‹ La valeur historique du quatrième ÉvangileChapitre 19 sur 50 · QUELQUES EXPRESSIONS ET IDÉES FAMILIÈRES AU QUATRIÈME ÉVANGILE · texte numérisé non relu

QUELQUES EXPRESSIONS ET IDÉES FAMILIÈRES AU QUATRIÈME ÉVANGILE

Les critiques relèvent, dans les discours du quatrième Évangile, un certain nombre d'expressions typiques, répondant à un petit choix d'idées spéciales, que l'on prétend étrangères à la pensée originale du Christ, et où l'on voit dès lors la marque propre de notre théologien.

« Ce qui constitue proprement le style johannique, déclare M. Loisy, c'est l'emploi constant des mots vie, résurrection, lumière, ténèbres, chair, esprit, monde, jugement, dans une acception différente de celle des Synoptiques. Reconnaître que la forme des discours appartient à l'évangéliste équivaut, dans le cas présent, à reconnaître que l'enseignement authentique du Sauveur a été soumis, dans le quatrième Évangile, à un travail d'interprétation, qu'il a subi une transformation réelle, dont il s'agit seulement d'établir autant que possible le caractère et le degré ^. »

Est-il bien vrai que les expressions et les idées en question soient à rapporter uniquement à l'évangéliste et trahissent le caractère artificiel de ses discours ?

L'idée de la chair et de l'esprit apparaît en deux endroits de notre Évangile : d'abord dans l'entretien

1 Loisy, Le quatr. Évang., p. 54. Cf. Renan, Vie de Jésus, p. LX-xix; Wrede, Charakter und Tendenz, p. 29, 30.

de Jésus avec Nicodème : « Ce qui est né de la chair, est chair, et ce qui est né de l'esprit, est esprit ^; » puis, à la fin du discours sur le pain de vie : « C'est l'esprit qui vivifie; la chair ne sert de rien... Les paroles que je vous adresse sont esprit et vie 2. )> Peut-être trouve-t-on quelque chose d'analogue dans le discours à la Samaritaine : « Dieu est Esprit; et ceux qui l'adorent, doivent l'adorer en esprit et en vérité ^. »

De ces cas particuliers et isolés à un « emploi constant, » il y a évidemment loin. On n'est pas non plus fondé à dire que les mots y soient pris dans une acception inconnue du Christ de l'histoire.

La sentence adressée à la Samaritaine exprime une sorte de contraste entre le culte extérieur, matériel, et le culte intérieur ou spirituel. Celui-ci est déclaré le culte vrai, seul digne de Dieu : Dieu, en effet, est Esprit; il demande donc à être adoré en esprit.

L'idée n'a assurément rien qui soit en opposition avec les enseignements du Christ synoptique. Au contraire, elle répond à l'insistance que met le Sauveur à recommander les dispositions intérieures de l'âme par comparaison avec l'extérieur ^. Elle offre, en particulier, une véritable harmonie avec les reproches que le Maître adresse aux pharisiens, en empruntant la parole du prophète : « Ce peuple m'honore des lèvres, mais leur cœur est loin de moi ^, » et avec la recommandation qu'il fait à ses disciples de prier dans le secret, sous le seul regard de Dieu ^.

1 Jean, m, 6.

* Matth., V, 8; Marc, vu, 15-23 = Matth., xv, 17-20. Cf. Strauss, Nouv. vie de Jésus, t. i, p. 275-285, 292, 369.

^ Marc, VII, 6.

" Matth., V, 4, 6, 18. — D'après Strauss, Nouv. vie de Jésus, t. i, p. 290, les paroles sur l'adoration de Dieu en esprit et en vérité « ne doivent pas trop s'éloigner de la direction où tendait la propre

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La parole dite à Nicodème est basée sur un raisonnement semblable. Le royaume de Dieu est spirituel : pour y entrer il faut être esprit; mais être esprit, c'est avoir un autre être ; on ne peut l'acquérir que par une nouvelle naissance, et ce ne peut être que par une renaissance selon l'Esprit, car de même que ce qui est né de la chair est chair, ainsi ce qui naît de l'Esprit est esprit ^.

