‹ La valeur historique du quatrième ÉvangileChapitre 13 sur 50 · XXI · texte numérisé non relu

XXI

EMPLOI DE l'allégorie 123

parole concernant le temple, « il parlait, dit Tévangéliste, du temple de son corps ^. » Est-il question du sommeil de Lazare, « Jésus, observe-t-il, avait parlé de sa mort ^ ; »\o Sauveur lui-même s'en explique ouvertement : « Lazare est mort ^. » La parole concernant Teau vive est suivie, à son tour, de cette réflexion : « Il dit cela de l'Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui *. « Enfin, quand le Sauveur parle de son exhaussement de terre, « il disait cola, note l'évangéliste, pour signifier de quelle mort il devait mourir ^. »

Ailleurs, il était bien inutile d'indiquer le symbolisme, tant il était simple et clairement signifié par le contexte. C'est le cas de la nourriture mystérieuse du Sauveur, de la moisson spirituelle, de la seconde naissance, du pain céleste. Aucune de ces allégories ne pouvait être obscure pour le lecteur de l'Évangile. Nulle pai't il ne s'agit de signification énigmatique ni d'allusion profonde.

Or, rapproché de l'explication donnée à propos de la déclaration de Caïphe ®, ce premier fait semble bien garantir que l'évangéliste n'a pas songé à dissimuler partout, comme on le prétend, des intentions secrètes, inaccessibles au commun des lecteurs, intelligibles seulement pour des initiés.

Un autre fait non moins digne de remarque est que, dos sentences en question, un certain nombre ont leur analogue ou leur parallèle dans le& discours mêmes du Christ de la Synopse.

Ainsi, le symbole de la moisson, qui représente la moisson spirituelle dos âmes, se retrouve formellement,

> Jean, ii, 21-22.

» XII, 33. Cf. XXI, 19.

'Cf. ci-dessus, p. 115.

et aussi développé, dans ce passage de saint Matthieu et de saint Luc : « La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux. Priez donc le Maître de la moisson, qu'il envoie des ouvriers à sa moisson ^ » La sentence sur le sommeil de Lazare, où il faut voir sa mort passagère, correspond à celle qui accompagne la résurrection de la fille de Jaire : « La jeune fille n'est pas morte, mais elle dort -. «Les brebis qui figurent les fidèles, soit dans la déclaration faite à saint Pierre, soit dans la parabole du Bon Pasteur, se retrouvent dans ces sentences du Christ en saint Matthieu : « Je ne suis envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël^; «Vous-mêmes, « allez de préférence aux brebis perdues de la maison d'Israël*;» «Le Fils de l'homme placera les brebis à sa droite et les boucs à sa gauche ^ ; » « Il est écrit : Je frapperai le pasteur et les brebis du troupeau seront dispersées ^. » La parole symbolique : « Je suis la lumière du monde, » est manifestement semblable à celle que le Christ adresse à ses disciples dans le sermon sur la montagne : « Vous êtes la lumière du monde ', » Enfin, nous avons vu que la parole sur la destruction et la reconstruction du temple, alléguée par les faux témoins, dans les Syncptiqucs, suppose une déclara-

1 Matth., IX, 37-38; Luc, x, 2.

^ Marc, V, 39 = Matth., ix, 24 = Luc, viii, 52.

^ Matth., XV, 24.

* Matth., X, 6.

' Matth., XXV, 33.

* Marc, XIV, 27 = Matth., xxvi, 31. Cf. Marc.vi, 34; Matth., vu, 15 ; IX, 36. Il est donc bien inutile, pour expliquer l'allégorie du Bon Pasteur, de recourir à Philon, sous prétexte qu'il appelle le Logos « le berger des âmes, » De mut. nominum, xx. J. Réville, Le quatr. Évang., p. 216. L'image est d'usage courant ; elle était dans la tradition biblique, Ps. xxiii; Ezéch., xxxiv; Zach., xiii, 7 : c'est là que Philon a pu la puiser, comme tant d'autres de ses images; ainsi s'expliquent la plupart des coïncidences que les symboles du philosophe juif offrent avec les discours de Jésus.

' Matth., V, 14.

E^îi'i.oi DE i/allégorik 125

tion allégorique, visant en réalité le corps du Sauveur, et pareille à celle que rapporte saint Jean ^.

Les autres sentences ne sont pas sans avoir ellesmêmes une certaine parenté avec diverses expressions imagées, offertes par les premiers Évangiles. Ainsi, la parole de Jésus sur son « heure » ou son « temps », qui peut signifier le moment providentiel de sa mort, trouve une véritable analogie dans ces déclarations du Christ synoptique : « Le Maître dit : Mon temps est proche ^; » « 11 priait, afin que, si cela était possible, l'heure s'éloignât de lui ^; » « Voici que l'heure est venue ■*. » L'allégorie de la nouvelle naissance, nécessaire pour entrer dans le royaume de Dieu, offre une ressemblance assez sensible avec cette parole : « Si vous ne redevenez comme de petits enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux ^. » La nourriture du Christ johannique, qui est de faire la volonté de son Père, rappelle elle-même assez bien la nourriture du Christ synoptique, qui est la parole de Dieu et l'obéissance à ses ordres ^.

En tout cas, il n'est pas une de ces sentences figuratives qui ne réponde au mode d'enseignement qui était habituel au Sauveur, comme aux anciens écrivains sacrés. Que l'on examine, en effet, la méthode ordinaire du Christ synoptique : Jésus aime à ap-

I Voir t. I, p. 364. — L'allégorie de la Vigne est apparentée à diverses sentences du Christ synoptique, t-elles que celles-ci, Matth., XV, 13 :« Toute plantation que n'a pas plantée mon Père céleste sera déracinée; » vu, 16-18 : « Un arbre bon ne peut porter des fruits mauvais, ni un arbre mauvais porter des fruits bons; tout arbre qui ne produit pas de bons fruits, on le coupe et on le jette au feu. C'est donc h leui-s fruits que vous les rpconnaîtrez; » cf. \ii, 33.

^ Matth., XXVI, 18.

' Marc, XIV, 35.

« Matth., x.wi, 4,5 = Marc, xiv, 41; cf. Maftli., viii, 29 ; Luc, IV, 13.

° Mallii., XVIII, 3; cf. Marc, x, 15.

* Matth., IV, 4 = Luc, iv, 4; cf. Deut., viii, 3.

puyer ses leçons sur Texpérience des objets environnants et des phénomènes familiers, au moyen de comparaisons et d'analogies communes.

Le plus souvent, la mise en comparaison est formellement exprimée : le Maître évoque l'objet sensible, qui doit servir de support à sa leçon, puis il en tire l'application religieuse ou morale qu'il avait d'abord en vue d'inculquer. De là les sentences purement paraboliques, qui abondent dans la Synopse et sont comme autant de petites paraboles en miniature ^.

Mais souvent aussi, le Sauveur tire immédiatement sa leçon de l'objet qui est sous les yeux, ou qu'il suppose facilement présent à l'esprit de ses auditeurs, et que pour cela môme il s'abstient de décrire d'avance et en particulier, ce qui donne à son instruction l'apparence d'un discours figuré ou allégorique.

Ce sont bien, en ce sens, de véritables allégories que ces formules synoptiques : « Vous êtes le sel de la terre ^ ; » « Je ferai de vous des pêcheurs d'hommes ^; » « Gardez-vous du levain des pharisiens^; » « Méfiez-vous des faux prophètes, qui viennent à vous sous des dehors de brebis,mais au-dedans sont des loups ravisseurs 5; » « Ce sont des aveugles, conducteurs d'aveugles ^ ; » « Toute plantation que n'a pas plantée mon Père céleste sera déracinée '^ ; » « Prenez mon joug sur vous et venez à mon école, car mon joug est doux et mon fardeau léger * ; » « Celui qui ne prend pas sa croix pour venir après moi n'est pas

1 Matth., vi,15sq.; vu, 18-20, 24-27;ix, 36; x, 16 ; xi, 16-17; XII, 11, 29; XXIV, 32; Luc, vi, 39, etc.

2 Matth., V, 13.

•■' Marc, I, 17.

* Marc, VIII, 15 = Matth., xvi, 6 = Luc, xii, 1. ' Matth., VII, 15.

» Matth., XV, 14.

' Matth., XV, 13.

• Matth., XI, 29.

