‹ La valeur historique du quatrième ÉvangileChapitre 18 sur 50 · III, 10-20; VII · texte numérisé non relu

III, 10-20; VII

re ^, avec cette perspective que le croyant est assuré de la vie éternelle ^, tandis que le non-croyant peut se tenir pour déjà jugé et condamné ^.

Enfin, le discours adressé aux apôtres dans le Cénacle voit revenir des sujets déjà traités dans les discours antérieurs aux Juifs : Jésus a pour lui le témoignage de ses œuvres et de son Père *; il est venu envoyé du Père ^; le Père reste avec lui; il est un avec son Père, parce qu'il est en son Père et que le Père est en lui ^; il s'en va, mais il reviendra bientôt ''' ; il faut que ses disciples ne fassent eux-mêmes qu'un avec lui, qu'ils soient en lui et lui en eux ^.

Ces particularités des discours johanniques sont à coup sûr remarquables et donnent à réfléchir. Mais, à être discutées dans le détail et d'une façon un peu approfondie, elles n'ont pas la signification défavorable qu'elles semblent avoir au premier coup d'œil.

Il est d'abord certain que telles des reprises d'idées que nous avons constatées se comprennent difficilement dans l'hypothèse où l'évangéliste tirerait le discours de son propre fonds, et s'expliquent au contraire fort bien s'il reproduit la parole authentique du Christ.

Comment un écrivain composant librement auraitil, par exemple, nettement séparé des discours prononcés à la fête des Tabernacles ^ le court entretien relaté à la suite ^^, qui semble poursuivre la même idée et se trouve cependant renvoyé à la fête de la Dédicace ?

1 Jean, m, 14; vni, 28; xii, 32-34.

^ m, 18; viii, 51; xii, 46; cf. v, 24; vi, 47; x, 25.

'■" III, 18-20; VIII, 24; xii, 48.

* XIV, 12; cf. V, 36; x, 25, 38.

^ XIV, 28; XVII, 18; cf. v, 30; vi, 38; vu, 29; viii, 26, 42.

« xiv, 9, 10, 20; xvii, 21; cf. x, 30, 38; xii, 45.

' xiii, 33; XIV, 3; xvi, 7, 16; cf. vu, 33; viii, 21.

8 XIV, 20; XV, 4 sq.; xvii, 21 sq.; cf. VI, 57-58.

8 vii-x, 21.

On ne voit pas du tout, en dehors de l'histoire, le motif de cette distinction. Le discours détaché n'a aucun rapport logique avec la nouvelle fête. Est-il possible que l'évangéliste ait pris la précaution de marquer par des indications extrêmement concrètes et précises l'occasion différento à laquelle a lieu l'entretien, tout en reliant, d'une façon idéale et au mépris de la plus élémentaire vraisemblance, le nouveau discours au précédent?

Ou bien il a voulu donner à un épisode fictif les apparences de la réalité, et alors on ne peut guère croire qu'il ait de gaîté de cœur commis l'invraisemblance qu'on suppose : qu'importait à cet endroit le rappel furtif d'un thème déjà longuement traité? Ou bien il tenait — on ne verrait pas bien pourquoi — à relier le nouveau discours au précédent, et alors on ne s'explique pas qu'il l'ait séparé d'une façon aussi évidente et sans raison.

Est-il si étonnant, au contraire, que le Sauveur, à tel ou tel moment de son entretien à la Dédicace, soit revenu à la comparaison allégorique déjà adressée aux Juifs après la guérison de l'aveugle ? La comparaison est des plus simples; elle a pu s'inspirer de la vue des brebis conduites au temple ou menées à la piscine ^ : il n'est pas surprenant qu'elle se soit présentée en plusieurs circonstances distinctes dans les discours du Christ ù Jérusalem, et que l'évangéliste ait tenu à la relever deux fois particulièrement.

L'allusion à la guérison du paralytique, à l'occasion de la fête des Tabernacles, se comprend également beaucoup mieux dans la réalité de l'histoire que dans l'hypothèse de la fiction. Tous les épisodes de cette solennité sont dominés par la perspective des desseins de mort tramés contre Jésus. C'est à cause de ces desseins que le Sauveur n'a pas voulu se rendre à J(''rusalem avec la foule -. C'ost co f[ui lui a fait de-

1 Cf. ci-dessus, p. 10!^, note 2.

^ Jean, vu, 1, 6 sq.

