L^IDÉE DV VERBE
semble que, sauf le nom, elle la contient en réalité. Elle en a manifestement les éléments essentiels : l'idée de la préexistence en Dieu, celle d'une participation à Tceuvre créatrice, celle d'une relation étroite avec la divine Sagesse. Paul, avoue le critique, « en vient à identifier plus ou moins le Christ à la Sagesse éternelle, lui attribuant une fonction cosmique ^. » L'identification expresse avec le Logos n'est donc plus qu'une affaire de vocabulaire.
Renan en convenait. « La croyance que Jésus était le Logos de la théologie alexandrine, dit-il, dut se présenter de bonne heure et d'une façon très logique... La doctrine de l'Épitre aux Colossiens a de grandes analogies avec celle du quatrième Évangile ^. » « Dans les derniers (ki'its » de Paul on rencontre « une théorie du Christ, conçu comme une sorte de personne divine, théorie fort analogue à celle du Logos, qui, plus tard, trouvera sa forme définitive dans les écrits attribués à Jean... Les écrits antérieurs et certainement authentiques de Paul contiennent le germe de ce langage nouveau ^. » « Les formules les plus avancées que nous iiouvons dans l'Épître aux Colossiens existent déjà en germe dans les Epitres plus anciennes ■*. »
A son tour, M. Harnack, au sujet de la formule joliannique : « Le Logos est Jésus-Christ, » s'exprime ainsi : « Cette formule étonnante... n'avait-elle pas
autre chose que sa préexistence à l'universalité des êtres créés, puisqu'il est dit, aussitôt après, qu'il est lui-même médiateur et auteur de la création (16-17; cf. I Cor., vin, 6). — Sur l'homme céleste dans L'hilon, voir Bréhier, op. cit., p. 121-125.
• Loisy, V Évangile et l' Église, 2" éd., p. 26-27. Cf. Le^ Évang. syn., t. I, p. 194 : « Dans l'Epître aux Colossiens, ce Christ a un rôle cosmique et n'est pas seulement l'antitype d'Adam, il est le médiateur entre Dieu et le monde comme entre Dieu et l'homme, il est le créateur aussi bien que le rédempteur. »
- Renan, Vie de Jésus, p. 479-480. „- ^ Id., L'Antéchrist, p. 76, 77.
* Id., Saint Paul, p. 275. , ,
DE
324 LE CHRIST JOHAKNIQUE
été prépai'ée, amenée même par les spéculations messianiques de Paul et des autres écrivains de la première période ^? »
Pris tel quel, le langage de saint Paul, au point de vue qui nous occupe, est hautement significatif. L'apôtre écrit, dans la première génération chrétienne, à une époque où vivent encore les disciples directs de Jésus ; il est en relation avec ces témoins immédiats, et l'on ne voit pas que, sur cette question essentielle de la personne du Christ, il ait songé à s'écarter le moins du monde de leur appréciation; l'on ne conçoit même pas qu'il ait pu en parler dans les termes où il le fait sans se sentir en communion d'idées avec eux. Les chrétientés auxquelles il écrit sont d'ailleurs en commerce intime avec les Églises fondées et enseignées par les apôtres. Bien plus, il est telle de ces chrétientés, comme l'Eglise de Rome, qu'il n'a pas encore visitée, au moment où il écrit, et qui ne tient pas la foi de luimême.
Or, à toutes ces Églises il présente son idée du Christ ouvertement, franchement, non comme une théorie nouvelle et qui lui serait propre, mais comme une croyance reçue, à laquelle on peut faire allusion d'une manière très simple et sans ombre de difficulté -. Gela suppose que l'idée présentée est en harmonie manifeste avec la foi traditionnelle, qu'elle cadre par conséquent avec les souvenirs gardés par les propres témoins des œuvres et des enseignements du Sauveur.
Mais, si saint Paul a pu, d'accord avec la foi dos apôtres, enseigner le Christ préexistant, collaborateur à l'oeuvre créatrice et image visible de Dieu, l'identification de Jésus avec le Logos correspond elle-même à l'impression que Jésus a faite sur les disciples; il doit y avoir une véritable proportion entre la définition
* Harnack, Da$ Wesen des Christentums, p. 127.
