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LE STYLE ET LE PROCÉDÉ LITTÉRAIRE DES DISCOURS JOHANNIQUES

^ I. — Le style.

Lorsque nous avons voulu montrer l'unité d'auteur qui existe entre lesÉpitres johanniqucs et le quatrième Évangile ^, nous avons particulièrement insisté sur la ressemblance littéraire de ces écrits. Le style du quatrième Évangile a des traits si particuliers, si caractéristiques, que la façon dont il se retrouve dans les Épîtres johanniques ne peut être attribuée ni à l'imitation, ni à une simple parenté de talent.

C'est, avons-nous dit, une manière identique de développer l'idée en une série de propositions courtes et incisives, en forme de parallélisme explicatif, ou plus souvent antithétique; c'est la même façon d'employer une proposition commençant par un pronom démonstratif et reliée par une conjonction à une proposition subordonnée, soit pour insister sur l'idée déjà émise, soit pour amorcer une idée nouvelle ; chose plus caractéristique encore, c'est le même procédé consistant à revenir en arrière sur les membres antérieurs d'une phrase, par une série de reprises qui font repasser tour à tour les divers points de vue de l'idée qu'on veut mettre en relief, et à terminer par une proposition démonstrative, qui reprend sous sa forme initiale l'idée qu'on vient de développer. De part et d'autre, on trouve également, en des sortes de strophes,

* Dans Vorigmc du quatr. Évang., p. 252 sq.

renoncé d'une sentence, puis son explication, enfin une conclusion ^.

Or, ces particularités littéraires ne se trouvent pas seulement dans les narrations du quatrième Évangile, qui pourraient reproduire plus directement la manière propre du rédacteur. On les rencontre aussi bien dans les discours qui sont placés dans la bouche du Christ, et dans ceux qui sont attribués à Jean-Baptiste 2.

Certaines de ces particularités, telles que l'emploi du parallélisme dans les séries de propositions coordonnées, peuvent, dans une certaine mesure, se mettre au compte du génie de la langue sémitique, et l'on conçoit qu'elles se présentent semblables dans les discours du Christ, dans ceux de son précurseur, et dans ceux de l'évangéliste. Mais les autres sont tellement spéciales, elles indiquent une tournure d'esprit, un mode de penser et de s'exprimer, si personnncls, qu'elles ne peuvent vraisemblablement procéder que d'une source unique. Il faut donc penser que les discours de Jésus et du Précurseur, relatés dans le quatrième Evangile, ont quelque chose de l'évangéliste dans leur forme littéraire, qu'ils portent son cachet individuel dans la construction des phrases, la connexion des propositions, le groupement des pensées, l'arrangement général de leurs divers éléments.

C'est là un point que l'on ne doit pas faire difficulté de reconnaître, et qui par lui-même ne nuit aucunement à l'authenticité véritable et proprement dite de notre document.

Il est, on offol, naturel qu'en reproduisant un entretien ou un discours qu'il n'a pas sténographié, un auteur, surtout s'il écrit longtemps après l'événement,

* Voir les références, op. cit., p. 253-254.

* Cf. Julicher, ^m/eit., p. 380; Abbott, art. Gospels, col. 1797 sq. ; Schmiedel, art. John, col. 2527 ; Wrede, Charahtcr und Tcndcnz, p. 10; von Sodon, Urchristl. Lit., p. 200, 207.

fasse subir à cet entretien et à ce discours une certaine transformation. La physionomie générale pourra être fidèlement reproduite, mais bien des menus détails, des raisonnements accessoires, des réflexions secondaires, pourront être omis, soit parce qu'ils auront disparu de sa mémoire, soit parce que l'auteur songe à relater seulement ceux qui vont à son but. Les éléments retenus dans ces conditions devront forcément recevoir de l'écrivain leur connexion et leur groupement. L'entretien ou le discours portera donc fatalement la marque du rédacteur. Il ne cessera pourtant pas de répondre avec une exactitude suffisante à la réalité.

Or, c'est bien là le seul degré d'authenticité que l'on songe à revendiquer pour les discours de saint Jean. Il est bien évident que le récit de la conversation de Jésus avec la Samaritaine, de son entretien avec Nicodème, des discussions avec les Juifs à la fête des Tabernacles, etc., ne reproduisent qu'une minime partie du fait historique, et seulement les traits les plus saillants retenus par l'évangéliste ou jugés par lui utiles à l'instruction de ses lecteurs.