VAL. IIIST. T. II. lu

mander aux Juifs, au début de son entretien : « Pourquoi voulez-vous me tuer ^? « Or, le projet de perdre le Christ a été rattaché par l'évangéliste à la guérison du paralytique opérée un jour de sabbat ^; et, sur ce point, notre auteur est tout à fait dans la vraisemblance de l'histoire, la violation des traditions pharisaïques relatives au sabbat ayant dû soulever tout particulièrement à Jérusalem, siège de leur puissance, Panimosité des pharisiens. Rien n'est donc plus naturel que de voir le Sauveur reprocher aux Juifs leur complot, en justifiant l'œuvre de guérison sabbatique, dont ils lui font un crime, pai' leur propre pratique touchant la circoncision au jour du sabbat ^. Ce mode d'argumentation est tout à fait dans la note du Christ synoptique ^.

Enfin l'allusion expresse que le Sauveur, au début de l'entretien du Cénacle ^, fait à la déclaration qu'il a précédemment adressée aux Juifs sur son prochain départ ®, se conçoit au mieux de sa part, dès lors que justement il veut les amener à comprendre eux-mêmes cette déclaration, qu'il s'est contenté de présenter aux Juifs dans sa forme mystérieuse, sans explication.

Mais, si l'on peut ainsi s'assurer que telles et telles reprises d'idées doivent être rapportées au Christ bien plutôt qu'à son évangéliste, il ne faut donc pas se presser de voir dans la ressemblance des thèmes johanniques la marque de l'invention personnelle de l'écrivain. Ne pourrait-on y voir tout aussi bien le développement homogène de la pensée du Sauveur ■*?

^ Jean, vu, 20.

" VII, 21-24. Cf. ci-dessus, p. 55, 156.

* Cf. Marc, u, 25 sq.; ni, 4 = Matth., xii, 3 6q., 11-12 = Luc, VI, 3 sq., 9; xm, 15; xiv, 5.

' Jean, xiii, 33.

' Il faut mettre à part la fin du discours à Nicodôme, qui a

On objecte que ces thèmes communs sont en même temps très spéciaux et contrastent avec la variété des sujets traités dans les discours synoptiques. Mais, ni cette spécialité, ni ce prétendu contraste n'autorisent véritablement à suspecter l'authenticité de nos entretiens.

D'un côté — on ne saurait trop le redire — les discours des premiers Évangiles ne reproduisent qu'une partie, incontestablement restreinte, des enseignements authentiques de Jésus : le choix des sentences a été inspiré à la tradition première dont dépen-

loutes les apparences de réflexions personnelles ajoutées par l'évangéliste au discours proprement dit de Jésus. Reuss, La théologie johan., p. 145, pense que le rédacteur parle en son nom propre à partir de m, 13 ; mais l'emploi du titre de Fils de l'homme en III, 13-15, semble indiquer qu'ici encore l'écrivain rapporte les paroles du Sauveur. M. B. Weiss, Joh.Evang., p. 120, 123, et M. H. J. Holtzmann, Ei'ang. Joh., p. 69, attribuent seulement à l'évanf(éliste ni, 19-21; mais les formules du vei-set 16 se comprennent beaucoup mieux sous la plume de l'écrivain que dans la bouche du Maître. Il semble qu'il faille mettre au compte du rédacteurl'ensemble des versets 16-21 : ils ont un cachet commun tout spécial. Cf. Westcott, St John, p. 54. Le cas est le même que pour le dernier discours de Jean-Baptiste. Voir, 1. 1, p. 315. On s'explique donc très bien l'affinité queprésentent les versets en question avec les discours lenus plus tard par le Sauveur; cf. ci-dessus, p. 167. L'évangéliste commente la parole de Jésus en s'inspirant de l'ensemble de ses déclarations. — Le discours de xii, 44-50 paraît, de son côté, moins un discours particulier de Jésus prononcé dans une circonstance spéciale qu'un a.ssemblage de pensées émises par le Sauveur en diverses occasions. L'évangéliste vient de conclure ses récits en notant l'incrédulité obstinée des Juifs, xii, 37-43; le discours qu'il reproduit ensuite doit s'adapter à cette conclusion et l'achever. Il porte tout entier, en effet, sur l'idée de la culpabilité et du châtiment de ceux qui sont incrédules au Christ. On comprend que l'évangéliste cite en cet endroit des paroles de Jésus qui n'appartiennent pas historiquement à cette circonstance. Il ne tire pas le discours de son propre fonds, mais il le compose de traits empruntés à l'ensemble des déclarations du Sauveur. Et ainsi l'on s'explique encore la parenté qu'offrent ces ivllexions avec celles qui figurent dans les discours ultérieurs du Christ, Cf. ci-dessus, p. y.iiOO.