* Cf. Jésus Messie, p. 360.
l'idée du verbe 325
tliéoloj^nquc (!<■ sa juTSonne et la réalité liistoriquo de sa manifestation.
Bien plus, l'on est conduit à penser, tant cette idée du Christ est étonnante au sein de sa génération contemporaine, que la théorie a ses racines dans les déclarations mêmes de Jésus. Le Sauveur a dû, de quelque manière, la provoquer par son attitude, la suggéycv par ses discours, de façon à en déposer, dans l'esprit de ses disciples, comme un germe qui n'aurait qu'à se développer normalement, sous l'influence de la réflexion et à la lumière du Saint-Esprit, pour s'épanouir au temps opportun.
De fait, le Christ des Évangiles synoptiques nous opparaît, dans ses actes et dans ses paroles, comme un mystérieux composé d'essence divine et de réalité humaine, à la fois vrai homme, participant do toute la nature de l'homme, et vrai Dieu, communiant par une partie supérieure de son être aux pouvoirs, aux attri- Ijiils, et à la nature de Dieu. Il est le Fils de Dieu, non seulement comme ayant avec Dieu, dans son humanité, les relations filiales les plus parfaites, et choisi pour être son lieutenant dans la présidence du royaume, mais comme engendré réellement de Dieu, en dehors do son humanité et antérieurement à son humanité. La traduction exacte do l'ensemble des déclarations du Christ se trouve bien dans la doctrine de sa divinité proprement dite et de sa préexistence éternelle : le Fils do Dieu a quitté le soin do son Père pour s'incarner dans le temps et so faire le Médiateurdes hommes ^.
i Cf. ibid., p. 267-337, 355-363, 465-480. — Dans les Évangiles synoptiques, Jésus annonce à maintes re[)rises qu'il viendra sur les nuées du ciel, dans la magnificence de Dieu et à la tète des anges, juger les vivants et les morts et inaugurer le royaume de Dieu. A ce sujet Strauss, Nouv. vie de Jésus, t. j, p. 309, fait cette réflexion très juste : « Ce n'est pas à un homme qu'auraient pu arriver les choses qu'il doit avoir ici prédites... De ces prophéties aux prétendus discours de Jésus sur la préexistence, la différence est des plus légères. »
VAL. UIST., T. II. — 19
326 LE CHRIST JOHANNIQUE
D'un autre côté, le Christ synoptique, comme le Christ johannique, semble aimer à se mettre en rapport avec la Sagesse dont parle les Écritures, à prendre son langage, à s'identifier en quelque manière avec elle. A l'exemple de la Sagesse, le Christ johannique crie à ceux qui ont soif de venir à lui et de boire ^; il donne à manger un pain mystérieux 2; il se proclame source de lumière ^ et de vie *. Ainsi, le Christ synoptique parait emprunter la prosopopée par laquelle, au livre des Proverbes, la Sagesse convoque les hommes à son banquet ^ ; comme elle, il invite à son école, lui, le Maître unique, en vantant la douceur de ses enseignements et la suavité de son joug ^; comme elle, il décrit le sort de ceux qui l'écoutent, et, à ceux qui se montrent rebelles, maintenant qu'il prêche sur leurs places publiques, déclare la malédiction qui les attend au dernier jour '^.
Mais si le Sauveur a ainsi insinué sa préexistence divine et son rapport avec la Sagesse éternelle, s'il s'est manifesté, à la fois, distinct de son Père, participant à ses privilèges et un avec lui, il s'est donc présenté équivalemment tel que le décrivent saint Paul et saint Jean. Son identification avec la Sagesse hy-
1 Jean, x, 37. Cf. Prov., ix, 5; Eccl., xv, 3; xxiv, 29; à rapproclier d'Is., xlix, 10; lv, 1.
^ VI, 27 sq. Cf. Prov., ix, 5; Eccli., xv, 3; à rapprocher d'Is. xLix, 10 ; Lv, 1.
'ï» viii, 12; ïx, 5. Cf. Sag., vi, 23; vu, 10, 26, 29; Prov., vi, 23; Ps. XIX, 9; XLiii, 3; cxix, 105, 130.