EMPLOI DE l'allégorie 127

digne de moi ^ ; » « Il n'est pas bon de prendre le pain des enfants pour le jeter aux chiens ^i» «Ne jetez pas les choses saintes aux chiens, ni vos perles aux pourceaux ^ ; » « La pierre écartée par les maçons est devenue la pierre d'angle ^ ; » « Laissez les morts ensevelir leurs morts ° ; » « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ^; » « Elle a fait d'avance l'onction de mon corps pour la sépulture ' ; » « J'ai un baptême dont je dois être baptisé, et combien il me tarde qu'il soit réalisé ^ ! » « Pouvez-vous boire à mon calice et participer à mon baptême ^ ? » « Mon Père, que ce calice s'éloigne de moi ^" 1 » « Que vos reins soient ceints, et les lampes allumées dans vos mains ^^ ! » « Le Fils de l'homme placera les brebis à sa droite et les boucs à sa gauche ^2; » (( Il est écrit : Je frapperai le berger, et les brebis du troupeau seront dispersées ^^. »

C'est une véritable suite d'allégories que l'on trouve dans le discours du Sauveur à Pierre, après la profes-

1 MalLli., X, 38.

2 Marc, VII, 27 = Matth., xv, 26.

3 Malth., VIT, 6.

* Marc, XII, 10 — Matth., xxi, 42 = Luc, xx, 17. ^ Matth-, vm, 22 ^ Luc, ix, 60, cf. 62.

° Marc, XII, 17 = Matth., xxii, 21 = Luc, xx, 25. ' Marc, XIV, 8 = Matth., xxvi, 12.

* Luc, XII, 50.

» Marc, X, 38 = Matth., xx, 22, 23.

>» Marc, XIV, 36 = Matth., xxvi, 39 = Luc, xxii, 42.

" Luc, XII, 35.

» Matth., XXV, 33.

" Matth., XXVI, 31. — Parfois, la sentence allégorique est développée ensuite en comparaison; par exemple, la sentence sur les aveugles, conducteurs d'aveugles, dans Matth., xv, 14''; cf. Luc, VI, 39; de môme, la sentence sur les disciples, lumic^re du monde, dans Matth., v, 15-16. Cela n'empêche pas qu'elle soit exprimée d'abord comme sentence directement figurative. Le plus souvent aucun élément de comparaison ne vient modifier son caractère de pure allégorie.

sion de foi de Césarée : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle, et je te donnerai les clefs, du royaume des cieux : tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans le ciel ^. »

Il en est de même de ces imprécations aux pharisiens : « Conducteurs aveugles : vous fdtrez le moucheron et avalez le chameau 2; » « Serpents et engeance de vipères ^, » « vous purifiez le dehors de la coupe et du plat ; mais au-dedans vous êtes pleins de rapine et d'iniquité ■*; « « Vous chargez les hommes de fardeaux qu'ils ne peuvent porter, et vous ne touchez pas même du doigt leur charge ^ ; » « Vous avez pris la clef de la science, » « vous fermez le royaume des cieux devant les hommes ; ni vous n'entrez, ni vous ne laissez les autres entrer ^. »

II serait parfaitement arbitraire, est-il besoin de le dire, de rapporter cet emploi de l'allégorie à une époque postérieure aux temps évangéliques et de suspecter l'authenticité de tous les éléments de cette nature qui se rencontrent dans les paraboles ou les autres discours synoptiques '. Ces traits sont tout à fait trop habituels, pour être mis sur le compte de la tradition postérieure. Ils figurent d'ailleurs dans les discours dont l'authenticité peut le moins être suspectée, comme les invectives aux pharisiens.

Plusieurs même des institutions qu'il est impossible de refuser au Christ do l'histoire paraissent bien

' Matth., XVI, 18-19.

- Matth., XXIII, 24.

■' Matth., XXIII, 33.

* Matth., XXIII, 25 = Luc, xi, 39.

' Matth., xxiii, 4 = Luc, xi, 46.

• Matth., xxiii, 13 = Luc, xi, 52.

' C'est ce que fait M. Loisy, Lrs Évang. syn., t. i, p. 180-190; cf. Le quatr. Évang., p. 88.

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rcnfermor un élément symbolique. l> nombre des douze apôtres semble calqué sur celui des douze tribus d'Israël ^. Le baptême, déjà usité avant Jésus, est avant tout un rite symbolique, l'ablution physique du corps étant le signe de la purification spirituelle de l'âme. Il faut en dire autant de l'eucharistie, où le pain et le vin, quoi qu'il en soit de leur changement réel au corps et au sang du Christ, représentent d'abord sensiblement ce corps et ce sang comme le corps et le sang de la victime du Calvaire, la nourriture et le breuvage offerts au chrétien pour sa communion au Rédempteur.

D'ailleurs, le genre allégorique abonde dans les écrits de l'Ancien Testament, avec lesquels Jésus était si familiarisé ^. Il est tout naturel que le Sauveur ait imité les allégories de l'Écriture, comme il en a imité les paraboles.

D'autant que les deux genres, parabolique et a]l('gorique, sont étroitement apparentés. Tous deux sont fondés sur la raison commune de la comparaison, exprimée dans la parabole, sous-entendue dans Taliégoric. L'on comprend combien il est aisé de passer d'un genre à l'autro. Dès lorsque l'on emploie comme procédé habituel lu similitude — et c'est le cas du Sauveur — il est naturel que le trait allégorique soit

* Strauss, Nouv. vie de Jéxus, t. I, p. 356 : « Le nombre douze a un rapport très ncUement indiqué avec les douze tribus d'Israël... Mais ce serait aller trop loin de prétendre que le collèj^e des Douze ne s'est constitué qu'après la mort de Jésus, et qu'il n'a tiré son origine que de la ty[)olof,ne juive : ce nombre apparaît de trop bonne heure dans l'histoire. »

« Jug., IX, 15, 20 ; II Sam., xi, 1-12; xiv, 5-14; II Rois, xiv 8-10; Ps. xxin;Lxxx, '.1-20; Is., v, 1-7;xvni, 4-6; xxvii, 1-5; lx m, 1-6; Jér., ii,2I ; xi, 1G-I7;xir, 10-17; xiii, l-ll;xxiii, 1-'.; Ezéch., xili, 10-16; XV, 2-7; xvi, 1-63; xvii, l-2i; xi\, 1-0, 10-14; xxi; xxiii; xxiv; xxix; xxxi; xxxiv; Dan., ir, 31-'i5; iv, 7-24; viivin, etc. Ces divers passages contiennent, soit des allégories pures, soit des apologues ou paraboles t"» traits figuratifs et tenant de très près à l'allégorie.

intimement associé au trait parabolique, et que la parabole tourne instinctivement à Tallégorie ^.

Toutes les allégories johanniques peuvent, en effet, se réduire à des comparaisons.Vous voyez ce temple que l'on construit depuis quarante-six ans : il est un autre temple, plus excellent, que je puis rebâtir en trois jours. Le royaume de Dieu exige des capacités nouvelles, un être spirituel : de même que nous tenons la vie terrestre de notre naissance selon la chair, ainsi la vie spirituelle, condition d'entrée au royaume, doit s'acquérir par une nouvelle naissance selon l'esprit. L'eau matérielle a la vertu d'étancher la soif, mais a besoin d'être puisée sans cesse : pour moi, je puis donner au monde une eau qui entretient la vie surnaturelle et qui jaillit éternellement. Vous êtes allés me chercher de la nourriture pour le corps: mais mon esprit a besoin d'une autre nourriture. Vous dites qu'il faut quatre mois encore pour que ces champs soient prêts à moissonner : il est une autre moisson, déjà mûre, dont vous serez vous-mêmes les moissonneurs, alors que vous n'avez pas travaillé à la préparer. Gomme le pain entretient la vie, comme la manne était un aliment céleste pour la vie du corps, ainsi y a-t-il un pain plus excellent, un pain véritablement descendu du ciel, qui donne la vraie et éternelle vie : c'est mon corps, c'est mon sang, c'est moi-même. Le fils de famille peut affranchir l'esclave de la servitude temporelle : il y a une servitude spirituelle, la servitude du péché, dont seul peut affranchir le Fils du Père céleste, qui est moi. Le sommeil n'est qu'une mort apparente et fera place à un réveil : c'est aussi un sommeil que la mort de Lazare, car elle va bientôt être suivie de sa résurrection.