dent nos trois Synoptiques par les préoccupations du moment; et ce sont souvent des raisons d'ordre pratique et catéchétique qui les ont groupées entre elles et assemblées en des discours suivis ^. Il n'est donc pas étonnant que la plupart de ces sentences se rapportent à la grande préoccupation de l'Eglise primitive, qui était la prochaine venue du Fils de l'homme, et aux conditions nécessaires pour avoir part au royaume de Dieu, comme aussi aux vertus, aux préceptes, aux conseils, destinés à former pratiquement la vie chrétienne. Si l'on joint à cette circonstance que les Synoptiques embrassent l'ensemble du ministère galiléen, riche en épisodes divers, on s'explique sans peine le caractère spécial de variété que présentent ces premiers Évangiles.

L'auteur du quatrième Évangile, de son côté, s'est visiblement inspiré de considérations apologétiques dans le choix qu'il a fait de ses épisodes et de ses discours. Il dit lui-même à ses lecteurs qu'il a écrit afin de leur donner la foi, et par la foi la vie chrétienne 2. Il s'est donc préoccupé des besoins de l'Église de son milieu et de son temps.

Ces besoins étaient nouveaux, notablement différents de ceux des premiers jours, où s'étaient constitués les recueils de Logia. Si l'évangéliste a été disciple de Jésus, s'il l'a suivi à travers son ministère, rien d'étonnant qu'il ait choisi dans ses souvenirs les actes et les paroles qui convenaient le mieux aux préoccupations et aux nécessités présentes. Il est certain que ses épisodes historiques sont en nombre fort réduit, eu égard aux comptes rendus synoptiques et surtout aux événements qui en réalité ont rempli la vie du Sauveur. Mais, s'il a ainsi spécialisé son choix pour les épisodes, cela autorise à croire qu'il a fait de même

1 Cf. ci-dessus, p. 1-2, 149.

* Jean, xx, 31.

pour les sentences et les discours. Dans les enseignements du Sauveur il a dû relever ce qui allait mieux aux besoins de ses lecteurs, à son but particulier, et Ton peut ajouter, à son goût personnel. Il ne faut donc pas s'étonner outre mesure que les discours rapportés et les idées mises en valeur dans ces discours offrent une certaine communauté d'esprit et de tendances, tout en appartenant au Christ de l'histoire ^.

On trouve d'ailleurs çà et là dans les Synoptiques des sentences fort analogues à celles qui donnent aux discours du Christ johannique leur tournure si particulière. Ce sont les paroles figuratives, dont nous avons déjà fait mention -. Ce sont aussi d'autres sentences portant sur le rapport du Christ avec ses disciples et avec son Père.

« Qui vous reçoit me reçoit, dit Jésus aux siens, et qui me reçoit, reçoit celui qui m'a envoyé ^. » « Qui vous écoute, m'écoute, et qui vous méprise, me méprise ; mais qui me méprise, méprise celui qui m'a envoyé *. » « Quiconque me reçoit, ne me reçoit pas moi-même, mais bien celui qui m'a envoyé ^. » « Bienheureux les yeux qui voient ce que vous voyez ; car je vous le dis, beaucoup de prophètes ^et de rois ont voulu voir ce que vous voyez et ne l'ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l'ontpas entendu^. » « Je vous le répète, si deux d'entre vous s'accordent sur la terre pour n'importe quelle chose qu'ils demandent, elle leur sera accordée par mon Père qui est dans les cieux. Car là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, ie suis là au milieu d'eux '. »

1 Cf. Westcott, Si John, p. lix; Sanday, Fourlh Gosp., p. 206.

^ Ci-dessus, p. 126 sq.

» Matth., X, 40; cf. Jean, xni, 20; xv, 23.

* Luc, X, 16; cf. Jean, v, 43; xii, 44 sq.

* Marc, IX, 36.

» Matth., XIII, 16-17; Luc, x, 23-24; cf. Jean, viii, 56; xvii, 6. ' Matth., xviii, 19-20; cf. Jean, xvii, 20 sq.

Ailleurs, le Sauveur parle de sa çeniie sur la terre, comme d'une région supérieure où il préexistait à son incarnation^. Il se sert même de l'expression :« Jo suis sorti 2, » le terme affectionné de saint Jean pour désigner sa sortie d'auprès du Père céleste. Enfin, saint Matthieu et saint Luc rapportent de lui ces paroles si remarquables : « Je te loue, ô Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux prudents, et les as révélées aux humbles. Oui, Père, parce qu'ainsi il t'a paru bon. Tout m'a été livré par mon Père. Et personne ne connaît le Fils que le Père, ni le Père que le Fils, et celui auquel il plaît au Fils de le révéler ^. »

Il n'y a aucune raison plausible de suspecter l'authenticité de telles déclarations et, en particulier, des dernières paroles, auxquelles on reconnaît une saveur si nettement johannique.

