II. Les apparitions
Pour apprécier les récits concernant les apparitions de Jésus ressuscité, il nous faut tenir compte
1 Jean, xx, 8-9. Cf. ii, ?2 ; xii, 16 ; ci-dessus, p, 375 et 413 ; H. J. Holtzmann,£'pa7i^. Joh., p. 24,221; Holtzmann-Bauer,£'('ang. Joh., p. 26, 301 :1e disciple qui accompagne Pierre « apparaît de quelque façon comme le garant du récit, car lui seul a pu avoir conscience de l'impression par lui éprouvée à la vue du tombeau vide, à savoir qu'il crut alors à la résurrection. »
de la théorie que M. Loisy applique aux apparitions du Christ en général, à celles même que racontent les premiers Évangiles.
Mettant en principe que la réanimation du cadavre de Jésus ne peut être un fait de l'histoire, le critique nie a priori la réalité de ses apparitions corporelles, nomme il a nié celle du tombeau trouvé vide et même de Tensevelissement. A l'entendre, les disciples ont eu des visions, ils ont cru voir le Maître leur apparaître : c'est un fait indiscutable. Mais, la résurrection corporelle étant inadmissible, il n'y a pas eu en réalité d'apparition objective de Jésus, avec son corps hier crucifié et désormais glorifié. Dés lors, une critique sévère des relations évangéliques s'impose. Il faut de toute nécessité réduire les expériences des disciples à de pures visions spirituelles, c'est-à-dire subjectives, qui ne permettent pas de conclure à la survivance corporelle du Sauveur ^.
D'après nos documents, Jésus est censé apparaître avec le même corps qui a été sur la croix et dans le tombeau : il le montre à ses disciples ; il fait constater par le toucher la réalité de sa présence, la permanence des cicatrices de ses plaies; il mange, il boit et s'entretient avec eux : autant de détails qui, aux yeux du critique, ont dû être créés par la tradition postérieure ; autant de traits, imaginés progressivement par la foi, en réponse aux objections des Juifs incrédules et en preuve de la réalité bieû constatée de la résurrection.
A l'appui de cette hypothèse, M. Loisy invoquait naguère qu'a priori un corps glorifié ne peut être l'objet d'une expérimentation sensible, et que la manière dont le corps du Sauveur apparaît et dispa-
i Loisy, L'Évangile et l'Église, 1902, p. 74 ; 4» éd., 1908^ p. 115; Les Émng. syn., t. i, p. 223-224; t. ii, p. 739-744. Cf.' Strauss, iVouf. vie de Jésus, t. i, p. 383-384, 408; Renan, Les Apôtres, p. 19 sq.
raît, se comportant à la fois comme un corps et comme un esprit, est faite pour inspirer défiance à l'historien ^. Aujourd'hui, il dirait plus franchement, en fidèle disciple de Strauss, que la résurrection corporelle de Jésus, étant une chose impossible, ne saurait être attestée par des témoignages valables pour l'historien ^.
'■ Le critique s'autorise, d'autre part, pour interpréter à sa façon les textes évangéliques, du fait qu'il est impossible d'en harmoniser les divers récits et de reconstituer la série des apparitions, telles qu'elles ont eu lieu dans la réalité. La tradition est incertaine, elle a subi un certain flottement : elle a dû comporter des additions et des embellissements progressifs. Bien plus, tout ce qui concerne les apparitions à Jérusalem, au lendemain de la passion, doit être oeuvre de la légende : aussitôt après le drame du Calvaire, les apôtres se sont enfuis en Galilée; ils n'en sont revenus que quelques semaines ou quelques mois après, en prêchant le Christ ressuscité ^ Et ainsi l'on évite l'énorme difficulté qu'il y a à admettre, comme l'a fait Renan, que les disciples aient acquis leur conviction définitive au sujet de la résurrection, deux jours seulement après le drame qui les avait bouleversés d'une façon si profonde, en face
1 ho\sy,L'' Évangile et V Église, \'è02, p. 74-76; 4^ éd., p. 115- 117; Autour d'un petit livre, 1903, p. 169. Cf. Strauss, Vie de Jésus, t. Il, p. 653, 665.