Les Synoptiques eux-mêmes sont loin de nous offrir des comptes rendus sténographiés des entretiens du Sauveur. C'est à peine s'ils nous ont conservé les plus frappantes de ses réflexions, les plus incisives de ses sentences, ccllfs qui s'étaient le ])lus profondément gravées dans les esprits et qu'on estunait plus convenables à la catéchèse des Églises ^. Souvent ils juxtaposent des paroles ou des fragments de discours qui constituent un ensemble disparate, parce qu'ils n'ont pas été unis dans une même suite logique en rénlit(> -.

Il n'y ;i donc pas lieu de s'élonner qm- !;i inanièi-e (idiil le (pnilrième évangéliste combine 1 ';> diverses

' (if. ci-il(>ssiis, |i. 1-2.

- Cf. Mallli., vi-vii; XVIII, O-20; Luc, xi, 2'J-3G; xiv, 33-35, etc.

VAL. IIIST., T. II. — G

sentences attribuées à Jésus, la façon dont il les relie entre elles, la tournure qu'il donne à ses phrases et à ses arguments, reflètent sa tournure d'esprit personnelle. Cela n'empêche pas nécessairement que les déclarations mises dans la bouche du Sauveur aient été réellement prononcées par lui.

Il est même telles particularités des discours johanniques qui attestent positivement, semble-t-il, de la part du rédacteur le souci de se conformer à l'histoire. C'est d'abord l'habitude qu'a l'écrivain de revenir sur une pensée déjà indiquée pour la présenter à un nouveau point de vue, la développer et la compléter, ce qui donne à sa relation une certaine apparence de décousu ^.

A entendre M. Loisy, « le décousu apparent des discours tient au tour d'esprit de l'évangéliste, et à ce qu'il ne s'agit pas réellement de discours, mais de pensées qui se pressent dans l'âme de l'auteur ; celui-ci les écrit comme elles lui viennent, et la logique qui les gouverne est tout intérieure -. »

Est-ce bien exact? Que le décousu en question tienne en partie au tour d'esprit de l'évangéliste, on peut et on doit sans doute l'admettre : la comparaison des Épîtres, où les traits sont jetés à peu près de la même façon, semble y inviter. Mais on n'est pas fondé pour cela à dire que les discours rapportés dans l'Évangile reproduisent uniquement la pensée de l'écrivain. Au contraire, le procédé de rédaction se comprend fort bien d'un auteur mettant par écrit ses souvenirs, à mesure qu'ils se pressent dans sa mémoire, énonçant d'abord le trait saillant qui caractérise l'entretien, y revenant ensuite pour le compléter à l'aide des traits secondaires, si bien que certains éléments

1 Cf. Jean, yi, 35 sq. ; x, 7 sq. ; xv, 1 sq. " Loisy, Le quatr. Évang., p. 147.

analogues, qui en réalité devraient être réunis et fondus pour former la même partie d'un raisonnement, apparaissent maintenant séparés les uns des autres et constituent plusieurs raisonnements distincts, parallèles et complémentaires.

Dans les récits nous avons justement trouvé une méthode semblable. L'évangéliste n'y fournit pas du premier coup et tous ensemble les traits qui servent à préciser les personnages ou à circonstancier la scène qu'il raconte. Détails de chronologie, de topographie et autres sont insérés au fur et à mesure que l'occasion vient en réveiller la pensée ^. On dirait d'un vieillard, déroulant, sans préoccupation systématique, ses souvenirs. Cela autorise à penser que le décousu apparent des discours procède de la même cause.

C'est à un motif analogue que l'on doit sans doute attribuer le fait que certains discours se présentent isolés, comme des additions supplémentaires ou des appendices.

Après avoir rapporté les déclarations que Jésus fait entendre à la suite de la démarche des Grecs, l'évangéliste montre le Sauveur se dérobant aux Juifs et s'en allant ^•, puis, il semble donner une conclusion au ministère du Christ, en observant que, malgré tant de signes faits en leur présence, les Juifs demeurent incrédules, et ceux qui sont disposés à croire craignent de se manifester pour lui ^. Or, aussitôt après, d'une façon très imprévue, vient un nouveau discours, sans autre introduction qu'une transition tout artificielle : «Jésus cria et dit ...•*, «et sans conclusion. Ce morceau a tout l'air d'une pièce rapportée, et l'on ne peut cependant pas ne pas y voir la main du même rédacteur.

Comment l'expliquer de la part de notre écrivain?

1 Cf. Jean, ni, 22; iv, 2; xi, 1-5, 18, etc. Voir t. i, p. 173, 640. « XII, 36.

* xii, 44.