A entendre M. Loisy, « le passage de Matthieu représente un essai de spéculation christologique, qui prélude à celle de Jean, non une parole authentique de Jésus "*. » Mais cette hypothèse n'est rien moins que prouvée. Le passage figure non seulement dans saint Matthieu, mais aussi dans saint Luc : il fait donc partie de la tradition ancienne, dont dépendent parallèlement les deux premiers évangélistes ^. D'autre part,

1 Luc, XII, 49; Matth., ix, 13; vni, 29; cf. Jean, viii, 14; ix, 39; X, 10.

« Marc, i, 38; cf. Jean, viii, 42; xiii, 3; xvi, 27, 28, 30; xvii, 8,

» Matth., XI, 25-27; Luc, x, 21-22.

* Loisy, Le quatr. Évang., p. 103. Cf. Strauss, Nouv. vie de Jésus, 1. 1, p. 266.

^ Sur l'hypothèse d'une dépendance de ce morceau à l'égard de l'Ecclésiastique, voir Jésus Messie, p. 323-332. Son authenticité estreconnue par H. J. .Holtzmann, iVewt. Tlieol.,t. i, p. 275;0. Holtzmann, LebenJesu, p. 221; Wernle, Anf. Relig., p. 33; Harnack, Dos Wesen des Christentums, 1903, p. 81; Bruce, art. Jésus, dans VEncycl. hibl., t. it, col. 2441 ; Dalman, Die Worte Jesu, 1898, p. 232 ; Wendt, Die Lehrejesu, 1901, p. 418; B. Weiss, Das Leben Jesu, 1902, t. ii, p. 146, etc.^

on ne concevrait guère que le quatrième évangéliste ait discerné ce morceau particulier de saint Matthieu et de saint Luc, et, en se réglant sur ce fragment spécial, ait imaginé tout un ensemble de discours visiblement apparentés de ton et d'expressions avec lui, sans le reproduire formellement lui-même? Il est beaucoup plus probable que les passages ont une origine identique et que leur source commune est une partie de l'enseignement de Jésus, dont les premiers écrivains n'ont conservé que des fragments, et dont notre auteur a tracé une relation plus suivie et plus riche.

A ne considérer même que les autres sentences, il n'est pas vraisemblable qu'elles aient figuré à l'état isolé dans l'enseignement authentique de Jésus : elles ont dû être formulées par le Sauveur en nombre beaucoup plus grand que nos premiers comptes rendus ne le feraient supposer.

On est donc en droit de penser que le Christ historique, dans certaines circonstances tout particulièrement, a fait entendre, sur sa personne, ses origines et sa destinée, son rapport avec le Père céleste et son rôle à l'égard du monde, des déclarations analogues à celles que rapporte le quatrième évangéliste.

Ces déclarations étaient moins ordinaires, plus spéciales, souvent présentées en termes voilés et mystérieux : on comprend que la tradition synoptique, élémentaii'e et pratique, n'en ail retenu que de rares Fragments. Elles n'en ont pas moins influencé profondément la foi de l'Eglise primitive, si l'on en juge par les Épîtres de saint Paul, où la personne du Christ se trouve représentée en termes qui correspondent aux données du quatrième Evangile, plus encore qu'à celles des trois premiers.

Et l'on comprend aussi que, dans la richesse de ses souvenirs gardés du Christ, l'apôtre Jean ait choisi un petit nombre d'épisodes accompagnés de discours importants, et que dans ces discours, comme

dans ces épisodes, il ait fait valoir tout spécialement un certain nombre de sentences, qui dans la réalité ont pu être mêlées do beaucoup d'autres fort diverses, mais qui sont retenues par lui presque exclusivement, en sorte que ses discours, malgré une certaine variété, présentent néanmoins un contenu assez homogène, parce qu'ils sont puisés dans les mêmes souvenirs spéciaux, combinés d'après les mêmes préoccupations didactiques, influencés par le même tour d'esprit.

L'uniformité relative des discours johanniques n'est donc pas une raison suflisante pour en suspecter l'authenticité. Cette authenticité ne pourrait être niée avec assurance que si les idées contenues dans ces discours apparaissaient, à l'examen, contraires aux données des premiers Évangiles, dépendantes d'idées et de faits postérieurs à Jésus. C'est cet examen qu'il nous faut maintenant instituer.

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