* Id., Simples réflexions sur le Décret du Saint-Office « Lamcntahili sane exitu » et sur V Encyclique « Pascendi dominici gregis », 1908, p. 80 : « Le témoignage de la foi ne prouve pas, plus que l'histoire, le fait matériel que l'on entend communément par résurrection. » Quelques lettres sur des questions actuelles et des événements récents, 1908, p. 154 : « De ce fait j'avoue ne pouvoir pas seulement me représenter l'idée.» Cf. Strauss, Nouv. vie de Jésus, t. i, p. 381.
=> Id., Les Évang. syn., t. i, p. 177, 222-224 ; t. ii, p. 747-748. Cf. Strauss, Vie de Jésus, t. ii, p. 638-639, 680-684; Nouv. vi-e de Jésus, t. I, p. 414-418.
même de ce prétoire et de ce Calvaire qui lem* rappelaient si vivement l'accablante réalité.
Telle est la théorie de M. Loisy. Il est aisé de constater qu'elle s'inspire avant tout du préjugé rationaliste et qu'elle l'applique avec une rigueur systématique, on ne peut plus arbitraire.
Aucune donnée sûre de la philosophie ni de la science ne peut être objectée en principe au fait des apparitions. L'âme du Sauveur a pu s'unir de nouveau au corps qui gisait dans le sépulcre, le pénétrer d'une vie surnaturelle et mystérieuse, dont il ne nous est pas permis de scruter les conditions exactes, mais dont nous n'avons pas non plus le droit de nier la possibilité, au nom de je ne sais quels postulats de notre science ordinaire.
Réellement ressuscité, pourquoi le corps du Christ n'aurait-il pu attester sa présence d'une manière sensible? Il est sans doute très vrai que des impressions faites par lui sur l'ouïe, la vue, le toucher, n'ont pu fournir une idée adéquate des conditions nouvelles de son être ni de son mode d'action; mais on ne voit pas pourquoi il aurait été impossible au Sauveur d'impressionner miraculeusement les sens de ses disciples, et de leur donner, par cette preuve expérimentale d'ordre très particulier, la certitude que leur Maître était là avec le même corps qui avait été crucifié et enseveli, et qui se trouvait maintenant ressuscité pour une vie immortelle ^.
Les apparitions corporelles de Jésus ont donc pu être un fait objectif, et ce fait a pu être dûment et sûrement constaté par des témoins.
Contre la valeur des récits évangéliques qui relatent ces apparitions, on allègue la difficulté de recons-
1 Cf. Christotogie, p. 85-87.
tituer Tordre dans lequel elles se sont produites, et de concilier la tradition des apparitions hiérosolymitaines avec celle des apparitions galiléennes.
Mais une comparaison attentive de nos documents montre que nous avons affaire à des récits fragmentaires, à des traditions partielles et parallèles, qui se placent à tel ou tel point de vue, envisagent telle ou telle série d'incidents, sans avoir la prétention de reproduire la suite rigoureuse et intégrale des faits. Or, quand il s'agit de témoignages de cette sorte, on doit se garder d'exiger à tout prix un accord visible, une soudure parfaite, une connexion nettement constatable. Il suffît qu'on puisse les harmoniser d'une manière suffisamment plausible et qu'on ait à bon droit confiance en la sincérité et en la bonne information de leurs auteurs. Tel est bien ici le cas.
Si Ton isolait l'Évangile de saint Matthieu, on serait porté à n'admettre qu'une seule apparition du Sauveur, et loin de Jérusalem. L'ange dit aux femmes d'aller inviter les disciples à se rendre en Galilée : c'est là qu'ils verront le Seigneur. Et en effet, raconte l'évangéliste, les disciples se rendent en Galilée, à la montagne que leur avait fixée Jésus, et là le Sauveur leur apparaît ^.
Ce récit est évidemment fort loin de reproduire toute la réalité. La tradition première a connu un nombre d'apparitions beaucoup plus grand : saint Paul l'affirme 2, et personne ne met en doute qu'il en ait été ainsi. D'ailleurs, le premier évangéliste n'a pas encore mentionné que Jésus ait désigné une montagne à ses disciples comme lieu de rendez-vous ^. Il se borne à noter, en traits rapides et serrés, comme
1 Matth., xxviii, 16, cf. 7.
^ I Cor., XV, 5-7.