Impossible de Tattribucr à une préoccupation symbolique ou didactique quelconque : les pensées que le Christ y fait valoir ont déjà figuré dans les discours précédents ; à quoi bon les reprendre? Il est probable que Fauteur, ayant achevé sa relation et l'ayant déjà pourvue de sa conclusion, se sera rappelé un autre discours, qu'il n'a pas précédemment rapporté, parce que ses souvenirs ne le lui ont pas remémoré à temps ^. Peut-être aussi les déclarations ne se rattachent-elles pas à une circonstance précise : l'auteur réunit, des traits empruntés à divers entretiens du Sauveur et en compose un discours, qu'il relate après coup, en supplément ^.

De même est-on surpris, lorsqu'on parcourt les entretiens tenus dans le Cénacle, de trouver, à la fin du chapitre xiv, une véritable conclusion : « Mais afin que le monde sache que j'aime le Père, et que comme m'a commandé le Père, ainsi j'agis : Levezvous, allons-nous en d'ici ^. » A la suite viendrait fort bien le récit du départ pour le jardin de la trahison, tel que nous le trouvons au chapitre xviii : « Lorsque Jésus eut dit cela, il sortit avec ses disciples au delà du torrent du Cédron, où était un jardin, dans lequel il entra, lui et ses disciples ^. » Or, dans l'intervalle, entre les chapitres xiv, 31, et xviii, 1, sont intercalés deux chapitres intermédiaires, xv et xvi, où se trouvent repris les entretiens de Jésus, sans nouvelle introduction ni conclusion. Ces autres discours ontils fait suite aux pi^emiers, le Sauveur n'étant pas parti

' Cf. Jean, VIII, 12, 21. Ci-dessus, p. 84.

- Godet, S. Jean, t. m, p. 323 : « C'est un résumé fait au point de vue spécial de l'incrédulité juive, » « comme un sommaire de tous les témoignages de Jésus auxquels les Juifs auraient dû croire, mais qu'ils ont rejetés. » Knabenbauer, /« Ioan.,\-i. 39G; Calmes, ^S. Jean, p. 360-361 : L'évangéliste. « a voulu simplement faire la synthèse de l'enseignement public du Sauveur. »

" Jean, xiv, 31.

aussitôt après avoir dit : « Levez-vous, allons-nousen d'ici ^, » ou bien ayant continué de discourir en cours de route, entre le Cénacle et le torrent du Gédron"?

Il est beaucoup plus probable que les derniers entretiens ont été tenus comme les précédents dans le Cénacle. L'évangélis te, écrivant à mesure que se déroulent ses souvenirs, aura donné d'abord une première relation sommaire, qui l'aura rapidement conduit aux déclarations que fait entendre le Sauveur immédiatement avant de quitter le lieu de la Cène ; mais de nouveaux discours se seront présentés à sa pensée, qui n'ont pas trouvé place dans la relation précédente : repassant et approfondissant ses souvenirs, il en aura tiré une relation nouvelle, prolongée, qu'il se contente de juxtaposer à la suite de la première ^.

Ainsi fera-t-il à la fin de son Évangile, où, après avoir terminé et déjà conclu son œuvre, il ajoute de nouveaux récits et fournit une nouvelle conclusion, en

' Cf. Maldonat, In Joan., xiv, 31 ; B. Wciss, Joh. Evang., p. 419; Zahn, Evang. Joh., p. 566; Knabenbauer, In loan., p. 442; Calmes, .S". Jean. p. 393-394.

« Cf. Godet, S. Jean, t. m, p. 418, 420; Westcott, St John, p. 211 ; Fillion, S. Jean, p. 290.

^ D'après M. Loisy, Le quntr. Écang., p. 14.5, « l'évangéliste a repris après coup le sujet déjà traité par lui, tout en retenant son premier essai. » Cette explication est invraisemblable. Si le discours avait été créé par l'évangéliste, il aurait bien plutôt coulé d'un seul jet, à la suite de la méditation puissante qu'on suppose. En tout cas, l'auteur aurait été préoccupé de donner à sa relation l'apparence de l'histoire, il aurait eu soin do biffer le vereet xiv, 31, qui coupe la suite des entretiens en deux, en faisant des chapitres xv-xvi une véritable pièce rapportée qu'du a peine à s'expliquer. S'il laisse la première conclusion, c'est preuve qu'il n'entend pas duper le lecteur, en lui faisant iirendre comme entretien du Christ un discours de sa composition. Les chapitres en surcharge ne se comprennent bien que comme un supiilément d'information que l'écrivain puise dans l'histoire et qu'il fournit ingénuement par mode d'appendice. Le cas est exactement le même que celui du chapitre xxi. Cf. ci-dessus, p. 84, note 3. Voir t. i, p. 228, 359.

observant qu'il pourrait enrichir encore notablement son ouA^age, mais en s'excusant de le faire ^.

