I. L'humanité du Christ johannique
Il est remarquable que le Christ johannique se nomme assez fréquemment « le Fils de l'homme. » Il prend ce titre en demandant la foi en lui 2, en parlant de son élévation en croix ^ de sa glorification par la mort*, de
1 Loisy, Le quatr. Évang., p. 72-73. Cf. Strauss, Nouv. vie de Jésus, t. II, p. 344 sq. ; A. Réville, Jésus de Nazareth, t. i, p. 344 sq.; Schmiedel, art. John, col. 2530 ; Wernle, Anf. Relig., p. 352; J. Réville, Le quatr. Évang., p. 209, 302; Scott, Fourth Gosp., p. 43 sq., 209 sq. ; Heitmûller, Joh. Evang., p. 179.
* Jean, ix, 35. Cf. t. i, p. 94.
» m, 14; VIII, 28; xii, 34.
* xii, 23.
sa chair et de son sang donnés pour la vie du monde ^, de son ascension au ciel en la compagnie des saints anges 2, enfin de son rôle suprême de juge à l'égard des vivants et des morts ^.
Le titre ainsi adopté paraît, comme dans les Synoptiques, équivaloir à celui de Messie. Mais, comme dans les Synoptiques aussi, il paraît insister sur la nature humaine du Sauveur. Bien que ce Messie Fils de l'homme soit personnellement identique au Verbe éternellement préexistant en Dieu et descendu du ciel ■*, il n'en n'est pas moins envisagé directement et essentiellement dans son humanité : c'est comme homme qu'il sera crucifié et glorifié, comme homme qu'il donnera en nourriture sa chair et son sang, comme homme qu'il sera établi juge suprême de tous les hommes.
Au dire de M. Loisy, le titre de Fils de l'homme serait « emprunté à la prédication apostolique » et « employé par une sorte d'accommodation au vocabulaire synoptique, et pour marquer le terme de l'incarnation ■''. » Mais l'Église primitive n'a point continué de donner au Christ glorieux un titre qui rappelait si sensiblement les humbles conditions de son humanité. On ne le voit appelé de ce nom ni par les évangélistes en
» Jean, vi, 27, 54.
» I, 51; m, 13; vi, 62.
» V, 27. Cf. ci-dessus, p. 269, note 4.
* Cf. Jean, m, 13; vi, 62. Dans ces passages, Jésus ne veut pas nécessairement dire qu'il ait préexisté au ciel,. en qualité de Fils de l'homme. Ses propositions paraissent simplement signifier que celui qui est présentement le Fils de l'homme ne fait qu'un personnellement avec le Verbe de Dieu, uni à la nature humaine : il peut donc dire qu'il est « descendu du ciel où il était; » il était au ciel comme Verbe, il y retournera comme Verbe incarné. Ainsi, pour employer l'expression même de M. Loisy, op. cit., p. 322, l'évangéliste aura « préludé, en un sens, à la doctrine théologique des deux natures dans l'unité de personne. »
' Loisy, Le quatr. Évang., p. 101. Cf. H. J. Holtzmann, Neut. Theol., t. II, p. 430.
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dehors des discours qu'ils rapportent, ni par les autres écrivains primitifs, si l'on excepte les allusions au texte de Daniel ^ ou aux paroles mêmes du divin Maître 2. Pourquoi le quatrième évangéliste a-t-il retenu si soigneusement cette appellation? Pourquoi l'a-t-il placée si fréquemment dans la bouche de Jésus, sinon parce qu'il n'a pas été préoccupé d'éliminer ce qui pouvait accentuer l'humanité du Christ, mais au contraire n'a pas craint d'en reproduire, aussi fidèlement que les Synoptiques, la réalité?
Plus simple encore et encore moins susceptible d'idéalisation est l'appellation d' « homme )) que notre évangéliste applique au Sauveur. Il la lui fait adresser par Jean-Baptiste : « Après moi vient un homme qui est passé devant moi ^; » par la Samaritaine : « Venez voir un homme qui m'a dit tout ce que j'ai fait ^ ; » par les Juifs : « Jamais homme n'a parlé comme parle cet homme ^, » « Nous savons que cet homme est pécheur ^, » « Que faire? Cet homme accomplit de nombreux signes '; » « Toi aussi, dit à Pierre la servante du grand-prêtre, n'es-tu pas des disciples de cet homme s ?» « Quelle accusation portez-vous contre cet homme ^ ? » demande Pilate ; et, en le présentant à la foule : « Voilà l'homme ^° ! «
Bien plus, c'est le Sauveur lui-même qui se désigne ainsi expressément, en parlant aux Juifs : « Voici que vous cherchez à me tuer, moi, un homme qui vous
1 Dan., VII, 13.
^ Matth., XXVI, 64; Luc, xxii, 69; cf. Act., vu, 56; Apoc, i, 13; XIV, 14. Voir t. i, p. 345, note 1. 3 Jean, i, 30.
'" vu, 46.
* IX, 24, cf. 16; X, 33.
' XI, 47, cf. 50; xvm, 14.
« xviii, 17.
» xvm, 29.
SON lïUArANITE 33/
ai déclaré la vérité que j'ai apprise de mon Père ^. » Un tel langage est assurément fort remarquable; il corrobore pleinement notre observation antérieure ^.
Au fait, le Christ du quatrième Évangile se présente avec un corps et une âme bien réels. Il est sujet à la faim ^, à la soif *, à la fatigue ^; il éprouve les intempéries des saisons ^, prend part aux repas ', marche ci se promèno '"■; i] fait onlr-ndfo <fi vniy '-». h-yo les y.'ux
' Jean, viii, 40.
^ M. Loisy, Le quatr. Évang., p. 224, note 4, remarque que Jean-Baptiste, i, 30, emploie l'expression àvr.p, et, dit-il, « il peut y avoir dans l'emploi de àvr.', préférablement à à'vOpwTro.-, une nuance de respect. » Le terme n'en accuse pas moins l'humanité de Jésus ; et cependant le passa^je analogue, i, 15, montre que l'évangéliste aurait fort bien pu s'en abstenir. Le critique se garde bien de relever que, partout ailleurs, on trouve -avOooi-o:, et même plusieui-s fois, ix, 24; xviii, 17, 29, avec une nuance de mépris, OvTo; ô i'vOpoTro;. A peine y fait-il allusion dans une note discrète : « Les gens du grand-prêtre, dit-il, p. 840, lui font (à Pierre) la même question que la portière, » « sauf, ajoute-t-il en note, qu'ils disent aOro".', au lieu de -.-/j i-j'j^.M-r.-j tvjto-.. La nuance de mépris a disparu. » A propos de viii, 40, M. Loisy se borne à dire, p. 572 : « Le mot homme est... employé au sens vague de quelqu'un, et il n'y a pas lieu de chercher une signification plus particulière, au moins pour ce qui est du sens apparent, l'évangéliste pouvant fort bien viser, sous cette expression vulgaiie, l'homme céleste, l'iiomme à l'image de Dieu, le Fils de l'homme, le Cihrist préexistant. » Mais ce sens profond, qui relèverait la vulgarité du terme, est entièrement subjectif; rien n'indique que, dans la pensée de l'évangéliste, l'expression ait \me autre portée que dans le langage ordinaire. Admettons qu'elle si^mifie simplement « quelqu'un » : il reste que l'écrivain ne craint pas de faire Jésus s'appeler -/vOcyro-o; ; et c'est cela qui est véritablement significatif. Au sujet de xix, 5, voir t. i, p. 504 sq. ^ Jean, iv, 8, 31.