* Cf. Matth., XXVI, 32 = Marc, xiv, 28 : « Quand je serai ressuscité, je vous précéderai en Galilée : » il n'est pas question de montagne désignée d'avance, ni même de rendez-vous proprement dit.
s'il voulait terminer brusquement son ouvrage ^ qu'en voyant le Christ, les disciples l'adorèrent, quelques-uns éprouvèrent des doutes, Jésus s'approcha d/eux pour leur donner leur mission 2. Son récit n'est donc pas à prendre pour une tradition complète. Par conséquent il n'oblige pas à croire que l'ordre de se rendre en Galilée ait été exécuté sur-le-champ. On peut parfaitement supposer que les disciples ne se sont pas décidés aussitôt à ce voyage, et qu'il a été précédé d'autres apparitions.
L'Évangile de saint Marc, considéré sans sa finale actuelle dont on discute l'authenticité, ne permet pas non plus de rien conclure contre le fait d'apparitions hiérosolymitaines. Coupé au chapitre xvi, 8, l'ouvrage finit court et n'a pas de conclusion : il est impossible de deviner ce que pouvait contenir la finale primitive ^, ou, si l'évangéliste a réellement ter-
^ Il est très digne de remarque que nos quatre Évangiles — on pourrait en dire autant des Actes — se présentent comme si leur auteur avait été gêné par la fin de son rouleau. Se rappeler qu'on écrivait alors, non sur des feuilles destinées à être réunies en un livre, mais sur un rouleau, ou volume, de papyrus, à dimensions restreintes. L'édition originale de saint Marc paraît n'avoir pas eu de conclusion; la finale actuelle, simple résumé très court, semble n'avoir été ajoutée qu'après coup, en supplément : elle a pu être ajoutée par l'évangéliste lui-même. On pourrait expliquer de la même façon le tassement qui se constate à la fm de l'ouvrage de saint Luc, et l'appendice du quatrième Évangile, qui d'ailleurs ne laisse pas d'être incontestablement de la même main que le reste de l'écrit. La réduction si considérable du récit des apparitions en saint Matthieu tiendrait à une cause analogue.
== Matth., xxviii, 17-18.
^ M. Loisy avait d'abord, Le gualr. ^pang., p. 926-929, approuvé l'hypothèse de Rohrbach, d'après laquelle la finale primitive de Marc aurait été amputée par les presbytres d'Éphèse, qui sont censés avoir édité le quatrième Évangile, et ajustée par eux tant bien que mal à leur Evangile nouveau. L'hypothèse ne peut pas raisonnablement se soutenir. Cf. L'origine du quatr. Évang., p. 295 sq. Aujourd'hui M. Loisy l'abandonne. « Peut-être, dit-il, Les Évang. syn., t. ii, p. 789, rendrait-on mieux compte de tous les
miné là son œuvre, quelle tradition il tenait au sujet des apparitions. Il parle bien, comme saint Matthieu, d'un rendez-vous galiléen adressé par l'ange aux disciples ; mais, comme dans le cas du premier évangéliste, rien n'empêche que des apparitions aient trouvé place entre la communication de l'ange et le départ de Jérusalem.
Il n'y aurait eu d'apparitions qu'à Jérusalem, si l'on s'en tenait au seul Evangile de saint Luc, et ces apparitions, y comprise celle de l'ascension, se seraient toutes passées le jour même de Pâques. Mais, ici encore, on peut être certain que la description ne doit pas être interprétée à la rigueur.
Le troisième évangéliste est assez accoutumé à présenter sur un même plan des faits qui, en réalité, se sont trouvés séparés par des événements considérables et un long temps ^. Le livre des Actes est incontestablement do la même main ^ : or, précisément
faits à expliquer, si l'on admettait que le document fondamental de Marc racontait, en effet, après la mort de Jésus, le retour éperdu ol le rassemblement des disciples en Galilée, l'apparition sur le lac, peut-être même une apparition aux Onze, ainsi que le retour des apôtres à Jérusalem, et la fondation de la première communauté. » Mais cette nouvelle hypothèse nous transporte dans le monde intangible des conjectures purement gratuites, inspirées par le parti pris de trouver une base à la théorie rationaliste. Elles sont empruntées presque intégralement à Strauss, Nouv. vie de Jésus, p. 416-421.