^ Cf. J. Wellhausen, Dos Evangelium Marci, 1903, p. 30 sq.; A. Bugge, Die Haupt-Parabeln Jesu, 1903; P. Fiebig, Altjudische Gleichnisse unddie Gleichnisse Jesu, 1904 ; P. Lagrange, La parabole endehorsde V Évangile, dans la Rev. biblique, 1909, p. 198sq. 342-367

EMPLOI DE l'allégorie 131

Chose digne d'être notée, dans la plupart des cas, la comparaison allégorique est tirée d'un objet sensible actuellement présent aux auditeurs et bien connu d'eux : le caractère de comparaison en ressort avec d'autant plus d'évidence. L'allégorie du temple spirituel est suggérée par la présence du temple matériel ; celle de l'eau de vie éternelle, par la vue du puits de Jacob; celle de la nourriture spirituelle, par les aliments matériels qu'apportent les disciples ; celle de la moisson des âmes, par le spectacle des champs qu'ils ont sous les yeux; celle du pain vivant descendu du ciel, par le souvenir des pains multipliés et le rappel de la manne du désert ^. Les autres sont inspirées par les circonstances ou par la nature spéciale de la leçon que veut enseigner le Sauveur.

Cela est tout à fait conforme au procédé du Christ synoptique. Lui aussi part des circonstances du moment, des objets présents ou familiers, pour en tirer SOS instructions. Ses apôtres sont occupés à la pèche matérielle : il en prend occasion pour déclarer qu'il fera d'eux des pêcheurs d'hommes ^. On lui présente de petits enfants : « Le royaume des cieux, dit-il, est à ceux qui leur ressemblent ^. » Une autre fois, il en place un au milieu de ses disciples et ajoute : « Si vous ne redevenez enfant, vous n'entrerez pas au royaume des cieux *. » Les apôtres ont encore en sou-

' On pourrait croire que le discours sur lu Bon Pasteur est amené par la vue des brebis que l'on conduit au temple, ou la proximité de la Porte des Brebis. Cf. ci-dessus, p. 108. Les sentences où Jésus se désigne, à la fête des Tabernacles, comme la lumière du monde et la source d'eau vive, pourraient avoir leur origine dans quelques rites de la fêle en question. Cf. B. Weiss, Juh. Evnng., p. 254; Westcott, St John, \). 123, 128; Zahn, Evang. Joli., p. 389,400. L'allégorie de la vigne a pu être suggérée par le vin de la Cène et du royaume. Cf. ci-dessus, p. 112.

^ Matlli., IV, 19 = Luc, v, 10.

' Marc, X, 13 sq. = Matth., xix, 13 = Luc, xviii, 15 sq.

* Marc, IX, 34-36 =„Matth., xvni, 2 = Luc, ix, 47-48.

venir les pains qu'il vient de multiplier : il leur recommande de se défier du levain des pharisiens ^ On est à table chez un pharisien : il adresse à un convive la parabole du festin ^. Une femme l'oint de parfums : il en profite pour faire entrevoir l'onction prochaine de sa sépulture ^. De la guérison particulière du fils du centurion et de la fille de la Chananéenne, il s'élève à l'idée supérieure de la conversion future des Gentils *. Quand on lui rapporte que sa famille le cherche, il déclare que sa mère, son frère, sa sœur, c'est quiconque écoute la parole de Dieu et la met en pratique ^,

Mais, si les discours du Christ synoptique montrent une telle habitude du genre allégorique, si l'on y trouve des sentences figurées, analogues, parfois tout à fait équivalentes, à celles qui se rencontrent dans notre document, n'est-ce pas une garantie très positive que celles-ci ne sont pas la création personnelle de l'évangéliste, mais représentent l'enseignement authentique du Sauveur?

Ce qui paraît bien le confirmer, c'est que les discours du Christ johannique, comme ceux du Christ synoptique, ne sont pas sans présenter, à côté des sentences figuratives, de nombreuses déclarations dépourvues de signification profonde, et très naturelles.

Ainsi, dans l'entretien qui eut lieu à l'occasion du premier miracle de Cana, nous avons relevé ces paroles très simples : « Emplissez les cruches d'eau, » « Puisez

1 Marc, VIII, 15 ^ Maltli., xvi, G.

- Luc, XIV, l.'j-2'i.

3 Marc, xiv, 8 =- Mattli., xxvi, 12.

^ MalLh., viii, 11 sq.

'- Marc, m, 34-35 = Matth., xii, 49-50 = Luc, viii, 21. — Il est probable que beaucoup d'autres comparaisons présentées par le

EMPLOI DE l'allégorie 133

maintenant et portez au maître d'hôtel ^ » Dans l'entretien avec la Samaritaine, ces déclarations non moins étrangères à l'allégorie : « Donne-moi à boire, » « Appelle ton mari, » « Tu as eu cinq maris, et celui que tu as maintenant n'est pas à toi, » « L'heure vient où l'on n'adorera plus ni sur cette montagne, ni à Jérusalem 2... » Dans le récit du second miracle de Cana : « Si vous ne voyez des signes et des prodiges, vous ne croirez pas, » « Ton fils vit ^. » Dans l'épisode du paralytique : « Veux-tu être guéri ? » « Prends ton grabat, » « Ne pèche plus ^. » Et de même dans les autres récits.

Bien plus, dans les discours du Christ de saint Jean, comme dans la Synopsc, nous trouvons l'emploi de la comparaison proprement dite et un certain nombre de sentences strictement paraboliques.

A l'exemple du Christ synoptique, le Christ johannique aime à citer des maximes courantes, des vérités d'observation, des constatations de fait, pour en tirer comparaison à l'appui des vérités qu'il enseigne. C'est ainsi que le proverbe : « L'un sème, l'autre moissonne ^ » lui sert à marquer le rôle de ses apôtres par rapport à lui-même . « Il cite, observe M. Loisy, comme ayant son application à l'égard de l'Évangile un proverbe commun ^, »

Quand le Sauveur allègue la sentence de la Loi, d'après laquelle « il faut s'en tenir au témoignage de

Sauveur ont été empruntées aux objets environnants ; par exemple, celles qui sont tirées des oiseaux du ciel, des fleurs des champs, des scènes d'agriculture ou de pêche, du village bâti sur la montagne, etc.

' Jean, ii, 7, S.

- IV, 7, G, 18, 21 sq.

° Loisy, Le qualr. Évaii'^., p. 3fi5.

VAL. IIIST., T. II. — S

deux hommes ^, » il « compare, dit encore M. Loisy, à un double témoignage humain le témoignage... du Verbe fait chair et du Père qui l'envoie ^. » Et il s'agit bien, en effet, d'une comparaison : deux hommes ne peuvent figurer Dieu et son Fils.

« Le serviteur ne demeure pas dans la maison à jamais, mais le fils y demeure pour toujours ^. » En vain affecte-t-on de voir en cette sentence « une allégorie » ^ : il est manifeste que le Sauveur énonce une vérité d'expérience coijimune, pour en déduire une comparaison.

Il en est de même des sentences suivantes : « N'y a-t-il pas douze heures dans le jour ? Si quelqu'un marche le jour, il ne bronche pas, car il voit la lumière de ce monde ; mais s'il marche de nuit, il trébuche, car il n'a pas la lumière en lui ^. » « Qui marche dans les ténèbres ne sait où il va ®. » « Le discours est allégorique, » insinue M. Loisy. Mais le critique est contraint d'avouer que « l'allégorie est mal venue, parce que l'auteur... lui a donné l'apparence d'une comparaison parabolique '. »

« Le serviteur n'est pas plus grand que son maître, ni l'ambassadeur que celui qui l'envoie ^. w « Le serviteur n'est pas plus que son maître ^. » C'est par esprit de système que M. Loisy écrit au sujet de ces déclarations : « Il va sans dire que le maître et celui qui envoie ne sont pas autres que Jésus lui-même, et qu'il n'y a pas ici, à proprement parler, de comparaison, mais une allégorie conforme aux habitudes du

1 Jean, viii, 17.

^ Loisy, Le quatr. Évang., p. 555.

■' Jean, viii, 35.

■' Loisy, op. cit., p. 569.

'^ Jean, xi, 9.

' Loisy, op. cit., p. 638.

" Jean, xiii, 16.

EMPI-OI DE i/aI.LÉGORIE 135

langage johanniqiie ^. » A ce compte, il faudrait voir des allégories dans nombre de sentences synoptiques exactement semblables, telles que celles-ci : « Le disciple n'est pas au-dessus du docteur, ni le serviteur au-dessus de son maître. Il suffît au disciple d'être traité comme son rabbi, et au serviteur comme son maître. S'ils ont appelé le père de famille Béelzebul, à combien plus forte raison ceux de sa maison ^ ! » En réalité, dans ces divers cas le Sauveur allègue une vérité commune, et si expressive que l'application s'en fait directement.

