‹ La valeur historique du quatrième ÉvangileChapitre 25 sur 50 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

RAPPORT DES IDÉES JOHANNIQUES AVEC LES IDÉES ET LES FAITS POSTÉRIEURS A JÉSUS

La question qui intéresse le plus intimement l'authenticité des discours johanniques est bien celle ô.n rapport entre les idées qui sont attribuées au Christ dans notre document et celles que le Christ de l'histoire a pu avoir dans la réalité.

Si Tauteur a composé librement ses discours, comme il ne les a aucunement modelés sur ceux des Synoptiques, il est à croire qu'il les a pénétrés des tendances et des préoccupations propres à un théologien mystique de son temps. C'est ce que prétendent, en effet, les critiques symbolistes.

A leur sens, les discours johanniques reflètent d'abord l'histoire du mouvement chrétien accompli depuis les temps évangéliques jusqu'à l'auteur. Ils décrivent les relations extérieures de V Eglise avec le monde romain et le monde juif, à la fin du premier siècle. Ils représentent ses institutions et sa vie intime. Ils attestent sa conception récente du royaume do Dieu. Enfin, ils mettent en lumière son idée du Christ, élaborée en sa forme définitive.

Ce dernier point fera l'objet d'un chapitre spécinl. Examinons d'abord les premiers.

§ I. — Les discours johanniques font-ils allusion

à l'histoire du mouvement chrétien durant

le premier siècle ?

En étudiant la partie narrative du quatrième Evangile, nous avons vu comment M. Loisy s'efforce d'y

relever les détails qui pourraient se rapporter aux événements accomplis depuis la mort du Sauveur.

La manifestation de Jésus en Samarie lui paraît anticiper les conversions samaritaines réalisées seu- If^ment par les apôtres et racontées au livre des Actes ^. L'aveugle-né qu'expulsent les pharisiens figure le christianisme naissant excommunié de la synagogue -. Les deux foules qui sont censées précéder et suivre le Christ, à son entrée dans Jérusalem, symbolisent les conversions que l'on verra plus tard s'accomplir dans le judaïsme palestinien et dans le judaïsme dispersé^. L'évangélisation des Gentils se trouve représentée à l'avance dans l'histoire du fils de l'officier royal ^, et dans le trait du Christ sortant du temple et se dérobant aux Juifs pour aller à l'aveugle-né ^. Pierre, Marthe, sont des types du judéo-christianisme ®; le bien-aimé, Lazare, Marie de Béthanie, Marie de Magdala, des types de rhelléno-christianisme'. Enfin l'épisode de l'onction, celui de l'entrée dans la ville sainte, le détail concernant Judas et sa troupe renversés devant Jésus de Nazareth, sont autant de tableaux prophétiques, peignant le triomphe de l'Évangile dans le monde s.

Toutes ces interprétations nous ont paru extrêmement suspectes, inspirées par le parti pris, dépourvues de fondement sérieux. Cela ne rend pas à l'avance vraisemblables les allusions historiques que l'on signale également dans les discours.

Ces prétendues allusions visent, d'une façon géné-

* Cf. ci-dessus, p. 16.

■ Voir 1. 1, p. 98.

^ Voir t. I, p 415.

* Voir t. I, p. 201 sq.

^ Voir t. I, p. 80.

° Voir t. I, p. 112, 45G, 479, 582; IJoriglne du quatr. Évang., p. 360 sq.

' Voir t. I, p. 112, 114, 330, 388, 456, 582 ; op. cit., p. 342. sq. « Voir t. I. p. 385 sq., 405 sq., 471, 475.

ALLUSIONS A l'hISTOIRE DU l" SIÈCLE 201

raie, la destinée des apôtres et celle de la synagogue juive.

Aux apôtres Jésus déclare : « Vous êtes mes témoin, parce que vous êtes depuis le commencement avec moi ^. » L'auteur, insinue M. Loisy, « parait anticiper sur la marche des événements en parlant de témoignage apostolique à un moment où les apôtres sont encore incapables de professer leur foi; » « il transporte en même temps le passé dans le présent en se comptant lui-même parmi les témoins apostoliques. Les témoins que TEsprit suscite maintenant à Jésus se préexistaient en quelque façon dans les premiers disciples... Jésus, s'adressant à ses apôtres, parle aux prédicateurs contemporains de l'évangéliste ^. »

« Celui qui croit en moi, dit encore Jésus, fera aussi les œuvres que je fais, et il en fera de plus grandes. Car je vais près du Père, et quoi que vous demandiez en mon nom, je le ferai, afin que le Père soit glorifié dans le Fils ^. » Par cette déclaration l'évangéliste viserait les prodiges accomplis par les apôtres et les succès do leur prédication. « L'âge apostolique n'a pas manqué de miracles ; toutes les manifestations extérieures de l'Esprit sont dos prodiges qui n'avaient pas accompagné la prédication du Christ. C'est donc la naissance, le développement, la vie entière de l'Eglise qui sont présentés comme faisant suite à l'Evangile et comme le dépassant ''. »

A la fin de l'épisode de la Samaritaine, le Sauveur fait entrevoir aux apôtres leurs travaux futurs de mission : « Je vous ai envoyés moissonner ce que vous n'aviez pas eu la peine de semer ; d'autres ont eu la peine, etvous êtes entrés dans leur labour^. «C'est Jésus,

' Jean, xv, 27.

' Loisy, Le quatr. Éuang., p. 774-775.

' Jean, xiv, 12.

* Loisy, op. cit., p. 749.

' Jean, iv, 38.

dit M. Loisy, qui est ici « le semeur, qui a eu la peine, et dont on oppose le labeur à la facilité relative du ministère évangélique dans les temps qui ont suivi. Il est probable que cette facilité n'eût point paru si grande aux environs de l'an 70, et l'on peut se demander si les moissonneurs ne sont pas plutôt les prédicateurs évangéliques de la seconde ou de la troisième génération, les anciens apôtres ayant exercé relativement à ceux-ci le rôle de semeurs et se trouvant associés à Jésus ^. »

Enfin, le Sauveur est censé prédire aux apôtres les persécutions qui les attendent. « Ils vous excluront des. synagogues, leur dit-il ; le temps vient môme où quiconque vous fera mourir croira rendre hommage à Dieu 2. » Et à Pierre : « Là où je vais, tu ne peux maintenant me suivre ; mais tu me suivras plus tard ^. » « Lorsque tu étais jeune, tu te ceignais toimême et tu allais où tu voulais ; mais quand tu seras vieux, tu étendras les mains, un autre te ceindra et te mènera où tu ne veux pas ^. » Autant de prédictions qui seraient simplement calquées sur les faits accomplis.

Jésus se référerait de même aux événements qui ont signalé l'histoire du peuple juif au cours du premier siècle, et en particulier à la scission qui s'est opérée, au point de vue religieux, entre l'Église chrétienne et la synagogue. Il dit aux Juifs : « Vous me chercherez, et vous ne me trouverez pas, et vous ne pourrez pas venir où je serai ^. » Ce que l'évangéliste mettrait ici en relief, « c'est l'impuissance des Juifs à trouver le libérateur qu'il leur faudrait ^, » et il aurait en vue « la

* Loisy, Le (/wa/r. Éçang., p. 366. U. Weiisàcker, Apostol. Zeit. p. 518.

- Jean, xvi, 2.

' xrii, 36

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