‹ La valeur historique du quatrième Évangile (volume 2)Chapitre 33 sur 39 · XXIV · texte numérisé non relu

XXIV

* Loisy, Le quatr. Évang., p. 901.

il n'aurait pas omis, en racontant la traversée du lac, de signaler, à l'exemple des Synoptiques, que le Sauveur s'était montré aux siens sur la fin de la nuit ^.

Les premiers évangélistes racontent la démarche de plusieurs femmes, entre autres Marie-Madeleine, Marie mère de Jacques et Salomé, au tombeau. Notre écrivain ne parle que de Marie-Madeleine. Et M. Loisy y voit un exemple de « sa tendance à individualiser les traits collectifs des Évangiles synoptiques 2. » « On verra, dit-il, que le récit, dans son ensemble, tend à diminuer, sinon à supprimer la part des femmes dans l'édification de la foi au Christ ressuscité *. »

Cette dernière tendance donnerait, à l'en croire, la clef des autres particularités du récit. « Si ce préambule des apparitions, dit le critique, est moins chargé de merveilleux, c'est que les disciples, surtout le bien-aimé, doivent croire avant les femmes, et sans que les femmes leur aient suggéré même l'idée de la résurrection *. » Et en effet, Simon Pierre, qui représente le judéo-christianisme, et le bien-aimé, qui figure l'helléno-christianisme, « croient avant les femmes et sans hésitation, » tandis que, dans les Synoptiques, les disciples « traitent de rêveries ce que les femmes racontent du tombeau vide et du Christ ressuscité ^. » En somme, conclut M. Loisy, « la relation johannique n'est pas faite pour compléter celle de la Synopse, mais pour la remplacer en l'interprétant ^. »

Or, cette tendance prétendue n'existe en aucune

^ Jean, vi, 19, comparé à Marc, vi, 48 = Matth., xiv, 25. Cf. cidessus, p. 57-59.

^ Loisy, Le quatr. Évang.,^ 901.

3 Id., ibid.,

* Id., ibid., p. 902.

^ Id., ibid., p. 903. Cf. J. Réville, Le quatr. Éi>ang., p. 294.

« Id., ibid., p. 902.

façon dans le texte interprété seuas parti pris. Les deux disciples, en effet, ne sont rien moins que des types représentatifs de la croyance ancienne et de la croyance récente. La foi qui est signalée de leur part n'est qu'une foi initiale et imparfaite, se rapportant au fait du tombeau vide que Marie-Madeleine leur a annoncé ^. Pourquoi Jésus montrera-t-il, plus tard, ses mains et son côté à ses disciples, sinon pour affermir et achever, par une preuve indiscutable, leur croyance en sa résurrection ? Il est d'ailleurs évident que, si l'auteur avait été préoccupé de montrer la foi des disciples indépendante du témoignage des femmes, il n'aurait pas mis dans un relief aussi exprés la démarche que fait auprès d'eux Madeleine. C'est elle qui, la première, constate l'état du tombeau et va en instruire deux des apôtres, comme c'est elle qui, tout à l'heure, aura la première apparition du Christ ressuscité.

La tendance en question ne saurait donc expliquer que l'évangéliste ait retenu, du groupe mentionné par les Synoptiques, la seule Marie de Magdala.

Pour expliquer cette mention unique, on n'est pas mieux venu à prétexter que l'auteur aimerait à individualiser les traits généraux fournis par ses devanciers. Ce fait ne se constate nulle part avec les caractères d'une préoccupation systématique et suspecte d'artifice ^.

Il est beaucoup plus probable que l'évangéliste met en scène Marie -Mad^feine sans exclure le moins du monde ses compagnes. S'il concentre sur elle l'attention, c'est, qu'au témoignage même des Synoptiques, elle est le personnage principal, et qu'il tient à relater particulièrement son rôle à^l'égard des deux disciples et l'apparition spéciale doi?t elle a été favorisr^e.

1 Jean, xx, 8, comp^^' » 2-3.

» Cf. ci-dessus, p. ^2-23, 394, 398, 478-479.

La preuve en est qu'il lui fait dire expressément : « Nous ne savons. » Alléguer que l'auteur a, par mégarde, emprunté ce pluriel aux documents qu'il est censé exploiter i, n'est pas seulement une conjecture gratuite : il est au plus haut point invraisemblable qu'il faille attribuer une semblable inadvertance à notre écrivain. Ce pluriel ne peut raisonnablement venir d'un emprunt irréfléchi aux Synoptiques. Comme il fait clairement allusion à des compagnes de Madeleine, il faut en conclure que l'évangéliste ne supprime pas les personnages que mentionnent ses prédécesseurs, mais suppose une scène analogue à celle qu'ils racontent, tout en se contentant d'en reproduire ce qui convient au personnage choisi et ce qui va à son but.