Les allégories du Bon Pasteur et de la Vigne sont, nous l'avons vu, composées de traits dont un certain nombre se rapportent bien plus au genre de la parabole qu'à celui de l'allégorie.

Ce sont bien également de véritables sentences paraboliques que ces maximes familières : « Quiconque fait le mal, hait la lumière et ne vient pas à la lumière, pour n'être pas réprimandé de ses œuvres ^. » « Celui qui est baigné n'a pas besoin de se laver, si ce n'est les pieds, car il est tout entier pur ^. » « Celui qui parle de luimême cherche sa propre gloire; mais celui qui cherche la gloire de celui qui l'a envoyé, celui-là est véridique, et il n'y a pas en lui d'injustice ^. » « Le serviteur ignore ce que fait son maître ^. » « On ne peut avoir un plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis '. »

' Loisy, Le quatr. Évang., p. 719.

" Matth., X, 24-25; Luc, vi, 40.

^ Jean, m, 20.

' XV, 13; cf. m, 0 : « Ce qui est né de la chair est chair;» vi,63 : « C'est l'esprit qui vivifie; la chair ne sert de rien. » « Les deux premières propositions, observe M. Loisy lui-même, op. cit., p. 470, ont un caractère général. C'est l'esprit qui vivifie, autrement dit : en tout être vivant.c'estdel'espritquc vient la vie; /a c/fat> ne sert de rien, en d'autres termes : ce n'est pas de la chair, comme telle, que la vie procède. La troisième assertion insinue l'usage qu'on doit

L'application de ces vérités est immédiate ; elle se fait d'elle-même et il n'est pas nécessaire que la comparaison soit nettement exprimée. Il n'en est pas moins vrai qu'il s'agit, au fond, d'une comparaison : le Sauveur énonce un fait général qui ne convient pas qu'à lui-même, mais qui s'adapte seulement à son cas particulier.

C'est fréquemment que, de son côté, le Christ synoptique énonce une sentence qui porte en elle-même son application, tant elle est naturelle, ce qui ne l'empêche pas d'être une véritable comparaison. « Les bien portants, dit Jésus, n'ont pas besoin de médecin, mais ce sont les malades ^. » « On ne coud pas une pièce de drap neuf à un vieux manteau ; autrement le morceau neuf emporte le vieux, et la déchirure devient pire 2. » « On ne met pas du vin nouveau dans de vieilles outres; sinon le vin fait éclater les outres, et il est perdu, et les outres aussi. Mais le vin nouveau se met dans des outres neuves^. « «Entrez par la porte étroite ; car elle est large la porte, il est spacieux le chemin, qui conduit à la perdition, et nombreux sont ceux qui entrent par cette voie. Mais combien étroite est la porte, et resserrée la voie, qui mène à la vie : et c'est le petit nombre qui la trouve ^. n

Le quatrième évangéliste ne laisse pas de donner expressément à telle ou telle sentence du Christ la forme très nette d'une comparaison. Nous en avons trouvé plusieurs exemples dans l'allégorie de la Vigne ^, et d'autres non moins remarquables dans le discours à Nicodème ^.

faire du principe énoncé dans les deux propositions précédentes : Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie. »

1 Marc, II, 17 = Matth., ix, 12 = Luc, v, 31.

' Marc, II, 21 = Matth., ix, 16 = Luc, v, 36.

« Marc, II, 22 = Matth., ix, 17 = Luc, v, 37-38, cf. 39.

* Matth., vu, 13-14; Luc, xin, 24.

* Jean, xv, 4, G. Ci-dessus, p. 112.

« m, 8, 14. Ci-dessus, p. 1.17, 118. — On pourrait citer encore iv,

EMPLOI DE l'allégorie 137

Enfin n'y a-t-il pas deux comparaisons maniiestes et comme deux paraboles en raccourci dans ces sentences plus développées : « Si le grain de blé ne tombe en terre et n'y meurt, il demeure seul; mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit ^. » « La femme, lorsqu'elle enfante, a de la tristesse, parce que son heure est venue ; mais quand elle a mis au jour l'enfant, elle ne se souvient plus de son angoisse à cause de sa joie qu'un homme soit né au monde. Vous aussi donc, vous avez maintenant de la tristesse ; mais de nouveau je vous verrai, et votre cœur se réjouira, et personne ne vous enlèvera votre joie ^. » En vain essaie-t-on ici encore de trouver des allégories.

« L'ensemble, dit M. Loisy en parlant du premier passage, ne constitue pas une comparaison proprement dite, dont l'application serait sous-entendue, car Jésus lui-même est le grain de blé qui fructifie par la mort, et l'on ne dit pas d'un grain de blé qui ne lève pas, qu'il reste seul, ni du grain de blé qui lève, qu'il se donne de la compagnie ^. »

Mais rien de plus suspect que cette interprétation. En réalité, tout le monde a coutume de dire que le grain de blé, s'il ne pourrit en terre, demeure stérile,

37 : « car en cela se vérifie le proverbe : l'un sème, l'autre moissonne; » vni, 17-18, où l'opposition est nettement marquée entre les deux hommes dont paiie la Loi et, d'autre part, Jésus et son Père; enfin xiir, 10 : « Celui qui est baig^né... est tout entier pur : vous aussi, vous êtes purs... »

' Jean, xii, 24.

- XVI, 21-22. — On i)ourraitendireautant de cette parole du Sauveur au sujet de Jean-Baptiste, v, 35 : « Il était un flambeau ardent et brillant, et vous avez consenti à vous réjouir quelque temps à sa lumière. » Les Juifs, observe M. Loisy, op. cit., p. 413, «se sont amusés quelque temps à sa lueur. Ils n'ont pas profité de cette lumière pour s'éclairer, mais pour s'ébaudir un moment comme des mouches au soleil (II. J. Holtzmann, Evang. Joh., p. 97), ou plutôt comme les enfants auxquels les Juifs sont expressément comparés dans les Synoptiques.» Cf. Matth., xi, 7-11, 16-19; Luc, vu, 24-35.

* Loisy, Le quatr. Éuarig., p. 686.

mais que s'il germe dans le sol, il produit du fruit. Or le Sauveur ne dit pas autre chose. D'un autre côté, on ne voit pas bien comment la mort sur la croix pourrait être figurée, au point de vue allégorique, par le grain de blé tombant dans la terre et s'y décomposant. L'évangéliste déclare expressément, un peu après, que le crucifiement se trouve, au contraire, représenté par l'élévation au-dessus de terre, dont parle le Sauveur ^. Il paraît évident qu'en parlant du grain de blé, le Christ entend donner une comparaison qui exprime la nécessité du sacrifice pour la fécondité spirituelle ; et c'est en ce sens qu'il en fait l'application; non seulement à lui-même, mais à ses disciples, en termes tout synoptiques ^.

Au sujet du second passage, M. Loisy écrit : « Il en sera pour les disciples, comme dans le cas d'une femme en travail... Bien que la comparaison s'applique directement à la situation présente des disciples et à la résurrection prochaine du Sauveur, il est probable que l'évangéliste a voulu produire, sous forme de comparaison, une allégorie dont la signification totale dépasse la lettre du texte et son application immédiate... La femme de la comparaison parait être la même que la femme de l'Apocalypse ^, la synagogue croyante, mère du Christ, l'humanité fidèle, mère des élus ; les douleurs qui précédent la naissance de l'enfant, c'est-à-dire la résurrection du Sauveur, figurent les maux qui précéderont son retour glorieux, les épreuves de l'Église chrétienne ; l'heure de l'enfantement, l'heure de la passion et de la résurrection, figure l'heure de la crise finale et de la parousie; l'homme naissant, le Christ ressuscité, est le Christ glorieux, l'homme donné à l'humanité pour son salut, et qui représente aussi en sa personne l'humanité

* Jean, xii, 32.

" xii, 25 sq.

