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CHAPITRE PREMIER LE CADRE HISTORIQUE DES DISCOURS JOHANNIQUES

Ce qui frappe, dans les discours du quatrième Évangile, quand on les considère indépendamment de toute comparaison avec la relation des trois premiers, c'est qu'ils se présentent dans un cadre qui a les meilleures apparences de Thistoire. Ils sont intimement mêlés au récit, reliés soit aux faits les plus importants, soit à des épisodes spéciaux de la vie de Jésus. Bien plus, on les voit entrecoupés d'incidents extrêmement naturels, de reparties animées, d'interruptions prises sur le vif. On a l'impression d'entretiens bien réels.

Est-ce un trompe-l'œil, et, sous ces dehors d'histoire, n'y a-t-il au fond qu'une composition imaginaire?

M. Loisy, après Strauss et nombre d'autres critiques, le prétend. D'un côté, le rattachement des discours aux narrations lui paraît s'expliquer par cette raison que les récits sont, en effet, conçus par l'évangéliste comme « symboles directs et signes expressifs des réalités spirituelles » exposées dans les discours, et les discours comme « illustration et complément des récits, )) « explication d<^ leur sens j)r()fond, » si bien que« faits et discours se tiennent dans l'œuvre johannique, » la doctrine entrant dans les récits et les récits faisant partie de la doctrine, par une véritable compénétration de l'enseignement et de l'histoire ^.

D'autre part, les « incidents qui se produisent pen-

1 Loisy, Le quatr. Évang., p. 45, 76. Cité, t. i, p. 3. Cf. Strauss, Nouv. vie de Jésus, 1. 1, p. 343 sq ; Schmiedel, art. John, col. 2527 sq. ; J. Réville, Le quatr. Evang., p. 301, 334, 340; Wrede, Charakter und Tendenz, p. 5.

dant les instructions du Sauveur, à savoir les interruptions, les questions, les murmures, les disputes entre les assistants, ne sont » d'après lui « qu'un procédé littéraire pour animer et faciliter le développement des thèses johanniques ^. » L'évangéliste a conçu lui-même le type du vrai disciple, du croyant parfait; il le réalise autant qu'il est en lui; il entre dans ce personnage, qui est le témoin de toute la doctrine, comme de tous les faits symboliques, exposés dans le quatrième Évangile. « A cette hauteur de contemplation mystique, il ne discerne pas ce que le Christ historique a dit et fait, de ce que lui-même fait dire et faire à son Christ ; il voit comme réels les discours qu'il lui prête et les signes où il incarne la doctrine des discours; il les voit et il y assiste dans ce disciple idéal qui ne se distingue plus de lui-même -. «

Mais, pour ce qui est de la première assertion, notre étude antérieure nous a montré que les récits johanniques, même ceux qui se trouvent reliés à une parole symbolique, ne sont pas à prendre pour de pures allégories. Nulle part nous n'avons trouvé de récit qui servirait de commentaire à une sentence, sans égard à la réalité de l'histoire. Gela nous garantit que l'auteur n'a pas conçu parallèlement ses discours comme explication du sens profond censé caché dans les narrations. Par conséquent, le rattachement des discours aux faits n'a pu être motivé par l'intention symbolique que l'on suppose.

La seconde assertion montre qu'on ne peut s'empêcher de reconnaître la façon extrêmement vivante dont les incidents sont mêlés aux entretiens. Pour expliquer ce caractère de vie, sans admettre l'historicité des relations, on est contraint de supposer à l'évangéliste un tempérament mystique extraordinaire et

1 Loisy, Le quatr. Évang., p. 80.

' Id., ibid., p. 891.

une puissance d'imagination si étonnante qu'elle ne lui aurait pas permis de discerner nettement, dans ses méditations religieuses, l'idéal du réel : si vivante est sa description, si peu suspect d'imposture son procédé, qu'il a dû voir les choses, entendre les paroles, en esprit, et rapporter le tout de bonne foi, sans pour ainsi dire se douter que ces entretiens étaient le produit de son imagination.

Or, cette supposition est en contradiction véritable avec les caractères de l'œuvre johanniquo qu'il nous a été donné de constater. Le quatrième évangéliste n'a rien du voyant absorbé dans sa contemplation et incapable de distinguer entre l'objet de sa spéculation intime et le fait extérieur. Rappelons-nous seulement la multitude et la variété de ses indications géographiques, historiques, à la fois très précises, très concrètes et très exactes : elles ne permettent pas de songer à un visionnaire indifférent au monde réel et à l'histoire.

Ainsi, l'explication symbolique ne rend raison ni de la façon étroite dont les discours johanniques sont rattachés aux récits, ni de la vie remarquable qui caractérise les incidents divers qui s'y trouvent mêlés. Ce double fait ne s'explique pas mieux par l'hypothèse, dont nos observations antérieures ont démontré l'impossibilité, d'une composition artificielle et romanesque. Ne faut-il pas y voir, dès lors, un indice nettement favorable à leur propre historicité?

Pour en juger en meilleure connaissance de cause, examinons nos divers discours au double point do vue en question ^.

1 Nous laisserons en dehoi-s de notre examen les entretiens qui sont si étroitement mêlés aux récits qu'ils en sont inséparables et ont dû être étudiés avec les récits eux-mêmes, dans notre première partie : tels les témoignages de Jean-Baptiste, les paroles de Jésus à ses premiers disciples, les sentences prononcées à l'occasion de ses miracles, do l'expulsion des vendeurs, de l'entrée à Jérusalem et dans les épisodes des derniers jours.

I, Entretien avec Nicodème

L'entretien de Jésus avec Nicodème, après l'expulsion des vendeurs du temple, est ainsi introduit : « Il y avait un homme, parmi les pharisiens, nommé Nicodème, magistrat des Juifs. Il vint le trouver de nuit et lui dit : Rabbi, nous savons que tu es venu de la part de Dieu comme maître ; car nul ne peut faire ces miracles que tu fais, si Dieu n'est avec lui ^. »

Ce prélude a tout l'aspect d'une introduction historique. L'interlocuteur de Jésus est désigné par ses nom et qualité de la manière la plus précise ; la circonstance du temps auquel eut lieu sa démarche est indiquée avec soin; la démarche elle-même paraît motivée par les événements qui précèdent : dès ses premiers mots, Nicodème fait allusion aux miracles que le Sauveur vient d'accomplir et dont il a été question dans l'épilogue de l'expulsion des vendeurs 2,

A en croire cependant M. Loisy, l'épisode n'aurait qu'une portée symbolique : il serait composé à l'aide de traits empruntés aux récits synoptiques et en vue d'une idée à figurer.

« Le colloque de Jésus avec Nicodème, dit-il à la suite de M. H. Holtzmann, est le pendant johannique de ce qu'on lit dans les premiers Evangiles ^ touchant le magistrat qui demande au Christ ce qu'il fallait faire pour posséder la vie éternelle ^. » « La question de la vie éternelle est sous-entendue dans Jean, m, 2. Dans Luc, xviii, 18, celui qui interroge le Sauveur est dit à'pxwv, comme Nicodème. L'incapacité de celui-ci à comprendre le mystère du salut correspond à l'attitude

1 Jean, m, 1-2.

» II, 23; cf. IV, 45.

> Cf. Marc, x, 17.

* Loisy, Le quatr. Évang., p. 303. Cf. H. J. Holtzmann, Evang. Joh., p. 70.

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