dans le livre des Actes, le chiliarque prendre avec lui « des soldats et des centurions », et non « les soldats et les centurions », pour aller apaiser le tumulte ^.
A supposer que la cohorte fût au complet, on no verrait pas encore qu'elle soit mentionnée pour gros-
1 Jean, xvii, 3, 12.
- Loisy, Le quatr. Evang., p. 821.
3 Cf. B. Weiss, Joh. Evang., p. 475; Schanz, HeU. Joh., p. 531; Calmes, S. Jean, p. 425. Westcott, St. John, p. 252, 254. « Cf. Marc, xv, 16.
» Act., XXI, 32.
sir le nombre des assaillants et l'aire ressortir la puissance de celui qu'ils viennent arrêter. Saint Marc et saint Luc disent, tout aussi bien, qu'il vint « une foule » ^, et saint Matthieu « une foule nombreuse » ^, avec des glaives et des bâtons. D'autre part, est-ce que la souveraine liberté du Christ ne serait pas plutôt diminuée que grandie par la mise en relief du grand nombre de ses adversaires? S'il y a toute une cohorte avec son tribun pour aider les valets du sanhédrin à se saisir de Jésus et à le charger de fers ^, cela n'accuse pas plus sa puissance, puisqu'il ne résiste pas, et cela montre bien peu sa liberté, puisque le nombre même des assaillants tend à rendre la soumission moins surprenante.
La troupe armée porte des torches et des lanternes. Tel était, convient M. Loisy, « l'usage des camps romains ^. » Pourquoi ajouter :« Jean tient surtout à ce que, nonobstant la parole de Jésus dans les Synoptiques, le Christ ne soit pas pris comme un voleur. Une foule sera présente, et la scène sera éclairée, et le Sauveur sera pris seulement parce qu'il voudra se remettre aux mains de ceux qui viennent l'arrêter ^ »?
Cette allégation ne repose pas sur les faits. Les traits du récit johannique sont équivalents à ceux des récits antérieurs : les gens qui viennent arrêter Jésus sont également armés, comme s'il s'agissait de s'emparer d'un homme dangereux; la foule qui assiste à son arrestation ne fait pas qu'elle soit publique autrement que dans les Synoptiques; et l'on ne voit pas que les lanternes changent rien à la signi-
1 Marc, XIV, 43 = Luc, xxii, 47.
" Matth., XXVI, 47.
' Jean, xviii, 12.
* Loisy, Le quatr.Évan,^., p. 822. Cf. H. J. Holtzmann, Evang. Joh., p. 207.
" Ici., iôid.
i/arresta.tion 471
ficatioii de la scène : ne contribuent-elles pas plutôt à faire ressortir qu'on vient prendre le Christ, non au grand jour, mais à Timproviste, à l'heure des ténèbres?
M. Loisy continue, sur les pas de Strauss : « La troupe est frappée d'impuissance devant le Christ, comme cela est arrivé dans des circonstances antérieures 1; mais, parce que le moment est plus solennel, cette impuissance est signifiée par un prodige plus extraordinaire. L'armée de Satan est étendue devant le Sauveur par une seule parole de sa bouche. Il est vrai que cette parole : Je suis, doit signifier pour l'évangéliste autre chose que : c'est moi; elle rappelle celui qui est ce qu'il dit être, qui est de Dieu, qui est Dieu ''. »
Mais le contexte ne justifie pas une telle interprétation. La parole : « Je suis» ^, est donnée en réponse aux soldats qui déclarent « chercher Jésus de Nazareth ^. » Elle ne peut donc que signifier ; Je suis celui que vous nommez.
Cette simple parole, découvrant soudainement aux soldats celui qu'ils ont entendu vanter comme le grand thaumaturge, suffit à les saisir d'un efîroi superstitieux, qui les fait reculer les uns sur les autres et tomber par terre. Il n'est pas nécessaire que la troupe entière soit renversée : le quatrième évangéiiste, comme les autres, aime les formules générales et ne se soucie pas toujours de distinguer. Qu'une action surnaturelle du Sauveur se soit également fait sentir en cette circonstance, il n'y a d'ailleurs pas de difficulté à l'admettre : le Christ synoptique, lui aussi, en impose à ses ennemis et semble parfois
^ Jean, vu, 44-46; viii, 59; x, 39. (Note de M. Loisy.) - Loisy, op. cit., p. 823. Cf. Strauss, Nouv. vie de Jésus, t. ii, p. 323, 324; J. Réville, Le quatr. Éçang., p. 266, 267. ' Jean, xvrii, 5.
472 LA PÂSSÎON
les frapper d'"iin])uissance i, tout comme dans les épisodes johanniques que rappelle M. Loisy.
Ce qui est certain, c'est que notre auteur ne souligne pas ici le miracle et que l'expression employée : « ils reculèrent et tombèrent par terre, » fait plutôt entendre autre chose qu'un renversement subit et uniquement miraculeux ^. S'il avait voulu montrer la toute-puissance du Christ en face de ses adversaires, il l'aurait fait ressortir d'une façon plus significative, d'autant plus qu'en saint Matthieu ce pouvoir souverain est proclamé par le Sauveur lui-même, en termes exprès ^.
« Si c'est moi que vous cherchez, dit Jésus, laissez ceux-ci s'en aller *. » Ainsi, remarque le critique, « au moment de se livrer, le Christ parle en maître, et son arrestation se fera dans les conditions déterminées par lui; il n'intercède pas pour ses disciples, il ordonne qu'on les laisse partir sans les inquiéter... D'après les Synoptiques, la troupe armée n'étant pas si nombreuse, les apôtres ne sont pas arrêtés, parce qu'ils réussissent à s'échapper, après un simulacre de résistance. Ici, ils seraient pris infailliblement; mais par la volonté toute-puissante de Jésus, ils sont libres de s'éloigner en paix ^. »
Or, si l'on vérifie ces allégations, voici ce que l'on constate. Dans les premiers Évangiles, il est question d'une foule, et d'une foule nombreuse, bien armée * : comment, malgré une force si imposante, la petite troupe des apôtres réussit-elle à s'échapper? La chose est bien extraordinaire, étant donné surtout
i Luc, IV, 30. Cf. Marc, m, 6 = Matth., xii, 14 = Luc, vi, 11. ^ Cf. B. Weiss, Joh. Evang., p. 477.