* Apoc, XII,

EMPLOI DE l'allégorie 139

sauvée. Il faut maintenir, avec les principaux commentateurs de ce temps, que le discours a pour objet la situation des disciples et la résurrection du Sauveur; mais on ne doit pas exclure une seconde perspective où les épreuves de chaque fidèle et celles de l'Église, la venue spirituelle du Christ et son retour à la fin des temps trouvent ensemble leur place ^. »

Or, s'il est vrai que la sentence de Jésus vise, non seulement la résurrection qui doit suivre la passion prochaine, mais encore l'avènement glorieux qui mettra fin aux épreuves de l'Église ^, ce n'en est pas moins une simple comparaison. La femme dont il est question dans l'Apocalypse n'est pas la mère du Christ glorieux ^. Et il suff^it de comparer au morceau apocalyptique la sentence de l'Évangile pour constater que celle-ci se présente sous un aspect très différent et n'a pas la forme de l'allégorie. Ce que Jésus fait valoir, c'est manifestement un cas général : il s'agit du travail de toute femme qui enfante, de la naissance de tout homme qui vient en ce monde *. Le Sauveur emploie une comparaison commune, et il l'applique expressément au cas particulier de ses disciples : « Vous aussi, vous avez maintenant de la tristesse ; mais de nouveau je vous verrai, et votre cœur se réjouira. »

L'allégorie est donc loin d'être l'unique forme d'enseignement du Christ johannique. La comparaison parabolique entre pour une large part dans son procédé, et ce qu'on y trouve d'éléments allégoriques, non

' Loisy, Le quatr. Évang., p. 787-788.

^ Voir ci-après, p. 292-293.

» Cf. Apoc, XII, 51', 6, 13-18.

■» Jean, xvi, 21. Remarquer l'expression : « un homme, à'vôpw-o;, est né dans le monde. » Plus haut, to -aiot'ov, avec l'article, signifie évidemment rpnffint qu'elle portait dans son sein : pas plus que l'autre, cette expression ne figure allégoriquement le Christ en son avènement glorieux. — La comparaison était familière aux écrivains sacrés : Is., XXI, 3; xxvi, 17; Os., xiii, 13; Mich., iv, 9 sq.

i4U STYLE ET PROCÉDÉ LITTERAIRE

seulement ne diffère pas de ce que nous offre la Synopse, mais, au contraire, répond à la méthode réelle du Christ de l'histoire, et souvent même présente un parallélisme exact avec ses déclarations authentiques. C'est dire que notre évangéliste n'a pas altéré, au point de vue de la forme, l'enseignement du Sauveur. On n'est pas en droit d'alléguer le caractère littéraire des discours pour y voir son œuvre propre, plutôt que la reproduction de la réalité.

1^ III. — Le jeu des dialogues.

Peut-on en dire autant du jeu des dialogues?

Au sentiment de M. Loisy, le symbolisme que l'évangéliste est censé avoir introduit dans les enseignements du Christ lui aurait fait donner aux entretiens du Sauveur une tournure spéciale, dont tout l'artifice reposerait, comme l'économie des discours, sur la conception de la parabole à double sens.

« Chaque fois, dit-il, que le Christ johannique se met à enseigner, qu'il s'adresse à Nicodème, à la Samaritaine, à la masse des Juifs, ou bien à ses disciples, il commence par énoncer une proposition qui contient, sous une forme sensible et symbolique, une vérité religieuse; l'auditeur se méprend sur la signification du symbole, qu'il interprète à la lettre ; au lieu de dissiper la confusion, Jésus poursuit le développement de son allégorie, en sorte que ses interlocuteurs n'en savent pas plus d'ordinaire à la fin de l'entretien qu'au début; mais le lecteur a reçu toute l'instruction que l'évangéliste se proposait de lui donner ^. » C'est donc « le

1 Loisy, Le quatr. Évang., p. 89. Cf. Strauss, Nouv. vie de Jésus, t. I, p. 188, 345; Julicher, Einleit., p. 350; Schmiedel, art. John, col. 2528; J. Réville, Le quatr. Évang., p. 301; Wrede, Charakter und Tendenz, p. 16, 70 sq. ; Beuss, Tliéologie johan,, p. 51.

même procédé » qui gouverne « d'un bout à l'autre les dialogues du quatrième Évangile : tout le jeu en est fondé sur les méprises de l'auditoire, qui ne sont jamais éclaircies, parce que le lecteur comprend ce que Nicodème, la Samaritaine, les Juifs, les disciples, Pilate, sont censés ne pas comprendre ^, »

En particulier, les « contre-sens perpétuels des Juifs . . .ne sont pas des incidents historiques, mais un procédé dialectique propre à l'évangéliste, qui figure ainsi l'attitude générale du judaïsme en face de la prédication chrétienne : hommes de chair, les Juifs n'ont rien compris à l'Evangile, qui est esprit ^. » De même, les quiproquos des disciples sont « affaire de mise en scène et indigence d'invention qu'il faut bien se garder de mettre au compte de l'histoire ^. » Leur inintelligence ne fait que donner du relief à cette vérité que la foi nouvelle de l'Église, exprimée par la doctrine johannique, dépasse de beaucoup la portée première de l'Évangile et que ce qui a été inaccessible aux disciples immédiats de Jésus est maintenant saisi sans peine par le fidèle. En d'autres termes, « la fiction littéraire moyennant laquelle l'interprétation johannique de l'Évangile est substituée à sa teneur historique, sauf à présenter la doctrine de Jésus comme inintelligible pour ses disciples et comprise seulement plus tard, est un parti pris hardi du croyant et du mystique, sur lequel la critique ne peut plus maintenant se faire illusion "*. » ■

Cependant, on a le droit de s'étonner d'abord que le quatrième évangéliste ait conçu la foi de l'Église de son temps comme si supérieure à la teneur histori- (pie de l'Évangile, et si nouvelle, qu'il se serait plu à

' Loisy, Le quatr. Éi'onn.. \^. TM . » Id., ibid., p. 568.

' Id., ibid., p. 744.

* Id., ibid., p. 755.

la déclarer incompriso, non seulement des Juifs, ce qui ne serait pas surpenant, mais des apôtres mêmes du Sauveur. Il semble bien que la tendance naturelle de notre théologien, étant donné ce que l'on pense de son œuvre, aurait été, au contraire, de mettre en haut relief la parfaite conformité de sa théologie avec la doctrine authentique du Maître, en la montrant bien accueillie de ses disciples immédiats. Pourquoi d'ailleurs l'évangéliste prend -il soin de noter la signification allégorique de tels et tels traits ^, sinon parce que ses lecteurs ont besoin qu'on la leur indique, et que par conséquent ils ne sont pas supposés dans une situation d'esprit foncièrement différente de celle des premiers croyants ?

Ces simples remarques nous préviennent à l'avance contre le bien fondé de l'hypothèse. Mais examinons directement dans quelle mesure elle répond aux faits.

Au dire de M. Loisy, le même procédé gouverne « d'un bout à l'autre » les dialogues du quatrième Évangile; « chaque fois que le Christ johannique se met à enseigner, » il commence par énoncer une proposition symbolique sur laquelle se méprennent ses interlocuteurs. Or, ce n'est sûrement pas le cas des entretiens de Jésus avec ses premiers disciples 2, ni du dialogue avec sa mère et ses hôtes à l'occasion des noces de Cana ^. Rien de semblable ne se présente dans ses déclarations à l'officier royal de Capharnaiim *, ni dans celles qu'il adresse au paralytique de Béthesda et aux Juifs témoins de sa guérison ^. Nous avons également tout autre chose dans son entretien avec ses disciples lors de la multiplication des pains et dans l'épilogue qui suit le dis-

» Cf. ci-dessus, p. 115, 122-123.

« Jean, i, 35-51.

cours ^; dans la plus grande partie de ses dialogues avec les Juifs à la fcte dos Tabernacles et à la Dédicace 2; dans sa conversation avec Taveugle-né ^; enfin dans ses déclarations, soit à Marie-Madeleine, soit à ges disciples, après sa résurrection *. C'est donc à tort qu'on nous parle d'une règle uniforme et absolue qui s'étendrait à tous les dialogues johanniques.

Les cas où nous trouvons une parole allégorique do Jésus entendue par ses auditeurs dans un sens matériel, sont restreints aux scènes suivantes. Lors de l'expulsion des vendeurs, les Juifs comprennent de leur temple de pierre ce que le Sauveur voulait dire du temple de son corps ''. La nouvelle naissance dont il s'entretient avec Nicodème est une naissance selon l'esprit, et le pharisien l'entend selon la chair *. A la Samaritaine il parle d'une eau de vie éternelle dont il est la source, et à ses disciples de ce qui doit être sa nourriture véritable : la femme songe à une eau ordinaij'e, et les disciples à un aliment commun '^. Dans le discours après la multiplication des pains, le Sauveiu' fait entrevoir aux Juifs la nourriture qui ne périt point, le vrai pain du ciel que leur donne son Père, et les Juifs croient qu'il s'agit encore d'un pain matériel miraculeux s. Sur la fin de ses entretiens à la fête des Tabernacles, sa parole concernant la vérité qui délivre est comprise d'un affranchissement vulgaire ^ . Enfin, dans l'épisode de Lazare, il parle aux disciples du sommeil de son ami, et les disciples prennent la

1 Jean, VI, 5-12, 62-71.

2 vu, 3-29; vm, 4-1'J, 39-58; x, 24-38, ^ IX, 7, 35-38.

