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CHAPITRE VI

§1. — La sépulture.

Dans le récit de la sépulture de Jésus, tel que le présente le quatrième Évangile, les critiques symbolistes retrouvent l'intention de signifier la gloire du Sauveur.

Deux personnages y figurent : Joseph d'Arimathie et Nicodème. « Ces hauts magistrats, déclare M. Loisy en continuant de s'inspirer de Strauss, sont des instruments providentiels de l'ensevelissement glorieux qui était destiné au Christ. Leur bienveillance à l'égard de Jésus fait que le judaïsme officiel rend, en leur personne, un hommage funèbre au Sauveur crucifié. » « L'auteur tient à dire que le Christ a reçu une sépulture très digne, par les mains des Juifs les plus respectables ^. »

Nicodème apporte cent livres de myrrhe et d'aloès mélangés. « La quantité, sans doute, est considérable, mais c'est pour mettre en relief l'honneur fait au Christ: Judas s'était scandalisé qu'on employât une livre de parfum pour Jésus vivant, et voici qu'on apporte cent livres à son cadavre ^ 1 »

1 Loisy, Le quatr. Évang., p. 895, 896. Cf. Strauss, Nouv. vie de Jésus, t. II, p. 378.

» Id., ibid., p. 897. Cf. Strauss, op. cU., p. 382.

val."hist., t. I. — 32

5(5(i l.A SÉPULTURE ET LA RÉSURRECTIO^

11 est dit qu'ils enveloppèrent le corps de Jésus de bandes avec les aromates, selon la coutume des Juifs. « Jean décrit l'ensevelissement du Christ pour faire valoir les honneurs qui lui ont été rendus et le miracle de la résurrection. Le Christ a été enseveli comme les grands de ce monde : c'est une manière de signifier sa royauté. Il était lié de bandes comme Lazare, mais il n'a pas eu besoin qu'on le déliât : c'est une manière de signifier sa victoire sur la mort ^. »

Enfin, le tombeau neuf, dont parle l'évangéliste, était « un sépulcre convenable pour le Christ ^. »

Ces affirmations sont-elles justifiées?

Il est d'abord tout à fait inexact que l'auteur s'intéresse à la « condition » de Joseph et de Nicodème, et qu'il veuille de « hauts magistrats » pour marquer l'honneur rendu au Christ par le « judaïsme officiel. » De Joseph, le quatrième évangéliste fait connaître simplement qu'il était disciple secret de Jésus 3; et de Nicodème, qu'il était venu jadis trouver le Sauveur de nuit *. Les premiers Évangiles, au contraire, font ressortir que Joseph d'Arimathie était un « homme riche » ', un « mombrc distingué du conseil » ^, un « conseiller, homme vertueux et juste » '. C'est donc la relation synoptique qui s'accommode de l'intention supposée ®, tandis que la relation johannique paraîtrait plutôt, au contraire, en être franchement exempte.

11 serait d'ailleurs assez étrange que l'évangélisii'

» Loisy, Le quatr. Évang., p. 898. Cf. Strauss, Nouv. vie de ..'/'SUS, t. II, p. 379.

^ Id., ibid. Cf. Strauss, ibid., p. 380.

' Jean, xix, 38.

* XIX 39; cf. III, 2.

■• Matth., XXVII, 57.

" Marc, XV, 43.

' Luc, XXIII, 50.

8 Cf. Strauss, op. cit., p. 379.

ait choisi intentionnellement des Juifs pour honorer la sépulture du Sauveur, M, Loisy s'en aperçoit, et il a pour toute explication : « Du reste, ces Juifs n'ont eu affaire qu'à son cadavre; ils disparaîtront après avoir accompli leur mission, et ce n'est pas à eux que Jésus ressuscité se montrera ^. » La réflexion, on le voit, st assez curieuse.

La seule circonstance que souligne l'évangéliste, est que Joseph et Nicodème étaient disciples, mais non avoués, du Christ. Or, cette particularité explique qu'ils aient pu tenter la démarche auprès de Pilate et s'occuper de l'ensevelissement de Jésus. Elle semble indiquée directement pour l'histoire.