' Matth., XXVI, 53. Ci-dessus, p. 467.
* Jean, xviii, 8.
' Loisy, Le quatr. Éi<ang., p. 824. Cf. Strauss, Nou^. fie de Jésus, t. Il, p. 323; J. Réville, Le quatr. Évnng., p. 266.
* Cf. ci-dessus, p. 470.
l'arrestation 473
que les disciples essayent d'aJbord de résister et vont jusqu'à blesser le serviteur du grand-prêtre. Ce fait surprenant s'explique au mieux par l'intervention de Jésus, que signale le quatrième évangéliste. Le Sauveur veut subir seul sa passion : à sa demande réitérée, les soldats déclarent et répètent que c'est lui qu'ils cherchent, il les invite dès lors à laisser ses disciples en liberté. Subjugués par l'ascendant de celui qui leur parle, heureusement surpris de le voir congédier lui-même ses défenseurs, on comprend que les soldats n'hésitent pas à obéir. Sur ce point, notre auteur complète donc ses devanciers.
Il se préoccupe d'ailleurs si peu de célébrer en cette circonstance l'autorité souveraine du Christ qu'il souligne uniquement la sollicitude dont il fait preuve à l'égard des siens; Jésus n'avait-il pas dit à son Père : « De ceux que tu m'as donnés, je n'ai perdu aucun \ »
« Remets l'épée au fom^reau, dit Jésus à Pierre; le calice que m'a donné mon Père, ne le boirai-je pas 2 ?» « Le Christ johannique, » observe M. Loisy, à l'exemple de Strauss, « ne veut pas qu'on l'empêche de boire le calice que le Père lui a préparé. Ce calice
1 Jean, xviii, 9; cf. xvii, 12. — D'après M. Loisy, la parole serait dite, en xvii, 12, dans un sens spirituel, et rappelée, en xviii, 9, dans son sens matériel. Il serait pourtant assez étrange que l'évangéliste, dans l'interprétation qu'il donne pour son propre compte, ait affaibli et rabaissé la pensée qu'il a prêtée d'abord au Christ. En vain le critique prétend-il, op. cit., p. 825, que « le salut corporel des apôtres, dans cette circonstance, est la figure du salut spirituel de tous les enfants de Dieu, de tous ceux que le Père a donnés au Fils. » Cette explication repose sur un symbolisme de pure fantaisie. Il est beaucoup plus probable que l'auteur, au chapitre xvii, 12, a fait tenir la parole à Jésus dans son sens plein, contenantàla fois l'idée du salut corporel, et celle du salut spirituel des apôtres; et rien n'empêche que le Sauveur ait eu effectivement cette pensée, en songeant à la trahison de Judas, que devait suivre sa fin si tragique. Cf. Matth., xxvii, 5; Act., i, 18.
• Jean, xviii, 11.
procède évidemment du récit de Gethsémani dans les Synoptiques, et il est assez curieux que ce terme symbolique, emprunté à une prière que Jésus a faite pour échapper à sa destinée, soit introduit dans un discours où Jésus manifeste sa volonté irrévocable de subir la mort ^.m
Le critique convient donc que la parole concernant le calice rappelle Gethsémani. Le fait est à noter : il paraît bien étrange sous la plume d'un théologien qu'on nous dit préoccupé de mettre dans l'ombre la scène terrible du Jardin.
D'autre part, rien n'autorise à penser que la formule présente soit, dans l'esprit de l'évangéliste, destinée à remplacer la prière synoptique. EUe se comprend fort bien à cette place, dans la réalité de l'histoire. Nous ne sommes plus à l'agonie; la lutte violente de la nature est passée : il n'est pas étonnant qu'à cette heure Jésus se déclare prêt à boire le calice qu'il demandait naguère à son Père de lui épargner. Dans le passage parallèle de saint Matthieu, il répond équivalemment à Simon-Pierre : « Comment donc s'accompliront les Écritures, d'après lesquelles il doit en arriver ainsi ^ ? »
M. Loisy ne réussit donc pas à justifier son symbolisme principal sur les particularités mêmes du récit qui sembleraient lui être le plus favorables. Un certain nombre de traits se prêtent si mal à son interprétation que le critique est contraint de les rapporter à des préoccupations divergentes et très secondaires.
Le plus consistant de ces symbolismes accessoires concernerait les persécutions exercées contre les
1 Loi8y, Le quatr. Évang., p. 826. Cf. Strauss, Nouv. vie de Jésus, t. II, p. 315 : « C'était là une correction nécessaire au récit des synoptiques. »
2 Matth., XXVI, 54.
l'arrestation 475
chrétiens. C'est ainsi que « l'arrestation, dit M. Loisy, se fera par les soldats romains, et la passion de Jésus sera, d'un bout à l'autre, comme le type des persécutions chrétiennes ^. » ( Judas et sa troupe couchée devant Jésus figurant le triomphe définitif du Christ sur Satan ot ses auxiliaires, l'Antéchrist, lo monde persécuteur '. » « L'auteur donn<' à penser que les soldats auraient saisi les apôtres on même temps que le Christ, sans avoir de mandat spécial contre chacun d'eux. Bientôt, dans l'interrogatoire, le grand prêtre s'informera des disciples ^. Dans cette idée d'arrestation en bloc, pour le seul fait d'être disciple, on peut voir une figure de ce qui se passait dans les persécutions contre les chrétiens ■*. » Enfin, en se contentant de mentionner le coup d'épée à l'oreille de Malchus, l'évangéliste laisse entendre que « l'acte inconsidéré de Pierre a eu le plus chétif résultats Que la leçon profite aux chrétiens persécutés qui auraient la tentation d'imiter cet apôtre ^ ! » Que valent ces diverses insinuations? Elles paraissent procéder entièrement du parti pris. Si une chose était capable de signifier la part prise par Rome dans la persécution des chrétiens, c'était bien la condamnation du Christ par Pilate, le procurateur impérial. Or, on ne voit pas que le quatrième évangéliste ait accentué la responsabilité du gouverneur en cette affaire. Au dire de M. Loisy, il l'aurait plutôt atténuée, pour aggraver celle des autorités juives*. Est-il, dès lors, à croire que l'écrivain se soit inspiré de la préoccupation qu'on suppose, en faisant figurer la cohorte à l'arrestation de Jésus?
