‹ La valeur historique du quatrième ÉvangileChapitre 4 sur 50 · ENTRETIEN AVEC NICODÈME · texte numérisé non relu

ENTRETIEN AVEC NICODÈME

du chef synoptique devant les exigences morales de rÉvangile ^, Ce qui est dit de Torigine céleste de Jésus ^ est la contre-partie » du refus que le Sauveur oppose au titre de « bon Maître ^ » qu'on lui donne, en alléguant que « Dieu seul est bon *. »

D'autre part, le personnage mis en scène parle quatrième évangéliste serait entièrement figuratif, et figuratifs également le motif qui provoquesa démarche, comme la circonstance de temps qui lui est assignée.

« Nicodème, dit-il, est le type des croyants imparfaits qui veulent bien reconnaître en Jésus, à cause de ses miracles, un docteur envoyé de Dieu, mais à qui la proposition de l'Evangile spirituel parait d'abord une énigme indéchiffrable ^. » « En tant que type de croyant vulgaire, incapable de s'élever à l'intelligence des choses spirituelles, il ne difTère pas beaucoup de la masse des docteurs israélites, et la nuit qui recouvre son entrevue avec Jésus figure assez bien les ténèbres qui enveloppent le judaïsme des pharisiens ^. »

Enfin, s'il est question de miracles qui excitent la foi des Hiérosolymitains, sans que néanmoins Jésus se fie à eux, parce qu'il connaissait leurs dispositions foncières, « ce trait peint beaucoup moins les rapports historiques de Jésus avec ses auditeurs qu'il ne définit la situation générale du judaïsme à l'égard du Messie qui lui était donné '. »

1 Marc, X, 22; Matth., xix, 22; Luc, xviii, 23.

* Jean, m, 13.

3 Marc, X, 18; Luc, xviii, 19; cf. Matth., xix, 17.

* Loisy, Le quatr. Évang., p. 303, note 1.

" Id., ibid., p. 304. Cf. H. J. Holtzmann, Evang. Joh., p. 71 ; Schmiedel, art. John, col. 2540 ; J. Réville, Le quatr. Évang., p. 142, note 1 : " Est-ce un personnage historique ? La question n'est pas susceptible d'une solution positive. Il reparaît vu, 50, et xix, 39, très impressionné par Jésus, mais incapable de saisir sa véritable nature. Il est un personnage type. »

° Id., ibid., p. 328.

' Id., ibid., p. 301.

Mais, tout d'abord, le rapprochement que Ton prétend établir entre notre épisode et le récit analogue des Synoptiques est bien arbitraire. Dans les premiers Évangiles, c'est un homme riche qui interroge Jésus sur le moyen d'acquérir la vie éternelle ; l'idée de richesse est un élément essentiel du récit : c'est parce que son interlocuteur est fortuné que le Sauveur lui parle de renoncer à tout pour le suivre; et c'est parce que l'homme est attaché à ses biens qu'il refuse la condition imposée par le Maître et se retire; aussi la conclusion naturelle de l'épisode est-elle la réflexion de Jésus sur la difficulté pour les riches d'atteindre au royaume des cieux ; la certitude au contraire de l'obtenir, pour les apôtres qui le suivent après avoir tout quitté. Or, cette idée fondamentale est totalement absente de l'épisode johannique.

Les autres rapports signalés sont des plus secondaires et, pour la plupart, n'existent même pas en réalité. On ne voit pas que Nicodème pose d'interrogation au Sauveur sur le moyen d'obtenir l'éternelle vie ; il ne récuse point les conditions imposées, ni ne se retire pour les trouver trop onéreuses. Que la parole du Christ johannique sur le« Fils de l'homme descendu du ciel » soit la contre-partie de la sentence synoptique : « Personne n'est bon que Dieu seul, » il faut une trop grande bonne volonté pour l'admettre.

La qualité de « chef », donnée à Nicodème, répond à celle du riche dans l'épisode synoptique : mais ce n'était pas là un titre exceptionnel, comme en témoignent les premiers Évangiles eux-mêmes ^; ce rapport est insuffisant pour qu'on voie dans notre récit une transposition des récits antérieurs, alors que tous les autres traits, et les plus ceiractéristiques, sont si visiblement divergents.