Notre auteur, cela est vrai, parle d'un tombeau neuf, dans lequel nul encore n'avait été déposé ^ : mais c'est un trait fourni également par saint Matthieu et par saint Luc ^. Dans la réalité, le choix d'un tel sépulcre se comprend bien de la part des personnes amies qui président à l'ensevelissement du Sauveur. Pourquoi d'ailleurs l'écrivain néglige-t-il de préciser que ce tombeau n'était pas un tombeau ordinaire, mais un sépulcre riche, « creusé dans le roc » ? Ce détail est relevé par les trois Synoptiques *, et il aurait merveilleusement contribué à souligner la grandeur du Christ, enseveli comme les grands de ce monde ^. Ici encore, notre auteur se montre moins symboliste que ses devanciers.

Le rapprochement des cent livres de myrrhe et d'aloès avec la livre de parfum qui figure à l'onction de Béthanie n'aurait sa raison d'être que s'il s'agissait de part et d'autre d'un parfum de même nature et de même prix. Or, le quatrième évangéliste a eu soin

' Loisy, Le quatr. Évang., p. 896.

* Jean, xix, 41.

' Matth., XXVII, 60 : « dans son sépulcre neuf » = Luc, xxm, 53.

* Marc, XV, 46 — Matth., xxvii, 60 = Luc, xxiii, 53. ' Cf. Strauss, Noue, vie de Jésus, t. ii, p. 380.

de mentionner que le parfum de Marie était « un nard pur, très précieux, » que Judas estime à « trois cents deniers ^. » Dans notre passage, rien de pareil : il n'est question que d'un mélange commun de myrrhe et d'aloès; la quantité est considérable, parce qu'il s'agissait d'envelopper tout le corps du Sauveur ^. Sur quoi se baser pour opposer les cent livres d'aromates vulgaires à la livre de parfum rare et exquis ^ ?

Quant aux bandelettes qui serrent les aromates autour du corps, il est possible qu'elles soient mentionnées en vue de la découverte du tombeau vide : les disciples, accourus au sépulcre, trouveront, en effet, les bandelettes d'un côté et le suaire de l'autre * ; et cela montrera bien que la disparition du corps n'est pas le fait d'un enlèvement. Mais ce détail, avec sa portée apologétique, se comprend sans peine sous la plume d'un historien, qui se propose d'établir la foi par l'histoire. Rien ne permet de croire que notre écrivain ait en même temps tenu à marquer par là la vic^ toire du Christ sur la mort. S'il avait eu cette intention, aurait-il omis de signaler, à l'exemple de saint Matthieu et de saint Marc, que l'entrée du tombeau fut fermée par une grande pierre ^ ?

Le récit du quatrième Évangile est donc nettement conçu en dehors de la préoccupation alléguée. On a beau chercher ailleurs, on ne lui trouve pas de symbolisme plus plausible. .

^ Jean, xii, 3, 5. Ci-dessus, p. 395.

* Cf. Westcott, St John, p. 281; Knabenbauer, InJoan., p. 557. ' Le chiffre de « cent » ne semble pas avoir présenté à M. Loisy

d'allusion symbolique. La chose est extraordinaire. Comment se fait-il que l'évangéliste n'ait pas choisi un nombre imparfait, convenable à la cérémonie funèbre, ou un nombre parfait, apte à signifier le triomphe du Christ sur la mort?

* Jean, xx, 6-7.

* Marc, XV, 46 = Matth., xxvii, 60; Marc, xvi, 3-4. Cf. Loisy, Les Évang. syn., t. ii, p. 705-706.

Après avoir observé que « le jardin sur le Golgotha appartient à Jean, » M. Loisy ajoute : « Il n'est pas téméraire de supposer que ce jardin, voisin de l'endroit où la source de vie a jailli du flanc du Sauveur, où l'Église est née figurativement de son côté comme Eve est née d'Adam, ce lieu qui verra le Christ ressusciter dans la gloire de la vie éternelle, est, par rapport au paradis terrestre, le véritable Eden, le jardin de Dieu ^. »

Pour admettre cette allusion symbolique à l'Éden, il faudrait supposer qu'une correspondance existe entre la scène du coup de lance, d'une part, et, d'autre part, la création d'Eve ou le jaillissement de la source du paradis terrestre. Or, nous avons vu ^ que cette correspondance n'est établie que d'une façon assez arbitraire. L'allusion est d'ailleurs rendue très invraisemblable par la manière dont parle l'écrivain. Les faits que l'on suppose visés se sont passés « dans » le paradis terrestre, « au milieu de » l'Eden ^. Or, l'évangéliste ne précise pas que le crucifiement, et par conséquent le coup de lance, aient eu pour théâtre le jardin même qu'il mentionne. Ce jardin est signalé directement comme le lieu de la sépulture, et l'on ne voit pas quel rapport plausible on pourrait établir entre le sépulcre et le paradis terrestre. En tant que voulu par l'évangéliste, le symbolisme est sans la moindre probabilité.

