‹ La valeur historique du quatrième ÉvangileChapitre 24 sur 50 · XI, 25; XIV · texte numérisé non relu

XI, 25; XIV

celui qui sacrifie sa vie en ce monde l'assure pour la vie éternelle ^.

Est-ce que la vie éternelle dont parle le Sauveur est considérée par lui comme actualisée déjà dans lo croyant, en sorte que seule sa manifestation serait réservée pour lo dernier jour, à la suite de la résurrection?

La plupart des passages où l'on pourrait trouver cette idée paraissent plutôt signifier que le croyant tient de son union même avec le Christ un droit assuré à la vie éternelle : c'est une garantie que lui donne sa foi, un gage certain et, pour ainsi dire, un germe efficace, qu'elle dépose en son âme. Dans ce sens Jésus peut déclarer, en parlant du fidèle : « L'eau que je donnerai deviendra en lui une source d'eau jaillissant à une vie éternelle ^. » « Qui écoute ma parole et croit à celui qui m'a envoyé, possède la vie éternelle, et il ne vient pas en jugement, mais il est passé de la mort à la vie ^. » « Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour... Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui *, »

Tout au plus une sentence du discours sur le Bon Pasteur paraît-elle s'appliquer, d'une façon plus directe, à la vie qui s'accroît et se développe dans l'âme du croyant : « Je suis venu, dit le Sauveur en parlant de ses brebis, pour qu'elles aient la vie et qu'elles l'aient abondamment ^. »

Or, dans les discours synoptiques, nous trouvons aussi le royaume de Dieu représenté sous le symbole d'une vie éternelle. « Maître, demande un scribe, que

1 Jean, xii, 25.

3 V, 24; cf. m, IG, 36.

* X, 10. Voir ci-après, p. 271.

ferai-je pour posséder la vie éternelle ^ ? » Jésus rappelle le devoir de l'amour de Dieu et du prochain, puis ajoute : « Fais cela et tu auras la vie ^. » « Si tu veux avoir accès à la vie, dit-il au jeune homme qui lui adresse une question semblable, observe les commandements 3.)) Dans maintes sentences revient la même idée. « Combien étroite est la porte et resserré le chemin qui conduisent à la vie ^ ! » Il vaut mieux « entrer dans la vie, » infirme ou boiteux, que d'être jeté tout entier dans le feu qui ne s'éteint point °. Quiconque aura tout sacrifié pour son nom recevra le centuple en ce monde, et « la vie éternelle dans le siècle à venir ^. » Les damnés iront à l'éternel supplice, et les justes « à la vie éternelle ''. »

L'idée que le Christ est le principe de cette vie se trouve elle-même en harmonie avec la doctrine synoptique. Dans les premiers Évangiles, c'est Jésus qui préside à l'inauguration du royaume de Dieu, lequel est son royaume à lui, aussi bien que le royaume de son Père. C'est lui qui en dispose en faveur de ses disciples et qui les y introduit ^, les admettant à sa table ^, les associante sa joie ^'', leur communiquant sa royauté ^^. Si donc le royaume s'identifie à la vie éternelle, c'est bien le Sauveur qui introduit le juste ressuscité dans la vie, qui le fait participant de la vie bienheureuse et immortelle.

Comme, d'autre part, le royaume est censé déjà

• Luc, X, 2.5; cf. Marc, ix, 17 — Matth., xix, 16 «= Luc, xviii, 18. - Luc, x, 28.

=> -Matth., XIX, 17.

* Matth., vu, 14.

' Marc, IX, 42 = Matth., xviii, 8.

' Marc, X, 30 = Matth., xix, 29 = Luc, xviii, 30.

' Matth., XXV, 46.

« Matth., XIII, 41; xxv, 32; Luc, xix, 12, xxii, 29.

» Matth., xxvi, 29; Luc, xxii, 30.

•» Matth., xxv, 19, 23.

'1 Matth., XIX, 28; Luc, xxii, 30.

présent dans l'âme qui le reçoit avec droiture ^, la vie éternelle se trouve donc elle-même anticipée dans l'âme du juste, réalisée déjà en principe et en germe.

On trouve même plus d'une sentence où le Christ synoptique, plus expressément que le Christ johannique, semble parler d'une vie spirituelle qu'il vient apporter au monde enseveli dans la mort, et restaurer ou renouveler dans les pécheurs. « Laissez les morts ensevelir leurs morts, » dit-il à un disciple qui veut retourner dans le siècle 2. La conversion de Zachée lui inspire cette belle parole : « Le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui avait péri ^. » Le reproche de fréquenter les publicains provoque une sentence non moins expressive : « Ce ne sont pas les bien portants qui ont besoin de médecin, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs ^. » C'est bien enfin par allusion à cette vie de l'âme que le Sauveur déclare : « L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ^. »

On n'est donc pas fondé à prétendre, qu'au sujet de la vie éternelle, le quatrième évangéliste met dans les discours du Christ ses propres conceptions.

Il partage sans doute la doctrine attribuée au Sauveur : il l'expose pour son propre compte, soit dans le prologue et l'épilogue de son Évangile, soit dans sa première Épître et son Apocalypse. Pour lui, le Christ est la vie, la vie éternelle venue d'auprès du Père ^; il faut croire en Jésus, pratiquer ses commandements, c'est par ce moyen qu'on aura en lui la vie ", qui s'épa-

^ Cf. ci-dessuR p. 180.

- Matth., VIII, 22 = Luc, ix, 60.

•' Luc, XIX, 10.

* Marc, II, 17 = Matth., ix, 12-13 = Luc, v, 31-32. 6 Matth., m, 4 = Luc, iv, 4. Cf. Deut., viii, 3.