La forme littéraire des discours du Christ johannique paraît donc porter dans une certaine mesure la marque personnelle de l'écrivain, sans que cela permette une conclusion défavorable par rapport à l'authenticité substantielle de son écrit.

Cependant, à côté du style proprement dit, qui constitue seulement comme le dehors de la pensée et son vêtement, il y a des particularités plus intimes, qui, sans atteindre le fond des idées, touchent déjà au vif du discours, font partie de sa structure essentielle et de son esprit : telles, les diverses formes du langage, le genre des figures et des comparaisons, le procédé du dialogue et de l'entretien. On prétend que, sur ce point, tous les discours relatés dans le quatrième Evangile accusent une méthode de composition propre au rédacteur. Il importe de le vérifier.

§ II. — L'emploi de l'allégorie.

Si l'on en croit les exégètes symbolistes, la forme de l'enseignement de Jésus aurait été « grandement modifiée » par notre écrivain.

« Le Christ synoptique, dit M. Loisy, procède par sentences énergiques dans leur concision, par comparaisons simples, intelligibles pour les esprits les moins cultivés, par fictions ingénieuses analogues à des fables et que nous appelons paraboles... La parabole évan-

^ Jean, xxi. — Dans certains cas, il semble que l'évangéliste a enrichi un discours authentique d'un commentaire personnel ; c'est le cas du discours final de Jean-Baptiste, in, 31-36, et du discours de Jésus à Nicodème, ii, 16-21. Voir t. i, p. 314, et ci-après, p. 171. Gela s'explique par un procédé un peu semblable : l'auteur ne prend pas la peine d'observer qu'il ajoute cela de son fond; il donne tout d'un seul trait, comme si ses réflexions propres étaient le prolongementmaturel du souvenir rapporté.

EMPLOI DE l'allégorie 103

gôliqiie est, en effet, un récit fictif, dont la matière est empruntée aux phénomènes do la nature ou aux circonstances de la vie ordinaire, et qui sert à faire valoir une vérité religieuse ou morale ; c'est une comparaison développée, une fable dont la morale n'est jamais purement philosophique ou psychologique, mais toujours dominée par un motif d'instruction religieuse ^. »

'( A la différence de la parabole, continue le critique, l'allégorie est un genre savant, qui ne consiste pas dans la simple comparaison des choses et des rapports humains, mais dans un symbolisme étudié, plus ou moins artificiel, dont l'intelligence réclame une certaine pénétration, presque une initiation. » Et, déclare M. Loisy, « c'est l'allégorie qui est le trait caractéristique de l'enseignement johannique ^. »

« Elle règne jusque dans les récits, qui sont des symboles profonds dont l'auteur ne fait qu'entr'ouvrir par moments le secret; elle règne aussi dans les discours, où le Christ parle constamment un langage figuré, à double y-i-'ïis, que l'évangéliste lui-même suppose avoir été inintelligible pour ceux qui l'ont entendu ^. » A l'exemple des faits racontés, les discours '( sont des symboles, des figures de la vérité invisible; ils ne contiennent pas une doctrine simple, qui se développe naturellement dans les tei-mos les plus propres à la faire entendre, mais ils sont constitués par une série d'images ou d'allégories qui font tableau, tout comme les récits, qui ont, comme eux, un sens plus profond et spirituel, caché sous les apparences d'une vérité commune *. » Gela n'est d'ailleurs pas parti-

* L< i-y, Le quulr. Évang., p. 75.

- Id. ihid. Cf. Les Éi'ang. sijn., t. I, p. 190, 245; Strauss, A'^owc. vie de Jâsu.-, p. 343 sq.; Jùlicher, Einleit., p. 380; Schmiedel, art. John, col. '2527; von Soden, Urchristl. Lit., p. 20G.

» Id., ibid.

* Id., ihid., p. 77 ; Wrede, Charakter und Tendenz, p. 10 sq. Cf. t. I, p. 3.

culier aux discours mis dans la bouche de Jésus. « Les paroles de tous les personnages qui figurent dans les récits johanniques sont soumises, comme celles du Sauveur, à la loi de l'allégorie. » Cela est vrai « de Jean-Baptiste, de Gaïphe, de Pilate, des Juifs dans l'histoire de la passion, » et, en un mot, « de tous les interlocuteurs du Christ ^. »

Ainsi parle M. Loisy. Traduit-il Lien la réalité?