Exempt des tendances systématiques que l'on prétend, notre récit ne doit-il pas être regardé comme strictement historique?

* Loisy, Le quatr. Évang., p. 898.

* Ci-dessus, p. 560. Cf. U origine du quatr. Évang., p. 37S. ^ Gen., II, 8, 10, 15 sq. ; m, 3, 8.

Il est à croire que M. Loisy lui ferait aujourd'hui une objection radicale. N'a- t-il pas prétendu récemment que Tensevelissement de Jésus était un fait légendaire ?

La découverte du tombeau vide, en effet, ne pouvant trouver son explication raisonnable dans l'enlèvemont du corps par les Juifs ou par les disciples, serait un argument de première valeur en faveur de la résurrection, si l'événement était reconnu authentique : c'en est assez pour que le critique, partant du préjugé rationaliste, suspecte cette authenticité. Cependant le récit est étroitement coordonné à celui de la sépulture ; si le Christ a été enseveli de la manière que décrivent les Évangiles, la constatation du vide du tombeau s'impose du même coup à l'historien : l'on ne concevrait pas que les Juifs, pour fermer la bouche aux apôtres prêchant Jésus ressuscité et pour ruiner d'un coup l'autorité de leur témoignage, n'aient pas organisé une vérification publique de l'état du sépulcre présent à tous les yeux et bien connu. L'on déclarera donc non historique l'une et l'autre narration, et ainsi a été émise la conjecture que le corps du Sauveur, au lieu d'être placé dans un tombeau, fut traîné au charnier ordinaire qui devait, pense-t-on, recevoir les cadavres abandonnés.

« On peut supposer, écrit M. Loisy, que les soldats détachèrent le corps de la croix avant le soir et le mirent dans quelque fosse commune, où l'on jetait pêle-mêle les restes des suppliciés. Quoi qu'il en soit de ce dernier point, les conditions de la sépulture urent telles qu'au bout de quelques jours il aurait été impossible de reconnaître la dépouille du Sauveur, quand même on l'aurait cherchée ^. »

Comment donc expliquer la formation des récits traditionnels? D'après le critique, la découverte du

1 Loisy, Les Évang. syn., t. i, p. 223 ; cf. t. ii, p. 696 sq.

tombeau vide, à prendre même le récit le plus ancien, qui serait celui de saint Marc, aurait été imaginée par l'apologétique chrétienne, à Teffet de prouver aux Juifs la résurrection. C'était, dit-il, « un expédient de controverse ^. » Le récit de la sépulture s'expliquerait d'une manière semblable. « L'ensevelissement n'a d'intérêt qu'eu égard à la résurrection : pour que Ton pût constater que Jésus était sorti du tombeau, il fallait d'abord qu'il y eût été mis; or, il ne pouvait y avoir été mis par ses disciples, le cadavre n'étant pas à leur disposition; l'intervention d'un personnage considérable était donc nécessaire; celui que Marc désigne est inconnu par ailleurs à la tradition apostolique; les autres détails de la sépulture servent à expliquer la démarche des femmes et la découverte du tombeau vide le dimanche matin 2, »

Cette hypothèse, il est aisé de le remarquer, part d'un a priori qui n'a rien de commun avec la pure exégèse. C'est parce que M. Loisy, s'inspirant du rationalisme de Strauss, s'inscrit d'abord en faux contre la réalité de la résurrection de Jésus, qu'il met au compte de la création légendaire ou mythique tout ce qui va justement à prouver cette réalité : d'abord la constatation du vide du tombeau, puis le fait même de la sépulture. Sur le premier point, il se met en opposition avec la presque unanimité des critiques, y compris Renan, Albert Réville. Henri et Oscar Holtzmann ^. Sur le second, pour rencontrer

1 Loisy, Les Évang. syn., t. i, p. 167.

* Id., ibid., p. 104. Cf. Les théories de M. Loisy, p. 88, 210, 212, 217-218.