^ Ainsi, Luc, ii, 39, fait suivre la présentation au temple du retour à Nazareth, malgré Matth., ii, 1-22. Luc, m, 19-20, parle de l'emprisonnement de Jean-Baptiste aussitôt après le compte rendu de sa prédication et avant le récit du baptême de Jésus; tout autre est la perspective de Marc, vi, 17 = Matth., xiv, 3. Luc, iv, 14, semble placer le retour du Sauveur en Galilée immédiatement après la retraite au désert, à rencontre de Marc, i, 14 = Matth., IV, 12.
" L'auteur des Actes se réfère à une histoire antérieure de Jésus, qu'il a dédiée comme le présent livre à Théophile : c'est, à n'en pas douter, le troisième Évangile. Qu'il en soit réellement l'auteur, c'est ce que prouvent péremptoirement la communauté de tra-
LA RÉSURRECTIO>' 593
l'auteur des Actes nous apprend qu'entre la résurrection et l'ascension il s'est écoulé quarante jours, pendant lesquels le Sauveur a multiplié ses appari tions à ses disciples et ses entretiens avec eux ^. L, relation du t roisième Évangile contient donc sûre ment un notable défaut de perspective. Les versets 47-53 montrent Jésus conférant aux apôtres leur mission, avec l'ordre d'attendre à Jérusalem l'envoi de l'Esprit-Saint, puis se dérobant à leurs regards en montant au ciel : ces versets ne doivent avoir qu'une liaison didactique avec le récit qui précède, de l'apparition aux disciples le jour de Pâques.
Mais, si le troisième Évangile offre un tel défaut de perspective au point de vue du temps, cela permet bien de croire qu'il n'est pas à prendre avec plus de rigueur en ce qui regarde le lieu des apparitions. Entre celles qui se passent à Jérusalem, le jour de Pâques, et celle qui se produit lors de l'Ascension, au mont des Oliviers, il y a un intervalle de quarante jours, où le Sauveur est fréquemment apparu aux siens. De ces apparitions, un certain nombre ont fort bien pu avoir pour théâtre la Galilée, où les disciples auront fini par se rendre, comme l'ange les y avait d'abord invités 2.
ditions, d'idées, et surtout de style. C'est une vérité reconnue de tous les critiques. Cf. Renan, Les Apôtres, p. x; Harnack, ZMAost/er Artz,derVerfasser des dritten Evangeliums und der Apostelgeschichte, 1906; Loisy, Les Évang. syn., 1. 1, p. 171, 270.
1 Act., I, 3.
• Bien que l'apparition galiléenne, racontée par saint Matthieu, XXVIII, 16-20, soit signalée par la mission que Jésus donne à ses apôtres, elle n'est pas nécessairement l'apparition dernière, celle qui a précédé immédiatement la disparition définitive du Maître :1e Sauveur a pu s'exprimer d'une façon analogue à diverses reprises et notifier en plusieurs circonstances leur mission à ses disciples. Cf. Marc, XVI, 14-18; Jean, xx, 21; xxi, 15 sq. C'est par un simple effet de perspective didactique que l'apparition racontée en Marc, XVI, 14-18, semble précéder immédiatement l'ascension décrite au V. 19. Le v. 20 montre bien que la perspective est artificielle.
594 LA séimîlturp: et la résurrection
La relation de saint Luc touchant les apparitions hiérosolymitaines ne porte donc aucun préjudice aux apparitions galiléennes de saint Matthieu ^. D'autre part, on a toutes raisons de penser qu'elle se trouve elle-même en conformité exacte avec l'histoire.