« VI, 35 sq.; xi, 25; xiv, 6. Cf. Prov., m, 18, 22; iv, 13; vi, 23; viii, 35; Eccli., iv, 12-14; vi, 31; xxiv, 25, 31.
^ Matth., xxii, 1-4 = Luc, xiv, 16-17. Cf. Prov., ix, 1 sq.
« Matth., XI, 28-30; xxiii, 10. Cf. Prov., i, 23; viii, 4-10, 32-36; Eccli., VI, 23-26; xxiv, 26-27; u, 23-26.
' Matth., VII, 24-26 -= Luc, xin, 25-27. Cf. Prov., i, 24-33; viii, 32-36. Comparer en particulier Luc, xiii, 26, et Prov., i, 20. En d'autres passages, la Sagesse paraît identifiée soit avec Dieu, soit avec le Christ lui-même : Luc, xi, 49-51, rapproché de Matth., XXIII, 34-36; Matth., xi, 19 = Luc, vu, 35.
LE VERBE DANS l'ÉVANGILE 327
postatique, ou avec le Logos subsistant en Dieu, ne fait qu'exprimer et définir ce qui était implicite dans ses discours et dans l'ensemble de sa manifestation terrestre. C'est dans son sens le plus strict que nous pouvons faire nôtre cette parole de M. Loisy : « L'équation était facile à établir entre le Christ synoptique, l'homme céleste » — nous dirons plutôt : le Fils de Dieu préexistant ^ — « de Paul et le Verbe homme et image de Dieu ^. »
En harmonie avec la foi de la première génération chrétienne et la manifestation authentique de Jésus, l'adaptation de l'idée du Logos au Christ a donc son fondement essentiel dans l'histoire. Si Ton observe que, dans l'hypothèse môme d'une dépendance à l'égard de Philon, il faudrait reconnaître que l'idée authentique du Christ n'a pas été sacrifiée à la théorie, mais au contraire a transformé la théorie elle-même ^, force est bien de convenir que cette adaptation théologique se comprend parfaitement sous la plume d'un disciple immédiat de Jésus, tel que l'apôtre Jean.
^ II. — L'influence de l'idée du Verbe sur la représentation évangélique du Christ.
L'idée du Verbe incarné qu'expose le prologue est légitime. Dans quelle mesure a-t-elle inspiré la composition de l'Évangile lui-même ?
La première constatation qui s'impose est celle-ci : en dehors du prologue, le terme de logos se présente fréquemment dans l'Évangile, exactement trente-six fois ; or partout c'est avec son sens ordinaire de « parole, » le même que dans les premiers Évangiles et
' Cf. ci-dessus, p. 822, note 1.
• Loisy, Le quair. Évang., p. 121.
' Cf. Id., ibid., p. 54-55. Cité ci-dessus, p. .305-306.
328 LE CHRIST JOHANNIQUE
dans les autres écrits du Nouveau Testament. Nulle part, on ne trouve mention du Logos en tant que personne divine, ni à propos du Christ Jésus, ni indépendamment de lui. M. Loisy l'avoue : « Il est vrai que le mot Logos n'est employé au sens métaphysique et personnel que dans le prologue, et que la parole de Dieu, ou la parole du Christ, dans le corps de l'Évangile, s'entendent selon la signification commune du mot parole ^. »
Voilà un fait très remarquable. D'autant plus remarquable que le nom du Verbe incarné serait particulièrement bien venu dans tel ou tel discours.