* Jean, i, 4; I Jean, i, 1-2; v, 20.

' XX, 31; I Jean, m, 14, 15; iv, 9; v , 11, 13.

nouira à jamais dans la Jérusalem nouvelle ^. Mais, sur ce point, l'évangéliste ne fait qu'exploiter et synthétiser les enseignements personnels du Maître. Luimême observe expressément dans son Épître que la promesse de la vie éternelle remonte à Jésus ^. La comparaison des premiers Évangiles tend plutôt à garantir la vraisemblance et l'authenticité des déclarations qu'il prête au Sauveur.

En résumé, les termes et les idées que l'on nous disait spécifiquement johanniques n'apparaissent pas tels à l'examen. Ils sont en harmonie avec la méthode et la manière du Christ synoptique. On les retrouve équivalemment, souvent même identiquement, dans les discours que rapportent les Evangiles antérieurs.

Toute la différence est que certaines de ces idées, en particulier celle du Christ lumière, celles du Christ résurrection et vie, se présentent d'une façon plus abondante, et sous une forme plus expresse, dans le quatrième Évangile que dans les trois premiers. Mais cette circonstance même ne crée pas une présomption nécessaire contre leur authenticité.

L'attention de notre évangéliste a pu être attirée

1 Apoc, II, 7; III, 5; vu, 17; xx, 17; xxi, 4, 6; xxii, 2, 14, 17.

^ I Jean, ii, 25. — On trouve, dans le quatrième Evangile, la vie éternelle mentionnée paiSinion Pierre, vi, G9,et à la lin du dernier discours attribué à Jean-Baptiste, m, 36. Ce dernier texte est à mettre au comptede l'évangéliste. Voir, t. i, p.314sq. I!nc serait d'ailleurs aucunement surprenant de trouver cette expression dans la bouche du Précurseur : le royaume était désigné comme « la vie éternelle » non seulement par Jésus, mais par son entourage. Cf. Marc, X, 17 — Matth., xix, 16 = Luc, xviii, 18; x, 25. La parole de saint Pierre est tout particulièrement en rapport avec les déclarations que vient de faire entendre le Sauveur.

plus spécialement sur ces déclarations du Sauveur, comme convenant mieux aux tendances mystiques de son âme, s'adaptant plus parfaitement à l'idée qu'il se faisait de son Maître ; il a pu en garder un souvenir plus riche et plus précis : son prologue, ses Épîtres, montrent qu'il en faisait l'objet principal de sa méditation et de son enseignement. Il n'est donc pas étonnant que, dans la masse des entretiens du Christ, il ait choisi ceux où le Sauveur fait valoir plus spécialement ces idées, et qu'en les reproduisant il se soit appliqué lui-même à les mettre particulièrement on relief.

Les Synoptiques, nous l'avons vu, contiennent des sentences fort semblables. On n'a pas de motif sérieux pour en suspecter l'authenticité. Cependant, telle ou telle d'entre elles, et des moins suspectes, se trouve omise, tantôt par le premier, tantôt par le second, tantôt par le troisième évangéliste. Pourquoi d'autres déclarations, également authentiques, n'auraient-ellcs pas été laissées de côté par tous les trois? On a le droit de supposer que des sentences qui apparaissent chez eux relativement rares ont été prononcées par le Sauveur en nombre beaucoup plus grand et ont servi do thème à tel ou tel de ses entretiens.

Les antithèses de l'esprit et do la chair ^, do la lumière et des ténèbres 2, de la vie et de la mort ^ sont familières à l'apôtre saint Paul. Sous sa plume, la chair figure très habituellement l'homme naturel, et l'esprit, l'homme régénéré ; les ténèbres et la mort symbolisent l'état du pécheur ; la lumière et la vie, celui du chrétien. A comparer les documents, le quatrième évangéliste

1 Cf. ci-dessus, p. 181, note 3.

* Rom., XIII, 12; I Cor., iv, 5; II Cor., iv, 6; vi, 14; Éph., v, 8-14; Col., I, 12; I Thess., v, 4, 5; Hébr., vi, 6; x, 32. Cf. Act., xin, 47; XXVI, 18; I Pierre, ii, 9.

' Rom., VI, 10-14; viii, 10; Gai., Il, 19; Éph., ii, 1, 5; v, 14; Col., II, 13; m, 3. Cf. I Pierre, ii, 24; iv, 6, etc.

emploie donc un symbolisme beaucoup moins net et beaucoup moins riche que le grand Apôtre. II est cependant venu bien après lui et il en a connu les écrits. Dès lors, l'infériorité de son symbolisme paraît bien en garantir l'authenticité. S'il créait lui-même ses discours, s'il était l'allégoriste de parti pris qu'on suppose, n'aurait-il pas dépassé les tentatives de saint Paul? N'aurait-il ))as à tout le moins copii* à fond son modèle ?

D'ailleurs, sur le point qui nous occupe, saint Paul n'a pas été un créateur. Les antithèses qu'il développe se retrouvent dans les Évangiles synoptiques, et ces Évangiles, bien que rédigés après les Epîtres paulines, leur sont néanmoins antérieurs par leurs éléments. Tout porte à croire que l'Apôtre n'a fait que suivre l'exemple donné par le Sauveur et transmis par la tradition qui circulait dans l'Église. Le fait qu'il développe avec tant d'abondance et place dans un si haut relief les idées et les images en question, tend simplement à montrer que l'enseignement du Christ dont il dépend avait une précision et une richesse bien supérieures à ce que laissent deviner les Synoptiques, et pareilles à ce que révèle l'Évangile de saint ,Tean.

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