Nous en sommes d'abord assurés par les garanties de bonne information qui sont propres à cet évangéliste. L'écrivain appartenait à la seconde génération chrétienne ; mais il nous atteste qu'il a puisé ses renseignements évangéliques aux sources anciennes les plus pures ^ : personne ne met en doute la sincérité de ce témoignage. Nous savons, par ailleurs, qu'il a été en contact avec les Églises dépositaires de la première tradition, bien plus, avec les représentants directs de la tradition apostolique, les disciples et témoins de Jésus ^. Nous pouvons donc avoir confiance qu'il reproduit, sur les apparitions du Christ glorieux, comme sur les faits de sa vie mortelle, des informations particulièrement autorisées.
L'historicité des apparitions hiérosolymitaines nous est encore garantie par la conclusion actuelle de saint Marc. A supposer que cette finale n'ait pas fait partie du second Évangile dans sa teneur primitive *,
1 On peut en dire autant de la finale de Marc, dont 11 vient d*être question, et qui relate seulement trois apparitions, l'une à Marie Madeleine, une autre à deux pèlerins, la dernière aux Onze, toutes trois identiques à celles que saint Luc et saint Jean présentent comme apparitions à Jérusalem le jour de Pâques.
' Luc, I, 3.
^ Cela résulte de l'identification du troisième évangéllstè avec le disciple (Luc) qui a accompagné saint Paul datis Ses missions en Macédoine, en Asie-Mineure, en Palestine, à Rome, missions racontées à la première personne du pluriel dans le livre des Actes, XVI, 10-17; XX, 5-15; xxr, 1-18; Xxvit, 1-xxviit, 16. Cf. Renan, Les Apôtres, p. x-xviii; Hafnack, Lukas dér Arit, p. 19 sq. ; Die Apostelgeschichte, 1908, p. 131-198; Jacquief, Nouif. Test., t. îli, p. 4sq., 64 sq.
* On peut en douter. Cf. ci^dessus, p. 591, note 1. La finale
on peut du moins être assuré qu'elle consigne une tradition fort ancienne ^, indépendante des autres Evangiles canoniques, et, dans ses origines, antérieure à leur rédaction.
En effet, l'auteur résume visiblement des récits plus complets. Or, les traits rapportés, tout en offrant un accord très exact avec les récits des autres Evangiles ^ en diffèrent néanmoins pour les détails : l'auteur de la finale est seul à nous apprendre que Marie- Madeleine, informant les apôtres de l'apparition qu'elle a eue du Sauveur, excite leur incrédulité, que l'annonce des deux pèlerins n'obtient pas plus de créance, que Jésus, apparaissant enfin directement, leur reproche leur lenteur à croire; les paroles attribuées au Christ, lorsqu'il envoie ses apôtres dans le monde, lui sont presque toutes spéciales; et son récit de l'ascension n'a point l'allusion à la Pentecôte qui est caractéristique du récit de saint Luc. Ces particularités sont assez notables pour faire conclure à l'indépendance de l'écrivain vis-à-vis des autres Évangiles, et en particulier du troisième. Sa tradition doit être des plus anciennes. Elle est un confirmatur précieux en faveur de l'historicité des apparitions hiérosolymitaines qu'il s'accorde à raconter avec saint Luc ^.
actuelle est visiblement un abrégé, mal soudé à ce qui précède; mais on voit ailleurs le second évangéliste résumer de semblable manière des traditions ou documents antérieurs, par exemple dans le récit de la tentation au désert, i, 13. Le début de notre chapitre XVI, 1, comparé au chapitre antérieur, xv, 47, pour les noms des personnages désignés, semble indiquer à cet endroit même un changement de source utilisée.
^ Cf. Renan, Les Apôtres, p. 7, note 1 ; F. Salraond, art. Mark, Gospel of, dans le Dict. of the Bible, t. m, p. 252; H. B. Swete, The Gospel according to St. Mark, 1902, p. cxm.
* Comparer Marc, xvi, 9-11, avec Jean, xx, 11-18; Marc, xvi, 12-13, avec Luc, xxiv, 13-35; Marc, xvi, 14-19, avec Luc, xxiv, 36-53; Jean, xx, 19-23; Matth., xxviii, 18-20.
» Cf. Renan, Vie de Jésus, p. 531-532.