» Matth., IX, 18 = Luc, viii, 41; xiv, 1. Cf. Luc, xxiii, 13, 35; XXIV, 20;Act., III, 17; IV, 5, 8; Jean, vu, 26, 48; xii, 42.

ENTRETIEN AVEC NIGODÈME 11.

Nicodème est- il un personnage figuratif? Admettons qu'il se montre croyant imparfait. Ce qui est certain, c'est qu'il n'est pas conçu idéalement par l'évangéliste comme type d'une catégorie. Autour du Sauveur, il devait y avoir, et il y avait, en effet, des notables et des lettrés qui inclinaient à croire en lui et se sentaient bien disposés à son égard, sans oser cependant encore se déclarer ouvertement ses partisans.

Le quatrième évangéliste y fait allusion ^. Son témoignage s'accorde avec celui de saint Luc, qui montre des pharisiens influents recevant Jésus à leur table 2. De son côté, le livre des Actes nous présente, en la personne de Gamaliel, un docteur de la Loi, membre du sanhédrin, qui, en plein conseil, quoique d'une façon détournée, prend la défense des prédicateurs de l'Évangile ^. Ailleurs, ce même livre des Actes -nous parle de pharisiens ralliés à la foi chrétienne dès les premiers jours de l'Eglise '': or, il est tout à fait à croire que ce mouvement favorable n'avait pas commencé seulement après la mort du Sauveur; de son vivant déjà, comme l'attestent les Evangiles, un certain nombre avaient dû se rapprocher de lui et se sentir inclinés à devenir ses disciples. Le personnage de Nicodème, tel qu'il figure en noire épisode, est donc dans la vraisemblance de l'histoire.

La façon dont il est présenté en doux autres endroits du livre garantit positivement son individualité réelle. Lors de la fête des Tabernacles, des satellites ont reçu du sanhédrin mission de s'emparer do Jésus; ils reviennent sans avoir osé le faire; les chefs des pi'Otres et les pharisiens s'en irritent ; Nicodème se risque à objecter : « Est-ce que notre Loi condamne un homme avant do

' Jean, xii, 42.

- Luc, VII, 36 ; xi, 37 ; xiv, 1.

3 Act., V, 3'..

* Act., XV, 5.

l'avoir entendu et appris de lui ce qu'il fait ^? » On ne comprendrait guère que l'évangéliste ait imaginé cette intervention discrète d'un sanhédriste pour caractériser le type du croyant imparfait. La réflexion de Nicodème est celle d'un pharisien bien authentique, mais qui n'a point épousé la haine aveugle de ses collègues et désapprouve leurs mesures de persécution contre Jésus, sans laisser néanmoins de demeurer fidèle à son parti et de garder sa situation.

Dans le récit de la sépulture du Christ, Nicodème figure en compagnie de Joseph d'Arimathie, sous des traits- qui, dans l'ensemble et pour la signification, sont exactement semblables à ceux de son compagnon^. Si l'évangéliste n'avait pas conservé le personnage synoptique, en maintenant sa physionomie intacte, on aurait eu beau jeu pour déclarer que notre auteur lui avait substitué un type idéal. Mais l'écrivain garde Joseph d'Arimathie et il lui adjoint Nicodème. Or, il est invraisemblable que des deux personnages ainsi associés l'un soit réel, l'autre symbolique. La mention de Nicodème doit être faite, comme celle de son collègue, sur le terrain de l'histoire. Le Talmud nous le savons, connaît parmi les disciples de Jésus un personnage de ce nom, et il le regarde si bien comme réel qu'il mentionne jusqu'à son premier nom juif de Buni ^.

L'interlocuteur de Jésus n'étant pas un symbole, le fait qu'il vient trouver le Sauveur de nuit ne peut avoir lasignification allégorique qu'on prétend. Cette circonstance est d'ailleurs rappelée dans les deux autres passages où il entre en scène : or il est clair que, dans cee deux endroits, la mention a simplement pour but d'indiquer qu'il était, en secret, quoique non ouvertement, favorable au Christ.

> Jean, vu, 50.

» Voir t. I, p. 578.

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