Un premier fait nous met très légitimement en garde contre son affirmation. Le critique assimile expressément le cas des discours à celui des récits, comme si les uns et les autres avaient une portée identique, les discours étant les signes des vérités spirituelles, au même titre et de la même manière que les faits racontés. Or, nous nous sommes convaincus que l'interprétation symbolique appliquée aux récits du quatrième Évangile était arbitraire et fausse : les épisodes johanniques, malgré leur caractère spécial, ne sont pas véritablement des symboles. Cela nous retient sérieusement de préjuger que les discours soient, aussi complètement qu'on le prétend, gouvernés par la loi de l'allégorie.

Mais examinons les textes directement.

Et d'abord rencontro-t-on dans l'enseignement du Christ johannique des allégories développées et proprement dites, qu'on puisse opposer de confiance aux paraboles ordinaires du Christ de la Synopse? Il ne semble pas.

Prenons ce qu'on appelle l'allégorie du Bon Pasteur: « En vérité, en vérité je vous dis, celui qui n'entre pas

' Loisy, Le quatr. Évang., p. 95.

EMPLOI DE l'allégorie 105

par la porte dans Tenclos des brebis, mais qui Tescalado par ailleurs, celui-là est un voleur et un brigand. Mais celui qui entre par la porte est le pasteur des brebis. A celui-ci le portier ouvre, et les brebis écoutent sa voix; il appelle ses brebis par leur nom et il les fait sortir. Quand il les a toutes fait sortir, il marche devant elles, et les brebis le suivent, parce qu'elles connaissent sa voix. Mais elles no suivraient pas un étranger, au contraire elles le fuiraient, parce qu'elles ne connaissent pas la voix des étrangers ^.

« Jésus leur dit cette parabole, mais eux ne comprirent pas de quoi il leur parlait. Jésus donc dit encore : En vérité, en vérité je vous dis, je suis la porte .des brebis. Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des brigands, mais les brebis ne les ont pas écoutés. Je suis la porte : si quelqu'un entre par moi, il sera sauvé ; il entrera et sortira, et il trouvera un pâturage. Le voleur ne vient que pour voler, égorger et perdre. Moi, je suis venu pour qu'elles aient la vie et l'aient abondamment. Je suis le bon pasteur ; le bon pasteur donne sa vie pour les brebis. Le mercenaire, qui n'est point pasteur, à qui les brebis n'appartiennent pas, voit le loup venir, abandonne les brebis et fuit, et le loup les ravit et les disperse, parce que c'est un mercenaire et qu'il ne se soucie pas des brebis. Je suis le bon pasteur ; je connais les miennes et les miennes me connaissent, de même que le Père me connaît et que je connais le Père; et je donne ma vie pour mes brebis. J'ai encore d'autres brebis qui ne sont pas de cette bergerie ; celles-là aussi, il faut que je les amène, et elles écouteront ma voix, et il se fera un seul troupeau, un seul pasteur ^... »

« Tout le discours est allégorique, dit M. Loisy. Jean appelle cette description comparaison ovTpara-

Jean, x, 1-5.

hole ^, mais ce n'est pas du tout une parabole comme celles que Jésus prononce dans les Synoptiques. Il n'y est pas question de bergers ni de brebis, avec application morale à un autre objet, par manière de comparaison, mais d'abord et uniquement des docteurs juifs, du Christ et de ses fidèles... Ce n'est pas une histoire de bergers qu'on raconte, ce sont les rapports, très différents, des maîtres d'Israël et de Jésus avec les hommes, qui sont décrits en termes figurés. Les voleurs sont les représentants de la tradition pharisaïque : cela est évident dès le commencement, quand même Jésus ne le dirait pas tout aussitôt de façon expresse ; et le berger n'est pas autre que le Christ ^. »

Il est cependant étrange, si l'évangéliste a eu dans l'esprit une composition allégorique, qu'il l'appelle expressément du nom de Tiapoip-ia, comparaison ou parabole.

Considéré en lui-même, le discours paraît bien avant tout une comparaison, analogue aux comparaisons synoptiques. Les versets 1-5 contiennent le récit parabolique, dont vient ensuite l'explication ou l'application. Qu'on les relise attentivement : ces premiers versets nous présentent un petit tableau de mœurs pastorales, qui se tient bien par lui-même, et dont les divers traits ne paraissent même pas tous susceptibles d'une interprétation allégorique.

