VII, 41-42, " VII
» vui, 48.
d'en harmoniser exactement les détails, ni d'en faire ressortir les nuances. Ce qu'il peint en traits absolus, ce sont en réalité des états d'âme successifs, ou des dispositions propres à une partie seulement de la foule. Cela n'empêche pas que ce va-et-vient d'impressions, cette variété si mobile de dispositions, no se comprennent guère inventés par un théologien tardif ^. Des tableaux ainsi conçus ne peuvent être que d'un écrivain qui revoit en esprit les scènes auxquelles il a assisté, qui les fait passer sous les yeux du lecteur en une série de petits épisodes, où se logent les traits qui sont plus saillants dans sa mémoire, qui lui paraissent le plus propres à reproduire la physionomie et la portée réelle des incidents, sans qu'il se soucie de fondre ensemble les traits particuliers.
Il ne spécifie pas, par exemple, que ceux qui, à un moment donné, ont envie de se saisir de Jésus sont quelques-uns seulement de ses auditeurs '^, que ceux qui lui demandent : « Où est ton Père ? » ne sont pas tous les Juifs, mais certains d'entre eux^. De même s'abstient-il d'observer que, si l'on ne comprend pas qu'il revendique Dieu pour son Père, c'est l'impression du moment, sous le coup des paroles qu'il vient de prononcer immédiatement, sans doute aussi l'impression d'une simple partie de l'auditoire ^. Enfin, il omet encore do préciser que la foi, qu'il attribue à telle ou telle caté-
1 Cf. Sanday, Founh Gosp., p. 133-134.
" Jean, vu, 30, cf. 31. — Il n'ya pas de contradiction entre vu, 29-30, et VII, 35, comme l'insinue M.Loisy,o/). cit., p. 517. Les Juifs qui méditent d'arrêter Jésus ne sont pas toute la foule; le verset VII, 31,1e fait bien entendre; ce sont sans doute les chefs seulement, comme dans v, 18. On comprend donc très bien la réflexion de VII, 35, comme venant d'une partie de la foule, qui n'aura pas saisi aussi nettement la i)ortée des paroles du Sauveur.
3 VIII, 19. Et ce ne sont sans doute pas des chefs. Cf. viii, 20.
* VIII, 27. C'est donc bien à tort que M. Loisy, op. cit., p. 517, note 1, trouve qu'ici « l'aveuglement des auditeurs atteint les dernières limites de l'invraisemblable. »
gorie de Juifs ^, est moins une foi définitive et parfaite qu'une disposition momentanément favorable à Jésus, une certaine tendance à croire en lui.
Les discours après la Cène ^ nous offrent un entretien suprême de Jésus touchant son prochain départ. Pour amener l'esprit de ses disciples à cette idée, le Sauveur reprend les termes dont il s'est servi en s'adressant à la foule, et, chose digne d'attention, il rappelle lui-même expressément qu'ainsi il parlait naguère aux Juifs. S'il revient sur ses déclarations antérieures, c'est pour en donner à ses disciples l'explication. De fait, le ton de l'entretien est tout autre qu'avec les Juifs : il est devenu beaucoup plus tendre, beaucoup plus intime, tout à fait impressionnant. Ce n'est pas une médiocre garantie d'authenticité pour les adieux du Christ aux siens.
Jésus reprend donc la parole dite à la foule : « Où j(î vais, vous ne pouvez venir; je vous le dis à vous aussi maintenant ^. » « Seigneur, où vas-tu ^ ? » demande Pierre. M. Loisy trouve « grandement invraisemblable ^)> que l'apôtre n'ait pas compris qu'il s'agissait de sa mort. Cela n'est cependant pas si invraisemblable, quand on songe à quel point les apôtres, d'après les Synoptiques, partageaient les préjugés populaires au sujot du royaume et étaient loin de croire que le Messie dût mourir pour l'inaugurer ^.
Le Sauveur commence par répondre d'une façon voilée à la question. Selon sa coutume, il veut préparer
1 Joan, VII, 31 ; viii, 30.
- Nous avons parlé ailleurs, t. i, p. 101, 126 sq., 390 sq., des dialogues qui se rattachent à la Ruérison de l'aveugle-né, à la résurrection de Lazare, à l'onction de Béthanie.
3 Jean, xiii, 33; cf. vu, 34.
' Loisy, Lequatr. Évang., p. 737.
" Marc, vin, 32 = Matth., xvi, 22; Marc, ix, 31 = Luc, ix, 45; Marc, X, 32 = Luc, xviii, 34.
peu à peu ses disciples à la suprême révélation par des instructions préliminaires. Il ne déclarera en termes exprès son retour à Dieu, qu'après s'être présenté préalablement comme l'intermédiaire auquel ils doivent s'unir pour aller au Père et avoir part au royaume, après avoir recommandé la charité fraternelle, prédit les épreuves qui les attendent, promis l'Esprit-Saint qui sera leur lumière et leur aide.
