‹ La valeur historique du quatrième ÉvangileChapitre 26 sur 50 · XXI · texte numérisé non relu

XXI

" Loisy, op.'cil.,jp. 517

ALLUSIONS A l'hISTOIRE DU I^^ SIÈCLE 203

torrible situation qui s'est dénouée par la destruction de Jérusalem en l'an 70 ^. »

Il ordonne au paralytique d'emporter son lit le jour du sabbat - : cola signifierait l'affranchissement de l'Église chrétienne à l'égard de la Loi, et par conséquent supposerait résolue la question des observances légales 2. La parole à la Samaritaine sm* le nouveau culte en esprit et en vérité * contiendrait pareillement « une vue de philosophie religieuse qui, telle qu'elle est conçue et exprimée, appartient à l'évangéliste : » on n'a pu supposer abrogée par Jésus la localisation du culte public à Jérusalem « qu'à une époque et dans un milieu où la question de la loi mosaïque et de son obligation n'existait plus depuis longtemps ^. »

La simple énumération de ces textes montre combien sont peu précises et peu caractéristiques les allusions que l'on signale ; et un coup d'œil sur les interprétations proposées suffit pour juger à quel point elles s'ont excessivee et arbitraires.

Le Christ johannique fait entrevoir à ses apôtres la mission qui leur est destinée, les œuvres qu'ils doivent accomplir, les épreuves qui les attendent. Mais on trouve des annonces semblables dans les discours du (Ihrist synoptique ^. Or, on ne peut nier l'authen-

2 Jean, v, 8, 10.

' Loisy, op. cit., p. 394, 398, 504. Cf. Weizsacker, Apostol. Zeà., p. 521; J. Réville, Le quatr, Évang., p. 165-166. Voir t. i, p. 240.

^ Jean, iv, 21, 23.

^ Loisy, op. cit., p. 358. (;f. Weizsacker, Apostol. Zeit., p. 520 Renan, L'Église chrétienne, p. 76 ; Jiilicher, Einleit., p. 357 Wernle, Anj. Relig., p. 442, 446 ; Srhmiedel, art. John, col. 2531 J. Réville, Le quatr. Évang., p. 195 sq.; Wrede, Charakler und Tcndenz, p. 26-27; von Soden, Urchristl. Lit., p. 206, 225.

« Marc, i,17;Matth., iv,19; Luc, v,G-10; MatUi.,.\vi,18; .\v,24 :

ticité de ces déclarations qu'en refusant systématiquement à Jésus toute prévision de l'avenir et en le supposant convaincu de l'avènement immédiat du royaume. Ces théories, basées avant tout sur le préjugé rationaliste, sont inconciliables avec les garanties particulières d'historicité qu'offrent nos documents et avec la portée la plus sûre des textes examinés sans parti pris ^. L'authenticité des prédictions synoptiques rend donc positivement vraisemblables celles des déclarations johanniques analogues.

M. Loisy force manifestement la portée de plusieurs textes, afin d'y trouver une allusion à des faits plus précis. Il trouve que les moissonneurs dont parle Jésus, dans l'épisode de la Samaritaine, doivent être les prédicateurs de la seconde ou de la troisième génération chrétienne. Cela serait assez étrange. Le Sauveur parle directement à ses disciples, c'est-à-dire à ses apôtres : ce sont eux qui reçoivent de lui la mission de moissonner ce que d'autres ont semé; et à leur égard la comparaison se comprend pleinement : le succès de leur prédication n'a-t-il pas été merveilleux ? et n'a-t-il pas été très réellement préparé par les mérites, les labeurs et les souffrances du Christ ?

C'est exagérer également le sens de la parole adressée à Pierre que d'y voir une prophétie symbolique où seraient figurées les circonstances dans lesquelles périt le prince des apôtres. M. Loisy voit signifié par les bras étendus le crucifiement, et par la ceinture « les liens qui attachent le supplicié à la croix ^. » Or, il

« Je ne suis envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël. » Loisy, Les Évang. syn., t. i, p. 230 : « Il est sous-entendu que d'autres seront envoyés plus tard aux Gentils. » Marc, viii, 3'i, 35 — Matth., XVI, 24,"25 = Luc, ix, 23, 24; Matth., x, 17, 18, 21, 28, 38-39 = Luc, XIV, 27; xii, 4, 11; Marc, xiii, 9-13 = Matth., xxiv, 9-13 = Luc, XXI, 12-19.

* Cf. Les théories de M. Loisy, p. 288 sq.; Jésus Messie, 4<= édit., p. 451-459.

* Loisy, Le qiiatr. lù'ang., p. 944.

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est invraisemblable que l'extension des mains, si elle marque le crucifiement, ait été mentionnée avant l'enchaînement du prisonnier et avant son transfert au lieu du supplice.

A interpréter le texte sans parti pris, on voit beaucoup plutôt, dans les bras étendus, le vieillard qui s'abandonne, dans la ceinture imposée par l'étranger, les chames du prisonnier que l'on conduit de force au juge ^. S'il en est ainsi, le martyre de Pierre n'est signifié ici, comme dans l'entretien du Cénacle -, que d'une façon générale et discrète, et la prédiction est tout à fait en harmonie avec celles du Christ synoptique, invitant ses disciples à partager son calice et à porter leur croix après lui ^.