Une bergerie, sous forme d'enclos, avec porte et portier : telle est l'idée qu'ils évoquent. La conduite du berger y est décrite par contraste avec celle du voleur. Le voleur n'entre pas par la porte, il escalade le mur. Le berger, au contraire, se fait ouvrir par le portier, il parle aux brebis, qui comprennent sa voix, il les appelle par leur nom et les emmène au pâturage,

* 7:apO!!J.!a.

^ Loisy, Le quatr. Écang., p. 608. Cf. Strauss, Noue, cie de Jésus, t. I, p. 344; H. J. Holtzmann, Evang. Joh., p. 14C, 149; J. Réville, Le quatr. Évang., p. 215 sq.; Calmes, S. Jean, p. 4, 314 sq.

EMPLOI DE i/aLLÉGORIE 107

tandis qu'elles fuient l'étranger dont la voix leur est inconnue.

Qu'en faisant cette description, Jésus ait en vue la portée figurative de ses éléments ; qu'en parlant de la porte et du berger, il se vise lui-même, et, en mentionnant le voleur, songe aux pharisiens : cela est très naturel, puisque c'est précisément la leçon qu'il veut faire valoir, et qu'il l'a dans l'esprit en même temps qu'il dessine le tableau. Cela n'empêche pas que ce ne soit avant tout un tableau, qui sert d'appui à sa comparaison, une description sur laquelle viendra se gi'effer sa leçon, en d'autres termes un discours parabolique.

La preuve en est qu'un certain nombre des traits descriptifs sont dépourvus de signification et viennent là uniquement pour la bonne tenue du récit. Tout est « pai'fait de couleur locale, » avoue M. Loisy ^. D'autre part, « les détails dont le tableau est chargé ... ne semblent pas avoir » tous « une signification allégorique 2. » Ainsi, « il faut renoncer à identifier le portier ^, à trouver un sens particulier à tous les actes du berger *. » De tels aveux suffiraient à montrer que la description de l'évangéliste n'est pas une pure allégorie.

La preuve en est encore que le Sauveur fait précisément suivre sa comparaison d'un commentaire qu'il lui superpose, et dans ce commentaire il est visible qu'il s'efforce de tirer une leçon des divers éléments du récit, sans que son interprétation' corresponde d'une façon adéquate et avec une symétrie parfaite à chaque trait do la parabole.

' Loisy, Le tiuatr. Evann., p. 60'J.

- Id., ibid., |). 608.

' M. Loisy a dû chercher une sif<ni(icalion à eo poi-soimage, et il n'a rien trouvô de satisfaisant, car il se contente de glisser en note cette simple observation : « Les Pères ont pensé à Moïse, à l'Esprit- Saint, à Jean-Baptiste, etc. » Cf. B. Weiss, Joh. Evang., p. 313, note.

* Loisy, op. cit., p. G09.

Ainsi se compare-t-il d'abord, non au berger, comme on aurait pu s'y attendre, mais à la porte de la bergerie, ce que l'on n'aurait pas soupçonné ^, Dans cette comparaison même, l'interprétation dépasse les termes de la parabole. Le Sauveur n'avait parlé de la porte que par rapport au berger ; or maintenant il s'envisage, non seulement au point de vue des bergers envahisseurs, mais encore à celui des brebis : les bergers qui entrent autrement que par lui sont des voleurs ; les brebis qui entrent par lui seront sauvées du danger, elles iront au pâturage et s'en reviendront en paix sous- la conduite du berger.

C'est en second lieu seulement qu'il s'identifie au pasteur. Pour ce faire, il complète, non plus seulement par des sous-entendus, mais expressément, le tableau champêtre qui lui a servi de comparaison. Il est le vrai berger. Tandis que le voleur vient pour tuer, lui, vient pour donner la vie ; le mercenaire abandonne les brebis au loup ; lui, donne sa propre vie pour elles; et il amènera d'autres brebis encore à sa bergerie pour faire un seul troupeau sous le même pasteur ^.

Chose digne de remarque, le mercenaire et le loup, qui sont ainsi introduits, ne paraissent pas susceptibles d'une signification symbolique. Ils ne ligurent que pour renforcer l'ensemble de la comparaison, M. Loisy se sent obligé d'en convenir. Son « application, » dit-il, en parlant du mercenaire, « est moins nettement dessinée que le personnage du bon pasteur ^. »

Le critique, il est vrai, semble se reprendre quand il

' M. Loisy Le quatr. Évang, p. 609, est réduit à dire : « C'est que l'allégorie ii'csl pas bien soutnime. »

^ Peut-être Jésus se trouvait-il à ce moment près de la porte des Brebis, à proximité d'un de ces troupeaux que l'on amenait pour les sacrifices aa temple. Ainsi, dans les Synoptiques, a-t-il coutume de tirer ses comparaisons des objets environnants. Cela confirmerait bien le caractère parabolique de notre discours.