L'exactitude de cette tradition de saint Luc trouve une autre garantie dans la première Epître aux Corinthiens ^. Saint Paul rappelle aux fidèles de Corinthe la doctrine qu'ils ont reçue, celle qu'il a reçue lui-même et qu'il leur a prêchée, à savoir que le Christ ressuscité est apparu d'abord à Céphas, puis aux Onze, ensuite à cinq cents frères ensemble, à Jacques, à tous les apôtres, enfin à lui-même. Nul doute que la croyance, ainsi alléguée par l'Apôtre, affirmée au grand jour, du vivant des disciples et témoins auxquels il se réfère 2, ne fût une tradition courante, bien établie et solidement appuyée.
Or, plusieurs des apparitions que mentionne l'Apôtre des Gentils ont leur parallèle dans l'Évangile de saint Luc, et, dans cet Évangile, sont justement présentées comme des apparitions hiérosolymitaines. La première est pour Simon : c'est à Jérusalem que la place le troisième évangéliste ^. En second lieu est signalé l'apparition aux Onze : c'est Jérusalem encore que le troisième évangéliste, comme d'ailleurs la finale de saint Marc, lui donne pour théâtre. Il semble donc bien que, moins de trente ans après la résurrection du Sauveur *, dans la génération même de ses apôtres et témoins, les premières grandes apparitions dont le souvenir vivait au sein de l'Église étaient des apparitions hiérosolymitaines.
1 I Cor., XV, 5-8.
* Ibid., 6 : « Il a été vu de plus de cinq cents frères à la fois, dont le plus grand nombre demeurent encore à présent, tandis que quelques-uns se sont endormis. » — Selon la remarque de Strauss, Vie de Jésus, t. ii, p. 649, la première Épître aux Corinthiens, « incontestablement authentique, » a été écrite « moins de trente ans » après la résurrection. D'après ce qu'elle rapporte, « nous devons croire que plusieurs membres de la première communauté encore vivants au temps de la rédaction de l'Épître, et, entre autres, les apôtres, étaient convaincus qu'ils avaient eu des apparitions du Christ ressuscité. »
^ Luc, XXIV, 34.
* La première Épître aux Corinthiens date des années 55-58.
Le fait de ces premières apparitions étant ainsi garanti^, il faut dès lors penser que les apôtres ne se seront pas rendus en Galilée aussitôt après l'invitation transmise par les femmes. Si étonnante était alors pour eux cette communication, qu'ils n'ont pas dû d'abord y ajouter foi : c'est ce que nous dit formellement la finale de saint Marc, et le contraire aurait justement de quoi nous surprendre. On s'explique donc que Jésus ait voulu leur apparaître à Jérusalem même. Ils ne seront allés en Galilée qu'après ces apparitions directes du Seigneur. Ensuite, ils seront revenus dans la ville sainte, pour y être favorisés des apparitions dernières et y être témoins de l'ascension.
Dans ces conditions, le critique impartial n'a pas d'objection radicale à faire à l'historicité des récits fournis par le quatrième Évangile sur les apparitions du Christ ressuscité. Ni le caractère sensible de ces apparitions, ni leur localisation à Jérusalem, ne sont des motifs de suspecter leur valeur traditionnelle.
La seule question qui soit à résoudre est de savoir si les récits johanniques sont indépendants des narrations synoptiques, s'ils s'harmonisent suffisamment avec leurs données, s'ils n'offrent pas, en ce qu'ils ont de propre, une garantie de vérité spéciale, qui en fasse un confirmatur important en faveur de la tradition antérieure.
Le Christ johaunique apparaît t-n premier lieu à Marie-Madeleine. En rapprochant cette apparition de celle qui est accordée aux saintes femmes, d'après
1 Cf. Ladeuze, La résurrection du Christ devant la critique contonporaino, 1907.
les premiers Evangiles, on trouve un mélange d'analogies et de différences assez considérable. Ont-elles leur raison d'être dans l'intention didactique?