Afin d'amener l'idée qu'il est l'intermédiaire à l'égard du Père et du royaume, «Vous savez où je vais, dit-il à ses disciples, et yous connaissez le chemin ^? » Thomas lui répond : « Seigneur, nous ne savons où tu vas,' et comment pouvons-nous connaître le chemin ^? «Le Sauveur fait entendre qu'il est lui-même le chemin conduisant au Père ; et quand Philippe lui demande : « Seigneur, montre-nous seulement le Père, » il n'a plus qu'à répondre que le Père est en lui, comme lui-même est dans le Père ^.
M. Loisy s'étonne de cette inintelligence des apôtres et du langage mystérieux que Jésus continue d'employer. « Le commentateur, dit-il, se demande pourquoi le Christ emploie un langage inintelligible pour ses disciples ; et, comme ce langage après tout n'est pas varié, comme les disciples l'entendent depuis des mois et des années, il se demande aussi comm.ent les disciples ont pu être à ce point inintelligents ^. «
Mais de quel droit prétendre que les disciples entendent ce langage depuis des mois et des années? L'enseignement du Christ porte sur la réalité de sa mort prochaine et sur son unité avec le Père. Or, pour ce qui regarde l'idée de sa mort, un coup d'œil sur les chapitres antérieurs suffît à se rendre compte que
' Jean, xiv, 4.
« Loisy, Le quatr. Évang., p. 744.
Jésus ne l'a fait entrevoir qu'à de rares intervalles, et toujours en termes voilés qui devaient simplement laisser dans Tesprit des apôtres une impression, un pressentiment, non une certitude claire et parfaite ^
Il n'y a donc pas lieu d'être surpris que, tant que Jésus se borne à dire : « Je m'en vais, » Pierre lui demande : « Seigneur, où vas-tu 2? » et Thomas : « Soigneur, nous no savons où tu vas ^. » Un peu après, le Sauveur s'exprime plus nettement : « Encore un pou, et vous ne me verrez plus, et encore un peu, et vous me verrez, parce que je vais à mon Père ^. » Cependant, les apôtres sont encore excusables de ne pas saisir pleinement et de désirer une nouvelle explication. L'on comprend que le Sauveur, débarrassant enfin sa pensée de tout voile, leur déclare : « Je suis sorti du Père et venu dans le monde; de nouveau je quitte le monde, et vais au Père ^. » Maintenant les disciples peuvent se dire satisfaits ^,
Le rapport du Christ avec le Père n'était pas jusqu'ici chose plus claire aux apôtres. Jésus sans doute a déclaré à plusieurs reprises qu'il est venu d'auprès de Dieu, qu'il a été envoyé par Dieu'; il a revendiqué Dieu pour son Père, et a même insinué qu'il ne faisait qu'un avec lui. Mais cotte dernière révélation, ros-
> Jean, 11, 20-21; vi, ^,2, 54; x, 17-18; xii, 7, 2'., 32.
- xiii, 36.
' On pourrait aussi se demander dans quelle mesure l'évangélisle entend reproduire, dans leur suite historique, les incidents du dialogue, les reparties des disciples et les déclarations du Sauveur. Si l'on admet que xiv, 31, forme déjà la conclusion des entretiens et que, dans les deux chapitres suivants, l'auteur revient sur ses pas pour compléter sa relation à l'aide de nouveaux souvenirs (cf. ci-dessus, p. 101), on peut croire que les renseignements de xvi, 16-19, doivent se combiner avec les déclarations précédentes comme des indications supplémentaires.
" Jean, vi. 38, vu, 29, 33, 42.
treinte à deux circonstances, Tépisode du paralytique ^ et l'entretien à la Dédicace ^, est demeurée bien imparfaite. On dirait même que le Sauveur a pris à tâche d'en atténuer l'effet par son commentaire. Après avoir dit : « Le Père agit jusqu'ici, et moi aussi j'agis, )) il s'est mis à parler simplement de sa participation aux pouvoirs de son Père ^ Et de même, après avoir déclaré : « Moi et le Père sommes un, » il s'est contenté, pour justifier son affirmation, d'alléguer l'appellation de « dieux » que le psalmiste donne aux juges d'Israël ^. Il est donc assez naturel que les apôtres, au Cénacle, n'aient pas eu une idée plus parfaite de l'union substantielle du Christ avec Dieu que de sa mort prochaine.
C'est précisément parce que le Sauveur veut achever de les instruire qu'il provoque les réflexions où se fait jour leur ignorance, afin d'y prendre pied pour des déclarations nouvelles.