Pour en venir aux déclarations qui viseraient l'avenir réservé à la synagogue, à supposer que la parole : « Vous me chercherez et vous ne me trouverez pas *, » vise l'abandon et le désespoir des Juifs lors de la grande catastrophe palestinienne, elle se comprendrait bien de la part de Jésus comme une allusion

1 Cf. B. Weiss, Joh. Evang., p. 538.

'•' Jean, xiii, 36.

' Mallh., X, 38; XVI, 2'i; Marc, viii, 34; Luc, ix, 23; Marc, x, 30 = Matth., XX, 23.

M. Loisy remarque que révangéliste fait à diverses reprises parler Jésus au passé : Jean, xiv, 25; xvi, 4; xvii, 4-5; et il y voit un indice que l'évangéliste met plutôt en scène le Christ glorifié que le Christ de l'histoire. Cela n'est pas justifié. Le- langage que tient le Sauveur se comprend très bien de sa part à la fin de sa vie, au moment de passer de ce monde à son Père : très légitimement il peut envisager son œuvre de glorification du Père comme accomplie, parce que déjà il l'a fait connaître à ses disciples (xvii, 6) et que son sacrifice, destiné à consommer cette glorification, est en train dose réaliser (xii, 28; xiii, 31; xvii, 1, 19); de même, ce qu'il a dit i ses apôtres durant sa vie mortelle, ce qu'il vient de leur dire encore à l'instant (cf. xiv, 29-30; xv, 11, 15, 20; xvi, 1, 12, 25, 33), peut êlre considéré comme chose passée eu égard à cette heure imuiirienle où il auia disparu du milieu d'eux.

■' Jean, vu, 34.

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prophétique analogue à celles qui se rencontrent dans les trois premiers Evangiles ^.

Que le paralytique symbolise la communauté chrétienne, et l'ordre que lui donne Jésus, l'abolition de la loi du sabbat, c'est, nous l'avons vu ^, une supposition sans fondement.

Il est sans doute plus exact que la déclaration faite à la Samaritaine vise la situation de l'Eglise séparée do la synagogue, au point de vue du culte religieux : le culte nouveau, en esprit et en vérité, n'est localisé ni à Jérusalem, ni au Garizim. Mais pourquoi Jésus n'aurait-il pu, dans la circonstance et sous la forme que relate le quatrième Évangile, faire entrevoir cet avenir?

On reconnaît que le Sauveur « a réalisé les principes et préparé les conditions » d'où cette déclaration a pu être déduite ^. En effet, on voit le Christ synoptique insister sur le caractère intérieur de la prière et du culte à rendre à Dieu *, comme sur la destination universelle de l'Évangile qui prêche cette doctrine ^. Il n'est pas moins certain que le Sauveur a prévu la ruine définitive de Jérusalem et très spécialement celle du temple ^. L'annonce du culte universel, spi-

1 Cf. Marc, xiii, 6, 21-22 = Matth., xxiv, 5, 11, 23-26; Luc, xxi, 8; Matth., xxiii, 37-38 = Luc, xiii, 34-35, 25, 27; xix, 42-44.

" Au t. I, p. 240 sq.

3 Loisy, Le quatr. Évang., p. 358. Ci. Strauss et Renan, cités cidessiis, p. 178, note 6.

* Cf. ci-dessus, p. 178.

' Matth., VIII, 11; Luc, xiii, 29; Marc, xiv, 9= Matth., xxvi, 13; XI, 27 = Luc, x, 22; Matth., xxviii, 18; Marc, xvi, 15; Luc, XXIV, 47; Marc, xiii, 10 = Matth., xxiv, 14. ' " Marc, xiii, 2, 30 = Matth., xxiv, 2, 34 = Luc, xxi, 6, 32; Matth., xxiii, 33-39 = Luc, xi, 50-51 ; Marc, xii, 9 = Matth.,xxi,41 = Luc, XX, 16; Matth., xxii, 7; Luc, xiii, 34, 35; xix, 41-44 ;xxiii, 28-31. L'authenticité de cette prédiction est reconnue de Renan, Vie de Jésus, p. 351, 355, 366, 367; L'Antéchrist, 1873, p. 259, 292; H. J. Holtzmann, Die Synoptiker, p. 96; O. Holtzmann, Leben Jesu, p. 123; Wernle, Anf. Relig., p. 370; Schmiedel, art. Gospels,

RELATIONS EXTÉRIEURES DE l'ÉGLISE 207

rituel et intérieur, telle que nous la trouvons dans notre passage, est donc en harmonie avec son attitude et ses déclarations les plus authentiques. Cela autorise à croire que notre auteur reproduit une sentence qui appartient réellement à Jésus.

Pas plus que les Synoptiques, le quatrième Evangile ne paraît donc dépendre des événements accomplis dans le cours du premier siècle.

Reflète-t-il davantage la vie de l'Église autour de Tan 100, et d'abord sa vie extérieure, ou ses rapports avec l'empire romain et la synagogue juive?

^ II. —Le quatrième Évangile reflète t-il les

rapports de l'Église de la fin du premier siècle

avec l'empire romain et la synagogue juive ?

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