Là encore on ne s'écarte pas de la doctrine du Christ synoptique. Jésus, dans les premiers Évangiles, ne parle-t-il pas d'un renouvellement de toutes choses, d'une palingénésie générale, en vue du royaume de Dieu 2? Or ce royaume, d'après ses enseignements, doit se réaliser dans des conditions surnaturelles. Saint Paul faisait simplement écho à sa pensée, lorsqu'il écrivait aux Romains : « La chair et le sang ne peuvent posséder le royaume de Dieu ^. « Le Sauveur disait lui-même aux sadducéens : « Les enfants de ce siècle se marient; mais ceux qui sont jugés dignes du siècle futur et de la résurrection des morts ne prendront point d'épouses, et ils ne pourront plus mourir, car ils sont semblables aux anges et ils sont fils de Dieu, étant fils de la résurrection ^. »

On dira que le Christ johannique conçoit le nouvel être, acquis parla naissance de l'eau et de l'Esprit, au point de vue de la vie présente, et non soulemejit de la vie future. Mais, en se plaçant dans cette hypothèse,

pensée de Jésus. » Renan, Vie de Jésus, p. 243, note 1, affirme que « l'anecdoclc du chapitre iv de Jean représente certainement une des pensées les plus intimes de Jésus ; » il incline même à croire que « le mot des versets 21 et 23 est bien de Jésus. » En tout cas, dit-il, p. 494, «si Jésus n'a jamais prononcé ce mot divin, le mot n'en est pas moins de lui, le mot n'eût pas exist*^ sans lui. »

1 Cf. ci-dessus, p. 116-11/.

- Matth., XIX, 28.

^ Rom., XV, .10.

* Marc, XII, 25 = Mattii.. wii, ;;() - i.in w. :i'i-;;(;.

renseignement du Christ synoptique parait bien être aussi que le royaume de Dieu a son anticipation dans le présent.

Les paraboles le présentent comme une réalité déjà existante et actuelle, qui envahit progressivement le monde, en pénétrant insensiblement dans les âmes, pour s'épanouir à la fin des temps dans une révélation pleine et parfaite. « Le royaume de Dieu est au milieu de vous ^, » dit Jésus. « Quiconque ne reçoit pas le royaume de Dieu comme un enfant, n'y entrera pas ^. » L'âme bien disposée reçoit donc intérieurement le royaume, elle le possède déjà en elle. M. Loisy dit lui-même, en parlant du royaume : « Sa racine est intérieure; il est déposé comme un germe précieux dans l'âme de chaque croyant ^. »

Dès lors il est naturel que la nouvelle vie qui donne entrée au royaume commence présentement : le chrétien renaît de l'Esprit et acquiert la nature de l'Esprit; comme tel, il devient mystérieusement citoyen du royaume, en sa phase de préparation terrestre, en attendant d'y entrer d'une façon éclatante lors de sa glorieuse consommation.

La sentence exprimée à la fin du discours sur le pain de vie applique l'antithèse de l'esprit et de la chair aux paroles du Sauveur, par opposition avec les discours des rabbis ordinaires. Les disciples se sont scandalisés, non seulement de ce que le Maître a parlé de donner sa chair à manger et son sang à boire, mais encore et surtout de ce qu'il s'est déclaré le pain vi-

' Luc, XVII, 21.

* Marc, X, 15 = Luc, xviii, 17.

^ Loisy, L'Évangile et l'Église, 1902, p. 11. Cf. Strauss, Nouv. vie de Jésus, t. i, p. 316; Renan, Vie de Jésus, p. 81-84; Harnack, Das Wesen des Christentunis, p. 36 sq.; Wendt, Die Lehre Jesii, p. 249 sq.; B. Weiss, Lehrbuch der bihl. Théologie de.9 N. T., 1903, p. 51, etc.