1 Loisy, Le quatr. Évang., p. 821.
- Id., ibid., p. 823. Cf. H. J. HoUzmamn, Svang. Joh., p. 208.
* Jean, xvni, 29.
* Loisy, op. cit., p. 824.
s Id., ibid., p. 826.
* Cf. ci-après, p. 514.
L'évangéliste ne dit pas davantage que les soldats aient eu le dessein d'arrêter les apôtres. Au contraire, il leur fait déclarer expressément qu'ils cherchent « Jésus de Nazareth » : n'aurait-il pas mentionné à côté du Maître les disciples, s'il avait voulu faire songer à l'arrestation en bloc des chrétiens?
L'interprétation donnée à la troupe renversée suppose, mais ne prouve pas, le symbolisme intégral du récit. Quant à la leçon censée contenue dans l'inutilité du coup d'épée de Pierre, on peut la trouver pareillement chez les Synoptiques, où l'intervention de l'apôtre n'a pas plus de résultat et se trouve arrêtée par la même invitation du Maître à remettre l'épée au fourreau ^.
En définitive, que l'on examine les détails propres au récit du quatrième Évangile, ou ses omissions, par comparaison avec le compte rendu des Évangiles antérieurs, on est assuré de n'avoir pas affaire à la composition d'un théologien, exploitant les historiens traditionnels au profit de ses combinaisons symboliques. La signification de notre récit est essentiellement la même que dans les premiers Évangiles.
Ne représente-t-il pas, ici encore, le témoignage d'un écrivain indépendant et également bien renseigné? Tout un ensemble de traits semblent le garantir.
C'est d'abord la topographie remarquablement précise du début. « Jésus sortit avec ses disciples au delà du torrent du Cédron, où il y avait un jardin, dans lequel il entra, lui et ses disciples ^. » La mention
1 Matth., XXVI, 52. Cf. Luc, xxii, 51. * Jean, xviii, 1.
l'arrestation 477
du Cédron est propre à notre évangéliste. Elle s'accorde cependant d'une manière incontestable avec la situation réelle de Gethsémani par rapport à la ville sainte. Il faut y voir la preuve d'une information personnelle très exacte.
D'autre part, à la différence de ses devanciers, l'auteur ne mentionne ni le mont des Oliviers, ni le nom de Gethsémani : on ne peut donc le soupçonner de fournir son indication dans le dessein de donner créance à un récit imaginaire. Tout invite dès lors à penser qu'il précise le détail du Cédron parce qu'il possède sur l'incident qu'il raconte une tradition personnelle, autorisée ^.
Il doit être pareillement bien renseigné, lorsqu'il spécifie que l'endroit où se retire Jésus est un « jardin », non simplement « un lieu » ou « une propriété », comme disent les Synoptiques -.
En signalant que la troupe de gens armés, envoyée par les autorités juives, ne comprenait pas seulement des satellites du sanhédrin, mais encore des soldats romains, le quatrième évangéliste semble également faire preuve d'une bonne information ^.
Dans les premiers Évangiles, en effet, Judas se croit obligé d'indiquer d'avance à ceux qu'il conduit le signe qui leur montrera le Sauveur. Or, la chose est étonnante, si la bande se compose uniquement de valets juifs : n'ont-ils pas vu fréquemment Jésus dans le temple? Ils sont capables, semble-t-il, de le reconnaître aisément. II n'en est pas de même, si le gros de la troupe, ceux qui marchent en avant et doivent avoir le rôle principal, sont des soldats ro-
* Cf. U origine du quatr. Évang., p. 426-427.
2 Marc, XIV, 32 = Matth., xxvi, 36.
' Le fait que Pilate instruira plus tard la cause de Jésus comme ; i elle était nouvelle pour lui, ne prouve pas qu'il n'ait pas prêté des soldats aux autorités juives pour procéder à son arrestation. Déjà on avait "pu le lui présenter comme un homme dangereux.
mains, récemment transportés de Césarée à Jérusalem pour les fêtes pascales. On comprend quo Judas, devançant le bataillon, s'approche de Jésus et le trahisse par son baiser ^, puis que le Sauveur, aux soldats qui s'approchent pour le saisir, pose la question : « Qui cherchez-vous ? »
La participation des soldats romains à l'arrestation du Christ paraît d'ailleurs assez naturelle, quand on songe qu'au témoignage même des Synoptiques, la circonstance de la Pâque, la présence de la cohorte dans la capitale, la crainte d'un soulèvement des Galiléens, partisans de Jésus, amenèrent les autorités juives à saisir Pilate de cette affaire et à tout remettre entre ses mains, comme s'il s'était agi d'un agitateur politique et d'un séditieux *.
Nous avons vu ^ comment l'intervention directe de Jésus, racontée par notre seul évangéliste, explique au mieux cet autre fait surprenant que les apôtres, malgré leur tentative de résistance et le coup d'épée qui atteint le serviteur du grand-prêtre, s'échappent sains et saufs.
Enfin, notre écrivain apporte une précision notable au récit de ses prédécesseurs, en ce qui regarde le coup d'épée. Non seulement il indique, à l'exemple de saint Luc, que le coup fut porté à l'oreille « droite », mais il l'atribue personnellement à Simon Pierre, et ajoute que le valet blessé avait nom Malchus ■*.
L'attribution du coup d'épée à Pierre doit venir, pense M. Loisy, « de l'habitude qu'a l'auteur d'individualiser les traits empruntés par lui à la tradition synoptique; » s'il en fait honneur au chef des apô-
» Marc, xrv, 45 = Matth., xxvi, 49 = Luc, xxii, 47.
* Cf. Jésus Messie, appendice à la 4» édition, p. 470-472 ^ Ci-dessus, p. 472-473.