A la fête de la Dédicace, les Juifs font à Jésus un crime de se prétendre Dieu. Le Sauveur leur répond : « N'est-il pas écrit dans votre Loi : J'ai dit : vous êtes des dieux? Si elle a appelé dieux ceux à qui la parole de Dieu a été adressée, et l'Écriture ne peut être annulée, moi que le Père a sanctifié et envoyé dans le monde, vous dites que je blasphème, parce que j'ai dit : Je suis le Fils de Dieu ^ ! » Jésus établit donc un contraste entre les hommes que vise le passage de l'Ecriture et lui-même, afin d'en conclure que si ceuxlà ont pu être appelés dieux, à plus forte raison peut-il se dire personnellement le Fils de Dieu. Or les premiers personnages sont désignés par cette expression : « ceux à qui la parole (logos) de Dieu a été adressée; « n'étaitil pas naturel de leur proposer le Logos de Dieu luimême ? Le Sauveur se contente pourtant de se désigner comme celui « que le Père a sanctifié et envoyé dans le monde. »
« Saint Augustin, dit à ce sujet M. Loisy, a probablement deviné juste en admettant une antithèse à moitié indiquée entre ceux à qui la parole de Dieu a été adressée, c'est-à-dire les anciens prophètes, et la Pa-
1 Loisy, Le quatr. Évang., p. 97. Cf. Wernle, Anf. Relig., p. 378. Jean, x, 34-36.
LE VERBE DANS l'ÉVANGILE 329
rôle même de Dieu, le Verbe qui s'est fait chair. Ceux qui ont participé à la parole ont eu quelque chose de Dieu en eux, et le Christ est lui-même la Parole, qui est Dieu ^. »
Cette insinuation montre combien on s'attendrait ici à ce que l'évangéliste eût marqué cette antithèse, à quel point aussi il est manifeste qu'elle ne s'y trouve pas. « La parole de Dieu » correspond visiblement à : « J'ai dit; » il ne s'agit donc point de la révélation de Dieu à Israël ou aux prophètes, mais bien de cette parole en particulier : « Vous êtes des dieux, » qui est adressée aux chefs du peuple théocratique, en tant que représentants de Dieu ^, ou aux magistrats d'Israël. Il ne peut donc y avoir d'antithèse, même implicite, avec la Parole de Dieu, entendue comme sa Parole substantielle et personnelle. Et pourquoi l'évangéliste aurait-il choisi des expressions si peu capables de la suggéi'cr en mettant simplement : « celui que le Père a sanctifié et envoyé dans le monde? »
« C'est que, dit M. Loisy, l'évangéliste a eu le tact de no pas violer toute vraisemblance historique et de ne pas trop altérer la forme de l'enseignement synoptique, en faisant dire à Jésus lui-même qu'il était le Logos. Cette réserve est facile à comprendre, surtout si l'auteur, comme il est probable, se rendait compte, en quelque façon, que l'idée du Logos n'était pas de
' Loisy, Le qualr. Évang., p. 627. J. Réville, Le quatr. Évang., p. 220, voudrait mOme que le pronom ov de la proposition : « (celui) que le Père a sanctifié et envoyé, » se rapporte au logos dont il est question plus haut. A l'entendre, « l'emploi du pronom relatif ov venant après le mot > o-.o:, autorise à le rapporter à ce mot, de telle sorte que l'identité du Logos révélateur de Dieu dans l'Écriture sainte et du Logos révélateur en la personne de Jésus en ressort aisément. » Cela prouve simplement le désir qu'on aurait de trouver dans le texte cp qui, en fait, ne s'y trouve pas.
« Cf. Ex., XXI, 6; xxn,8.
330 LE CHRIST JOHANNIQUE
tradition évangélique et qu'elle tenait, au moins par un côté, à la philosophie hellénique ^. »
Mais c'est là une supposition qui ne se comprend guère dans la thèse du critique. A l'en croire, notre auteur se serait montré souverainement indépendant à l'égard de la tradition; il n'aurait pas craint de bouleverser le cadre des Synoptiques, d'en transformer les récits et la doctrine : comment se serait-il fait scrupule d'insérer dans le corps de son ouvrage, et dans un discours du Christ, une idée qui lui tient assez à cœur pour qu'il l'ait placée en haut relief en tête do son écrit?
Deux choses rendent ce scrupule encore plus étonnant. D'une part, l'idée du Christ Sagesse de Dieu et subsistant éternellement en Dieu était déjà celle de l'Église primitive, et l'on en trouvait trace jusque dans les Évangiles synoptiques : pourquoi notre écrivazn n'aurait-il pas repris, en le développant, ce qui était en germe chez ses devanciers ? D'autre part, il ne laisse pas de faire déclarer ailleurs par le Christ l'idée de sa préexistence céleste, et l'on veut que, sur ce point important, il se soit écarté des premiers documents : pourquoi aurait-il hésité à montrer le Sauveur proclamant sa préexistence en Dieu comme Verbe ^ ?