Et faut-il s'étonner qu'il ne s'explique pas sur-lechamp en termes décisifs? Quand on réfléchit au caractère très spécial des deux sujets en question et qu'on se rappelle la réserve avec laquelle ils sont traités dans les Synoptiques, on n'a pas de peine à comprendre que, touchant son union avec le Père, Jésus préfère employer un langage encore obscur, qui pique l'attention de ses disciples, fasse impression sur leur esprit, et leur insinue plutôt qu'il ne déclare ouvertement le mystère dont la pleine révélation viendra en son temps ; et de même, en ce qui regarde sa passion, on comprend qu'il en introduise peu à peu l'idée dans l'âme de ses apôtres, qu'il les y habitue progressivemont, pour arriver enfin à une déclaration plus expresse, qui no laissora pas d'être encore réservée.
1 Jean, v, 17.
» V, rj-'i?.
* X, 34-38. Cf. ci-après, p. 328-329, 3'ji.
La manière dont les réflexions sont attribuées, tantôt aux disciples ou à quelques-uns des disciples en général ^, tantôt à Tun d'eux en particulier, à Pierre ^, à Thomas ^, à Philippe *, à Jude ^, semble bien en garantir l'authenticité. On ne voit pas, en eiïet, quelle raison symbolique aurait motivé ces attributions ; et telles qu'elles se présentent, elles ne se conçoivent pas mieux comme fictions de romancier.
A coup sûr, la protestation prêtée à Simon Pierre : « Pourquoi ne puis-je te suivre maintenant? Je donnerai ma vie pour toi ^ ! » offre une remarquable harmonie avec le tempérament ardent et présomptueux du chef des apôtres, sans qu'on puisse la croire inspirée des Synoptiques '.
Plus spécial encore est le cachet historique de la réflexion mise dans la bouche de Jude. Le nom de cet apôtre lui est commun avec Judas; pour le distinguer du traître, déjà hors du Cénacle, l'évangéliste est obligé de bien préciser : « Jude, non l'Iscariote ^. » Gonce-
1 Jean, xvi, 17, 18, 29.
2 xm, 36, 37.
' Cf. Jean, xm, 8 ; Matth., xiv, 28, 30 ; xvi, 22 ; x vu, 4 ; xvm, 21 ; XIX, 27 et parallèles.
* XIV, 22 : 'lo-JSa;, oO/ 'J T^/.av.'.^T r. La version .syriaque curelonienne porte : « Judas Thomas; » celle du Sinaï, simplement « Thomas. » Il ne servirait de rien de conjecturer, d'après ces versions, que le texte primitif de l'Évangile a pu contenir le seul nom de « Judas : » on ne s'expliquerait pas mieux qu'un écrivain, composant sans égard à l'histoire, eûtchoisi pour personnage l'homonyme du traître. La teneur actuelle de notre texte : « Judas, non l'Iscariote, » est d'ailleurs d'une authenticité au-dessus de tout soupçon. Les variantes des versions syriaques proviennent des Actes de Thoimif!, roman gnostiquo où l'apôtre Thomas, surnommé « Didyme » ou jumeau (Jean, xi, 16; xxi, 2), est présenté comme le frère jumeau de Jésus et identifié avec Jude, frère du Seigneur I Cf. Eusôbe, Hin. ecct., I, xm; Zahn, Evang. Joli., p. 561, note 43.
vrait-on qu'un symboliste ou un romancier ait songé à donner ici un rôle à un disciple qu'il faut prendre la peine de distinguer de cette sorte, sans que rien invite à le mettre en scène plutôt qu'un autre ? L'apôtre choisi est même des plus obscurs.
D'autre part, la réflexion qui lui est attribuée : « D'où vient que tu dois te manifester à nous, et non au monde? » est particulièrement typique : elle jaillit brusquement et trahit chez le disciple une préoccupation analogue à celle des frères de Jésus touchant la manifestation éclatante qu'ils attendent du Christ ^. On ne.se représente pas qu'une pareille interruption ait été imaginée simplement par l'évangéliste. La question qu'elle soulève n'entre pas dans le thème du discours auquel elle vient s'insérer. Tout semble montrer que nous avons affaire à une saillie prise sur le vif. La façon même dont le Sauveur poursuit son développement sans tenir compte de l'interruption de son apôtre se comprend beaucoup mieux dans la réalité de l'histoire que dans l'hypothèse d'une fiction de l'écrivain.
En résumé, les dialogues johanniques ne présentent pas de caractère artificiel nettement constaté. Leur procédé est en harmonie avec la méthode connue du Christ synoptique. Bien qu'on puisse supposer que, dans leur teneur actuelle, ils se ressentent secondairement du tour d'esprit et de la manière propre du rédacteur, on ne peut cependant prétendre qu'ils soient sa création personnelle. Au contraire, ils offrent, dans leur développement progressif et dans leurs petits incidents si vivants, des marques suffisamment significatives d'historicité.
Jean, vu. 3-'i.