* Jeau, xviii, 10.
l'arrestation 479
très, c'est parce que son aote« signifie la même chose que les paroles qu'il adresse à Jésus, » dans les premiers Évangiles ^, « pour le détourner de la mort ^. »
Il est certain que le coup d'épée en cette circonstance convient bien à l'apôtre empressé et ardent qui, après la confession de Gésarée, s'indigne à la pensée du Messie voué à la mort, et, à l'occasion du lavement des pieds, se dérobe si vivement au service que veut lui rendre le Maître. Mais ne faut-il pas justement y voir une preuve que le trait johannique est pris dans la réalité? Nous n'avons pas constaté jusqu'à présent que les précisions apportées par notre auteur aux données traditionnelles soient basées sur des combinaisons réfléchies.
Au sujet de Malchus, M. Loisy se contente de ces remarques discrètes : « Le nom est des plus communs. On dira plus loin qu'un disciple, qui doit être le disciple bien-aimé, avait ses entrées dans la maison du grand-prêtre ^ : c'est peut-être pour préparer cette assertion, nécessaire à l'équilibre symbolique du récit, que l'auteur se montre si bien informé. Il a pu se dispenser, dans ce cas, d'attacher au nom du serviteur une signification mystique *. »
Aucun nom, en effet, n'est moins susceptible de symbolisme que celui de Malchus : les réflexions de M. Loisy le montrent bien. Cela ne confirme pas l'hypothèse que les additions propres à notre évangéliste seraient dues à des préoccupations tendancieuses.
Le motif par lequel le critique essaye d'expliquer néanmoins la mention de ce personnage est tout à fait injustifié. Que l'évangéliste nomme le serviteur du grand-prêtre au moment où il est blessé dans le jardin, on ne voit pas que cela puisse le moins du
' Marc, VIII, 31-33 = Matth., xvi, 21-23.
- Loisy, Le quatr. Évang., p. 825.
* Jean, xvni, 15, 16.
* Loisy, op. cit., p. 826.
monde aider à comprendre que le disciple, mentionné plus loin en compagnie de Pierre, soit connu chez le grand-prêtre. Ce qui est vrai, c'est que la mention du nom de Malchus se conçoit au mieux dans l'hypothèse où Tévangéliste lui-même avait été en relations avec la maison pontificale, c'est-à-dire dans l'hypothèse où il s'identifie avec le disciple qui introduit Simon dans la cour du palais et qui n'est autre que le disciple aimé de Jésus ^.
Par le fait, la teneur générale du quatrième Évangile, et tout ce que nous avons vu jusqu'ici, rendent invraisemblable que l'auteur ait inventé des détails aussi simples, aussi dépourvus de signification, aussi indifférents à tout symbolisme, que les relations du disciple bien-aimé avec les domestiques du grandprêtre et le nom du serviteur blessé par Simon. Nous avons donc toutes raisons de croire que l'évangéliste désigne le serviteur à bon escient.
Ce renseignement personnel, joint aux précédentes informations du même genre, garanti encore par la donnée indépendante concernant le Cédron, dont il est particulièrement facile de vérifier l'exactitude, nous donne pleine confiance que l'auteur de notre récit est un historien qui peut marcher de pair avec les Synoptiques.
^ A la suite Strauss, Nouv. vie de Jésus, t. ii, p. 137, J. Réville, Lequatr. Évang., p. 320, et M. Loisy, Le quatr. Évang., p. 128,834, admettent cette identification. Or il paraît impossible de soutenir avec ces critiques, que le disciple en question est un personnage purement symbolique. De l'aveu de MM. Bonsset, Die Offenbarun g Johannis, 1896, p. 46, von Soden, Urchristl. Lit., p. 216, H. J. Holtzmann, Evang. Joh., p. 208, ce disciple est un témoin réel des raits racontés : personnellement connu chez le grand-prêtre, il a pu connaître le nom du serviteur blessé par Simon-Pierre et l'intervention de son cousin dans l'épisode du reniement. Cf. L'origine du quatr. Évang., p. 368-373, 473; Sanday, Fourth Gosp., p. 90.
§ II. — Chez le grand-prêtre.
Le récit johannique de l'airrestatioii est relié à celui de la comparution devant le grand-prêtre, par ces mots : « La cohorte donc, le chiliarque et les valets des Juifs, se saisirent de Jésus et le lièrent ^. »
« Non seulement on l'arrête, remarque M. Loisy, mais on le charge de liens, circonstance que ne mentionnent pas les Synoptiques, du moins en cet endroit^. » C'est plus tard, en effet, au moment où les sanhédristes livrent leur prisonnier à Pilate, que saint Matthieu et saint Marc parlent de l'enchaînement du Sauveur ^. Comment l'évangéliste qu'on nous dit préoccupé de faire ressortir la gloire du Christ, a-t-il retenu ce trait humiliant? Il n'était aucunement nécessaire : saint Luc l'omet complètement *; notre rédacteur lui-même ne le signalera pas dans l'endroit parallèle à celui où l'insèrent ses devanciers ^. D'où vient qu'il l'introduit là où nul des précédents évangélistes ne le mentionnait?
M. Loisy constate, comme une chose toute simple, que « Jésus, après avoir montré sa toute-puissance, consent à subir l'extrémité de l'humiliation ^. » Mais comment accorder cet aveu avec .l'hypothèse, alléguée naguère, que l'écrivain cherche à grandir systématiquement le Sauveur?
Il est vrai que le critique ajoute : « L'évangéliste paraît avoir anticipé ce détail, pour signifier l'espèce de contrainte où le Christ réduit sa puissance divine. »
' Jean, xviii, 12.
* Loisy, Le quatr. Évang., p. 832.
* Marc, XV, 1 = Matth., xxvii, 2.
* Luc, XXIII, 1.
* Jean, xvni, 28.
* Loisy, loc. cit.
Mais cette nouvelle supposition ne fait qu'accuser une fois de plus l'arbitraire de l'exégèse symboliste. La singulière façon, en effet, de figurer comment le Christ lie ■■ sa propre puissance, que de le montrer enchaîné par les soldats !