* XX, 15-17, 19-23, 26-29; xxi, 6-23.

" vm, 33.

déclaration dans son sens apparent; il élève l'esprit de Marthe à la pensée de la résurrection, et Marthe songe seulement à la résurrection finale ^.

Tous ces exemples ne sont d'ailleurs pas identiques, et ils sont loin de tous répondre au procédé systématique que l'on prétend. Dans cinq cas, nous avons une parole allégorique interprétée par erreur dans son sens matériel, sans que l'on se trouve en présence d'un dialogue véritable, que cette méprise aurait amorcé. Ainsi en est-il des sentences sur la construction du temple, sur la nourriture qui est de faire la volonté du Père, sur l'affranchissement de la servitude du péché, sur le sommeil de Lazare et sur sa résurrection.

Dans trois circonstances seulement, le Sauveur poursuit l'entretien sur l'idée contenue dans la sentence allégorique. Et encore faut-il noter que, dans deux de ces circonstances, il ne fait aucunement durer la méprise, mais développe directement la vérité qu'il a présentée d'abord sous forme de symbole. Ainsi déclare-t-il aussitôt à Nicodème qu'il faut renaître, non selon la chair , mais selon l'esprit ^j le pharisien no se méprend plus, et il se borne à dire : « Gomment cela se peut-il faire ^? » De même fait-il sans tarder entendre aux Juifs que le pain do vie descendu du ciel est lui-même, sa chair et son sang ^; les Juifs comprennent si bien qu'ils se bornent également à répondre : « N'est-ce pas là Jésus, le fils de Joseph, dont nous

> Jean, xi, 12-13, 24.— La parole, vu, 33-34. « Je suis pour peu de temps avec vous, et je m'en vais à celui qui m'a envoyé. Vous me chercherez et vous ne me trouverez pas; et où je suis, vous ne pouvez venir, » n'est pas précisément une parole à double sens, mais une déclaration portant sur une vérité mystérieuse, qui dépasse l'idée que se font les Juifs de la destinée du Christ. Les réflexions qu'elle provoque n'accusent pas une méprise du même ordre que les précédentes.

' m, 5 sq.

« VI, 35 sq.

LE JEU des'dialogues 145

connaissons le père et la mère? Comment peut-il dire : Je suis descendu du ciel ?... Comment peut-il nous donner sa chair à manger ^? »

L'entretien avec la Samaritaine est la seule circonstance où, après avoir provoqué une première méprise, Jésus continue d'employer les mêmes termes figuratifs qui entretiennent le quiproquo ^. Le Sauveur du reste ne tarde pas à quitter ce langage : par une série de déclarations très précises, il amène la femme à le reconnaître pour un prophète, puis pour le Messie ^.

Dans ces conditions, l'on n'est pas autorisé à parler d'un procédé régulier et uniforme qui fonderait tout le jeu des dialogues johanniques sur des méprises prolongées et jamais éclaircies. Il reste simplement à savoir si les paroles à double sens sur lesquelles se méprennent les auditeurs doivent être mises au compte de l'invention personnelle de l'évangéliste, ou si elles ne peuvent pas, au contraire, se comprendre de la part du Christ de l'histoire.

Or, il est d'abord certain que ces paroles, considérées en elles-mêmes, répondent à une méthode d'enseignement familière au Christ synoptique. A voir comment le Christ des premiers Évangiles aime à remplir SOS discours de sentences métaphoriques et figuratives, on n'est pas surpris qu'il ait proféré des déclarations comme celles qui se rapportent à. la régénération par l'Esprit, à l'affranchissement du péché, au sommeil de Lazare et à sa résurrection. L'habitude de tirer ses leçons d'objets concrets et de circonstances présentes explicjue particulièrement bien que le Sauveur ait pu faire entendre \vs paroles sur le temple

» Jean, vi, 42, 53.

VAI,. HÎST. T. II.

spirituel, sur l'eau de vie éternelle, sur la nourriture invisible, sur le pain céleste.

Faut-il maintenant s'étonner que ces sentences figuratives aient été d'abord mal interprétées par l'auditoire? Le contraire serait plutôt surprenant. Il semble incontestable que le divin Maître a eu coutume de piquer la curiosité de ses auditeurs, de stimuler leur attention et leur réflexion par ses traits mystérieux et ses sentences profondes. Il est inévitable que ce procédé ait provoqué souvent de l'étonnement, de l'incompréhension, des méprises : c'était dans la nature même du procédé pédagogique employé ; cela faisait pour ainsi dire partie de l'instruction, en ce sens que le caractère d'abord énigmatique de la sentence éveillait l'attention, lui ouvrait plus grande la porte de l'esprit et contribuait à l'y faire entrer plus avant.

Les premiers Évangiles nous attestent d'ailleurs suffisamment l'inintelligence des Juifs, et celle mêm»; des disciples, devant les enseignements spirituels du Maître. Non seulement les apôtres retiennent sans les comprendre les déclarations qui visent sa passion et sa mort ^, mais ils ne saisissent pas mieux le sens de telles ou telles paraboles : ils ont besoin d'une inter-. prétation, quand elles contiennent plus ou moins d'allégorie. C'est le cas de la parabole du Semeur ^, de celle du Bon grain et de l'ivraie ^.

Il y a plus. Lés Synoptiques rapportent expressément plusieurs senlonoes figurées, que l'entourage de Jésus ne comprend pas ou interprète même à contre-sens. « Ce n'est pas, dit le Sauveur à la foule, ce qui entre dans l'homme qui peut le souiller, mais bien ce qui sort do riionimc ■*. « Or, dès qu'on se tro^^^-c h f écart et tranquille avec le Maître, Pierre lui demande de leur

^ Marc, IX, 9, 31; Luc, ix, 45; xviii, 34.

'^ Marc, IV, 10, 13 sq. = Luc, viii, 9, 11 sq. ; cf. Matth., xiii, 18.

^ Matth., XIII, 36 sq.

* Marc, VII, 15 = Matth., xv, 11.

expliquer son énigme ^. Lorsque Jésus déclare que la fille de Jaïre dort, les assistants croient qu'il parle d'un sommeil ordinaire et, sachant que la jeune fille est morte, se mettent à le railler -. Un jour que les disciples ont oublié, en s'embarquant, d'emporter avec eux des vivres, Jésus leur dit : « Prenez garde au levain des pharisiens; « les disciples s'inquiètent : ils n'ont pas de pains avec eux ; que deviendront-ils, s'il faut s'abstenir d'en acheter dans la région où ils abordent ? Le Maître cependant leur reproche leur peu de foi, en rappelant le souvenir des pains multipliés; puis il leur fait comprendre qu'il n'a point parlé d'un levain matériel, mais de la doctrine des pharisiens ^. Le « Nous le pouvons », un peu prétentieux, par lequel les deux fils de Zébédée répondent à la proposition de partager son baptême et de boii*e son calice, ne vient-il pas •''gaiement de ce qu'ils n'ont pas saisi la portée exacte de la parole du Maître et l'interprètent dans un sens assez vulgaire ^?

Ces exemples très caractéristiques fournis par les Évangiles antérieurs semblent bien garantir la vraisemblance historique des incompréhensions et des méprises auxquelles donnent lieu les sentences figurées du Christ de saint Jean.

A ])lus forte raison permettent-elles de s'expliquer que telles et telles déclarations du Sauveur, qui ne sont pas à proprement parler allégoriques, mais seulement mystérieuses pour les auditeurrr du moment, aient amené des aveux d'inintelligence ou des réflexions attestant qu'on n'en a pas saisi la portée exacte.

Ainsi, Jésus parle du Père qui rend témoignage de

* Marc, vu, 17 = Matth., xv, 15.

« Marc, V, 39-40 = Matth., ix, 24 = Luc, viii, 52-53.

' Marc, VIII, 14-21 = Matth., xvi, 5-12.