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vant descendu du ciel et a prétendu offrir son corps et son sang pour la vie du monde. Tel est bien le sujet propre de leur scandale, à en juger par cette réflexion du Sauveur : « Cela vous scandalise? Mais que direzvous, quand vous verrez le Fils de l'homme monter au lieu où il était d'abord ^? »

Or le divin Maître revient à affirmer la vérité de ses paroles, et il l'exprime par une comparaison. C'est l'esprit qui donne la vie, la chair ne sert de rien; autrement dit : c'est l'esprit qui fait l'être vivant, le corps sans l'esprit n'est que matière impuissante et inerte. Eh bien ! mes paroles ne sont pas seulement chair, ce ne sont pas des sons vains, des discours inefficaces ; mais elles sont esprit, elles portent en ellesmêmes la vie, elles font ce qu'elles disent : le pain qu'elles présentent comme donnant la vie, la donne en réalité ; à ce titre, ce sont bien des « paroles de vie éternelle 2. »

Cette prétention à déclarer ses paœoles pleines d'efficacité et de vie, n'a rien qui ne convienne au Christ des Synoptiques, et la comparaison employée répond bien à sa façon habituelle d'appuyer ses scnlcncos.

Ainsi, les trois passages du quatrième Évangile où figure, explicitement ou implicitement, l'antithèse de la chair et de l'esprit, offrent une application variée et très simple de cette antithèse, et ils se comprennent sans difliculté de la part du Christ de l'histoire.

Que l'on remarque comment la môme antithèse Si; présente dans les Épîtrcs de saint Paul, avec quelle fréquence et quelle signification uniforme et très spéciale 3 : on se rendra compte que l'auteur de l'Évanl^'ile jiiliaiiniqiic ii';) poiiif rf|M'is simnli'iiii'u! , foitun''

1 Jean, vi, 02-G3. tif. ci-dessus, p. '» l . * VI, 69. Cf. ci-des.sus, p. 1.35, note 7.

^ Rom., VII, 2.5; viii, 1-9; ix, 8; xiir, I'.; H ('.or., i, 17; v, 16; X, 2, 3; XI, 18; Gai., v, 16, 17 sq., etc.

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l'alfirme M. Loisy, « l'antithèse paulinienne de la chair et de l'esprit, pour figurer l'homme naturel et l'homme régénéré ^; » et l'on se convaincra que les sentences évangéliques répondent beaucoup mieux à la manière du Christ synoptique qu'à celle de l'Apôtre des nations.

Les premiers Evangiles attestent d'ailleurs expressément que l'antithèse en question n'était pas inconnue du Sauveur. « Veillez et priez, dit Jésus à ses apôtres, car l'esprit est prompt, et la chair est faible ^. » Peut-être retrouverait-on une idée semblable au fond de l'expression :« chair et sang», qui paraît avoir été communément employée pour marquer la grossièreté de la créature humaine en regard de la pureté et de la sublimité de l'être divin : « Bienheureux es-tu, Simon fils de Jean, car ce n'est pas ce qui est chair et sang qui t'a révélé cela, mais mon Père qui est dans les cieux ^. »

Le monde, dans les discours du Christ johannique, désigne en premier lieu ce monde habité, cette terre, l'ensemble des hommes. Ainsi déclare-t-il que sa chair est« pour la vie du monde ■*, » qu'il est « la lumière du monde ^, » qu'il n'est pas venu « pour juger le monde, mais pour le sauver ^, » qu'il est « sorti du Père et venu dans le monde '. »

De ce sens général, le Sauveur passe à un autre

' Loisy, Le quatr. Évang., p. 107.

^ Marc, XIV, 38 = Matth., xxvi, 41.

=> Matth., XVI, 17. Cf. Gai., i, 16; Hébr., ii, 14.

* Jean, vi, 52.

' XVI, 28; cf. m, 16-19; viii, 23; x,36; xi, 9;'xn, 25,31; xiv, 30, 31; XV, 18; xvi, 8, 11, 21, 33; xvii, 11-23; xviii, 20, 26, 37.

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