* Loisy, op. cit., p. 613.

EMPLOI DE l'allÉGORÎE 109

ajoute : « Si le personnage du mercenaire a une signification allégorique précise, il doit représenter avant tout les docteurs juifs ^. » Mais, pour être discrète, l'insinuation n'en manque pas moins de fondement. On ne voit vraiment pas pourquoi l'auteur aurait voulu représenter à part les pharisiens, sous la figure du voleur, et les docteurs juifs, sous celle du mercenaire. Il est, par ailleurs, tout à fait invraisemblable que le loup personnifie, comme on l'insinue encore, « les pouvoirs persécuteurs ^. »

Il semble donc constaté que nous n'avons pas affaire à une allégorie véritable, mais essentiellement à un petit tableau parabolique, en partie susceptible d'applications allégoriques. Or, c'est précisément le cas de nombre de paraboles synoptiques.

Ainsi, dans la parabole du Semeur ^, le Sauveur, en parlant du père de famille, de la semence et des diverses sortes de terrains où le grain tombe, pensait immédiatement à lui-même, à la parole de Dieu, et aux diverses catégories d'âmes qui la reçoivent. Dans la parabole du Bon grain et de l'ivraie'*, tous les traits de la comparaison sont calqués sur la leçon cju'ils préparent : le semeur est le Fils de l'homme, le champ où il sème est le monde, le bon grain représente les âmes fidèles, par opposition aux méchants que symbolise l'ivraie, semée par l'homme ennemi, c'est-à-dire par le diable ; les serviteurs, au temps de la moisson, sont les anges, à la fin du monde ; le feu destiné à l'ivraie est l'enfer, et le grenier réservé au bon grain, le lieu du royaume. De même en est-il dans la parabole des

' holay , Le quatr. Évatif^., p. Gl'i. M. Kieyeiibiilil, i:ï'a/i^'. dcr Wtilir., t. it, p. 204 s(|., y voit une allusion à sain 1 1^,'iiace, censé le mauvais pasteur de la grande l'^fflisc I

2 Id., ihid., p. 014.

» Marc, IV, 1-9, 13-20 = Mattli., xm, 1-9, 18-23 = Luc, viii, 4-8, 11-15.

* Matth., xiir, 24-30.

VAI,. IllST., T. II. 7

Vignerons homicides ''■, dans celle du Figuier 2, dans celle du Roi qui s'en va en pays lointain ^. D'une façon générale, la plupart des paraboles synoptiques offrent un certain nombre de traits allégoriques, qui correspondent directement à la vérité illustrée ^.

Que notre morceau du Bon pasteur prête davantage à l'interprétation symbolique qu'un certain nombre des paraboles de la Synopse, qui paraissent plutôt des exemples approximatifs ou de larges comparaisons , il n'y a pas lieu de s'en étonner. Cela tient à la nature même de la leçon qu'a en vue le Sauveur. Il veut figurer aon rôle de chef par rapport à la société chrétienne : l'exemple qu'il choisit, d'un berger et de son troupeau, doit forcément présenter des rapports très directs avec la vérité à inculquer.

Il n'y a pas lieu non plus d'alléguer que Jean n'offre pas « une histoire de bergers, » mais seulement un petit tableau de mœurs. Ne trouve-t-on pas quelque chose d'analogue dans plusieurs des paraboles les plus authentiques : celle du Pasteur aux cent brebis ^, du Père de famille avec ses serviteurs ^, do la Femme à la drachme ', du Pêcheur et des poissons ^P La comparaison parabolique peut se tirer d'une vive et brève peinture d'usages familiers aux auditeurs, aussi bien que d'une histoire proprement dite et détaillée.

Il reste que l'allégorisme de notre morceau est beaucoup moins soutenu que dans nombre de paraboles synoptiques, et des principales, telles que celles du

* Marc, XII, 1-9 = Matth., xxi, 33-41 = Luc, xx, 9-16.

* Luc, XIII, 6-9.

^ Luc, XIX, 12-27; cf. Matth., xxv, 14-30.

* Sur l'authenticité des allégories synoptiques, voir ci-après , p. 128.

° Luc, XV, 4-6.