A entendre M. Loisy, tout l'épisode serait conçu de façon à montrer le Christ remontant à son Père et entrant dans la gloire divine aussitôt après sa résurrection. L'évangéliste commence par signaler une apparition d'anges ^. « Les anges, dit le critique, sont mentionnés par égard pour la tradition, mais ils ne servent qu'à préparer l'apparition du Christ, où le lecteur recevra une leçon de théologie johannique ^. » Marie, reconnaissant son Maître, tend les bras pour le toucher ^. « Le geste, nous dit-on encore, est tout naturel, et il doit amener la leçon de théologie que l'évangéliste a conçue *. »
Cette leçon, clef de l'épisode, serait contenue dans ces paroles du Christ : « Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers mon Père. Mais va trouver mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu ^. » M. Loisy, sur les pas de Strauss, la commente en ces termes : « Jésus dit qu'il ne faut pas le toucher, parce qu'il n'est pas encore monté vers son Père, ce qui revient à dire qu'il n'est pas encore entré dans sa gloire; mais il monte à l'instant vers Dieu, et il charge Marie d'en instruire les disciples; il est sous-entendu qu'on pourra le toucher ensuite, et Jésus, en effet, invitera Thomas à le faire. Dans la conception johannique, le retour au Père, ce que nous appelons l'ascension, se place, comme dans l'Évangile de Pierre, aussitôt après la résurrection, avant toute apparition aux disciples. Quand il se montre à Marie de Magdala,
^ Jean, xx, 12-13.
* Loisy, Le quatr. Évang., p. 905.
* Jean, xx, 16, cf. 17.
* Loisy, op. cit., p. 907.
* Jean, xx, 17.
le Christ vient seulement de quitter le tombeau; il est ressuscité, mais pas encore glorifié; ce n'est pas le temps de le toucher ou de Tadorer, comme ont fait les femmes dans Mattl^ieu, non qu'il y ait à cela des inconvénients, mais parce qu'il n'y a nul avantage; une fois rentré auprès du Père et complètement spiritualisé dans la gloire, le Christ pourra donner le Saint-Esprit et recevoir de ses disciples les hommages dus à Dieu ; pour le moment, il ne peut rien de plus à l'égard de l'Esprit que durant sa vie mortelle ^. »
Malgré toutes ces insinuations, la prétendue leçon de théologie paraît bien étrangère à la pensée de l'évangéliste. Est-il donc vraisemblable que notre auteur ait voulu aller contre la tradition reçue, qui introduisait Jésus dans la gloire divine par le fait de sa résurrection 2, et terminait à l'ascension la série de ses manifestations ordinaires ^?
Rien dans le texte n'appuie une supposition de ce genre. Entre l'état du Sauveur apparaissant à Madeleine, et les conditions dans lesquelles il se montre à ses disciples, on ne voit pas la moindre différence. Il faudrait penser qu'il est glorifié lorsqu'il se présente à ceux-ci, et qu'il ne l'est pas encore quand il apparaît à celle-là : mais est-il donc ressuscité autrement qu'en entrant dans sa gloire ^ ? Que signifie d'ailleurs
* Loisy, Le quatr.Évang., p. 909. Cf. Strauss, Nouv.vie de Jésus, t. H, p. 411-413; Abbott, art. Gospels, col. 1785 ; J. Réville, Le quatr. Évang., p. 295, 297; Scott, Fourth Gosp., p. 43, 45, 307.
* Cf. Luc, XXIV, 26; Rom., vi, 4. Dans le quatrième Evaogile même, on trouve une équivalence établie entre la résurrection dç Jésus et sa glorification : vu, 39, xii, 16, comparés à ii, 22.
» Cf. Luc, XXIV, 50 sq. ; Act., i, 2-3, 11 ; ii, 33.
* Cf. ci-dessus, note 2. — A cela M. Loisy objecte, op. cit., p. 909 : « Comme s'il voulait montrer qu'il n'est pas encore dans son état divin, il appelle le Père son Dieu, ce qu'il n'a jamais dit dans tout le reste de l'Évangile. Pour la même raison, l'évangé-
cette ascension, nullement mise en relief, et aussitôt suivie d'apparitions nouvelles, exactement semblables? Qu'est-ce qui empêchait le Sauveur de monter à son Père avant d'apparaître à MÊ(,deleine, et, s'il n'a pas fait son ascension avant cette apparition première, pourquoi l'aurait-il faite le même jour avant de se montrer à ses disciples? Autant de questions que l'on se pose vainement.