Et c'est tout ce que M. Loisy a pu trouver dans notre épisode en fait de détail tendant à glorifier le Sauveur. En revanche, force lui est bien de constater que, dans le récit de l'interrogatoire par le grandprêtre, l'évangéliste ne fait pas difficulté de dire : « Un des valets, qui se tenait là, donna un soufflet à Jésus, en disant : Est-ce ainsi que tu réponds au gi'and-prêtre ^? »
Pour atténuer l'effet de cette mention, M. Loisy fait remarquer, avec J. Révilie, le silence gardé par notre écrivain sur la scène ignominieuse qui suit l'interrogatoire de Jésus par Caïphe -, et souligne ce qu'il y a de solennel dans la réponse du Christ à son agresseur : « Si j'ai mal parlé, montre où est le mal; si j'ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ^? » « Des mauvais traitements que les Synoptiques décrivent avec une sorte de complaisance, observe le critique, le quatrième Évangile ne retient qu'un soufflet donné à Jésus pai^ un serviteur du grandprêtre... Au lieu des crachats et des nombreux souftlets, accompagnés d'injures et de risées, que Jésus a subis sans se plaindre, un seul soufflet reste, comme symbole de l'attentat commis par les Juifs contre la majesté du Christ. Cette majesté n'en parait pas diminuée, parce que le Christ relève aussitôt l'affront ; sa protestation solennelle accable l'insulteur, et le grand-prêtre et le judaïsme tout entier '*, »
' Jean, xviii, 22.
• Marc, XIV, 65 ^ Matth., xxvi, 67-68 — Luc, xxii, 63-65. ■' Jean, xviii, 23.
* Loisy, Le quatr. Écang., p. 838. Cf. J. Réville, Le quatr. Évang., p. 268.
Mais, de quel droit supposer que l'épisode du soufflet est destiné, dans la pensée du quatrième évangéliste, à remplacer celui des mauvais traitements que décrivent ses devanciers? Les deux scènes ne se correspondent pas : la première, comme nous le verrons, se passe lors de la comparution devant Anne; la seconde, à la suite de l'interrogatoire par Caïphe. Notre auteur a passé ce dernier interrogatoire, et l'épisode qui le suit, sous silence : il n'a pas pour cela l'intention de supprimer comme indignes du Christ les détails qu'il omet.
S'il s'offusquait des mauvais traitements que ses devanciers racontent, pourquoi ne pas les avoir tus d'une façon complète? Avait-il besoin de garder ce soufflet, pour l'insérer dans un récit entièrement indépendant?
Dire que le soufflet demeure, comme « symbole » de l'attentat des Juifs à la majesté du Sauveur ^, ou qu'il n'atteint pas réellement cette majesté, parce que le Christ relève aussitôt l'affront, sont des assertions purement arbitraires, qu'inspire seul le parti pris. L'insulte est réelle; et la réponse de Jésus, tout autre chose que la protestation d'un Dieu offensé : on y sent, non la morgue hautaine que semble dire le critique, mais ce calme très digne qui fait la grandem' du Christ synoptique lui-même au milieu de ses plus grands abaissements.
Il reste donc que très librement le quatrième évanliste montre son Christ honteusement souffleté par un valet. Cela n'est évidemment pas du théologien mystique que l'on suppose, mais ne peut être que d'un historien consciencieux et exact.
ï M. Loisy, op. cit., p. 839, voit aussi dans le valet « le représentant du judaïsme incrédule et meurtrier du Christ. > Hypothèse également gratuite.
D'autres détails se rencontrent en notre récit, qui lui donnent un cachet historique très particulier. L'évangéliste dit que l'on conduisit Jésus « chez Anne en premier lieu, parce qu'il était beau-père de Caïphe, qui était grand-prêtre de cette année-là ^. » Or, si l'on se reporte aux récits synoptiques, il y est question seulement d'un interrogatoire par « le grand-prêtre Caïphe 2. » La mention d'une première comparution devant Anne se présente donc chez notre auteur comme une information complémentaire. Doit-elle être considérée comme historique ?
Au dire de M. H. J. Holtzmann ^, le quatrième évangéliste aurait imaginé cette première station, en s'inspirant de la donnée que fournissent le troisième Évangile et le livre des Actes, au sujet des deux grands-prêtres Anne et Caïphe *. « Étant donnée sa méthode ordinaire, observe M. Loisy, la mention de Hanan comme grand-prêtre, dans Luc, a très bien pu lui suggérer l'idée de l'incident *•. »
Cette supposition cependant est insoutenable. La donnée du troisième Évangile vient à propos de la vocation de Jean-Baptiste à son ministère de précurseur : c'était « sous le grand-prêtre Anne et Caïphe ^. » Celle du livre des Actes figure à l'occasion de la citation des apôtres Pierre et Jean devant le sanhédrin : parmi les membres de la famille pontificale qui siégeaient avec les anciens et les scribes,
1 Jean, xviii, 13.
2 Marc, XIV, 53 = Matth., xxvi, 57 = Luc, xxii, 54. " H. J. Holtzmann, Evang. Joh., p. 209.
* Luc, III, 2; Act., iv, 6.
* Loisy, Le quatr. Évang., p. 833. Cf. Strauss, Nouv. vie de Jésus, t. II, p. 331.
* Luc, III, 2 : t-KÏ àpytepÉwç "Avva 7.al Kaïàça.
l'auteur nomme en premier lieu « Anne le grandprêtre et Caïphe ^. » Il serait, à coup sûr, étrange que ces données, très simples et d'ailleurs assez obscures, aient suffi au quatrième évangéliste pour supposer une première comparution devant Anne. Tout au plus, lui auraient-elles permis de montrer ce personnage associé à Caïphe dans la séance solennelle du sanhédrin où comparaît le Sauveur. Mais il est tout à fait invraiseroblable qu'elles lui aient fait imaginer une station aussi distincte de celle que mentionnent les Synoptiques.
Pour avoir créé un épisode si nouveau, il faudrait que l'écrivain eût été mû par un intérêt didactique très spécial. Or, on ne voit pas du tout quel aurait pu être cet intérêt.
Afin de mieux le montrer, il nous faut d'abord élucider un petit problème de critique textueUe.
Si l'on prend le texte johannique, tel qu'il figure dans tous les manuscrits connus, à l'exception de la version syriaque du Sinaï, l'interrogatoire de Jésus, raconté après la mention de sa comparution devant Anne, se passe devant ce même personnage. C'est, en effet, seulement à la suite de cet interrogatoire que nous trouvons cette déclaration : « Anne l'envoya donc lié vers Caïphe le grand-prêtre ^ :» ce qui suppose manifestement que l'interrogatoire précédent a eu lieu devant Anne lui-même.