" Luc, XVII, 7-9; Marc, xiii, 34-36 = Matth., xxiv, 43-51.

' Luc, XV, 8-10.

" Matth., xiii, 47-48.

EMPLOI DE l'allégorie 111

Semeur, du Bon grain et de l'ivraie, des Vignerons homicides, et qu'il s'agit avant tout d'une comparaison ou d'une parabole, comme s'exprime l'évangélistc lui-même, nullement d'une allégorie proprement dite et suivie ^.

M. Loisy semble en fin de compte l'avouer. « L'auteur, dit-il, paraît avoir voulu imiter de plus près qu'à l'ordinaire les paraboles des Synoptiques 2. » « L'allégorie n'est pas bien soutenue ^. » « L'allégorie tend à prendre l'apparence d'une parabole ^. »

Le tableau où le Sauveur se compare à une vigne mérite une appréciation semblable. Il est ainsi conçu : « Je suis la vigne véritable, et mon Père est le vigneron. Tout sarment en moi, qui ne porte pas de fruit, il l'ôte, et tout sarment qui porte du fruit, il l'émonde, alin qu'il porte plus de fruit. Déjà vous-mêmes êtes purs, à cause de la parole que je vous ai adressée. Demeurez en moi, et moi en vous ^. — De même que le sarment ne peut porter de fruit de lui-même, s'il ne demeure au cep, ainsi en est-il de vous, si vous ne demeurez en moi. Je suis le cep ; vous, les sarments. Celui qui demeure en moi, et moi en lui, celui-là porte beaucoup de fruit, parce que, sans moi, vous ne pouvez rien faire. Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors, comme le sarment, et il se dessèche, on le ramasse, on le jette au feu, et il brûle. Si vous demeurez en moi, et que mes paroles demeurent en vous, demandez ce

1 Cf. B. Weiss, Joh. Evang., p. 313-315; Zahn, Evang. Joh., p. 441 sq. ; Bpiiiâ, Die Hiertengleichnisse des vierten Evangeliidiis, dans \a. Zeitsclirift fiir die neul. Wissenschaft, 1909, p. 59-80,103-

Loisy, Le qiuitr. Evang., p. 007.

^ Id., ibid., p. 608. Cité ci-dessus, p. 108, note 1.

* Id., ibid. M. O. Holtzmann, Joh. evang., p. 246-248, et Leben Jesu, p. 28-29, croit à une parabole authentique pour le fond.

* Jean, xv, 1-3.

que VOUS voudrez, et cela vous arrivera. Ce en quoi est glorifié mon Père, c'est que vous portiez beaucoup de fruit, et qu'ainsi vous deveniez mes disciples ^. . . »

Dans ce talDleau, M. Loisy voit encore une allégorie pure, et « c'est en vain, dit-il, qu'on s'est eiïorcé d'en extraire une parabole 2. »

En réalité, le Sauveur distingue son instruction de l'objet qu'il décrit. Il représente à l'esprit de ses disciples une vigne, par allusion sans doute à ce fruit de la vigne dont il leur parlait tout à l'heure ^ ou au vin de la Cène qu'il vient de changer en son sang ^. Il entend si bien rester dans le genre parabolique qu'il emploie très expressément, et sur les points les plus essentiels, la forme de la comparaison. « De même que le sarment ne peut porter de fruit de lui-même, s'il ne reste au cep, ainsi en est -il de vous, si vous ne demeurez en moi ^. » « Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors, comme le sarment, il se dessèche, on le ramasse, on le jette au feu, et il brûle ^. »

Ici encore, nous avons affaire essentiellement à une comparaison parabolique, dont certains traits seulement offrent une apparence d'allégorie. Si l'objet qui sert de terme de comparaison, savoir le rapport physique de la vigne et des sarments, n'est pas décrit en tous ses détails, mais en partie supposé, c'est à raison de son caractère très simple et tout à fait familier.

Dans les Synoptiques aussi, nous trouvons maintes comparaisons tirées d'un objet bien connu, inutile à

* Jean, XV, 4-8.

' Loisy, Le quatr.Évang., p. 762. Cf. Strauss, Noui>. vie de Jésus, t. I, p. 344; H. .T. Holtzmann, Evang. /o/i., p. 188-189; Calmes, S. Jean, p. 4, ^'M sq.

' Marc, XIV, 25 = Mallh., xxvi, 29 -= Luc, xxii, 18.

* Marc, XIV, 23-24 == Malth., xxvi, 27-28 =^ Luc, xxir, 20.

* Jean, xv, 4.

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