On peut supposer que les femmes, venues de grand matin au sépulcre et trouvant la pierre roulée ^, ont aussitôt couru avertir les disciples, avant la vérification du tombeau que relatent les Synoptiques ^ : le quatrième évangéliste seul raconterait cette première démarche, en l'appropriant à Madeleine, mais sans porter préjudice à ses compagnes. Ou bien, l'on peut conjecturer que les femmes sont entrées dans le sépulcre, se sont rendu compte de la disparition du cadavre, et que Madeleine s'en va trouver les apôtres, pendant que ses compagnes restent à surveiller le tombeau et à interroger ceux qui surviendraient *.

1 Loisy, Le quatr. Évang., p. 902 : « Le nous ne savons trahit l'emprunt à un récit où Marie de Magdala n'était pas seule pour aller au tombeau. »

^ Matth., XXVIII, 2, ne doit pas nécessairement être entendu comme si l'apparition de Tango, roulant la pierre, s'était produite après l'arrivée des femmes ; on peut penser que celles-ci, en approchant du tombeau, trouvèrent la pierre déjà roulée, comme dit saint Jean, et n'eurent îa vision de l'ange assis sur la pierre que dans la suite, après le départ de Madeleine.

3 Marc, XVI, 5 = Luc, xxiv, 3.

* Cf. Corluy, In Joan., p. 462-463; Calmes, S. Jean, p. 455,

Dans l'une et l'autre hypothèse, on s'explique bien le : « Nous ne savons, » adressé à Pierre et à Jean.

Les deux disciples accourent eux-mêmes au sépulcre. Ce fait, rapporté par notre auteur, s'accorde exactement avec le passage où saint Luc montre Pierre courant au tombeau, constatant les bandelettes déposées à terre, et s'en retournant étonné ^. Il s'accorde également bien avec cet autre passage du troisième Evangile, où il est rapporté que plusieurs des disciples allèrent au lieu de la sépulture contrôler le dire des femmes ^.

Le récit johannique ne contredit donc pas la relation synoptique : il s'y adapte, comme un récit épisodique complémentaire. D'un autre côté, plusieurs détails montrent bien la sincérité historique de son auteur.

Non seulement l'écrivain se contente de faire une allusion implicite aux compagnes de Madeleine, mais il déclare que Marie « vit la pierre ôtée du sépulcre ^, » sans mentionner qu'une pierre avait, en effet, été roulée à l'entrée de la grotte sépulcrale et venait d'en être écartée miraculeusement. Il lui fait dire : « On a enlevé le Seigneur *, » sans prendre soin do noter qu'elle aussi avait vérifié l'état intérieur du tombeau ^, Il passe de même sous un silpnce complet

> Luc, XXIV, 12. Cf. ci-dessus, p. 574.

* Luc, XXIV, 22-24. Le troisième évangéliste semble placer la visite des disciples après un message de toutes les femmes, à la suite de la vision des anges (cf. xxiv, 9-10). Mais on peut croire que cette façon de présenter les choses est purement logique : l'auteur aura négligé de distinguer la démarche faite par Madeleine de celle des autres femmes; peat-être y aura-t-il eu une double visite de disciples au tombeau, l'urit, où figure Pierre, après la démarche de Madeleine, l'autre, où pan^issent plusieurs disciples, après la démarche des femmes, à la suite dfc l'apparition angélique.

3 Jean, xx, 1.

^ Marc, XVI, 5 = L"*'' ''^'v, 3.

rapparition des anges et leurs révélations expresses au sujet du Christ ressuscité.

Or, ces réserves ne se comprennent pas sous la plume d'un romancier pieux : il aurait relié plus visiblement son récit à la tradition courante et aurait eu soin d'y insérer des détails aptes à recommander sa bonne information. Elles ne se conçoivent pas mieux de la part d'un théologien, qui aurait voulu faire ressortir sans égard pour l'histoire le miracle de la résurrection : il se serait bien gardé de diminuer le nombre des premiers témoins du tombeau vide; il n'aurait pas songé à éliminer les manifestations angéliques, avec les déclarations significatives qui les avaient accompagnées ; il n'aurait pas manqué de mettre en évidence la grosseur de la pierre et l'impossibilité qu'elle eût été écartée de main d'homme.

Notre récit ne peut donc être, ni d'un théologien symboliste, ni d'un romancier. Son rapport avec les récits antérieurs ne s'explique que si l'auteur est un historien en possession de renseignements personnels. C'est ce que confirme positivement le détail fourni sur l'expérience intérieure du disciple bien-aimé, qui ne se rappelait pas plus que Pierre les prophéties de l'Écriture concernant la résurrection, mais qui crut à la parole de Marie-Madeleine en voyant les bandelettes et le suaire gisant à part dans le tombeau ^.

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