2 Renan, Vie de Jésus, p. 448; Les Apôtres, p. 6-44; A. Réville, Jésus de Nazareth, t. ii, p. 461-463; H. J. Holtzmann, Die Synoptiker, p. 105; O. Holtzmann, Leben Jesu, p. 385-386. Cf. Schmiedel, art. Gospels, col. 1880; Guignebert, Manuel d'histoire ancienne du christianisme, 1906, p. 192-193.

une théorie semblable, il faut remonter jusqu'à Strauss, le père du mythisme ^, lequel semblait resté seul de son avis.

Nos deux épisodes sont, en effet, racontés par les trois plus anciens Évangiles, avec des détails extrêmement nets et précis; ils sont de ceux qui paraissent le mieux attestés en nos documents. Seul le partipris peut en faire suspecter Thistoricité.

L'un et l'autre sont d'ailleurs nécessaires pour expliquer raisonnablement la croyance, que M. Loisy reconnaît avoir été tout à fait primitive et étonnamment assurée, au fait de la résurrection. C'est peu de jours après la passion que les apôtres prêchent, en pleine Jérusalem, le Christ ressuscité; dans cette ville même, ils gagnent aussitôt à leur foi de nombreux adhérents : comment expliquer pareille hardiesse et pareil succès, si les Juifs avaient été à même d'objecter le cadavre resté dans le tombeau, ou jeté dans la fosse des suppliciés ? Les choses ne se comprennent bien que si les prédicateurs se sentaient soutenus par le fait public du tombeau reconnu vide, et si leurs adeptes trouvaient dans ce fait extérieur un point d'appui solide pour leur foi.

^ Sur ce point comme sur tant d'autres, M. Loisy suit, en effet, Strauss de très près et transforme ses insinuations en affirmations critiques. Strauss, Nouv. vie de Jésus, t. i, p. 379, commence par dire : « L'ensevelissement de Jésus, aussitôt après la descente de croix, faisait partie de la tradition chrétienne dès le temps de l'apôtre Paul (I Cor., XV, 4), et ne soulève pas d'objection historique. » Puis, venant à discuter la genèse de la croyance à la résurrection, il insinue, p. 413 : « Rien n'est moins établi que l'ensevelissement de Jésus dans ce tombeau creusé dans le roc, et appartenant à Joseph d'Arimathie... Il est très possible que le corps de Jésus ait été jeté avec ceux d'autres suppliciés dans quelque lieu impur, et alors les disciples auraient pu moins facilement le chercher. » Cf. t. ii, p. 378 : « La foi des premiers chrétiens devait naturellement attacher une haute importance à ce que le corps de Jésus eût reçu les . honneurs de la sépulture... etc. » Cf. Vie de Jésus, t. ii, p. 594, 599, 680-682.

Ne fallait-il pas d'ailleurs un événement comme celui que signale la démarche des femmes au tombeau, le lendemain du sabbat, pour motiver la fixation de la résurrection du Christ au troisième jour après sa mort? M. Loisy convient que le 'chiffre trois « a dû être admis à peu près en même temps que l'idée de la résurrection ^. » Or, il semble impossible de justifier l'adoption primitive de ce chiffre autrement que par sa correspondance cà la réalité du fait -.

Quant à la sépulture du Sauveur, l'apôtre saint Paul y fait maintes fois allusion, en termes généraux, néanmoins très significatifs, comme à un fait bien connu, dont on peut parler couramment ^. Comment croire, qu'au sein de communautés chrétiennes en relations incessantes et en antagonisme aigu avec la synagogue, on ait pu rappeler si facilement un fait que les Juifs avaient tout intérêt à contredire, bien plus, qu'on ait eu l'audace d'imaginer, tout exprès pour leur démontrer la résurrection, un récit de sépulture aussi circonstancié que celui que nous lisons, avec mention si précise du personnage juif, Joseph d'Arimathie, dont il était particulièrement aisé de contrôler l'identité, avec l'exactitude du rôle qui lui était prêté ?

L'hypothèse, arbitraire en elle-même et contraire à l'opinion générale des critiques, soulève de telles invraisemblances qu'il est impossible à un historien sérieux de l'admettre ^.