A cela on objecte « l'enchevêtrement de l'interrogatoire de Jésus avec le reniement de saint Pierre ^. » « Tout est confusion, dit-on, dans le texte commun *. » Et l'on fait l'hypothèse que, dans le texte primitif, l'interrogatoire de Jésus se serait passé, non devant
' Act., IV, 6 : "Avva; ô àpyispcù; xai Kaïâ^aç.
* Jean, xviii, 24.
^ Loisy, Le quatr. Évang., p. 827.
♦ Id., ihiil., p. 829.
Anne, mais devant Gaïphe, comme chez les Synoptiques.
Le texte johannique actuel aurait donc subi une transposition. Aussitôt après le verset 13, où Jésus apparaît amené chez Anne, se serait trouvé primitivement le verset 24, où il est question de son envoi d'Anne à Gaïphe; puis seraient venus les versets 14-15, où est décrite l'entrée de Jésus dans le palais du grand-prêtre; à leur suite, se placeraient les versets 19-23, racontant l'interrogatoire par ce même grandprêtre, qui serait donc Gaïphe; enfin, les versets 16-18 et 25-27, relatant d'un seul trait les reniements successifs de saint Pierre.
« Le fait de la transposition est certain, déclare M. Loisy, et l'on peut maintenant s'abstenir de conjectures pour la restitution du texte, attendu que la version syriaque du Sinaï présente ces récits tels que l'évangéliste a dû les concevoir et les rédiger i. »
Gomment s'est faite la transposition? « L'hypothèse d'une confusion accidentelle, causée par la disposition matérielle du texte dans un manuscrit typique, à une époque très rapprochée des origines, paraît la plus vraisemblable; mais elle n'exclut pas, pour la formation du texte actuel, le souci de la conciliation avec les Synoptiques *. »
En réalité, cette hypothèse, si on la considère d'abord en elle-même, est contre toute vraisemblance . Il paraît impossible d'attribuer la transposition à la confusion accidentelle dont on parle. Il ne s'agit, en effet, ni d'une omission, ni d'une interversion de versets, facilement explicables par une inattention de copiste. L'enchevêtrement compliqué qu'il faudrait supposer doit forcément avoir un motif réfléchi. Or ce motif ne se conçoit pas. Le texte commun pré-
1 Loisy, i7»id., p. 828.CÎ. Spitta, Zur Geschichte und Litteratur des Urchristentums, 1893, t. i, p. 155-204; Calmes, S.Jean, p. 420-421. ^ Id., ibid., p. 831.
sente rinterrogatoire de Jésus comme ayant eu lieu non devant Caïphe, mais, à la différence des Synoptiques, devant Anne, et le reniement de Pierre comme s'étant passé dans la cour dp ce même grand-prêtre : comment peut-on insinuer qu'un tel texte soit né d'un souci de conciliation avec les Évangiles traditionnels ?
Il paraît au contraire évident que ce souci est à la base de Tarrangement que l'on propose. On s'étonne que la scène décrite par saint Jean n'ait pas pour théâtre le palais de Caïphe, comme dans les premiers Evangiles; et l'on modifie la suite des versets de manière à obtenir une correspondance exacte avec les relations antérieures. Cette préoccupation d'accorder les textes ne date pas de nos jours : on la trouve chez les plus anciens écrivains ^ ; il n'est pas étonnant qu'elle ait inspiré l'auteur de la version syriaque du Sinal.
Précisément, cette version se remarque par une habitude assez fréquente de corriger le texte traditionnel, d'en expliquer ou modifier les données les plus obscures, parfois même d'en transposer les versets pour obtenir une meilleure suite d'idées '^. L'auto-
^ Saint Cyrille d'Alexandrie, In Joannis Evang., xviii, lisait le V. 24 après le v. 13. Tischendorf cite un ms. min. 235, où se trouve la même disposition, qu'ont adoptée Luther et Bèze. Beaucoup d'interprètes, sans admettre de transposition, ont essayé de traduire le V. 24 au plus que parfait : « Anne V avait envoyé à Caïphe. » Cf. dom Calmet, S. Jean, in h. 1.; Fillion, S. Jean, p. 830, 334.
■ La version syriaque du Sinaï brode sur le texte authentique et le glose. Par exemple, dans i, 41 : « André vit Simon, son frère, ce jour-là, et il lui dit : Mon frère, nous avons trouvé le Messie ; » m, 6 : « Ce qui est né de l'esprit est esprit, parce que Dieu est un esprit vivifiant »; vi, 63 : « C'est l'esprit qui vivifie le corps ; » xii, 14 : « Selon qu'il est écrit parle prophète Zackarie ; » xx,17 : » Et elle courut vers lui pour le toucher. Et il lui dit : ne me touche pas ; » xxi, 6 : « Et quand ils l'eurent jeté comme il Favaà dit, ils cherchèrent à tirer le filet dans la barque, et ils ne le pouvaient pas, à cause du poids des poissons qu'il contenait; » cf. m, 34, xx, 26, 29, xxi, 7, etc. — Elle retouche et corrige les termes ou passages difficiles. Par
rite d'une version aussi tendancieuse est donc tout à fait suspecte, en ce qui regarde Farrangement de notre passage. On doit l'estimer nulle, si l'on considère combien il serait étrange que la transposition supposée eût passé dans tous les manuscrits connus en dehors de cette version syriaque ^, si l'on se souvient, d'autre part, que la transposition en question paraît inexplicable par un accident ou par une modification intentionnelle, tandis que le texte de la version syriaque se comprend au mieux comme une correction systématique \
exemple, dans iv, 5 : « Sichem », au lieu de Sychar; vu, 36 : « Et où je vais (au lieu de : je suis), vous ne pourrez venir; » viii, 44 : « Vous êtes du malin (au lieu de : du diable comme père) ; » cf. III, 3, 13; VIII, 57; xi,45; xiii, 24; xviii,15, 23; xxi,25, etc. — Elle transpose pour donner une meilleure suite au récit. Par exemple, dans IV, 6-9, elle donne d'abord le verset 6» puis le verset 8, où il est question des disciples, puis le verset 6'', avec la transition : « Et quand Notre-Seigneur s'assit, il était la sixième heure. » — Enfin, elle combine ou harmonise le texte avec celui des Synoptiques. Par exemple, dans vi, 11 : « Jésus prit les pains et, ayant rendu grâces, il les distribua aux disciples, et les disciples aux convives ; » xii, 3 : « Alors, Marie prit un case d'albâtre contenant une livre de pur nard, très précieux, et le répandit sur la tête de Jésus pendant qu'il était à table, et elle oignit ses pieds et les essuya avec ses cheveux; » xii, 7 : « Laisse-la : elle l'a gardé pour le jour de ma sépulture; » xii, 12 : « Et le lendemain il se mit en route et vint au mont des Oliviers, et la foule nombreuse... ;» xviii, 28 : « Pour ne pas se souiller pendant qu'ils mangeaient les azymes. »
^ C'est la remarque de J. Réville, Le quatr. Évang., p. 271, note 2, qui se prononce contre le texte de la version syriaque.