« Marc, X, 39 = Matth., xx, 22.

lui ; et les Juifs de répondre : « Où est ton père ^? » Abraham, dit le Sauveur,» a vu mon jour et il s'est réjoui; « comment! interrompent les Juifs, « tu n'as pas encore cinquante ans et tu as vu Abraham ^ ? » « Si je suis élevé de terre, reprend Jésus, j'attirerai tout à moi; « et les Juifs d'objecter : « Nous savons par la Loi que le Christ demeure à jamais ; comment peux-tu dire : Il faut que le Fils de l'homme soit exhaussé? Quel est ce Fils de l'homme ^? »

Ses communications intimes aux disciples provoquent des réflexions analogues : « Seigneur, où vastu .^? )■> « Seigneur, nous ne savons où tu vas; et comment pouvons-nous connaître la voie ^ ? » « Seigneur, montre-nous le Père ^ ! » « Seigneur, qu'est-il arrivé, que tu dois te manifester à nous et non au monde ' ? » « Que nous dit-il là : Un peu de temps et vous ne me verrez plus ...^? »

Il est à remarquer que, dans ces diverses circonstances, l'entretien porte sur l'origine céleste de Jésus et sur sa destinée douloureuse. Or on ne doit pas s'étonner que le Sauveur ait voulu garder sur ces sujets une certaine obscurité et se contenter de produire des impressions, qui plus tard se réveilleront et s'expliqueront chez ses disciples. II n'y a pas non plus lieu d'être surpris que ses déclarations touchant ces vérités mystérieuses se soient heurtées à l'inintelligence de ses auditeurs. Les exemples analogues sont fréquents dans les Synoptiques ^.

* xii, 36.

" Marc, VI, 2-3 = Mattli., xiii, 55-56 = Luc, iv, 22; ?îarc, ii, 7 ^Matth.jix, 3= Luc, V, 21; Marc, IX, 3, 31=-- Luc, IX, 45; XVIII, 34.

Malgré tout, le quatrième évangéliste relate des exemples de ce gemi-e en nombre plus considérable que ses devanciers. Mais ne peut-on penser que de tels incidents se sont, en eiïet, produits beaucoup plus souvent que ne le disent les premiers évangélistes?

Ceux-ci semblent, la plupart du temps, s'être plus préoccupés de retenir et de grouper les instructions utiles à la catéchèse que de signaler les incidents qui les avaient provoquées ou les réflexions auxquelles elles avaient donné lieu. Mainte sentence, donnée isoli'ment, ou liée à d'autres comme partie d'un même discours, peut n'être que le mot de valeur conservé d'un entretien ou d'une discussion prolongés.

— M. Loisy, Le quatr. Évang., p. 557, trouve que c'est « presque la règle dans les dialogues johanniques» que « la réponse ne s'adapte pas directement à la question,» et que le Sauveur s'abstienne ;< d'y répondre directement » (p. 787). — En réalité, d'une façon très générale, les réponses de Jésus viennent bien ad rem. Lorsqu'il semble ne pas répondre à la question, c'est qu'il veut corriger une méprise de son interlocuteur ou confondre son incrédulité, et il reprend son idée primitive, pour l'afïirmer plus fortement encore ou la préciser : c'est le cas de son instruction sur la nouvelle naissance, III, 5; sur l'eau de vie éternelle, iv, 13; sur le pain de vie, vi, 54. Ou bien, c'est qu'il a des raisons spéciales de refuser une réponse expresse: ainsi, les Juifs lui demandent, xii, 34 : «Quel est ce Fils de l'homme? » il le leur avait dit équivalemment bien des fois (cf. viii, 25 ; X, 25) ; d'ailleurs, c'était moins de leur part une question qu'une objection : il se borne donc à une nouvelle affirmation. On s'explique de même qu'il ne tienne pas compte de l'interruption de Jude,xiv, 22, où se traduit une préoccupation étrangère à son entretien présent. — Il est assez habituel au Christ synoptique de répondre pareillement d'une façon indirecte et mystérieuse. On lui demande s'il est celui qui doit venir, et il se contente de se référer à ses œuvres, Matlh., xi, 5. Les pharisiens se scandalisent de sa prétention à remettre les péchés : il se borne à la justifier par la guérison miraculeuse du paralytique. Marc, II, 9. On l'adjure de déclarer s'il est le Christ : pour toute réponse il parle du Fils de l'homme assis à la droite de Di'^u. Luc, xxii, 67 ;cf. Matth., xvi, 4;xvii, 24; xix, 11-12; Marc, xi, 29, Il y a quelque chose d'analogue dans l'épisrde de l'Adultère, que l'on déclare de pure tradition historique, Jean, viii, 6-8. Cf. cidessus, p. 76, 78, note 1.

Pourquoi le quatrième évangéliste n'aurait-il pas reproduit en plus grand nombre des exemples de cette sorte, soit parce que la tournure particulière de son esprit les lui avait fait mieux retenir et les lui rappelait plus volontiers, soit parce qu'il pensait, en les relatant, retracer plus fidèlement l'enseignement du Christ, et donner de sa manière caractéristique une idée particulièrement exacte et convenable à ses lecteurs?

Par ailleurs, les dialogues johanniques offrent un développement très naturel et sont mêlés d'incidents extrêmement vivants, qui leur donnent, ce semble, un véritable cachet de réalité.

Prenons, par exemple, le dialogue avec Nicodème. Le notable juif vient trouver le Sauveur et ouvre l'entretien. Il commence par déclarer le motif de sa démarche : c'est sa foi naissante en la mission divine de Jésus. La manière dont il s'exprime : « Nous savons que tu es venu de Dieu comme maître ^, » montre qu'il voit en Jésus le Docteur. Aussitôt le Sauveur donne en réponse son instruction sur la nécessité d'une nouvelle naissance pour entrer au royaume do Dieu.

Ainsi du moins se présentent les choses dans le compte rendu de l'évangéliste. Mais, s'il s'agit d'un entretien réel, il est clair qu'il se trouve notablement abrégé : à peine doit-il reproduire les traits principaux de la conversation; le lien qui les unit peut donc, en bonne partie, être le fait du rapporteur et porter la marque de son esprit. Dans la réalité, entre la déclaration de Nicodème et celle du Christ, on peut supposer diverses réflexions intermédiaires qui auront ame-

' Jean, m, 2. Cf. ci-dessp.s, p. 8.

né naturellement l'instruction présentée par le Sauveur 1.

En prenant la relation telle quelle, on se rend encore parfaitement compte du lien très spécial qui unit implicitement la réponse do Jésus à la confidence de son interlocuteur. Nicodéme vient de professer sa foi naissante : il a l'intuition, lui, maître en Israël, que Jésus est un Maître beaucoup plus excellent, venu véritablement de Dieu, comme le montrent les signes qu'il vient d'accomplir à Jérusalem ^. Peut-être même soupçonne-t-il déjà que ce Docteur puissant en œuvres est le Messie qui doit révéler le royaume de Dieu. Il vient donc à Jésus. Et pourquoi ? sinon pour se mettre à son école, recevoir de lui une instruction divine, peutêtre une révélation particulière touchant le royaume^. Toute l'instruction de Jésus est précisément sur la condition nécessaire pour entrer dans ce royaume attendu.

Bien plus, la condition exprimée, savoir la renaissance par l'eau et l'Esprit, se trouve en rapport très étroit avec les préoccupations ordinaires d'un pharisien, tel qu'était Nicodéme. Les pharisiens attachent la plus grande importance au baptême d'eau : ils se sont préoccupés de celui qu'administrait Jean-Baptiste '*; ils disputent encore sur cet objet avec les disciples du Précurseur, et s'inquiètent de co qu'ils entendent dire au sujet des disciples de Jésus •^. Or que déclare le Sauveur à Nicodéme? C'est que, pour entrer dans le royaume de Dieu, il ne suffît pas du baptême d'eau, il faut le baptême d'Esprit ^.

Le pharisien s'étonne. Jésus ne donne pas de plus

' Cf Maldonat, In Joan., m, 3.

^ Jean, ii, 23.

' Cf. Schanz, Heil. Joh., p. 164.

* Jean, i, 24-25.

' III, 25; IV, 1-2. Voir t. i, ji. 30G.

» m, 5; cf. I, 33; vu, 39.

longues explications sur ce point : cela n'entrait pas dans ses intentions, ni dans l'ordre de sa manifestation discrète. Il en a dit assez pour que la chose reste gravée dans l'esprit de son interlocuteur et qu'elle soit pleinement comprise un jour. Pour le moment, il va au principal et confirme la vérité de sa parole, en l'appuyant sur l'autorité de sa mission et de son origine, qu'il révèle en termes mystérieux.

Toute cette suite de pensées se comprend fort bien comme développement logique d'un entretien réel entre le Clirist et un pharisien ^.