Le scrupule dont on nous parle n'explique donc pas que le Christ apparaît en qualité de Verbe de Dieu, seulement dans le prologue. Il demem'e vrai qu'à ce point de vue, le premier chapitre tranche nettement sur le reste de l'ouvrage. L'identification formelle du Christ avec le Verbe se trouve restreinte à l'introduc-
^ Loisy, Lequatr. Évang., p. 97-98. L'explication est empruntée àStrauss, Vie de Jésus, 1. 1, p. 713. Cf. Wernle, Aiif. Relig., p. 378.
* D'après V Évangile arabe de l'enfance, apocryphe du iv« ou V siècle, Jésus dit à sa mère, aussitôt après sa naissance : « Moi que tu as enfanté, je suis Jésus, le Fils de Dieu, le Verbe, ainsi que te l'a annoncé l'ange Gabriel, et mon Père m'a envoyé pour le salut du monde. » Dans Thilo, Codex apocryphus Novi Testamenti, 1832, t. I, p. 65; Tischendorf, Ecangelia apocrypha, 1853, p. 171.
LE VERBE DANS l'ÉVANGILE 331
tion de TÉvangile, où elle peut représenter la théorie propre de l'écrivain.
Le Christ johannique revendique-t-il, à défaut du nom, les attributs caractéristiques du Logos? Nulle part on ne le voit insinuer, dans ses discours, Tidée, pourtant fondamentale et déjà familière à saint Paul, de sa participation à l'œuvre de la création. Tout ce que M. Loisy peut signaler est que « le Christ est lumière et vie dans l'Évangile, comme le Verbe Test dans le prologue, » et qu'il parle do « sa préexistence » à la façon du Verbe éternellement présent auprès de Dieu 1.
Mais le premier point, il est aisé de le remarquer, ne se rattache pas directement et nécessairement à l'idée du Verbe. De l'aveu de M. Loisy lui-même, « Jean ne considère pas la vie dans le Verbe : en ce cas il n'aurait pas manqué de dire que le Verbe était la vie. Mais la vie et la lumière dont il peuple sont conçues par rapport aux hommes : ce sont les avantages qui leur sont procurés par le Verbe fait chair... Le Verbe devient lumière et vie p our les hommes par son incarnation... Ce que Jean appelle vie et lumière, c'est la grâce et la vérité dont Jésus est le médiateur ^. » Ce n'est donc pas proprement entant que Verbe que Jésus est dit lumière et vie à l'égard des hommes; il peut être appelé ainsi, abstraction faite de son identification avec le Logos.
Aussi bien saint Paul conçoit-il, lui aussi, le Christ comme lumière et vie ^; et c'est d'une manière qui paraît indépendante de toute relation du Christ avec le Verbe. Les déclarations mêmes du Sauveur, se proclamant la lumière et la vie, cadrent, nous l'avons vu,
• Loisy, Le quatr. Évang., p. 98.
= Id., jfttrf.,p. 161.
3 Cf. ci-dessus, p. 196, 247.
332 LE CHRIST JOHANNIQUE
avec les données des premiers Evangiles ^, et les épisodes auxquels elles se rattachent ne peuvent être traités de compositions artificielles ^. L'on peut donc parfaitement penser que les considérations du prologue sur le Christ lumière et A'ie sont une sorte de synthèse tirée des discours authentiques de Jésus, une idée générale fournie par avance au sujet de sa manifestation très réelle.
Reste que le Christ johannique, en parlant de son origine céleste, paraît s'identifier au Logos qui fait l'objet du prologue. « L'identité du Christ avec le Verlse, écrit M. Loisy, apparaît en ce que Jésus dit de sa préexistence, qui est la présence éternelle du Verbe auprès de Dieu; tout ce qui est dit de celui qui est d'en haut, qui est descendu du ciel, est à expliquer par la théologie de l'incarnation; la préexistence est conçue à la manière juive, comme se rapportant à la personne du Christ, mais c'est la conscience personnelle du Verbe qui se continue dans le Christ, en sorte que Jésus peut parler de la gloire dont il a joui auprès du Père, avant la constitution du monde ^. »
Partant de cette idée, le critique insinue que l'identification du Christ au Verbe éternel a influencé la représentation entière de son histoire.