* Les particularités alléguées par M. Loisy en faveur de son hypothèse n'ont aucune signification. L'enchevêtrement du reniement de Pierre dans le récit de l'interrogatoire existe tout pareillement, et avec des reprises analogues, dans saint Matthieu (xxvii, 58; reprise, v. 69) et dans saint Marc (xiv, 54; reprise, v. 66). Les détails sur Caïphe, dans Jean, xviii, 14, s'expliquent par l'intérêt qui s'attache à sa personne, bien qu'ici l'évangéliste se contente d'une allusion à son rôle dans le jugement du Sauveur : xviii, 24 ; cf. XI, 2; XXI, 20. Aux versets 15-16, le disciple entre d'abord à la suite du cortège, parce qu'il est connu; il sort, quand il s'aperçoit que Pierre est resté dehors, et il s'orrupe df» l'introduire lui-même;
En bonne critique, il faut donc nous eu tenii* au texte commun non amendé. Or, dans ce texte, le grand-prêtre qui interroge Jésus ne peut être Caïphe, vers lequel le Sauveur ne sera envoyé que plus tard, mais seulement Anne, qui, après avoir interrogé l'auguste prisonnier, le fera conduire précisément à son gendre ^.
Il n'y a pas à objecter que l'interrogateur de Jésus est appelé « le grand-prêtre » 2. Cette appellation convenait à Anne, comme le montre la double mention très particulière de saint Luc ^. Anne, ou Hanan, fut en effet élevé au souverain pontificat en l'an 6 après Jésus-Christ. Déposé de sa charge par les Romains, en l'an 15, il ne perdit pour cela, aux yeux des Juifs, ni son autorité ni son titre *. Le langage de saint Luc atteste qu'il était, durant la vie publique de Jésus, regardé encore comme « le grand-prêtre » véritable,
rien n'indique qu'il ait suivi Jésus dans la salle de l'interrogatoire; au contraire, il est simplement dit qu'il le suivit « dans la cour. » Le critique s'étonne que Pierre trouve tout de suite un brasier allumé : mais était-il nécessaire d'un long temps pour cette opération, et est-il si difficile d'admettre qpie le disciple aura mis quelques minutes avant de remarquer l'absence de son compagnon et pour négocier son entrée dans la cour?
1 La mention : Anne « envoya Jésus lié à Caïphe le grand-prêtre, » paraît donner la conclusion et pour ainsi dire la sanction du premier interrogatoire. Anne est perplexe : c'est pourquoi il renvoie Jésus devant Caïphe, tel qu'on le lui a amené. D'ailleurs, pour la légalité du procès aux yeux de Rome, l'accusé devait comparaître devant le grand-prêtre en exercice et, comme nous allons le dire, seul officiellement reconnu : la station devant Anne, le grand-prêtre de droit, ne regarde en quelque sorte que la légalité juive; en renvoyant Jésus « lié », Anne montre à Caïphe que la cause demeure entière et qu'il la lui abandonne.
2 Jean, xviii, 19, 22.
' Ci-dessus, p. 484. 485, Remarquer la manière dont saint Luc applique très spécialement à Anne le titre de « grand-prêtre ».
* Cf. E. Schtirer, Geschichte des judischen Volkes im Zeitalter Jesu Christi, d" édit., 1898, t. u, p. 217, 221; E. Stapfer, La Palestine au temps de Jésus-Christ, 5« édit., 1892, p. 414.
bien que rintorvention de Rome l'eût fait remplacer, depuis plusieurs années déjà, par Gaïphe ^.
Telle parait être aussi la pensée du quatrième évangéliste. Ce n'est évidemment pas comme « beaupère » du grand-prêtre qu'Anne lui paraît qualifié pour interroger en premier lieu Jésus, mais bien parce qu'il participe, lui aussi, à la dignité pontificale, et même parce qu'il la possède antérieurement et supérieurement à Gaïphe. N'est-ce pas pour cela qu'il nomme expressément ce dernier ; « le grand-prêtre de cette année-là, » comme si, simple remplaçant d'Anne, le véritable grand-prêtre à vie, Gaïphe n'avait été qu'un pontife temporaire, reconnu pour le moment par Rome à la tête du collège des prêtres et à la présidence officielle du sanhédrin, mais chaque année à la merci des caprices du légat impérial ou du procurateur 2?
1 Joseph, surnommé Kaiaphas, fut grand-prêtre de l'an 18 à l'an HG environ. On voit, par l'historien Josèphe, que la famille d'Anne, à laquelle était apparenté Gaïphe, au témoignage de saint Jean, était une des familles pontificales où se recrutèrent le plus souvent les grands-prêtres ; elle en fournit huit, depuis le début de l'ère chrétienne jusqu'à la ruine de Jérusalem en 70. Cf. Schiirer, op. cit., t. II, p. 218, 222; Stapfer, op. cit., p. 414, 416.