^ Loisy, Les Évang. syn., t. ii, p. 723. Cf. Strauss, Noiw. vie de Jésus, t. I, p. 418 : « C'est une donnée très ancienne, très précise, qui fait ressusciter Jésus le troisième jour, et le fait apparaître ce jour-là ; elle a des apparences vraiment historiques ; » p. 419 : a Le choix du troisième jour a pu trouver crédit du vivant des apôtres, et être accepté par eux-mêmes, sans nul fondement historique. »

2 Cf. Les théories de M. Loisy, p. 354-355.

' I Cor., XV, 4; Col., ii, 12; Rom., vi, 4; x, 7; Éph., iv, 9; Act., XIII, 29,

♦ Cf. Les théories de M. Loisy, p. 353-357 ; ^Christologie, p. 98- 104,

L'on ne peut 'donc opposer dès l'abord à notre épisode une fin de non recevoir. Il s*agit simplement do savoir si la narration johannique, mise en parallèle avec les récits antérieurs, apparaît comme une simple exploitation de ces récits, ou si elle ne représente pas, au contraire, une tradition indépendante, autorisée, venant confirmer et compléter le témoignage des premiers Évangiles.

M. Loisy met tout en œuvre pour montrer que notre évangéliste copie, à la fois, ses devanciers et les contredit. « Dans les Synoptiques, dit-il, il n'est question que du linceul acheté par Joseph : celui-ci n'a pas le temps d'embaumer Jésus, et les femmes se proposent de le faire après le sabbat. Jean ne s'inquiète pas du temps qu'il a fallu pour ajuster cent livres de parfums autour d'un cadavre avec des bandes de toile... Ici la contradiction saute au yeux, et les essais de conciliation sont tout à fait ridicules. Si les choses se sont passées comme le dit Jean, elles ne se sont pas passées comme disent les Synoptiques ; et si les Synoptiques représentent sur ce point une tradition autorisée, Jean représente une tradition fautive, à moins qu'il ne représente aucune tradition. Cette dernière hypothèse est la plus vraisemblable ^. ))

Mais bien exagérées sont les allégations du critique. Est-il d'abord bien sûr que, d'après les Synoptiques, il n'y ait pas eu un certain embaumement accompli le vendredi soir, avant celui que les femmes se proposent de faire le lendemain du sabbat? Saint Luc suppose nettement quelque chose de semblable, lorsqu'il écrit : « Pierre, se levant, court au sépulcre; et s'étant penché, il voit les bandelettes seules; et il revient chez lui, s'étonnant de ce qui est arrivé ^. »

Luc, XXIV, 12.

A vrai dire, Tauthenticité de ce passage est discutée; M. Loisy juge « beaucoup plus probable » que le verset « a été interpolé dans Luc d'après Jean ^. » Cependant le fait de l'interpolation n'est pas du tout établi. Le texte figure dans les manuscrits les plus anciens et les meilleurs ^ ; il ne détonne pas avec le contexte et paraît, au contraire, donner une suite plus satisfaisante, au point de vue littéraire ^. Un passage ultérieur, nullement suspecté, du même saint Luc, parle clairement d'une visite de disciples au tombeau, après la démarche des femmes : « Quelques-uns d'entre ceux qui sont avec nous, disent les pèlerins d'Emmaûs, s'en sont allés au sépulcre et ont trouvé comme les femmes avaient dit, mais ne l'ont point vu lui-même *. » Ce verset rend, semble-t-il, hautement probable l'authenticité de la démarche de Pierre, racontée dans le passage précédent ^.

Si le passage en question est authentique, nous avons une tradition spéciale, qui complète le récit des deux

* Loisy, Le quatr. Évang., p. 904.

* Dans tous les manuscrits grecs, à l'exception du manuscrit de Bèze, D.

^ Saint Luc a coutume de relier ses phrases par la conjonction ■/.ai, mais, pour rompre la monotonie, il lui substitue, à intervalles assez régulièrement rapprochés, la particule de liaison Se. Or cette dernière particule figure justement dans notre verset 12. Si on le supprime, nous avons une série anormale de sept propositions (v. 10-16), commençant par /.a-. — D'après M. Loisy, Les Évang. syn., t. II, p. 732, «tous les mots importants se retrouvent chez Jean, et ne sont pas familiers à Luc; ainsi le troisième Évangile n'a point parlé de linges, mais seulement du linceul, tandis que Jean parle de linges et de suaire. » La vérité est que le verset de saint Luc n'a aucun terme qui soit propre au quatrième Évangile et ait de quoi étonner dans le troisième. Dans Luc, xxiii, 53, il n'est question que d'un linceul, mais il s'agit directement à cet endroit du corps déposé de la croix, non de son ensevelissement; rien n'empêche que, non seulement le linceul, mais encore des bandelettes et un suaire aient servi ensuite à la sépulture du Sauveur.