Dans l'épisode de la Samaritaine, Jésus entame directement la conversation. Assis près du puits de Jacob, pendant que ses disciples sont allés chercher des vivres, il voit une femme de Samarie, qui vient s'approvisionner d'eau, au déclin du jour. Comme dans l'épisode de la Chananéenne ^ ou du Centurion ^, comme au retour de la mission de ses disciples ^ ou à la vue de la foule errant sans pasteur ^, le Sauveur songe à l'immense multitude des âmes pour lesquelles il est venu, âmes non seulement du peuple des promesses, mais encore de la Samarie schismatique, de la gentilité païenne, de l'univers entier. Dans cette pensée, comme pour témoigner son dessein de se révéler au monde et pour fournir un gage sensible de ce qu'il accomplira dans la suite des temps, il médite de se manifester à la pauvre Samaritaine, en faisant entrevoir à ses disciples la mission qui leur est réservée.

Rien de plus remarquable que le procédé employé à cet effet. « Donne-moi à boire ^,>) dit-il à la femme.

> Cf. Westcott, St John, p. 54.

2 Marc, vu, 24-30 = Matth., xv, 21-28.

=> Matth., VIII, 5-13 = Luc, vu, 1-10.

* Luc, X, 18-24; xiii, 29.

« Matth., IX, 36-38; Marc, vi, 34.

* Jean, iv, 7.

LE JEU DES DIAT.OGUES 153

Collc-ci s'étonne justement qu'un Juif ose lui faire pareille demande, car, observe l'évangéliste, les Juifs n'ont pas de commerce avec les Samaritains ^. 1-a r(''ponse étonnée est prise sur le vif. Mais, si Jésus a <I('mandé à boire, c'était surtout pour amener la femme à lui faire semblable demande elle-même : n'est-ce ])as clic qui, en présence de celui qui est là source éternclloment vivifiante, devrait se sentir altérée et pressée (le puiser en lui? Jésus s'en exprime ouvertement par cotte nouvelle déclaration : « Si tu connaissais le don de Dieu, et quel est celui qui te dit : Donne-moi à boire ! tu lui demanderais sans doute toi-même, et il te donnerait l'eau de vie 2. »

La femme croit qu'il s'agit d'une eau ordinaire, et elle répond sur un ton légèrement railleur. Le Sauveur reprend en affirmant la supériorité incomparable de l'eau vive qu'il est capable de donner ^. Tout en se méprenant encore sur la nature du don mystérieux, la Samaritaine sent cette fois un grand désir d'une eau qui doit désaltérer à jamais, et elle l'exprime au Sauveur ^. C'est ce désir justement que voulait exciter le divin Maître, désir encore grossier, mais prélude et symbole d'un désir à venir, plus parfait, qui atteindra la réalité dont l'eau que la Samaritaine imagine est la simple figure.

On dirait tout d'abord que le désir exprimé par son interlocutrice, et sous la forme où elle l'a exprimé, sufiit à Jésus : le Sauveur change brusquement le sujet de l'entretien. En réalité, il songe à élever plus haut les pensées de la femme, et, pour lui faire comprendre que l'eau en question est en rapport avec la révélation messianique, il va l'amener à reconnaître

» Jean, iv, 9.

qu'il est lui-même le Messie. Mais très remarquable encore est la manière dont il s'y prend.

Il commence par lui donner une preuve sensible, indiscutable, de sa science surnaturelle, en lui révélant le secret de sa conduite privée. La femme comprend et s'écrie : « Seigneur, je vois bien que tu es un prophète ^. » Cette idée qu'elle a devant elle un prophète, doué d'une science divine, et que c'est néanmoins un Juif, lui fait songer à l'opposition qui existe entre Juifs et Samaritains sur le terrain religieux : la vérité seraitelle du côté des Juifs? Oui, répond Jésus, le salut doit venir des Juifs. Mais qu'elle se rassure ! Ce salut sera aussi pow les Samaritains, il sera pour le monde entier : et c'est ce que le Sauveur insinue en déclarant que le temps est arrivé où le vrai culte ne sera plus localisé à Jérusalem ni sur le Garizim, mais sera un culte universel, en esprit et en vérité. Une révélation aussi étonnante et l'annonce d'une telle révolution religieuse portent instinctivement la pensée de la Samaritaine vei's l'œuvre que doit accomplir le Messie. Jésus n'a plus qu'à dire : le Messie, c'est moi 2.

Tout ce dialogue est admirablement conçu et on a le droit de le trouver très naturel. Le procédé que suit le Sauveur, partant des faits sensibles et des circonstances actuelles — la présence du puits, la proximité du Garizim, la conduite personnelle de la femme — pour en venir peu à peu, par une progression didactique des plus habiles, à l'instruction religieuse qu'il veut donner, se comprend infiniment mieux de la part du divin Maître, dont c'était justement la méthode coutumière, que de la part de l'évangéliste.

Bien plus, la manière dont Jésus fait allusion à la conduite privée de son interlocutrice, et celle-ci aux relations des Juifs et des Samaritains, puis à la proxi-

* Jean, iv, 16-19.

mité du mont Garizim ; d'autre part, le naturel de la réponse de la femme : « Je n'ai pas de mari, » son empressement à laisser sa cruche et à courir annoncer à ses compatriotes ce qu'elle a vu, et les termes dans lesquels elle le leur annonce : « Venez, et voyez l'homme qui m'a dit tout ce que j'ai fait : est-ce lui le Christ? » tout cela, joint à l'exactitude si parfaite des traits historiques et topographiques qui encadrent l'épisode, parait bien donner à cet entretien un cachet remarquable d'authenticité.

On pourrait faire des réflexions assez semblables au sujet du dialogue qui introduit le discours sur le pain de vie et des murmures des Juifs qui l'interrompent.

La foule s'en vient sur la rivo occidentale du lac, à la recherche de Jésus et, semble-t-il, pour être rassasiée par lui comme elle l'a été la veille ; lorsqu'elle l'a trouvé, elle lui demande quand il est venu lui-même de ce côté ^. Mais le Sauveur voit son secret désir et a des pensées plus hautes.

Vous me cherchez, dit-ii, non pour les signes que vous avez vus et qui devraient vous révéler ce que je suis, mais parce que je vous ai rassasiés et que vous désirez l'être encore. Cherchez doncplutôt la nourriture de vie éternelle que doit donner le Fils de l'homme, et faites ce qu'il faut pour l'avoir. — Que faut-il faire? demandent les Juifs. — Croire en celui que Dieu a envoyé. — Mais quel signe nous montres-tu pour que nous croyions en toi? Nos pères ont reçu de Moïse la manne à manger dans le désert. Ne pourrais-tu faire quelque chose de semblable en notre faveur 2? — La manne de Moïse, répond Jésus, n'était pas le pain du

1 Jean, vi, 25.

» D'aprùs la tradition rabbinique, Midrash Cohelet, f. 86, 4, le Messie devait renouveler le miracle de la manne. Cf. B. Weis.?,Vo/). Evang., p. 208; Zalin, Evang. Joh., p. 330.

ciel. Le vrai pain du ciel est celui qui descend réellement d'auprès de Dieu et donne la vie au monde. - — Seigneur, demandent aussitôt les Juifs, donne-nous ce pain toujours ^ !

C'est après avoir ainsi excité l'intérêt et le désir ardent, bien qu'encore grossier, de la foule, que Jésus expose sa mystérieuse révélation : Le pain descendu du ciel, pour donner la vie au monde, c'est moi. Je suis le pain de vie, qui suis descendu du ciel. Ma chair et mon sang sont pour le salut du monde. Qui mange ma chair et boit mon sang recevra ma vie en lui; je le ressusciterai au dernier jour et il vivra éternellement. ^.

La façon dont sont introduits les entretiens à la fête des Tabernacles n'est pas moins'digne de remarque, Jésus enseigne dans le temple; les Juifs s'étonnent : « Comment peut-il être instruit, sans avoir été enseigné ^ ?» Le Sauveur profite de cette réflexion pour déclai'er qu'il tient sa doctrine, non de lui-même, mais de son Père qui l'a envoyé. Cependant on refuse d'accueillir cette doctrine, puisqu'on médite même de le tuer. De là l'allusion à Moïse dont ils n'observent pas davantage la Loi, et aux desseins de mort que l'on ourdit contre lui. Tous ces traits sont tassés, pressés par l'évangéliste, qui abrège visiblement le discours en un résumé substantiel et heurté ^.

La foule s'exclame vivement : « Tu es possédé ; qui donc cherche à te tuer ^? » A cette interruption Jésus se borne à répondre en rappelant l'épisode de Béthesda qui justement semble avoir marqué l'origine

1 Jean, vi, 26-34.

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