L'évangéliste entend maintenir la réalité humaine et liistorique de Jésus; pour lui, le Logos, qui était esprit, est devenu chair; le Christ n'est pas seulement le Verbe éternel, il est aussi un homme qui a vécu sur la terre dans le temps. Mais, prétend M. Loisy, cette humanité qui « sert à rattacher la théologie johannique à l'apparition historique du Sauveur, » sert surtout « à la révélation sensible de sa divinité; » ce « côL;' luimr.ia du
' Ci-dessus, p. 186, 193.
2 Au t. I, p. 70 sq., 106 sq.
^ Loisy, Le quatr. Èvarif;., p. 98. Cf. Strauss, Nouç. vie de Jésus, 1. 1, p. 263.
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Christ johannique, » grâce auquel «le quatrième Évangile ressemble assez aux Synoptiques pour qu'on ait pu le joindre à eux ^, » a été adapté à la condition du Verbe, et c'est pourquoi il s'écarte notablement de l'histoire.
Tandis que « le Christ synoptique est un êtr.' do chair et d'os, qui traite avec les hommes comme l'un d'entre eux, » qui « parle et agit en homme, » « le Christ johannique se présente comme un être transcendant, qui n'est pas de la terre, mais du ciel, qui semble ne parler et n'agir que pour satisfaire aux termes de sa définition, pour prouver qu'il est de Dieu, qu'il est un avec Dieu; de ses rapports communs avec les hommes de son temps, même avec son entourage, on ne dit rien ; les personnes qu'on met en rapport avec lui n'interviennent que pour lui fournir l'occasion de déclm'ations importantes qui roulent toujours dans le même cercle et tendent plus ou moins à affirmer la divinité de son origine ; s'il converse avec la Samaritaine, c'est pour parler à cette humble femme du culte en esprit et de la religion universelle ; on lui épargne le contact des lépreux, des possédés et des pécheresses, la familiarité non seulement avec les pharisiens et les publicaius, mais encore avec ses propres disciples ; il connaît d'avance les dispositions des hommes et le programme de sa propre vie ; il marche vers le terme providentiel de sa carrière d'un pas qu'on pourrait dire automatique ; il exécute ponctuellement la formule de sa mission, jamais ému, si ce n'est qu'il le veuille, jamais troublé du sort qui l'attend, si ce n'est qu'il lui plaît une fois de se dire inquiet, pour ajouter aussitôt qu'il ne doit pas l'être et qu'il ne l'est pas. »
« On peut dire que l'humain a disparu et s'est effacé devant le divin, que la doctrine du Verbe incarné transforme l'Évangile en un théorème théologique qui garde
* Loisy, Le qualr. Évang., p. 98.
334 LE CHRIST JOHANNIQUE
à peine l'apparence de l'histoire ; que la manifestation de gloire dont parle Févangéliste se détache de la réalité ; que le Christ lui-même n'est pas un être vraiment humain. Ce Christ, sans doute, n'est pas une abstraction métaphysique, et il est vivant dans l'âme de l'évangéliste, dans la foi de l'Église, dans le sentiment chrétien ; mais un tel Christ, tout spirituel et mystique, si vrai qu'il soit à sa manière, n'est pas celui qui vivait sur la terre, puisqu'il échappe aux conditions du temps et de l'existence terrestre ^. «
Pour traiter cette question dans toute son ampleur, il sera bon de porter notre examen sur trois points fondamentaux : 1° Est-ce que l'humanité du Christ johannique a été voilée, atténuée ou idéalisée, sous la préoccupation de la gloire du Verbe ? 2° Les relations du Sauveur avec son Père céleste sont-elles directement et uniquement les relations du Verbe éternel avec Dieu? 30 Enfin ses déclarations touchant son origine céleste et sa nature divine sont-elles en contradiction avec les vraisemblances de l'histoire et la réalité synoptique ?