* Luc, XXIV, 24.

* Cf. H. J. Holtzmann, Die Synoptiker, p. 422.

premiers évangélistes touchant la visite des i'einmcs au tombeau. Or, nous y trouvons mention expresse de bandelettes ayant dû servir à la sépulture du Sauveur.

En tout cas, l'embaumement dont parle le quatrième Évangile n'a rien qui contredise le récit synoptique de la sépulture; et ce qu'il offre de spécial peut parfaitement appartenir à^une information plus complète.

On objecte qu'il aurait fallu du temps pour embaumer le corps à la manière que décrit notre auteur. Mais le temps ne ferait défaut que si l'évangéliste avait retardé la mort de Jésus jusqu'à six heures du soir ^. Nous avons vu ^ qu'il n'en est rien. Or, en mettant en fait que le Sauveur a rendu le dernier soupir vers trois heures, comme la démarche de Joseph d'Arimathie auprès de Pilate n'a pas dû tarder beaucoup — elle semble presque simultanée avec celle des Juifs — nous avons tout le temps voulu pour l'embaumement. Celui-ci d'ailleurs a pu être sommaire et hâtif, selon que l'heure pressait ^. Chose digne de remarque, notre auteur s'exprime de façon à faire entendre que, pendant que Joseph vient réclamer le corps au gouverneur et en prendre livraison à la croix, Nicodème, de son côté, se procure les aromates, puis vient le trouver au Calvaire *, où tous les deux prennent le corps de Jésus, pour y appliquer les parfums avec les bandes de toile.

Tandis que saint Jean mentionne les bandelettes et, plus loin, un suaire qui recouvrait la tête du Sauveur ^, les autres évangélistes parlent d'un linceul ®. Mais ces données ne sont pas nécessairement contradictoires : elles peuvent fort bien être complémentaires.

^ Cf. J. Réville, Le quatr. Évang., p. 284.

' Ci-dessus, p. 540-541.

' Cf. H. J. Holtzmann, Evang. Joh., p. 220,

* Jean, xix, 38-39.

* Marc, XV, 40 — Matth., xxvii, 59 ^ Luc, xxiii, 53.

Elles le sont sûrement, s'il est vrai que saint Luc, outre le linceul qu'il signale à l'exemple des deux autres Synoptiques, signale également les bandelettes, dans le verset que nous avons examiné ^.

A suivre les premiers Évangiles, les femmes se proposent d'embaumer le corps du Christ après le sabbat : cela encore ne va pas contre le témoignage de notre document. On voit d'une façon assez claire, dans les Synoptiques, que les femmes se défient du notable juif, Joseph d'Arimathie : elles se tiennent à distance; c'est de loin, et comme à la dérobée, qu'elles assistent à la sépulture, en observant surtout l'endroit où le corps est déposé ^. Dans ces conditions, l'on comprend qu'elles ne se soient pas rendu un compte exact de la manière précise dont l'ensevelissement vient d'être opéré : elles jugent sans doute l'embaumement provisoire ou insuffisant; elles tiennent à ce qu'il soit complété ou repris par des mains plus soigneuses et à loisir. Sur ce point encore, le quatrième Évangile peut compléter et préciser les récits antérieurs.

Plusieurs traits paraissent, en effet, révéler une information spéciale et digne de créance. Notre auteur est seul à spécifier que Joseph d'Arimathie était un disciple secret; tel était aussi sans doute Nicodème, dont il rappelle précisément qu'il vint une première fois trouver Jésus la nuit.Or cette particularité explique au mieux l'attitude timide et défiante que les Synoptiques attribuent aux femmes, surveillant l'ensevelissement.

Les détails qui concernent Nicodème présentent un cachet tout particulier d'authenticité. Ce person-

^ Luc, XXIV, 12. Ci-dessus, p. 574.

" Marc, XV, 47 = Matth., xxvii, 61 = Luc, xxiii, 55-56. Cf. O. Holtzmann, Leben Jesu, p. 386.

nage no joue qu'un rôle secondaire par rapport à celui do Joseph d'Arimathie : on comprend qu'il ait pu être omis par les premiers Évangile». Mais, ce que Ton ne s'expliquerait absolument pas, c'est qu'il eût été introduit ici par le quatrième évangéliste pour un motif autre que celui de l'histoire. Il figure dans un épisode raconté au début de l'Évangile 1; l'écrivain le rappelle : or, entre cet épisode et celui qui nous occupe on ne trouve aucune liaison d'ordre logique ou didactique. Quel besoin avait-on do créer pour lui, à côté de Joseph, un rôle nullement nécessaire, purement accessou-e, qui n'ajoute absolument rien à la signification du récit? Tout donne à penser que l'évangéliste dépend ici de la simple réalité.

