LE JUGEMENT
ne reçoivent pas ou qui méprisent sa parole. Lui-même est le Juge. Sans doute, il est venu en ce monde, non pour le juger, mais pour le sauver ^. Néanmoins, il est constitué par son Père juge du monde, parce qu'il est Fils de l'homme ^. Son jugement s'exercera au dernier jour. Alors il n'aura, pour ainsi dire, pas besoin de prononcer de sentence : ceux qui se montrent rebelles à sa parole seront condamnés par sa parole même ^, aussi bien que par celle de Moïse et de l'Écriture ^.
Ce jugement final est-il envisagé comme anticipé dans le présent ? Certaines expressions, au premier abord, le feraient croire ; en réalité, elles n'ont pas ce sens précis. Parfois Jésus veut seulement parler d'un jugement restreint et imparfait. Ainsi, sa mort prochaine, l'effusion du Saint-Esprit, sont présentées comme un jugement qui condamne immédiatement le monde et chasse le prince de ce monde de son empire ^ Ainsi encore, à l'occasion du discernement des cœurs qui se fait à son sujet, il peut dire : « Je suis venu dans ce monde pour un jugement, afin que ceux qui ne voyaient pas voient et que ceux qui voient deviennent aveugles ^. »
Quand le Sauveur vise le jugement proprement dit, l'anticipation qu'il semble indiquer est purement logique. Parce que le jugement final, entendu plus directement comme jugement de condamnation, se trouve déterminé avec certitude par la conduite actuelle de ceux qui l'écoutent, il peut dire, en parlant du Fils de Dieu : « Qui croit en lui ne passe pas en jugement; mais qui ne croit pas est déjà jugé, comme ne croyant
' Jean, m, 17; xii, 47.
' \ii, .31; xvr, 8, 11.
• IX, 39. Voir t. r, p. 76 sq.
pas au nom du Fils unique de Dieu. Car voici quel est le jugement : la lumière est venue dans le monde, et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, car leurs œuvres étaient mauvaises ^. » Malgré les apparences, le véritable jugement du Christ est donc maintenu à la fin du monde -.
Or, cet ensemble de déclarations concorde exactement avec les données des premiers Evangiles. Dans renseignement du Christ synoptique, le jugement, réservé au dernier jour, est présenté comme imminent et déjà en préparation ^. Les Juifs incrédules y auront pour accusateurs des personnages de la Loi ancienne : les gens de Ninive, la reine de Saba ^. Quant au juge, ce sera bien le Christ lui-même. Il ne se contentera pas, en effet, d'envoyer ses anges faire la séparation des bons et des méchants ^, mais il viendra en personne, escorté des phalanges célestes, environné de la gloire de son Père, pour rendre à chacun selon ses œuvres ®. Alors il rougira de ceux qui auront rougi de lui ', et reconnaîtra au contraire pour siens ceux qui l'auront confessé devant les hommes s. « Venez, dira-t-il aux élus, venez, les bénis de mon Père, possédez le royaume qui vous est préparé depuis le commencement du monde;» et aux réprouvés : « Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel ^. »
1 Jean, m, 18-19. Ce passage est sans doute de l'évangéliste. Cf. ci-dessus, p. 170, n. 7. Il répond néanmoins aux enseignements autlientiques de Jésus : une pensée analogue se retrouve en v, 24 : « Qui écoute ma parole et croit en celui qui m'a envoyé, a la vie éternelle et ne vient pas en jugement. »
^ Ce point sera repris et développé dans notre chapitre v, § iv, à propos de Vidée du royaume, p. 265 sq.
3 Matth., XXVI, 64; cf. m, 10-12 = Luc, m, 9, 17; ii, 34.
* Matth., XII, 41, 42 = Luc, xi, 31, 32. ^ Matth., xiii, 41, 49; xxv, 32-33.
« Matth., XVI, 27.
' Marc, VIII, 38 = Luc, ix, 26.
' Luc, XII, 8-9.
• Matth., xxv, 34, 41; cf. vu, 23; xxiv, 47, 51; xxv, 11, 21-30;
Enfin, le Christ johannique parle de la vie éternelle et s'en déclare le principe. De même que le Père possède la vie en propre et peut la communiquer, ainsi le Fils a la vie en lui-même et vivifie qui il lui plaît ^. Il est le pain vivant descendu du ciel pour donner la vie 2. Cette vie, il la donne en principe au monde, en offrant pour lui sa chair et son sang ^. Il la communique effectivement et définitivement par la résurrection suprême *. Qui mange de ce pain ne mourra pas à jamais, mais il sera ressuscité par le Christ au dernier jour ^, et il vivra par lui, comme lui vit par son Père ^ Luimême est la résurrection et la vie ' : qui croit en lui ne mourra pas sans espérance ; s'il meurt, il revivra ^ ; qui garde sa parole ne mourra pas éternellement ^; ceux qui font le bien ressusciteront pour la vie ^^;
Luc, XIII, 27. — Dans Les Évang. syn., t. i, p. 241-242, M. Loisy prétend maintenant que Jésus ne se serait pas attribué de fonction spéciale dans le discernement des élus; tout au plus se serait-il réservé de rendre témoignage devant son Père à ceux qui se seront montrés dignes de lui, en refusant de reconnaître ceux qui l'auront méprisé. Mais cette hypothèse, commandée par le préjugé, ne peut se soutenir qu'en supprimant systématiquement la plupart dos textes que nous venons d'énumérer et en interprétant les autres d'une façon on ne peut plus arbitraire. -Voir Les théories de M. Loisy, p. 306-308 ; Jésus Messie, 4» édition, p. 477-479.
1 Jean, v, 21.