LE MONDE
plus restreint et plus spécial : l'expression signifie pour lui, en second lieu, le monde mauvais et persécuteur, les hommes incrédules et pervers, ennemis du Christ et des siens. « Le monde ne peut vous haïr, dit-il à ses frères; mais moi, il me hait, parce que je témoigne à son sujet que ses œuvres sont mauvaises ^. » Et à ses disciples : « Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï le premier. Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui est à lui ; mais vous n'êtes pas du monde ; au contraire je vous ai séparés du monde : c'est pour cela que le monde vous hait 2. » « Je prie pour eux, dit-il encore à son Père. Non pour le monde, mais pour ceux que tu m'as donnés, car ils sont tiens... Ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde ^. »
Or, l'expression se rencontre à diverses reprises dans les discours synoptiques, avec sa première signification. Jésus y déclare à ses disciples :« Vous êtes la lumière du monde '*, » comme il leur dit : « Vous êtes le sel de la terre ^. » Dans le commentaire de la parabole de l'ivraie, « le champ est le monde ^. » Et lorsqu'il envoie ses apôtres : « Allez, leur dit-il, par le monde entier, prêchant l'Evangile à toute créature '^. »
Le second sens de l'expression paraît lui-même en harmonie avec l'enseignement contenu dans les premiers Évangiles. Au témoignage de ces Évangiles, en effet, Jésus considère ses disciples comme une petite troupe d'élite au sein de la génération per-
» Jean, vu, 7.
8 XVII, 9-IG ; cf. \ii, :il ; \v, 18, l'J; XM, 8, 11, iU, 33; xvii, 6, 15, 25.
* Matth., V, 14.
' Malth., V, 1:5.
» Malth., XIII, 38.
' Marc, XVI, 15. Cf. .Malth., i\ , 8, el les sentences où ligure 1» synonyme» le siècle » : Marc, iv, 19; Matth., xiii, 22; Luc, xx, 84.
verse qui les entoure ^, une sorte d'anticipation de ce « siècle futur » qui contrastera si fort avec le « siècle présent. »
Bien plus, le terme figure avec ce sens spécial et précis dans plusieurs passages synoptiques. Ainsi, dans cette sentence : « Malheur au monde à cause de ses scandales ^ ! » Dans cette autre : « Tout cela, les gens du monde le cherchent, mais vous, ne vous en préoccupez pas 3 ! » Ainsi surtout dans la parole si johannique qui met en contraste les enfants du monde, censés dans les ténèbres, et les chrétiens, favorisés de la lumière : « Les enfants de ce siècle sont plus sages que les enfants de la lumière à l'égard de leur génération *. »
Il est d'ailleurs fort remarquable que les personnages du quatrième Evangile autres que Jésus parlent uniquement du monde dans son premier sens, ordinaire et commun ^, jamais dans son second sens, spécial au Sauveur, et qu'on pourrait appeler son sens chrétien. N'est-ce pas encore l'indice que le sens plus particulier donné à l'expression n'est pas le fait de l'évangéliste, mais appartient en propre au Christ de l'histoire ^ ?
> Marc, VIII, 12, 38; ix, 18; AlatUi., vu, 14; xi, 16; xii, 39, 41- 45; XVI, 4; xvii, 16; xx, 16; xxii, 14; Luc, ix, 41 ; xi, 29 sq. ; xii,
- Matth., xviii, 7.
'■' Luc, xii, 30.
* Luc, XVI, 8.
* Jean, iv, 42; vi, 14; vu, 4; xi, 27; xii, 19; xiv, 22.
° Dans la I^e Épître johannique, le monde est employé quelquefois avec son premier sens : I Jean, ii, 2; m, 17; iv, 17; souvent, avec le second sens de monde mauvais : ii, 15, 16, 17; m, 1, 13; 1 V, 5 ; V, 4, 5, 19. On comprend que l'auteur dépende sur ce point de la tradition reçue du Christ. Mais sa tendance à employer de préfélonce l'expression dans son sens spécial ne rend que plus significatif le l'ait qu'il ne la place jamais avec ce sens dans la bouche des interlocuteurs de Jésus et l'attribue au Sauveur lui-même moins fréquemment qu'avec sa signification ordinaire.