Il est certain que ce notable pharisien 2, partisan de Jésus en secret, offre, une physionomie aussi vivante que Joseph d'Arimathie, ou que ce Gamaliel dont parle le livre des Actes ^. Son nom est grec; mais, observe M. Loisy lui-même, « l'usage de noms propres grecs était fréquent alors chez les Juifs palestiniens *. » Bien plus, « le Talmud connaît un Nicodème contemporain de la ruine de Jérusalem, dont le nom juif était Buni, et qui aurait été disciple de Jésus ^.»

« Cette tradition rabbinique, remarque M. Loisy, peut dépendre de l'Évangile ^. » Cela est tout à fait improbable. On ne s'expliquerait pas que les talmudistes aient emprunté au document chrétien un personnage qui aurait été inconnu de la tradition juive; on comprendrait encore moins que, non contents de le désigner par son surnom grec, seul mentionné

* Jean, m, 1 sq.

Ibid.,

^ Act., V, 34 sq

* Loisy, Ze quatr. Évang., p. 304.

Md., 'ibid.

' Id., ibid.

dans rÉvangile, ils aient précisé son nom juif, parfaitement ignoré de la tradition chrétienne. Le témoignage du Talmud doit être indépendant : il contribue à prouver l'existence d'un disciple de Jésus du nom de Nicodème ; et Ton a ainsi un motif positif d'affirmer que le quatrième évangéliste introduit dans son récit un personnage historique bien réel 1.

Enfin, notre auteur nous parle de la situation du Calvaire à proximité de la ville ^, et du jardin voisin de l'endroit du crucifiement ^. Ces indications lui sont propres ; il les fournit sans prétention aucune et en passant. Étant donnée l'exactitude remarquable qui caractérise ses autres mentions topographiques *, nous pouvons y voir une nouvelle preuve de sa bonne information.

Ce sont donc les meilleures raisons qui nous font croire l'évangéliste spécialement renseigné sur la sépulture du Sauveur.

§ II. — La résurrection.

Abordons maintenant les récits qui concernent la résurrection.

M. Loisy insinue qu'ici encore l'évangéliste a procédé d'une façon systématique, à l'effet de montrer la gloire de son Christ. « L'audace de Satan et l'incrédulité des Juifs, dit-il, ont atteint leur dernier excès dans le crucifiement du Messie : la divinité du Christ

' Cf. Abbott, art. Nicodemus, dans VEnc, bibl., t. ni, col. 3407 ; Holtzraann-BaTier, Evang.Joh., p. 93 ; Zahn, Evang. Joh.,p. 180, note 32.

' Jean, xix, 20.

' XIX, 41. Cf. Vorigine du quatr. Évang., p. 430.

* Cf. ibid., p. 407-435; Holtzmann-Bauer, Evang. Joh., p. 14.

va se manifester et rendre parfaite la foi des disciples par la résurrection. Quatre petits tableaux, groupés deux à deux, décrivent ce triomphe du Sauveur et de la foi ^. »

En réalité, la narration johannique n'offre pas plus que celles des Synoptiques le caractère d'une composition artificielle. On y trouve racontés quatre épisodes : la vérification de l'état du tombeau par Pierre et le bien-aimé, l'apparition de Jésus à Madeleine, une première apparition aux disciples en l'absence de Thomas, une seconde apparition en présence de cet apôtre. Ces quatre épisodes, sans doute, concourent à la manifestation du Christ ressuscité et à la formation de la foi de ses disciples ; mais il n'en est pas autrement dans les Évangiles antérieurs. Et la raison en est simple : il est naturel que le récit des preuves données par Jésus de sa résurrection paraisse lui-même conçu pour faire valoir la réalité de cette résurrection et pour montrer l'origine de la croyance des apôtres à son sujet. Cela est dans la logique nécessaire des choses.

Il nous faut donc, sans préjugé, comparer nos récits avec les relations antérieures, pour voir s'ils ne peuvent prétendre à une égale historicité.

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