Au reste, il serait étrange que Jésus refuse de se laisser toucher par Marie, sous prétexte qu'il n'est pas encore dans sa gloire divine, et qu'il le permette ensuite à Thomas, parce qu'il est censé désormais complètement spiritualisé.
Ce renversement des choses est si anormal que nous avons vu M. Loisy tenter de le justifier par le symbolisme : le toucher interdit à Madeleine et accordé au disciple représenterait l'hommage rendu au Christ, après son entrée dans la divinité, et le don de l'Esprit Saint qu'il a désormais la faculté de communiquer. Par malheur, ce symbolisme, assez curieux, ne s'accorde guère bien avec la scène du soir, où l'Esprit-Saint
liste lui a fait dire : Marie, et l'a fait appeler Maître, comme au temps de sa prédication. Et s'il fallait chercher, en dehors de la tradition synoptique, pourquoi la pierre du tombeau a dû être ôtée pour livrer passage au Christ, tandis qu'il entrera le soir dans une maison bien fermée, on trouverait encore le même motif. » — Il serait bien étrange cependant que l'évangéliste ait songé à mettre en relief que le Christ ressuscité n'est pas encore glorifié, en lui faisant prendre vis-à-vis de Dieu son Père une attitude d'humilité qu'il n'aurait pas eue auparavant. En réalité, le Christ johannique, aussi bien que le Christ synoptique, se regarde, dans son humanité, comme créature distincte de Dieu et inférieure à Dieu. Cf. notre II^ partie, c. v. Cette condition n'est changée en rien par sa résurrection. Cette résurrection n'empêche pas non plus qu'il demeure le Maître, et l'on ne voit pas pourquoi elle lui interdirait d'appeler encore Marie de son nom. Quant à la pierre du tombeau, le quatrième évangéliste ne dit pas plus que les Synoptiques, qu'elle ait « dû être ôtée pour livrer passage au Christ. » Le fait de la pierre roulée paraît uniquement destiné à révéler la disparition du corps et par là-même la résurrection.
est signifié par le souffle du Sauveur, et où le toucher de Thomas, sur l'invitation expresse du Christ, est uniquement destiné à vérifier sa résurrection.
Le véritable sens de notre épisode est tout autre. Jésus fait entendre à Marie-Madeleine qu'il n'est pas ressuscité pour se rendre présent aux siens dans les conditions antérieures de sa vie mortelle : il faut qu'il monte à son Père; là il réunira tous ses frères avec lui, et l'on pourra à loisir jouir de sa présence ^. L'expression : « Je monte, » ne doit pas nécessairement s'entendre comme si l'ascension avait lieu sur-le-champ. Le temps présent est fréquemment employé dans le quatrième Evangile pour marquer un événement prochain, donné pour certain et assuré ^. Déjà le Sauveur avait fait luire aux yeux des siens cette grande espérance ^ : que Marie leur en annonce l'imminente réalisation ! Il est ressuscité : donc il va remonter à son Père ; de là il leur enverra le Saint- Esprit et les attirera ensuite tous auprès de lui *.
La préoccupation théologique que M. Loisy supposait n'a donc pas réellement inspiré notre épisode. Comprendrait-on d'ailleurs que l'évangéliste, s'il avait souci de mettre en relief l'instruction du Sauveur, ait souHgné comme il l'a fait l'apparition angélique qui précède?
Les détails de cette apparition diffèrent notablement de ceux qui se rencontrent dans le passage analogue des Synoptiques. Les deux anges n'annoncent point la résurrection du Christ; ils ne font que poser à Madeleine cette question : « Femme, pourquoi pleures-tu ? » et amener sa réponse : « Parce qu'on
1 Cf. B. Weiss, Joh. Evang., p. 521 ; Westcott, St John, p. 292; Zahn, Evang. Joh., p. 665.
» Jean, vu, 33; viii, 21; x, 17; xii, 8; xiv, 2, 28; xvi, 28; xvn, 11; xxr, 23. Cf. Luc, xxiv, 49.