- aL Loisy veut expliquer autrement l'expression choisie par l'évangéliste. A propos de xi, 49, où figure la même mention, il écrit, Le quatr. Évang., p. 664 : « L'arrière-pensée qui le domine est que Gaïphe, sans le savoir ni le vouloir, a prophétisé le salut du monde par Jésus, en tant qu'il était, lui Gaïphe, pontife de Vannée où le salut devait s'accomplir. » Mais cette explication ne peut s'appliquer à notre passage, xviii, 13 : ici, il n'y a plus lieu de souligner que Gaïphe est le grand-prêtre de l'année du salut; et si l'évangéliste avait voulu le faire ressortir comme tel, lui aurait-il associé, et en quelque sorte opposé, son beau-pèi-e le grand-prêtre Anne?
D'après les Synoptiques, Marc, xiv, 53 sq. = Matth., xxvi, 57 sq. = Luc, xxii, 54 sq., Pierre suit Jésus dans la cour « de Gaïphe, » et c'est là qu'a lieu le reniement. Mais on a le droit de supposer que Gaïphe habitait le même palais qu'Anne, son beau-père. C'était sans doute le palais pontifical, puisque les Synoptiques mentionnent qu'il s'y fait une réunion des sanhédristes, prêtres, scribes et anciens, Marc, xiv, 53 — Matth., xxvi, 57 ; cf. Luc, xxn,
Reprenons maintenant le fil de notre discussion. Que Ton place devant Anne ou devant Caïphe l'interrogatoire de Jésus raconté aux versets 19-23, on ne voit aucunement le motif qui aurait amené Tévangéliste à insérer le verset 13, où le Sauveur est dit conduit d'abord chez Anne.
Dans rhypothèse où le texte primitif aurait fait interroger Jésus par Caïphe, l'auteur aurait donc fait venir Jésus chez Anne pour rien ! Comment expliquer cette mention sans intérêt?
M. Loisy ose à peine insinuer que l'auteur « voulait trois stations sur le chemin de la croix, comme dans Luc, mais qu'il ne voulait pas d'Hérode *. » Vite, tant la conjecture est étrange, il se rabat à dire que « la visite inutile chez Hanan devient un de ces détails très précis que l'auteur du quatrième Évangile afïecte de marquer dans les cii'constances importantes et qui sont comme des clous pour fixer l'attention 2, » Mais voilà qui n'est pas peu extraordinaire de la part de notre symboliste ! Pouvait-on s'attendre à un trait d'apparence si réelle, et d'autre part si indifférent, chez le théologien qu'on nous dit absorbé dans sa contemplation?
Si l'on se place au point de vue du texte commun, seul véritablement critique, qui fait interroger le Sauveur par Anne, la préoccupation théologique n'explique pas mieux le complément apporté aux récits traditionnnels.
On ne peut supposer, en effet, que l'évangéliste
66. Schùrer, Gesch. des jud. Volkes, t. ii, p. 213. Si Anne était le j^rand-prêlre de droit, on comprend qu'il ait eu résidence en ce palais avec Caïpbo, son gendre, le grand-prêtre en exercice. L'expression : « envoya Jésus lié à Caïphe le grand-piêtre, » n'oblige aucunement à croire que Caïphe ait habité loin de son beau-père, et non dans une partie du même palais, de l'autre côté de l'atrium. Cf. Fillion, S. Jean, p. 329; Knabenbauer, In loan., p. 515.
■ Loisy, Le quatr. Évang., p. 832.
- Id., \bid., p. 833.
492 LA PASsSiON
ait inventé cette première comparution alin de relater un interrogatoire autre que celui des Synoptiques, et portant soit sur les disciples de Jésus, soit sur sa doctrine. Un tel interrogatoire aurait parfaitement convenu au grand-prêtre en exercice, chargé de veiller aux intérêts religieux de la nation. La preuve en est que M. Loisy l'attribue précisément à Caïphe, au lieu d'Anne ^.
Notre auteur était on ne peut plus à l'aise pour compléter, à son point de vue, la relation de ses devanciers, sans rien changer aux personnages. Cette rela-
ï II est vrai que, d'après le critique, cet interrogatoire ne serait pas historique, mais représenterait symboliquement le procès instruit par le monde juif et païen,à la fin du i^"" siècle.contre le christianisme. « L'auteur du quatrième Evangile, dit-il, op. cit., p. 836, connaît le christianisme comme une secte religieuse, et il le conçoit comme une doctrine : voilà pourquoi il résume tout le procès dans la question de disciples et d'enseignement;» p. 837 : « La réponse que le Christ fait pour lui-même vaut pour le christianisme : les païens prétendent qu'il se cache et qu'il a honte de se montrer au jour; on fait à son sujet toutes sortes de suppositions; rien pourtant ne serait plus facile que de connaître ce qu'il enseigne, ce qu'il veut et ce qu'il fait; car il ne se cache pas réellement et l'on n'aurait qu'à interroger ceux qui ont entendu et pratiqué les chrétiens. »
— Mais cette interprétation symbolique est tout arbitraire :. l'interrogatoire, tel que le rapporte saint Jean, ne peut faire difficulté au point de vue de l'histoire. Le Christ historique avait enseigné dans le temple : Marc, xi, 17, 18; Luc, xix, 47, 48; xxi, 37-38; et dans les synagogues: Marc, i, 39 = Matth., iv, 23 = Luc, iv, 44, etc.; cf. Jean, vi, 59. Il avait une doctrine, il avait des disciples : les pharisiens et les scribes ne l'ignoraient point; ils s'en étaient inquiétés à diverses reprises : Marc, ii, 6 sq., et parall.; ii, 16 sq.; Il, 23 sq.; m, 4-6; Matth., xi, 19 = Luc, vu, 34-35; Matth., xi, 25
— Luc, X, 21; Marc, x, 2 = Matth., xix, 3; Luc, xvii, 20; Marc, XII, 14, 18 sq., 28 sq., et parallèles. D'autant plus que le divin Maître opposait son enseignement au leur et s'élevait avec véhémence contre leurs propres traditions d'école : Marc, xii, 38 sq., et parall. ; Matth., XVI, 6, 12. Tout récemment encore, ils s'étaient efforcés, les uns après les autres, de le prendre en défaut sur quelque point de doctrine, afin de trouver dans son enseignement un chef d'accusation contre lui : Marc, xii, 13 sq. = Matth., xxii, 15 sq. = Luc, XX, 20 sq.